Passe-port

Nez moyen. Œil très-noir. Vingt ans. Parisienne

Les cheveux bien plantés sur un front un peu bas.

Nom simple et très joli, que je ne dirai pas.

Signe particulier : ta maîtresse, ou la mienne.

Une grâce, charmante et tout à fait païenne ;

L’allure d’un oiseau qui retient ses ébats ;

Une voix attirante, à ramper sur ses pas

Comme un serpent aux sons d’une flûte indienne.

Trouvée un soir d’hiver sous un bouquet de bal ;

Chérissant les grelots, ivre de carnaval,

Et vous aimant… le temps de s’affoler d’un autre.

Une adorable fille, — une fille sans cœur,

Douce comme un soupir sur un accord moqueur…

Signe particulier: ma maîtresse, ou la vôtre.

Ta Bouche

Ta bouche a deux façons charmantes de causer,

Deux charmantes façons : le rire et le baiser.

Si vous voulez savoir celle que je préfère,

J’aime mieux celle-ci, mais l’autre m’est plus chère.

Paysage

A l’abri de l’hiver qui jetait vaguement

Sa clameur, dans la chambre étroite et bien fermée

Où mourait un bouquet fait de ta fleur aimée,

Parmi les visions de l’étourdissement ;

Pendant qu’avec la joie extrême d’un amant

Je froissais d’un cœur las et d’une main pâmée

L’étoffe frémissante et la chair embaumée,

Mon sang montait plus lourd à chaque battement.

J’avais le souvenir d’un ancien paysage :

Je revoyais, le front penché sur ton visage,

La source pure et claire au milieu des roseaux ;

Et, dans l’ombre où veillait la lampe en porcelaine,

S’ouvraient à la chaleur tiède de mon haleine

Tes froids regards pareils aux larges fleurs des eaux.

Ta Bouche Était La Coupe Ardente

Ta bouche était la coupe ardente où je buvais ;

Tes yeux étaient mon ciel, bleu comme l’autre, et vide.

Ivre, j’avais laissé l’espérance candide

Passer avec l’amour sur la route où je vais.

Étant un amoureux, est-ce que je savais

Comment vous nous creusez le front, ride par ride ?

Que te fallait-il donc, ô bien-aimée avide ?

Mon âme, ma raison, mes sens, tu les avais.

Chère âme, au plus profond de mon cœur enchâssée !

Je t’avais tout donné, tout, jusqu’à ma pensée,

Que le fatal serpent de l’amour enlaçait.

Mais toi, trouvant encore trop riche ton poète,

Tu me repris ton cœur, et détournas la tête,

Rieuse, du côté d’un autre qui passait.

Pourquoi La Renier

Pourquoi la renier ?

Je n’ai pas de colère.

Ô mon amour dernier,

Ô chose bleue et claire !

Pourquoi me souvenir

Qu’elle me fût amère ?

J’aime mieux retenir

Par l’aile ma chimère.

Le pardon est plus doux.

Mon adieu se colore

D’un regret sans courroux,

D’avoir perdu l’aurore.

Tableau De Laque

La ville que je veux serait je ne sais où,

Mais loin d’ici, dans l’Inde, ou prés d’un fleuve en Chine.

L’air bleuirait sa tour de porcelaine fine,

Portant comme un bouffon des clochettes au cou.

La maison que je veux serait celle d’un fou,

Sans chemin pour aller à la maison voisine.

Entre les jasmins blancs et les fleurs d’aubépine

Poindrait un toit luisant de nattes de bambou.

La chambre tiède aurait des peintures de laque :

De larges oiseaux d’or, sur le clair mur opaque,

Couvriraient un lac mince ou voleraient autour ;

Et la femme aux cils fins que mon désir demande

Aurait les ongles longs et les yeux en amande,

Étoile de beauté dans ce rêve d’amour.

Prélude

C’est l’antique forêt aux mille enchantements.

Le tilleul aux fleurs d’or embaume à pleins calices,

Et la lune pensive, astre cher aux amants,

Fait germer dans mon cœur d’ineffables délices,

J’allais, et j’entendis, — poète las du jour,

Sous le fiévreux éclat des étoiles complices,

Le rossignol qui chante et qui languit d’amour.

L’oiseau chante l’amour, ce rire plein d’alarmes,

D’un ton si lamentable et si gai tour à tour,

Que mes vieux rêves morts renaissent dans les larmes.

J’allais… une clairière apparut à mes yeux ;

Et là, comme un fantôme évoqué par des charmes,

Un haut et fier château se dressa dans les cieux.

Des volets clos sortait une terreur secrète.

Tout à l’entour était morne, silencieux :

On eût dit qu’en ces murs dormait la Mort muette.

Devant la porte était un sphinx terrible et beau :

Par les griffes, lion ; et femme, par la tête

Et les reins qu’on eût dits l’œuvre d’un pur ciseau.

Quelle femme ! Ses yeux étranges faisaient luire

Des secrets attirants comme ceux du tombeau,

Quand sur sa lèvre arquée éclatait son sourire.

Le rossignol chantait délicieusement !

Je fléchis, je baisai la bouche du vampire :

Un charme âcre et subtil m’ôta le sentiment.

La pierre s’anima soudain, devint vivante,

Et jeta des soupirs. Mon chaud baiser d’amant,

Elle le but avec une soif dévorante.

Je crus qu’elle aspirait mon âme avec ma chair ;

Folle de volupté sauvage, haletante,

Lionne, elle me prit dans ses griffes de fer.

Doux martyre, plaisir sanglant, larmes si belles !

Tandis que j’enivrais ma lèvre au baiser cher,

Les ongles me faisaient des blessures cruelles.

Le rossignol chanta :  » Sphinx, ô beau sphinx Amour,

Oh ! pourquoi mêles-tu des souffrances mortelles

A des félicités plus douces que le jour ?

Beau sphinx ! explique-moi cet odieux mensonge

D’aimer et de souffrir par un fatal retour.

— Pour moi, voilà bien près de mille ans que j’y songe.

Te Souviens-tu De Ce Matin D’hiver

Te souviens-tu de ce matin d’hiver,

De la dernière et chère promenade ?

Il faisait beau, le soleil était clair :

C’était un temps d’heureux ou de malade.

C’était aussi notre pays charmant,

Le fleuve lent et sa rive un peu plate ;

Et les coteaux qui dressent finement

Au bord du ciel leur forme délicate ;

Et je pensais : les pentes de velours

Verront encore la belle promeneuse.

Aux mois si doux où l’été fait les jours

Longs et pareils à l’âme lumineuse.

Printemps Passé

Comme elle était si jeune et qu’elle était si blonde,

Comme elle avait la peau si blanche et l’œil si noir,

Je me laissai mener, docile, par l’espoir

D’engourdir ma rancœur sur sa poitrine ronde.

Son regard où dormait la volupté profonde

M’attirait lentement ; et, sans m’apercevoir

Que l’image était belle à cause du miroir,

Je suivis la sirène adorable dans l’onde.

Elle me regardait avec un air moqueur

Faire naïvement si large dans mon cœur

Une place où loger son âme si petite.

L’aimais-je pour ses yeux qui ne pleurent jamais,

Pour son esprit léger qui m’oublia si vite ?

Je ne sais. Je l’aimais parce que je l’aimais !

Tes Cheveux

Elle est charmante, elle est aussi brune que blonde.

Vous la reconnaîtrez, perfide comme l’onde,

A ses cheveux changeant de tons et de parfums.

Lorsque cela me plaît, moi, je les trouve bruns.

Lorsque cela me plaît, je dis :  » Sa chevelure

A les reflets d’or mat que prend la moisson mûre.  »

Elle est blonde, elle est brune, et j’ai toujours raison.

Un poète a chanté cela dans la saison

Où la chanson des prés, douce et point ironique,

Vient jusque dans les bois bercer la véronique.

Cela dépend du jour, de l’heure, du moment.

Il se peut que ce soit gênant, mais c’est charmant.

On dirait que l’on voit, resplendissant et sombre,

Un mouvant réseau d’or qui scintille dans l’ombre.

Prologue

Le vieux maître excellent de l’école lombarde

N’a certes pas créé ses tableaux d’un seul jet,

Tant leur style absolu témoigne du projet

De ne confier rien à la main qui hasarde.

La Joconde n’est point parfaite par mégarde :

Il achevait les yeux, la bouche, puis songeait,

Chaque ligne en son tour logique s’allongeait.

Et l’ensemble palpite et vit et vous regarde.

A l’exemple du peintre insigne, je voudrais

Saisir tous les accents et rendre tous les traits

De la Femme, en laissant chacun une œuvre entière

Et, rattachant le tout d’un plastique lien,

Composer dans la forme, honneur de la matière,

Une grande figure au front olympien.

Tes Mains

Bien qu’elles soient d’un marbre pâle,

Tes mains fines que j’adorai,

Et que jamais la dent du hâle

N’ait pu mordre leur grain nacré ;

Ce n’est pas à quelque statue,

Où l’idéale pureté

Dans la forme se perpétue,

Que tu dérobas leur beauté.

Et bien qu’elles forment des lignes

Où, pour me rendre encore plus fou,

La fantaisie a mis deux signes

Qui sont le poinçon du bijou :

Ni les suaves filles blondes

Qu’Athènes sculptait, les seins nus,

Ni la mystique fleur des ondes,

Le rêve qu’on nomma Vénus,

Semblant sous l’inerte paupière

S’extasier de leurs beaux flancs,

Dans leur perfection de pierre

N’eurent ces doigts souples et blancs.

Car tes mains qu’ignorent les fièvres,

Par un prestige harmonieux,

Sont parlantes comme des lèvres,

Souriantes comme des yeux.

Quand Les Malheureux Ont L’été

Quand les malheureux ont l’été

Et le soleil pour leur sourire,

Il semble qu’un peu de gaité

Vienne atténuer leur martyre.

Mais l’hiver, quand il fait si froid,

Malgré la force coutumière,

L’espérance cède et décroît

Ainsi que la douce lumière.

Avant que le ciel ne soit bleu,

L’amant triste, la lèvre aride,

N’a plus même le coin du feu,

Où la place laissée est vide.

Tes Yeux

J’ai regardé longtemps tes yeux, voulant rêver.

J’ai regardé longtemps tes yeux, voulant trouver

Dans l’azur délicat dont leur moire est tissée

Le rêve qui repose et berce la pensée.

J’ai regardé tes yeux pour y chercher la paix.

Tandis que sous le brun rideau des cils épais

Tes yeux profonds et bleus souriaient immobiles.

Ils rêvaient, et le soir dilatait leurs pupilles,

Sans que, dans son éclat tempéré de langueur,

La prunelle semblât perdre de sa largeur.

Tes grands yeux retenaient la clarté fugitive :

La lumière reçue en jaillissait plus vive.

Le blanc pâle et teinté d’un azur innocent

Faisait un cadre mat au globe éblouissant.

Tes yeux aimés jetaient des lumières dans l’ombre.

Ton radieux regard croisant mon regard sombre,

J’ai surpris dans ce ciel incomparable et beau

L’âme qui, palpitante, est là comme un flambeau

Pour éclairer la nuit étrange de ma vie ;

Et je tremblais de joie, et je portais envie

A ce que ton regard touchait sans le vouloir.

J’ai noté dans tes yeux la musique du soir :

Et mon cœur y trouvait l’indécise harmonie

D’une strophe d’amour adorable, infinie.

Quand On Est Heureux, On N’a Pas D’histoire

Quand on est heureux, on n’a pas d’histoire.

On se cache, on s’aime à l’ombre, tout bas ;

Rien de glorieux, pas de fait notoire ;

Le monde oublié ne vous connaît pas.

Si quelqu’un pourtant, avec un sourire

Dit, en vous voyant fuir l’éclat du jour :

 » Ce sont des hiboux !  » eh bien, laissez dire…

Ce sont des oiseaux éblouis d’amour.

Quand le baiser fait la parole vaine,

On s’en va, muets, dans les grands prés verts.

— Loin de mon bonheur, je fixe ma peine

Sur l’émail fragile et bleu de mes vers.