La Divine Épopée

A Mlle C.D.

Qui n’aime à visiter ta montagne rustique,
O lac qui, suspendu sur vingt sommets hardis,
Dans ton lit de joncs verts, au soleil resplendis,
Comme un joyau tombé d’un écrin fantastique ?

Quel mystère se cache en tes flots engourdis ?
Ta vague atelle éteint quelque cratère antique ?
Ou bien Dieu mitil 1à ton urne poétique
Pour servir de miroir aux saints du paradis ?

Caché comme un ermite en ces monts solitaires,
Tu ressembles, ô lac, à ces âmes austères
Qui vers tout idéal se tournent avec foi.

Comme elles aux regards des hommes tu te voiles ;
Calme le jour, le soir tu souris aux étoiles…
Et puis il faut monter pour aller jusqu’à toi.

Le Ciel

J’habite la montagne et j’aime à la vallée.
LE VICOMTE D’ARLINCOURT.

Ô toi, dont j’avais fait l’emplette
Pour danse au bois neigenoisette !
L’astu toujours, ma Jeanneton,
Ton jupon blanc, ton blanc jupon ?

Pour quelque muscadin, matière à comédie,
Ne va pas m’oublier dans ce coquet bazar,
Où tu trône au comptoir. Colombine hardie !
Perçant l’horizon gris d’un oeil au vif regard,
Flamboyant vois mon coeur, d’amour vois l’incendie !
Et si tu l’as encore, écrismoi, Jeanneton,
Ton jupon blanc, ton blanc jupon.

Au feu ! au feu ! au feu ! la Vierge à perdre haleine
Court… le bazar rissole ! au feu ! au feu ! au feu !
N’estce pas Margoton, Cathin ou Madeleine ?…
Non, c’est la demoiselle au gendarme Mathieu.
Fleur d’un jour, du ciel noir à la lueur soudaine,
Fuis !… et si tu l’emporte, écrismoi, Jeanneton,
Ton jupon blanc, ton blanc jupon ?

Plus que feu, grand mangeur, crains l’ardeur déréglée
Du bourgeois camisard, du rustre porteur d’eau,
Du beau sapeurpompier, à coiffe ciselée,
Gare au rapt ! une fille est un léger fardeau.
À Blois, vers ton Titi, clerc à l’âme isolée,
Vole !… et si tu l’emporte, écrismoi, Jeanneton,
Ton jupon blanc, ton blanc jupon.

Ô toi, dont j’avais fait l’emplette
Pour danse au bois neigenoisette !
L’astu sauvé, ma jeanneton,
Ton jupon blanc, ton blanc jupon !

L’enfer

Or Août qui apporte
Ici l’étranger,
Orgueil qui fait portes
Blanches, murs chaulés,

Orangers qu’on sort
Verts, sur les terrasses,
Pavillons dehors
De toutes les races,

Gens lors qui s’en vont
Anneaux aux chevilles,
Venus de Luçon
De l’Inde et des îles,

C’est choses qu’on vend,
Indous plumes teintes,
Et soieries éteintes
Juifs et d’Orient.

Mais matelots gais,
En chantant qui passent,
Sur leur main posé
Un perroquet blanc,

Ou bien dans leurs bras
Une guenon lasse,
Et désabusée
Qui grince des dents,

Puis Singhalais noirs
Offrant des cauris,
Enfilées, des fruits,
Et des dents d’ivoire,

Rue alors dans l’air
Qui sent les tropiques,
Et gens qui trafiquent
Sous le soleil clair,

C’est le ciel plus loin
Làbas qui se mire,
Dans l’eau des bassins
Où sont les navires.

Les Enfants Au Paradis

Mon coeur sage, fuyez l’odeur des térébinthes,
Voici que le matin frise comme un jet d’eau.
L’air est un écran d’or où des ailes sont peintes ;
Pourquoi partiriezvous pour Nice ou pour Yeddo ?

Quel besoin avezvous de la luisante Asie
Des monts de verre bleu qu’Hokusaï dessinait
Quand vous sentez si fort la belle frénésie
D’une averse dorant les toits du Vésinet !

Ah ! partir pour le Pecq, dont le nom semble étrange,
Voir avant de mourir le Mont Valérien
Quand le soigneux couchant se dispose et s’effrange
Entre la Grande Roue et le Puits artésien.