Quand Tu N’auras Plus Ton Beau Sein

Quand tu n’auras plus ton beau sein,

Ni la douceur de ton haleine,

Ni l’éclat rose et le dessin

De ta joue adorable et pleine,

Alors je serai presque vieux :

Mon heure aussi sera passée,

Mais l’âge aura mis dans mes yeux

Et sur mon front plus de pensée

Ton cœur sera triste et déçu

Et tu songeras :  » Lui, peut-être,

 » Ne se serait pas aperçu,

Ou ne l’eût pas laissé paraître. « 

Ton Front

Ton front est le foyer où mon âme rayonne,

Le ciel de la pensée où palpite et frissonne

Mon rêve, oiseau chanteur aux longues ailes d’or.

C’est l’oreiller charmant où ma langueur s’endort,

Où mon courage las de vivre se réveille.

Au bout de mon chemin c’est la lueur vermeille

Qui guide mon esprit et qui guide mes pas.

L’artiste qui le fit prit un juste compas

Pour mesurer la courbe exquise de ses lignes.

Hormis dans le contour quelques rondeurs malignes

Qui ne sont point d’Athène, et sentent leur Paris,

C’est un front de Vénus suprêmement compris :

Très-blanc, à peine rose, un peu bas ; étroit, juste

Comme le veut des Grecs la statuaire auguste.

La ligne de profil tombe droit sur le nez.

De bleus filets de sang, finement dessinés,

Relèvent des tons blancs la gomme monotone.

Tout front jeune et royal a reçu pour couronne

Et pour nimbe l’amas flottant et sans pareil

De tes cheveux poudrés de rayons de soleil.

Rêve

Quand on rêve, l’on est aimé si tendrement !

L’autre nuit, tu t’en vins avec mélancolie

Appuyer sur mon cœur ton visage charmant.

Tu ne me disais pas : Je t’aime à la folie.

Tu ne me disais rien ; et, je ne sais comment,

Tes regards me parlaient une langue accomplie.

Douce, tu m’attirais comme fait un aimant ;

L’amour, cette beauté, t’avait tout embellie.

J’ai rêvé cette nuit mon rêve le plus beau :

Ton âme m’éclairait le cœur comme un flambeau,

Et je voyais ton cœur au soleil de mon âme ;

Ton petit cœur, qui craint tant de se laisser voir,

Et qui, sincère alors ainsi qu’un pur miroir,

Reflétait mon bonheur et rayonnait ma flamme.

Toujours L’extase Des Baisers

Toujours l’extase des baisers !

Ne boire que la fleur des choses !

Les printemps sont malavisés ;

Les roses ont tort d’être roses.

Avoir toujours un oiseau bleu

Qui vous sautille dans la tête !

Il vaut bien mieux nous dire adieu,

C’est gentil et c’est très honnête.

Ton cœur n’aura qu’à se fermer ;

Et puis, vois-tu, j’ai cette envie ;

Être heureuse, ne pas aimer,

N’avoir plus cela dans ma vie !

Si Je N’étais Pas Assez Bon

Si je n’étais pas assez bon,

Vois-tu, tu devais me le dire.

J’ai l’habitude du pardon

Comme toi celle du sourire.

L’amant a dans son cœur le ciel :

Mais, s’il y passe des nuées,

Les heures d’amour éternel

En sont parfois diminuées.

J’aurais tâché d’être meilleur,

Et, sans en rien faire paraître,

J’aurais prolongé mon bonheur

Et ton bonheur aussi, peut-être.

Tu Peux Bien Ne Pas Revenir

Tu peux bien ne pas revenir

Si c’est à présent ton envie ;

Mais redoute mon souvenir,

Qui, malgré toi, t’aura suivie

Dans les songes des nuits d’été

Des étoiles étaient écloses.

Ton pied cher, sans but arrêté.

A perdu le chemin des roses

Il n’est de loin pas de retour.

Les sources claires sont taries

Où tu mirais ton pauvre amour…

Les petites fleurs sont flétries !

S’il Ne T’avait Fallu Que Mon Sang

S’il ne t’avait fallu que mon sang et ma vie,

S’il ne t’avait fallu que mes nuits et mes jours,

Tu sais comme j’aurais noué nos deux amours :

Par le bien, par le mal, mon cœur t’aurait suivie.

S’il ne t’avait fallu, pour combler ton envie,

Que poser devant tous et poser pour toujours

Tes petits pieds tyrans sur ma tête asservie,

Je ne les eusse point trouvés blessants ni lourds.

Que te fallait-il donc ? Ma tête était pliée ;

Mon âme, tu sais bien que tu l’avais liée

Au fil d’or invisible, et qui ne rompt jamais.

Je vais te dire. C’est, ô ma petite blonde,

Une histoire, vois-tu, vieille comme le monde :

Tu ne pouvais m’aimer, puisque, moi, je t’aimais.

Un Jour Nous Étions En Bateau

Un jour nous étions en bateau :

Elle voulut manger des mûres.

— Le bord, c’est presque le coteau,

Avec les bois pleins de murmures.

Vous savez quels soleils charmants

Tombent à midi sur nos plaines.

— Penchée en de fins mouvements.

Toute rouge, les deux mains pleines,

Parmi les feuillages brisés

Où quelque merle s’effarouche,

Elle noircit de ses baisers

Mes paupières et puis ma bouche.

Soir De Lune

L’azur du soir s’éteint rayé de bandes vertes.

Comme hors de son lit un fleuve débordé,

La lune se répand, et l’éther inondé

Ruisselle, des coteaux aux plaines découvertes.

Sous le voile muet de ces lueurs désertes,

Nulle voix qui s’élève et nul pas attardé.

Des bruits vivants du jour la terre n’a gardé

Que le vague frisson des feuilles entr’ouvertes.

C’est un cadre incertain de rêves allemands,

Un linceul de clarté bleue et de flots dormants,

Où la nature a froid comme une ensevelie.

Les champs semblent noyés, et, sous le clair rideau

Des chênes, l’œil rencontre avec mélancolie

De blancs rayons tombés comme des flaques d’eau.

Une Saltimbanque

Médaille d’or usée où la beauté persiste,

La saltimbanque au gré du public curieux

Étalait, sous le clair maillot, pour tous les yeux,

Des reliefs dont la ligne eût séduit un artiste.

La jupe pailletée avait la couleur triste

Du linge qui se fane et que l’air a fait vieux.

On voyait, sous l’effort du souffle impérieux,

Comme une onde s’enfler la gorge qui résiste.

Ses noirs cheveux semblaient un farouche étendard ;

Sa peau brune buvait le soleil comme un fard,

Et, bijou respecté, l’oreille restait rose.

Faite d’un fier métal, force et grâce à la fois,

Ce n’était pas l’attrait des beautés de chlorose,

Mais un faune eût voulu l’emporter dans les bois.

Soleil Couchant

Le disque glorieux tombant dans les flots roux

Éclabousse d’éclairs le mur de la falaise ;

Il semble que dans l’air apaisé tout se taise,

Et que la mer farouche endorme son courroux.

La vague, avec un son mélancolique et doux,

Se gonfle en frissonnant sous le vent qui la baise,

Et scintille aux derniers reflets de la fournaise

Qui fait l’aurore ailleurs en s’éteignant pour nous.

Et l’oiseau du soleil, l’alouette sonore,

Au devant du zénith s’élance et monte encore

Pour voir plus longtemps l’astre et lui chanter l’adieu ;

Et quand on ne voit plus l’oiseau, sa note vibre

Tout en haut, dans le ciel, et va toucher la fibre

Qui part de notre cœur et qui répond à Dieu.

Vénus

Le feuillage lascif et chaud brûle les ailes

Des oiseaux dont le chœur éclate dans la nuit ;

Le rossignol redit cent fois : les fleurs sont belles.

L’oiseau qui ne sait pas de chansons fait du bruit.

L’amour fait palpiter sous leurs robes nouvelles

Le buisson qui gazouille et l’insecte qui luit,

Et, des choses d’un jour aux choses éternelles,

Embrasse l’univers qui s’abandonne à lui.

Le ciel sourit ; le sol jase ; la rose est folle :

A l’hymen du soleil elle tend sa corolle ;

Et l’antique Venus est éparse dans l’air ;

Et la vierge qui rêve, et l’homme qui médite

Se sentent tressaillir dans l’âme et dans la chair,

Et subissent aussi l’indomptable Aphrodite.

Oh ! Pourquoi Partir Sans Adieux

Oh ! pourquoi partir sans adieux ?

Pourquoi m’ôter ton doux visage,

Tes lèvres chères et tes yeux

Où je n’ai pas lu ce présage ?

Pourquoi sans un mot de regret ?

Est-ce que l’heure était venue ?

Si ton cœur, hélas ! était prêt,

Je ne t’aurais pas retenue.

Pourquoi t’oublîrais-je ? La main

De qui me vint cette blessure

Eut ce cher caprice inhumain,

Et pour me frapper fut peu sûre.

Son Désordre Était Charmant

Son désordre était charmant :

On eût dit beaucoup de fées

Dans un tourbillonnement

Légères et décoiffées.

Seule, elle, faisait cela ;

Je riais de la voir rire.

— Un jour elle s’envola :

Puisse l’air bleu la conduire !

Bien souvent j’ai découvert,

Tout en cherchant autre chose,

Du fil dans un livre ouvert

Et, dans mes vers, un nœud rose.

Paganisme

Pour les rêveurs, la source a toujours sa naïade

Songeuse avec son cou flexible et ses yeux verts.

Avec sa lèvre humide, avec ses bras ouverts

Au jeune athlète lier des poussières du stade.

Les bois cachent encor la cynique pléiade

Des vieux faunes cornus, malhabiles aux vers

Et des lourds aegipans, se hâtant de travers

A poursuivre, pieds tors, la fuyante dryade.

Tous ces êtres charmants, ces fantômes divins,

La naïade avec Pan suivi des doux sylvains,

Ont fui quand la raison les chassait de son aile.

Ils reviennent parmi les rêves de l’été,

De belles fables d’or brodant la vérité,

Moqueurs, et radieux de jeunesse immortelle.