Son Rêve Fastueux

Son rêve fastueux, seul, lui donnait des fêtes ;

Il avait son orgueil intime pour ami.

Grave, pour dérider un peu son front blêmi,

Il regardait ses fleurs et caressait ses bêtes.
Soumis à ses grands yeux étranges de prophète,

De beaux désirs pareils à des tigres parmi

Les jungles de ses sens s’étiraient à demi.

Il vivait seul avec son âme pour conquête.
Dans le palais silencieux qu’était son coeur,

Des femmes, que gardait secrètes son humeur,

Languissaient, comme des sultanes, près des urnes
Lui, pâle, par les soirs délirants de jasmins

S’agenouillait, des larmes chaudes sur les mains ;

Et parfois, soeur aimante, aux terrasses nocturnes
La mort venait baiser ses lèvres taciturnes.

Symphonie Héroïque

Nous sommes les Puissants soldat, rhapsode ou mage,

Nous naissons pour l’orgueil de voir, dompteurs altiers,

Les siècles asservis se coucher à nos pieds ;

Et c’est nous qui forgeons, surhumains ouvriers,

Tour à tour, la vieille âme humaine à notre image.
Nous sommes les Puissants exécrés ou bénis,

Fronts nimbés d’auréole ou brûlés d’anathème.

Le sort nous a marqués pour un destin suprême,

Et graves nous allons, pleins du vertige blême

Qui trouble l’âme au bord des songes infinis.
La terre est découpée au tranchant de nos glaives.

Nous formulons le Verbe en des rythmes sacrés.

Enfants rêveurs, parmi des souffles inspirés,

Nous grandissons pour des essors démesurés,

Et l’Épopée Humaine est faite avec nos rêves.
Nous annonçons sur les sommets les temps nouveaux,

Chaque soleil jailli des clartés éternelles

Réfléchit sa première aurore en nos prunelles ;

Et l’Oiseau du Futur, en frémissant des ailes,

Couve ses oeufs sacrés au fond de nos cerveaux.
Sans faute, au jour marqué, nous traversons la terre.

Prophètes et césars, passants mystérieux,

Le monde s’agenouille aux éclairs de nos yeux ;

Et nous marchons, n’ayant d’autre ami sous les cieux

Que l’ombre qui nous suit, à jamais solitaire.
La coupe où le troupeau boit des félicités,

Nous l’avons rejetée, à l’aube, déjà vide.

Il faut d’autres nectars à notre soif splendide.

Les chars sont attelés et le monde livide

Va frissonner devant nos chevaux emportés !
Toute la terre à nous ! Les pourpres militaires,

La gloire chevauchée entre les glaives nus,

La foi jaillie au coeur des peuples ingénus,

Les délirantes fleurs des soleils inconnus,

Et les grands bois du songe aux nerveuses panthères,
Toute la terre à nous ! Le vin, l’encens, le miel,

Les vaisseaux d’or vidés sur les tables croulantes,

Les sanglots inouïs des cordes ruisselantes

Toute la terre à nous ! Ô nos lèvres brûlantes,

Qu’est-ce encor pour ceux-là qui boiraient tout un ciel ?
Nous sommes les coureurs d’aventures sublimes ;

Quand la fortune, un soir, nous tombe sous la main,

Nous la renversons, nue, au fossé du chemin ;

Et, calme en ses mépris du plat bétail humain,

Notre orgueil magnifique absout nos larges crimes.
Nous respirons la flamme, et vivons des combats.

Le fer, le feu, le sang pleuvant en rouges gouttes,

Rien n’arrête, un seul jour, nos âmes sur leurs routes.

Notre foi cuirassée insulte aux mauvais doutes ;

Et quand le but ardent flambe à nos yeux, là-bas,
Ivres, les poings noués aux crins de la Chimère,

Nous roulons des galops stridents et furibonds

Et si, parfois, trop d’infini lasse nos bonds,

Alors, les reins cassés, un jour, nous retombons,

Et rien jamais n’est plus grand que notre misère !
LES GUERRIERS
Nous sommes les condors dont le monde est la proie.

Nous allons dans le vent, les ongles étirés,

Emportant des lambeaux d’empires déchirés,

Et la rougeur des grands assauts désespérés

Seule en nos sombres yeux allume un peu de joie.
Nos chevaux écumants soufflent de la terreur.

Nous avons le sauvage orgueil des capitaines ;

Et nous voulons, chargés de conquêtes lointaines,

Voir devant nous pressés des peuples par centaines,

Sur qui nous étendons un geste d’empereur.
LES ROIS
Nos robes vont traînant sur des fronts prosternés.

Au rythme lent des grands encensoirs qu’on balance

Sous des coupoles d’or nous rêvons en silence.

Des tigres allongés gardent notre indolence.

Tout tremble, et nous régnons, graves et couronnés.
Au fond de nos palais de jaspe et de porphyre

Nous avons des milliers d’esclaves à genoux,

Que nous faisons mourir d’un geste, sans courroux,

Pour plaire à des enfants dont les yeux nous sont doux,

Et qui se couchent, nus, avec un long sourire.
L’oeil de notre terreur est ouvert en tout lieu.

La hache des bourreaux s’use aux têtes coupées ;

Et sur les nations de vertige frappées,

Terribles, nous brillons ainsi que des épées

Qu’au fond des cieux cruels tiendrait la main d’un dieu !
LES APÔTRES
Nous proclamons aux vents du ciel la délivrance.

Quand veuve de ses dieux morts par sa trahison,

L’âme appelle aux barreaux de fer de sa prison,

On entend notre voix derrière l’horizon,

Et nous apparaissons grands comme l’Espérance.
La haine des tyrans s’acharne à nous frapper.

Nous parlons : sur nos pas grondent les multitudes,

Nous faisons ruisseler l’or des béatitudes ;

Et nous allons mourir au fond des solitudes,

Seuls avec les lions que nos yeux font ramper.
LES POÈTES
Nous allons, promenant nos songes par le monde,

Ivres de visions et ruisselants d’aveux.

Le vent de l’infini souffle dans nos cheveux.

Inspirés nous chantons ; et sous nos doigts nerveux

L’âme humaine s’éveille et résonne, profonde.
Notre Rêve immobile enfante l’Action.

C’est nous qui fiançons en rites grandioses

Le mystère du verbe au mystère des choses ;

Et sous nos fronts taillés pour les apothéoses

Germe, palpite et souffre une création.
Nous volons au delà des astres entassés

Baigner dans l’azur vierge une aile familière ;

Nous en redescendons, la flamme à la paupière ;

Et cette foule, où nous versons de la lumière,

Redevient de la nuit, quand nous sommes passés.
Penchés sur la douleur et sur l’amour, sans trêve,

Nous changeons les sanglots du monde en diamants.

Nos coeurs passionnés sont des trépieds fumants,

Et des siècles passés, vastes écroulements,

Rien ne reste que la splendeur de notre rêve.
*

**
Nous sommes les Puissants exécrés ou bénis.

Mais notre race antique est à présent lassée,

Et la terre est bien vieille, et vieille la pensée.

Les cieux trop bas ont fait l’âme rapetissée,

Et l’air manque aux aiglons étouffant dans leurs nids.
Le monde qui portait nos vastes destinées

Sombre, vaisseau perdu qu’affole un désarroi.

Tous les feux sont éteints au vieux port de la Foi.

Nul ne croit plus au ciel qui faisait croire en soi

Ô vent de deuil sur les âmes déracinées !
On dirait qu’un grand mort dans l’ombre est étendu,

Autour duquel en choeur pleurent les agonies.

Le temps n’est plus de nos superbes tyrannies.

Les glaives sont rouillés : les légendes finies

Et dans les bois déserts le cor sonne, éperdu !
Le cor sonne pour la suprême chevauchée

Des Chasseurs d’Idéal au galop fulgurant.

Ô solitude, en ton silence dévorant,

L’écho seul a hurlé l’appel désespérant

Sous la lune, dans les branches effarouchée !
Voici venir le vol augural des corbeaux,

Des corbeaux dépeceurs sinistres des vieux mondes.

Tout l’avenir est noir de leurs ailes immondes

La mer monte d’en bas avec des voix profondes,

Qui demain passera par-dessus nos tombeaux.
Et plus tard, sur la mer plate des âges calmes,

Seuls parfois, pris d’un mal étrange à définir,

Des enfants tout à coup pâliront de sentir

Leur grand coeur visité par un grand souvenir,

Et mourront du regret héroïque des palmes.

Ténèbres

Les heures de la nuit sont lentes et funèbres.

Frère, ne trembles-tu jamais en écoutant,

Comme un bruit sourd de mer lointaine qu’on entend,

La respiration tragique des ténèbres ?
Les heures de la nuit sont filles de la peur ;

Leur souffle fait mourir l’âme humble des veilleuses,

Cependant que leurs mains froides et violeuses,

S’allongent sous les draps pour saisir notre coeur.
Une âme étrangement dans les choses tressaille,

Murmure ou craquement, qu’on ne définit point.

Tout dort ; on n’entend plus, même de loin en loin,

Quelque pas décroissant le long de la muraille.
Pâle, j’écoute au bord du silence béant.

La nuit autour de moi, muette et sépulcrale,

S’ouvre comme une haute et sombre cathédrale

Où le bruit de mes pas fait sonner du néant.
J’écoute, et la sueur coule à ma tempe blême,

Car dans l’ombre une main spectrale m’a tendu

Un funèbre miroir où je vois, confondu,

Monter vers moi du fond mon image elle-même.
Et peu à peu j’éprouve à me dévisager

Comme une inexprimable et poignante souffrance,

Tant je me sens lointain, tant ma propre apparence

Me semble en cet instant celle d’un étranger.
Ma vie est là pourtant, très exacte et très vraie,

Harnais quotidien, sonnailles de grelots,

Comédie et roman, faux rires, faux sanglots,

Et cette herbe des sens folle, comme l’ivraie
Et tout s’avère alors si piteux et si vain,

Tant de mensonge éclate au rôle que j’accepte,

Que le dégoût me prend d’être ce pître inepte

Et de recommencer la parade demain !
Les heures de la nuit sont lentes et funèbres.

L’angoisse comme un drap mouillé colle à ma chair ;

Et ma pensée, ainsi qu’un vaisseau sous l’éclair,

Roule, désemparée, au large des ténèbres.
De mortelles vapeurs assiègent mon cerveau

Une vieille en cheveux qui rôde dans des tombes

Ricane en égorgeant lentement des colombes ;

Et sa main de squelette agrippe mon manteau
Cloué par un couteau, mon coeur bat, mon sang coule

Et c’est un tribunal au fond d’un souterrain,

Où trois juges, devant une table d’airain,

Siègent, portant chacun une rouge cagoule.
Et mon âme à genoux, devant leur trinité,

Râle, en claquant des dents, ses hontes, sa misère.

Et leur voix n’a plus rien des pitiés de la terre,

Et les trous de leurs yeux sont pleins d’éternité.
Mais soudain, dans la nuit d’hiver profonde encore,

Tout mon coeur d’un espoir immense a frissonné,

Car voici qu’argentine, une cloche a sonné,

Par trois coups espacés, la messe de l’aurore.

Ton Souvenir Est Comme Un Livre

Ton Souvenir est comme un livre bien aimé,
Qu’on lit sans cesse, et qui jamais n’est refermé,
Un livre où l’on vit mieux sa vie, et qui vous hante
D’un rêve nostalgique, où l’âme se tourmente.

Je voudrais, convoitant l’impossible en mes vœux,
Enfermer dans un vers l’odeur de tes cheveux ;
Ciseler avec l’art patient des orfèvres
Une phrase infléchie au contour de tes lèvres ;

Emprisonner ce trouble et ces ondes d’émoi
Qu’en tombant de ton âme, un mot propage en moi ;
Dire quelle mer chante en vagues d’élégie
Au golfe de tes seins où je me réfugie ;
Dire, oh surtout ! tes yeux doux et tièdes parfois
Comme une après-midi d’automne dans les bois ;
De l’heure la plus chère enchâsser la relique,
Et, sur le piano, tel soir mélancolique,
Ressusciter l’écho presque religieux
D’un ancien baiser attardé sur tes yeux.

Tout Dort. Le Fleuve Antique

Tout dort. Le fleuve antique entre ses quais de pierre
Semble immobile. Au loin s’espacent des beffrois.
Et sur la cité, monstre aux écailles de toits,
Le silence descend, doux comme une paupière.

Les palais et les tours sur le ciel étoilé
Découpent des profils de rêve. Notredame
Se reflète, géante, au miroir de mon âme.
Et la SainteChapelle a l’air de s’envoler ! …

Tout dort dans les maisons où regarde la lune.
Et ceuxlà qu’éreinta la vie et son travail
Jouissent, poings fermés, leur somme de bétail
Ou galopent furieux la course à la fortune.

Pour moi, je veille, l’âme éparse dans la nuit,
Je veille, coeur tendu vers des lèvres absentes,
Parmi la solitude aux brises caressantes,
Et la lune à travers les arbres me conduit.

Paris est recueilli comme une basilique ;
À peine un roulement de fiacre, par moment,
Un chien perdu qui pleure, ou le long sifflement
D’une locomotive au loin mélancolique.

Le silence est profond, comme mystérieux.
La nuit porte l’amour endormi sous sa mante
Et je n’entends plus rien dans la cité dormante
Que ton haleine frêle et douce, ô mon amante,

Qui fait trembler mon coeur large ouvert sous les cieux.

Une Douceur Splendide Et Sombre

Une douceur splendide et sombreFlotte sous le ciel étoiléOn dirait que là-haut, dans l’ombreUn paradis s’est écroulé.Et c’est comme l’odeur ardente,L’odeur fiévreuse dans l’air noir,D’une chevelure d’amanteDénouée à travers le soir.Tout l’espace languit de fièvres.Du fond des coeurs mystérieuxS’en viennent mourir sur les lèvresDes mots qui font fermer les yeux.Et de ma bouche où s’évaporeLe parfum des bonheurs derniers,Et de mon coeur vibrant encoreS’élèvent de vagues pitiésPour tous ceux-là qui, sur la terre,Par un tel soir tendant les bras,N’ont point dans leur coeur solitaireUn nom à sangloter tout bas.

Une Heure Sonne Au Loin

Une heure sonne au loin. Je ne sais où je vais.

Oh ! J’ai le coeur si plein de toi, si tu savais !

Je te vois, je t’entends. Devant moi solitaire

Une apparition blanche frôle la terre,

Comme une fée au fond des clairières, le soir.

Et cette ombre d’amour si radieuse à voir,

Elle a tes yeux, tes yeux d’émeraude, ô ma vie,

Dont la douceur étrange aux longs rêves convie,

Comme l’azur profond de la mer ou des cieux ;

Et sa robe qui glisse à plis silencieux,

Sa robe, c’est la tienne aussi, ma bien-aimée,

Ta robe de bohème onduleuse et lamée

Où l’or parmi la soie allume maint éclair,

Ta robe, fourreau mince et tiède de ta chair,

Dont le seul souvenir, effleurant ma narine,

Fait couler un ruisseau d’amour dans ma poitrine
Je suis seul. Le silence emplit les quais déserts.

L’âme en fleurs du printemps s’exhale dans les airs.

C’est une tiède nuit d’amant ou de poète,

Et j’ai l’amour à l’âme et l’amour à la tête,

Et j’ai soif de tes yeux pour me mettre à genoux !
Ce sont des mots sans suite, et des gestes si doux

Qu’ils semblent avoir peur de toucher, des mains jointes,

Des désirs par instant aigus comme des pointes

Et puis des nerfs crispés de la nuque au talon,

Toute l’âme perdue après son violon

Qui chante et qui sanglote et qui crie et qui râle,

Toute l’âme d’un grand enfant fiévreux et pâle
Des fiacres attardés roulent dans les lointains.

Sous les arbres émus de frissons incertains,

Des brises doucement circulent, attiédies,

Et poignantes au coeur comme des mélodies.

Le fleuve sourd ondule en moires de langueur

Et j’ai tout un bouquet d’étoiles dans le coeur !
Je t’aime. Mon sang crie après toi. J’ai la fièvre

De boire cette nuit idéale à ta lèvre,

D’étendre sous tes pieds, comme un manteau de roi,

Ma vie et de te dire, oh ! De te dire :   » Toi   »

Avec une langueur si tendre et si profonde

Qu’en la sentant sur toi, ta chair, toute, se fonde.

Vague Et Noyée

Sonnet.

Vague et noyée au fond du brouillard hiémal,
Mon âme est un manoir dont les vitres sont closes,
Ce soir, l’ennui visqueux suinte au long des choses,
Et je titube au mur obscur de l’animal.

Ma pensée ivre, avec ses retours obsédants
S’affole et tombe ainsi qu’une danseuse soûle ;
Et je sens plus amer, à regarder la foule,
Le dégoût d’exister qui me remonte aux dents.

Un lugubre hibou tournoie en mon front vide ;
Mon cœur sous les rameaux d’un silence torpide
S’endort comme un marais violâtre et fiévreux.

Et toujours, à travers mes yeux, vitres bizarres,
Je vois — vers l’Orient étouffant et cuivreux —
Des cités d’or nager dans des couchants barbares.

Versailles

I
Ô Versailles, par cette après-midi fanée,

Pourquoi ton souvenir m’obsède-t-il ainsi ?

Les ardeurs de l’été s’éloignent, et voici

Que s’incline vers nous la saison surannée.
Je veux revoir au long d’une calme journée

Tes eaux glauques que jonche un feuillage roussi,

Et respirer encore, un soir d’or adouci,

Ta beauté plus touchante au déclin de l’année.
Voici tes ifs en cône et tes tritons joufflus,

Tes jardins composés où Louis ne vient plus,

Et ta pompe arborant les plumes et les casques.
Comme un grand lys tu meurs, noble et triste, sans bruit ;

Et ton onde épuisée au bord moisi des vasques

S’écoule, douce ainsi qu’un sanglot dans la nuit.
II
Grand air. Urbanité des façons anciennes.

Haut cérémonial. Révérences sans fin.

Créqui, Fronsac, beaux noms chatoyants de satin.

Mains ducales dans les vieilles valenciennes,
Mains royales sur les épinettes. Antiennes

Des évêques devant Monseigneur le Dauphin.

Gestes de menuet et coeurs de biscuit fin ;

Et ces grâces que l’on disait Autrichiennes
Princesses de sang bleu, dont l’âme d’apparat,

Des siècles, au plus pur des castes macéra.

Grands seigneurs pailletés d’esprit. Marquis de sèvres.
Tout un monde galant, vif, brave, exquis et fou,

Avec sa fine épée en verrouil, et surtout

Ce mépris de la mort, comme une fleur, aux lèvres !
III
Mes pas ont suscité les prestiges enfuis.

Ô psyché de vieux saxe où le Passé se mire

C’est ici que la reine, en écoutant Zémire,

Rêveuse, s’éventait dans la tiédeur des nuits.
Ô visions : paniers, poudre et mouches ; et puis,

Léger comme un parfum, joli comme un sourire,

C’est cet air vieille France ici que tout respire ;

Et toujours cette odeur pénétrante des buis
Mais ce qui prend mon coeur d’une étreinte infinie,

Aux rayons d’un long soir durant son agonie,

C’est ce Grand-Trianon solitaire et royal,
Et son perron désert où l’automne, si douce,

Laisse pendre, en rêvant, sa chevelure rousse

Sur l’eau divinement triste du grand canal.
IV
Le bosquet de Vertumne est délaissé des Grâces.

Cette ombre, qui, de marbre en marbre gémissant,

Se traîne et se retient d’un beau bras languissant,

Hélas, c’est le Génie en deuil des vieilles races.
Ô Palais, horizon suprême des terrasses,

Un peu de vos beautés coule dans notre sang ;

Et c’est ce qui vous donne un indicible accent,

Quand un couchant sublime illumine vos glaces !
Gloires dont tant de jours vous fûtes le décor,

Ames étincelant sous les lustres. Soirs d’or.

Versailles Mais déjà s’amasse la nuit sombre.
Et mon coeur tout à coup se serre, car j’entends,

Comme un bélier sinistre aux murailles du temps,

Toujours, le grand bruit sourd de ces flots noirs dans l’ombre.

Ville Morte

Vague, perdue au fond des sables monotones,

La ville d’autrefois, sans tours et sans remparts,

Dort le sommeil dernier des vieilles Babylones,

Sous le suaire blanc de ses marbres épars.
Jadis elle régnait ; sur ses murailles fortes

La Victoire étendait ses deux ailes de fer.

Tous les peuples d’Asie assiégeaient ses cent portes ;

Et ses grands escaliers descendaient vers la mer
Vide à présent, et pour jamais silencieuse,

Pierre à pierre, elle meurt, sous la lune pieuse,

Auprès de son vieux fleuve ainsi qu’elle épuisé,
Et, seul, un éléphant de bronze, en ces désastres,

Droit encore au sommet d’un portique brisé,

Lève tragiquement sa trompe vers les astres.

Viole

Mon coeur, tremblant des lendemains,

Est comme un oiseau dans tes mains

Qui s’effarouche et qui frissonne.
Il est si timide qu’il faut

Ne lui parler que pas trop haut

Pour que sans crainte il s’abandonne.
Un mot suffit à le navrer,

Un regard en lui fait vibrer

Une inexprimable amertume.
Et ton haleine seulement,

Quand tu lui parles doucement,

Le fait trembler comme une plume.
Il t’environne ; il est partout.

Il voltige autour de ton cou,

Il palpite autour de ta robe,
Mais si furtif, si passager,

Et si subtil et si léger,

Qu’à toute atteinte il se dérobe.
Et quand tu le ferais souffrir

Jusqu’à saigner, jusqu’à mourir,

Tu pourrais en garder le doute,
Et de sa peine ne savoir

Qu’une larme tombée un soir

Sur ton gant taché d’une goutte.

Vision

Le soir tombe ; la nuit millénaire descendSur le temple écroulé pullulent les théâtres ;Et les villes de feu, les villes idolâtresBrûlent rouges au loin dans le soir saisissant.L’or-soleil s’est couché dans un marais de sang ;Et l’âme, sous son fard, suant des peurs verdâtresÉcoute au fond du ciel que contemplent les pâtresClouer dans l’ombre un grand cercueil retentissant.Tous les puits sont taris où buvait la souffrance.La terre, fatiguée, est lasse d’espéranceEt ne veut plus prier, tous ses dieux étant sourds.La croix où pend Jésus sur la grève est déserte,Et la mer qui s’en va, comme une épave inerteRoule, vide à ses pieds, le coeur des anciens Jours.IIMusique encens parfums, poisons, littérature ! Les fleurs vibrent dans les jardins effervescents ;Et l’Androgyne aux grands yeux verts phosphorescentsFleurit au charnier d’or d’un monde en pourriture.Aux apostats du Sexe, elle apporte en pâture,Sous sa robe d’or vert aux joyaux bruissants,Sa chair de vierge acide et ses spasmes grinçantsEt sa volupté maigre aiguisée en torture.L’archet mord jusqu’au sang l’âme des violons,L’art qui râle agité d’hystériques frissonsEn la sentant venir a redressé l’échineLe stigmate ardent brûle aux fronts hallucinés.Gloire aux sens ! Hosanna sur les nerfs forcenés.L’Antechrist de la chair visite les damnésVoici, voici venir les temps de l’Androgyne.

Watteau

Au-dessus des grands bois profonds

L’étoile du berger s’allume

Groupes sur l’herbe dans la brume

Pizzicati des violons

Entre les mains, les mains s’attardent,

Le ciel où les amants regardent

Laisse un reflet rose dans l’eau ;

Et dans la clairière indécise,

Que la nuit proche idéalise,

Passe entre Estelle et Cydalise

L’ombre amoureuse de Watteau.
Watteau, peintre idéal de la fête jolie,

Ton art léger fut tendre et doux comme un soupir,

Et tu donnas une âme inconnue au désir

En l’asseyant aux pieds de la mélancolie.
Tes bergers fins avaient la canne d’or au doigt ;

Tes bergères, non sans quelques façons hautaines,

Promenaient, sous l’ombrage où chantaient les fontaines,

Leurs robes qu’effilait derrière un grand pli droit
Dans l’air bleuâtre et tiède agonisaient les roses ;

Les coeurs s’ouvraient dans l’ombre au jardin apaisé,

Et les lèvres, prenant aux lèvres le baiser,

Fiançaient l’amour triste à la douceur des choses.
Les pèlerins s’en vont au pays idéal

La galère dorée abandonne la rive ;

Et l’amante à la proue écoute au loin, pensive,

Une flûte mourir, dans le soir de cristal
Oh ! Partir avec eux par un soir de mystère,

Ô maître, vivre un soir dans ton rêve enchanté !

La mer est rose il souffle une brise d’été,

Et quand la nef aborde au rivage argenté
La lune doucement se lève sur Cythère.
L’éventail balancé sans trêve

Au rythme intime des aveux

Fait, chaque fois qu’il se soulève,

S’envoler au front des cheveux,

L’ombre est suave tout repose.

Agnès sourit ; Léandre pose

Sa viole sur son manteau ;

Et sur les robes parfumées,

Et sur les mains des bien-aimées,

Flotte, au long des molles ramées,

L’âme divine de Watteau.

Soirs (i)

Calmes aux quais déserts s’endorment les bateaux.

Les besognes du jour rude sont terminées,

Et le bleu Crépuscule aux mains efféminées

Éteint le fleuve ardent qui roulait des métaux.
Les ateliers fiévreux desserrent leurs étaux,

Et, les cheveux au vent, les fillettes minées

Vers les vitrines d’or courent, illuminées,

Meurtrir leur désir pauvre aux diamants brutaux.
Sur la ville noircie, où le peuple déferle,

Le ciel, en des douceurs de turquoise et de perle,

Le ciel semble, ce soir d’automne, défaillir.
L’Heure passe comme une femme sous un voile ;

Et, dans l’ombre, mon coeur s’ouvre pour recueillir

Ce qui descend de rêve à la première étoile.

Xanthis

Au vent frais du matin frissonne l’herbe fine ;
Une vapeur légère aux flancs de la colline
Flotte ; et dans les taillis d’arbre en arbre croisés
Brillent, encore intacts, de longs fils irisés.
Près d’une onde ridée aux brises matinales,
Xanthis, ayant quitté sa robe et ses sandales,
D’un bras s’appuie au tronc flexible d’un bouleau,
Et, penchée à demi, se regarde dans l’eau.
Le flot de ses cheveux d’un seul côté s’épanche,
Et, blanche, elle sourit à son image blanche…
Elle admire sa taille droite, ses beaux bras,
Et sa hanche polie, et ses seins délicats,
Et d’une main, que guide une exquise décence,
Fait un voile pudique à sa jeune innocence.
Mais un grand cri soudain retentit dans les bois,
Et Xanthis tremble ainsi que la biche aux abois,
Car elle a vu surgir, dans l’onde trop fidèle,
Les cornes du méchant satyre amoureux d’elle.