Auteur
Albert Mérat
Recueil
Le livre de l'amie

Les Fleurs De Ciguë

C’était une de ces nuits blondes

Qu’il fait après les jours brûlants :

Pleine d’aurores vagabondes

Et de crépuscules tremblants.

Les arbres, décor sympathique

Sur la lune dans sa rondeur,

Produisaient cet effet d’optique

Qui supprime la profondeur.

Mais le grand ciel bleu par derrière

Reculait en s’arrondissant,

Avec ses perles de lumière

Au pâle éclat éblouissant.

L’air montait des champs, tiède encore,

Et, comme une haleine en dormant,

Dans la feuille noire et sonore

Faisait un doux bruissement.

La terre n’est point taciturne :

Harmonieuse elle chantait ;

Et dans le grand concert nocturne

La plus chère des voix, c’était,

C’était la voix de l’enfant brune

Ou très blonde, selon le jour,

Qui ne me gardait plus rancune

D’avoir bien ri de mon amour.

La veille elle était revenue,

De très loin, me dire tout bas

Que, quant à la vérité nue,

Il valait mieux n’y penser pas…

Et voilà pourquoi sa main blanche

Sur mon bras réconcilié

Pesait si légère dimanche,

Plus douce qu’avant de moitié.

La joie éparse et rayonnante

Que versait la sereine nuit

L’avait mise en humeur charmante :

Il fallait qu’elle fît du bruit.

Une ritournelle à la lèvre,

Et piquant la tête en avant,

Elle sautait comme une chèvre

Au bras du poète rêvant.

Très jolie, et pas bien coquette,

Elle avait, sans trop s’en douter,

Un faux air de bergeronnette

Avec ses façons de chanter.

Je savourais sa note aiguë…

Elle se baissa tout à coup

Pour cueillir deux fleurs de ciguë

Qui semblaient lui plaire beaucoup.

Elle se les mit à l’oreille

Comme une plume d’employé :

Le blanc des fleurs faisait merveille

Dans le brun des cheveux noyé.

La blanche joue en devint rose

Par le contraste des blancheurs,

Et tout cela fit quelque chose

D’exquis de tons et de couleurs.

Mais parmi tant de fleurs, ma chère,

Dis-moi quelle fut ta raison

De préférer la fleur amère

Et dont le suc est un poison ?