Les Masques

C’est le grand jour des mascarades ;

Le bon public prend ses ébats,

Et partout sur nos promenades

Il fait cortège au mardi gras.

Au froid, sur la dalle fangeuse,

Grippé, culbuté, suffoqué,

Il a pourtant mine joyeuse

Il est masqué.

Voyez ce jeune homme qui brille

Dans un équipage à blason.

C’est un noble fils de famille,

Héritier de bonne maison.

A sa glorieuse misère

Pour qu’un château soit colloqué,

La Cour en fait un Bélisaire…

On l’a masqué.

Un tilbury se précipite…

Prenez bien vos précautions ;

C’est le Christ de la commandite,

Et le Calvin des actions.

Il éclabousse en fashionable

L’actionnaire interloqué.

Aujourd’hui, c’est un honorable…

Il est masqué.

Ce gros joufflu, c’est le Neptune

Dont les tritons baignent Paris.

Il a liquidé sa fortune

Dans le peignoir à juste prix.

D’un A. V. qu’un cimier surmonte,

Son linge est aujourd’hui marqué.

Pour rire on en a fait un comte…

Il est masqué.

A la Pologne qu’il torture

Le czar promet paix et bonheur.

Le roi de Naples à sa future

De ses feux témoigne l’ardeur.

Il a le pied levé, l’infime !

Et l’autre a ses canons braqués…

Peuple, alerte ! Prends garde, femme !

Ils sont masqués.

 » Je veux une geôle lointaine,

Dit Rosamel, mais sans rigueurs.

Ma prison sera douce et saine ;

Sous les barreaux naîtront des fleurs.  »

Ah ! Si, pour ce projet sinistre,

Vos votes étaient extorqués,

Vous jugeriez bagne et ministre…

Ils sont masqués.

On répète aux rois de la terre,

Que le peuple calme, enchanté,

S’endort dans son destin prospère,

Et fait fi de la liberté.

La part qu’il a peut lui suffire,

Dans son ilotisme parqué…

Ce n’est point là le peuple, sire !

On l’a masqué.