L’improvisation

Des vers, à loi, rimeur intarissable ?

A toi des vers ? C’est un projet de fou !

C’est au désert jeter un grain de sable ;

Sur le rocher c’est poser un caillou.

N’ai-je pas vu ma muse trop rebelle

A mes désirs souvent se refuser ?

Or, pour parler ta langue maternelle,

Il faut improviser.

Improviser, c’est le premier mérite,

Le vrai trésor, l’inestimable bien,

En notre siècle où celui qui fait vite

A plus de prix que celui qui fait bien.

Heureux qui sait faire vite et bien faire !

Avec cet art à tout l’on peut viser.

De lui naquit ton succès populaire ;

Tu sus l’improviser !

Peu d’élus ont ce talent en partage.

Ils l’ignoraient, nos tuteurs des trois jours,

Oui, de juillet saisissant l’héritage,

Ont du torrent si bien réglé le cours.

Depuis qu’ils ont remis tout à sa place,

Si le pays n’est que plus divisé,

C’est qu’oubliant le précepte d’Horace,

Ils ont improvisé.

Un gros banquier qui ne prête qu’à douze,

A, l’an dernier, serré le doux lien.

Avant six mois, sa diligente épouse

Donne à l’Etat un petit citoyen.

Le financier d’abord éclate et peste ;

Puis il médite, et bientôt ravisé,

 » Diable, dit-il, ma femme est un peu leste !

Aurais-je improvisé ?  »

Si le secret de ton art poétique

Aux dieux du monde était du moins livré !

Société, mœurs, lois et politique,

Tout a besoin d’être régénéré.

Des exploitants en vain l’absurde foule

Nous dit :  » Le temps peut seul organiser.  »

— Badauds, arrière ! autour de vous tout croule.

Il faut improviser.

Mes Souhaits De Bonne Année

Encore un premier jour de l’an

Que le temps nous apporte !

Cette date donne l’élan

Aux vœux de toute sorte.

Puissiez-vous, gais et bien portants,

Quand reviendra la fête,

En faire encore après cent ans…

Oui, je vous le souhaite !

Ménages où l’on voit lié

Le printemps et l’automne,

Vieux maris, près de vos moitiés

Que jeunesse aiguillonne,

A bon droit, vous en attendez

Fidélité parfaite,

Pur amour, serments bien gardés…

Oui, je vous en souhaite !

Que de badauds ambitieux,

Pour s’enrichir plus vite,

Chez nous plongent à qui mieux mieux

En pleine commandite !

Toute action pour spéculer

Leur est de bonne emplette ;

Les dividendes vont grêler…

Oui, je leur en souhaite !

La liberté devra beaucoup

A la nouvelle Chambre.

On va te limer sur son cou

Vil carcan de septembre !

Source de salutaires lois,

La Réforme complète

Même au génie offre des droits…

Oui, je vous en souhaite !

Nos diplomates couards et mous,

Que partout on brocarde,

Au lieu de se mettre à genou,

Sauront se mettre en garde.

Le coq du peuple souverain

Redressera sa crête,

Le long des frontières du Rhin…

Oui, je le lui souhaite !

On promet des amendements

A nos taxes trop dures ;

On sape les gros traitements,

Les grasses sinécures.

L’Amérique sur nos écus

N’enverra plus de traite ;

Les princes ne quêteront plus…

Oui, je vous en souhaite !

Notre théâtre n’est plus veuf

Veuf de la tragédie.

Il en naît une à l’esprit neuf,

A la sphère agrandie.

Dumas de sa mémoire l’eût,

C’est Ida qui l’allaite,

Et l’art en attend son salut…

Oui, je le lui souhaite !

Qui trop embrasse mal étreint,

Nous dit un vieil adage,

Je vais d’un souhait plus restreint

Français, vous faire hommage.

Par les complots qu’on voit pleuvoir,

Puisse dans sa couchette

Chacun de vous dormir ce soir…

Oui, je vous le souhaite !

Quel Froid

Sans feu Paris ne peut plus vivre ;

Il court, tout crispé de frissons,

Secouant sa barbe de givre

Et son lourd manteau de glaçons.

Sous la laine où le vent pénètre,

Chaque nez rouge que l’on voit

Dit encore mieux qu’un thermomètre :

Quel froid ! Quel froid !

Dans sa mansarde crevassée,

Ouverte aux injures du temps,

Le pauvre sous la paille usée

Cache ses membres grelottants.

Trop faible, en vain sa voix appelle

Le pain qui manque… A son vieux toit

Un seul hôte reste fidèle :

Le froid ! Le froid !

Le monarque, en dix-huit cent trente,

Sur ses pas amassait toujours

La foule enthousiaste, ardente,

Sous le chaud soleil des trois jours.

Mais quand sur le quai la cour passe,

Aujourd’hui, Seine et peuple, on voit

Tout immobile, tout de glace…

Quel froid ! Quel froid !

Toujours la gauche dynastique,

Eprise de programmes creux,

Poursuit sa futile tactique

De demi-pas, de demi-vœux.

Son éloquence en vain s’agite

Et tourne dans un cercle étroit ;

Le peuple dit en passant vile :

C’est froid ! C’est froid !

Chaque matin, près de Lisette,

Mon voisin, adroit séducteur,

Sans feu, dans une humble chambrette

De sa flamme exprime l’ardeur.

Mais lorsqu’après l’amour en fraude,

L’amour conjugal le reçoit,

Quoique la chambre soit bien chaude,

Quel froid ! Quel froid !

En dépit des calorifères,

Le froid pénètre un peu partout,

Dans les salons des ministères,

Et même dans plus d’un grand raout.

A l’Institut où l’on sommeille,

Aux Cours où sans peine on s’asseoit,

Aux Français où l’art se réveille,

Quel froid ! Quel froid !

Mais je sens, malgré ma douillette,

Qu’en mon corps le froid s’est glissé,

Car le feu sacré du poète

Est lui-même au froid exposé,

Je n’ai plus la force d’écrire

Et la plume échappe à mon doigt…

Cessons, car vous pourriez me dire

C’est froid ! C’est froid !

Souvenez-vous De Moi

Grâce au hasard qui sur nous règne en maître,

Ici nos pas ont pu se rencontrer.

Je pars demain, et pour jamais peut-être

Dans son caprice il va nous séparer.

Si les conseils que ma bouche inconnue

A prodigués à votre jeune foi

N’ont point glissé sur votre âme ingénue,

Ma chère enfant, souvenez-vous de moi.

J’ai vingt-cinq ans, et beaucoup sont fanées

Parmi les fleurs de mon heureux printemps.

Vous, sur vos doigts vous comptez vos années

Et d’avenir vos jours sont éclatants.

Pourquoi vit-on ? Vous l’ignorez encore…

Longtemps déjà j’ai creusé ce pourquoi.

Que mon matin vaille au moins votre aurore !

Ma chère enfant, souvenez-vous de moi.

Tout est plaisir pour votre belle enfance,

Tout, excepté l’ennui d’une leçon.

Mais à grands pas la jeunesse s’avance ;

A ce forban il faut payer rançon.

Bien des soucis vous viendront avec elle !

Des passions vous subirez la loi.

Sous le fardeau si votre cœur chancelé,

Ma chère enfant, sou venez-vous de moi.

De votre vie, heureuse et pacifique,

Rien ne pourra jamais troubler le cours.

Trop loin de vous souffle la politique

Noir ouragan qui bat nos plus beaux jours.

D’un père allez retrouver la tendresse ;

Moi, je retourne au procureur du roi :

Ce tendre père a des fers pour caresse…

Ma chère enfant, souvenez-vous de moi.

Heureux l’ami dont le nom se conserve

Au cœur de ceux dont il pressa la main !

Qui sait le sort que le temps nous réserve,

Et les écueils mis sur notre chemin ?

Il se peut bien que plus tard je regrette

Les calmes jours écoulés près de toi ;

En quelque lieu que le destin te jette,

Ma chère enfant, souviens-toi bien de moi.

Fi De La Popularité

Je connais plus d’un sot qui loue

Comme le trésor le plus beau,

L’amour que le bon peuple voue

A ceux qui suivent son drapeau.

Du peuple que me fait l’estime ?

Puisque ce trésor si vanté

Ne rapporteras un centime,

Fi de la popularité !

Cet amour, fol et vain caprice,

Impose, comme l’autre amour,

Chaque jour nouveau sacrifice,

Et nouveau tourment chaque jour,

A ceux que chez nous il escorte

Combien, hélas ! a-t-il coûté ?

Moi, j’aime mieux ce qui rapporte,

Fi de la popularité !

Le peuple, c’est une coquette

Habile à plumer ses amants,

Et qu’on voit changer d’amourette

Comme un magistrat de serments.

Au premier mois amour extrême,

Au deuxième infidélité…

Chaque mois m’apporte un douzième.

Fi de la popularité !

La faveur du peuple bafoue

Celle du pouvoir ? Sot motif !

L’une a plus d’éclat, je l’avoue ;

Mais l’autre a plus de positif.

L’amour qu’aux siens le peuple donne

Reluit sans poids ni densité ;

Je préfère l’amour qui sonne.

Fi de la popularité !

Dans une fable fort sensée,

Un sage nous dit en beaux vers :

 » Si la treille est trop haut placée,

Criez que les raisins sont verts.  »

Pour que le peuple nous encense,

S’il faut réunir équité,

Vertu, dévouement, éloquence,

Fi de la popularité !

Que d’autres cherchent, sauf mécompte,

A toucher des cœurs vains ou froids ;

J’aime mieux toucher, pour mon compte,

Quatre ou cinq mille francs par mois.

Lorsqu’on reçoit si gros salaire,

On peut clamer en sûreté,

Même sous un roi populaire.

Fi de la popularité !

La Chanson N’est Pas Morte

Un rimeur de couplets comiques,

De la folle et vive chanson

Aux oreilles académiques

A fait la funèbre oraison.

Ingrat, à peine à son aurore,

Au tombeau déjà tu l’attends !

La chanson n’est pas morte encore,

La chanson doit vivre longtemps !

 » La chanson flagelle les traîtres

Et les pillards du bien d’autrui ;

Du peuple elle fronde les maîtres ;

Qu’aurait-elle à faire aujourd’hui ?… »

Ce beau programme qui l’honore

Lui promet des jours éclatants.

La chanson n’est pas morte encore,

La chanson doit vivre longtemps !

Dans sa mission vengeresse

N’est-il point de vitupérer

Ceux qui violent la promesse

Qu’on les vit eux-mêmes jurer ?

Oui, s’il faut qu’elle remémore

Leurs serments à nos exploitants,

La chanson n’est pas morte encore,

La chanson doit vivre longtemps !

La censure aux prudes alarmes

Veut, dans un étroit horizon,

Borner l’esprit par des gendarmes,

Des amendes et la prison.

Crois-tu que la rouille dévore

Les ciseaux de ses noirs Tristans ?

La chanson n’est pas morte encore,

La chanson doit vivre longtemps !

Et cette jeune et belle armée

Dont ils compriment la valeur ;

Une bourgade consumée

Suffit-elle à sa noble ardeur ?

Il faut au drapeau tricolore

Des triomphes plus méritants ;

La chanson n’est pas morte encore,

La chanson doit vivre longtemps !

Il faut bien que la chanson fronde,

Implacable comme un remord,

Certaine Thémis moribonde

Qui rêva des arrêts de mort.

Lorsqu’on livre à ce Minotaure,

De jeunes et forts combattants,

La chanson n’est pas morte encore,

La chanson doit vivre longtemps !

La muse que tu nous enterres

A-t-elle fini de compter

Les gros péchés des mandataires

Qui disent nous représenter ;

Les pots-de-vin dont se décore

La cave de tous nos traitants ?

La chanson n’est pas morte encore,

La chanson doit vivre longtemps.

Pour que la chanson vive, il reste

A ses traits plus d’un autre but.

Livre lui l’exorde modeste

Des orateurs de l’Institut.

Tout nouvel entrant y redore

Le faux galon des charlatans.

La chanson n’est pas morte encore,

La chanson doit vivre longtemps.

La Fête De L’hôtel De Ville

Accourez vite à nos splendides fêtes !

Ici banquets, là concert, ailleurs bal.

Les diamants rayonnent sur les têtes,

Le vin rougit les coupes de cristal.

Ce luxe altier qui partout se déroule,

Le peuple va le payer en gros sous.

Municipaux, au loin chassez la foule.

Amusons-nous !

Quel beau festin ! Mets précieux et rares,

Dont à prix d’or on eut chaque morceau,

Vins marchandés aux crus les plus avares

Et que le temps a scellés de son sceau…

Quel est ce bruit ?… – Rien, c’est un prolétaire

Qui meurt de faim à quelques pas de vous.

— Un homme mort ?… C’est fâcheux ! Qu’on l’enterre.

Enivrons-nous !

Voici des fruits qu’à l’automne

Vole à grand frais l’été pour ces repas :

Là, c’est l’Aï dont la mousse écumeuse

Suit le bouchon qui saute avec fracas…

Qu’est-ce ?… un pétard que la rage éternelle

Des factieux ? — Non, non, rassurez-vous !

Un commerçant se brûle la cervelle…

Enivrons-nous !

Duprez commence… Ô suaves merveilles !

Gais conviés, désertez vos couverts.

C’est maintenant le bouquet des oreilles ;

On va chanter pour mille écus de vers.

Quel air plaintif vient jusqu’en cette enceinte ?…

Garde, alerte ! En prison traînez tous

Ce mendiant qui chante une complainte…

Enivrons-nous !

Femmes, au bal ! La danse vous appelle ;

Des violons entendez les accords.

Mais une voix d’en haut nous interpelle.

 » Tremblez ! Tremblez ! Vous dansez sur les morts

Ce sol maudit que votre valse frôle,

Le fossoyeur le foulait avant nous…  »

Tant mieux ! La terre est sous nos pieds plus mous.

Trémoussez-vous !

Chassons bien loin cette lugubre image

Qui du plaisir vient arrêter l’essor.

Déjà pâlit sous un autre nuage

Notre horizon de parures et d’or.

C’est Waterloo… Pardieu, que nous importe !

Quand l’étranger eut tiré les verrous,

On nous a vu entrer par cette porte…

Trémoussez-vous !

Çà, notre fête est brillante peut-être ?

Elle a coûté neuf cent vingt mille francs.

Qu’en reste-t-il ? Rien… sur une fenêtre,

Au point du jour, des lampions mourants.

Quand le soleil éclairera l’espace,

Cent mobiliers seront vendus dessous.

Vite, aux recors, calèches, faites place…

Éloignons-nous !

La Vieillesse

Autrefois on vouait un saint culte au grand âge.

Quand sur le sol tremblaient les autels chancelants,

Un seul restait debout au milieu de l’orage,

L’autel des cheveux blancs.

La vieillesse toujours, et dans Rome et dans Sparte,

Fut l’arbitre des lois et du gouvernement.

Le respect des vieillards de toute ancienne charte

Etait le fondement.

Les jeunes gens couraient près d’une tête blanche,

Qu’il était beau ce nœud qui, toujours enlacé,

Liait le front adulte au front que le temps penche,

Le présent au passé !

Hélas ! elle n’est plus, cette ère de foi sainte !

La vieillesse a perdu son antique pavois.

Elle a suivi les Dieux : sa latrie est éteinte

Dans les mœurs, dans les lois.

En notre âge pervers, pour la jeune moustache

On a plus de respect que pour les blancs cheveux.

Le vieillard-aujourd’hui n’est plus qu’une ganache,

Un radoteur, un vieux.

Mais ce n’est point assez qu’on lance l’anathème,

De nos jours, au vieillard autrefois vénéré.

Le siècle peut montrer un vieillard… ô blasphème !

Fraîchement décoré !!!

Décoré ! c’est passer les bornes de l’insulte.

Décorer un vieillard ! Un homme infirme encore !

C’est digne d’un pouvoir qui garde pour tout culte

Le culte du Veau d’or.

N’as-tu donc tant vécu que pour cette avanie ?

La croix, ô Montlosier, la croix ! affreux malheur !

C’est un lourd cauchemar qui, dans ton insomnie,

Pèsera sur ton cœur !

A quoi donc t’ont servi les nombreuses pituites

Et l’honneur amassés depuis quatre-vingts ans ?

Et tes anciens combats contre les noirs jésuites,

Et tes patois récents ?

Quand des petits journaux la lanière te blesse,

Le pouvoir, te laissant dans un triste abandon,

Tare grotesquement ta robe de vieillesse

De son rouge cordon.

C’est montrer peu d’égards pour ta noble perruque.

Le régime qu’on voit, de ton âge envieux,

Traiter si lestement ta poitrine caduque,

Ne sera jamais vieux.

Toi qui portes si bien le poids de ton grand âge,

Puisse-tu, retrouvant ta primitive ardeur,

Avec la même force et le même courage

Porter ta croix d’honneur !

Les Masques

C’est le grand jour des mascarades ;

Le bon public prend ses ébats,

Et partout sur nos promenades

Il fait cortège au mardi gras.

Au froid, sur la dalle fangeuse,

Grippé, culbuté, suffoqué,

Il a pourtant mine joyeuse

Il est masqué.

Voyez ce jeune homme qui brille

Dans un équipage à blason.

C’est un noble fils de famille,

Héritier de bonne maison.

A sa glorieuse misère

Pour qu’un château soit colloqué,

La Cour en fait un Bélisaire…

On l’a masqué.

Un tilbury se précipite…

Prenez bien vos précautions ;

C’est le Christ de la commandite,

Et le Calvin des actions.

Il éclabousse en fashionable

L’actionnaire interloqué.

Aujourd’hui, c’est un honorable…

Il est masqué.

Ce gros joufflu, c’est le Neptune

Dont les tritons baignent Paris.

Il a liquidé sa fortune

Dans le peignoir à juste prix.

D’un A. V. qu’un cimier surmonte,

Son linge est aujourd’hui marqué.

Pour rire on en a fait un comte…

Il est masqué.

A la Pologne qu’il torture

Le czar promet paix et bonheur.

Le roi de Naples à sa future

De ses feux témoigne l’ardeur.

Il a le pied levé, l’infime !

Et l’autre a ses canons braqués…

Peuple, alerte ! Prends garde, femme !

Ils sont masqués.

 » Je veux une geôle lointaine,

Dit Rosamel, mais sans rigueurs.

Ma prison sera douce et saine ;

Sous les barreaux naîtront des fleurs.  »

Ah ! Si, pour ce projet sinistre,

Vos votes étaient extorqués,

Vous jugeriez bagne et ministre…

Ils sont masqués.

On répète aux rois de la terre,

Que le peuple calme, enchanté,

S’endort dans son destin prospère,

Et fait fi de la liberté.

La part qu’il a peut lui suffire,

Dans son ilotisme parqué…

Ce n’est point là le peuple, sire !

On l’a masqué.

L’impôt Du Pauvre

Le percepteur trouve qu’on tarde ;

Il veut être payé ce soir.

— J’ai quelques sous, mais je les garde

Pour vous acheter du pain noir.

Si je n’en porte à votre mère,

Enfants, la soupe manquera !…

— Va payer l’impôt, pauvre père ;

Nous mangerons… quand Dieu voudra.

Le travail, toute la semaine,

Charge mes membres harassés ;

Eh bien ! Que m’importe la peine,

Lorsque pour vous je gagne assez !

Le soir, en me couchant, j’espère

Qu’un meilleur jour demain luira…

— Va payer l’impôt, pauvre père ;

Nous mangerons… quand Dieu voudra.

— La faim !… par les miens endurée !…

— A l’Etat il faut de l’argent,

Et c’est pour nourrir sa livrée

Que le lise se montre exigeant.

Le budget qu’on nous délibère

A plus d’un milliard montera.

Va payer l’impôt, pauvre père ;

Nous mangerons… quand Dieu voudra.

— Quoi ! Pas de pain pour ma famille !

— Le trône a besoin de splendeur.

On veut que tout courtisan brille ;

Au pays cela fait honneur.

Tout l’hiver, chaque ministère

Par ordre de jours recevra.

Va payer l’impôt, pauvre père ;

Nous mangerons… quand Dieu voudra.

— Pour engraisser leur politique

Faudra-t-il vendre nos haillons !

— A nos vieux amis d’Amérique

On a pavé vingt-cinq millions.

Le czar présente avec colère

Un vieux compte… on le réglera.

Va payer l’impôt, pauvre père ;

Nous mangerons… quand Dieu voudra.

— Ma bourse et mon buffet sont vides…

— Paris de merveilles s’emplit,

On bâtit des palais splendides,

Versailles même s’embellit.

Tribut d’une terre étrangère,

L’obélisque se dressera.

Va payer l’impôt, pauvre père ;

Nous mangerons… quand Dieu voudra.

— Avoir faim ! Ô pensée affreuse !

— On a faim dans tous les pays.

Des pauvres la race est nombreuse ;

Ils en ont cent mille à Paris.

Gras de luxe et de bonne chère,

Jack au fond d’an palais vivra.

Va paver l’impôt, pauvre père ;

Nous mangerons… quand Dieu voudra.

— Chers enfants ! Souffrir à votre âge !

— L’argent du fisc est bien placé.

Il fallait un pont au village,

C’est un chemin qu’on a tracé.

Le préfet possède une terre,

Tout près la route passera.

Va payer l’impôt, pauvre père ;

Nous mangerons… quand Dieu voudra.

— Payer, quand chez moi la disette…

— C’est là notre rôle éternel ;

Nous payons pour notre piquette,

Pour notre hutte et notre sel.

Ces taxes, incurable ulcère,

Le riche seul les votera…

Va payer l’impôt, pauvre père ;

Nous mangerons… quand Dieu voudra.

— Enfants, le besoin vous dévore ;

Je dois garder mes derniers sous !

— Qui dort dîne… Il nous reste encore

Un seul lit pour nous coucher tous.

Paie… ou ce grabat de misère

Le recors demain le vendra.

Va payer l’impôt, pauvre père ;

Nous mangerons… quand Dieu voudra.