Quand Bien Même Une Amère Souffrance

Sonnet.

Non, quand bien même une amère souffrance
Dans ce cœur mort pourrait se ranimer ;
Non, quand bien même une fleur d’espérance
Sur mon chemin pourrait encor germer ;

Quand la pudeur, la grâce et l’innocence
Viendraient en toi me plaindre et me charmer,
Non, chère enfant, si belle d’ignorance,
Je ne saurais, je n’oserais t’aimer.

Un jour pourtant il faudra qu’il te vienne
L’instant suprême où l’univers n’est rien.
De mon respect alors qu’il te souvienne !

Tu trouveras, dans la joie ou la peine,
Ma triste main pour soutenir la tienne,
Mon triste cœur pour écouter le tien.

Sonnet À La Même (madame M. N.) (ii)

Vous les regrettiez presque en me les envoyant,

Ces vers, beaux comme un rêve et purs comme l’aurore.

Ce malheureux garçon, disiez-vous en riant,

Va se croire obligé de me répondre encore.
Bonjour, ami sonnet, si doux, si bienveillant,

Poésie, amitié que le vulgaire ignore,

Gentil bouquet de fleurs, de larmes tout brillant,

Que dans un noble coeur un soupir fait éclore.
Oui, nous avons ensemble, à peu près, commencé

À songer ce grand songe où le monde est bercé.

J’ai perdu des procès très chers, et j’en appelle.
Mais en vous écoutant tout regret a cessé.

Meure mon triste coeur, quand ma pauvre cervelle

Ne saura plus sentir le charme du passé.

Venise

Dans Venise la rouge,

Pas un bateau qui bouge,

Pas un pêcheur dans l’eau,

Pas un falot.
Seul, assis à la grève,

Le grand lion soulève,

Sur l’horizon serein,

Son pied d’airain.
Autour de lui, par groupes,

Navires et chaloupes,

Pareils à des hérons

Couchés en ronds,
Dorment sur l’eau qui fume,

Et croisent dans la brume,

En légers tourbillons,

Leurs pavillons.
La lune qui s’efface

Couvre son front qui passe

D’un nuage étoilé

Demi-voilé.
Ainsi, la dame abbesse

De Sainte-Croix rabaisse

Sa cape aux larges plis

Sur son surplis.
Et les palais antiques,

Et les graves portiques,

Et les blancs escaliers

Des chevaliers,
Et les ponts, et les rues,

Et les mornes statues,

Et le golfe mouvant

Qui tremble au vent,
Tout se tait, fors les gardes

Aux longues hallebardes,

Qui veillent aux créneaux

Des arsenaux.
Ah ! maintenant plus d’une

Attend, au clair de lune,

Quelque jeune muguet,

L’oreille au guet.
Pour le bal qu’on prépare,

Plus d’une qui se pare,

Met devant son miroir

Le masque noir.
Sur sa couche embaumée,

La Vanina pâmée

Presse encor son amant,

En s’endormant ;
Et Narcissa, la folle,

Au fond de sa gondole,

S’oublie en un festin

Jusqu’au matin.
Et qui, dans l’Italie,

N’a son grain de folie ?

Qui ne garde aux amours

Ses plus beaux jours ?
Laissons la vieille horloge,

Au palais du vieux doge,

Lui compter de ses nuits

Les longs ennuis.
Comptons plutôt, ma belle,

Sur ta bouche rebelle

Tant de baisers donnés

Ou pardonnés.
Comptons plutôt tes charmes,

Comptons les douces larmes,

Qu’à nos yeux a coûté

La volupté !

Quand On Perd Par Triste Occurrence

(Chanson.)

Quand on perd, par triste occurrence,
Son espérance
Et sa gaieté,
Le remède au mélancolique,
C’est la musique
Et la beauté !

Plus oblige et peut davantage
Un beau visage
Qu’un homme armé,
Et rien n’est meilleur que d’entendre
Air doux et tendre
Jadis aimé !

Sonnet À Madame M. N.

 » Je vous ai vue enfant, maintenant que j’y pense,

Fraîche comme une rose et le coeur dans les yeux.

– Je vous ai vu bambin, boudeur et paresseux ;

Vous aimiez lord Byron, les grands vers et la danse.   »
Ainsi nous revenaient les jours de notre enfance,

Et nous parlions déjà le langage des vieux ;

Ce jeune souvenir riait entre nous deux,

Léger comme un écho, gai comme l’espérance.
Le lâche craint le temps parce qu’il fait mourir ;

Il croit son mur gâté lorsqu’une fleur y pousse.

Ô voyageur ami, père du souvenir !
C’est ta main consolante, et si sage et si douce,

Qui consacre à jamais un pas fait sur la mousse,

Le hochet d’un enfant, un regard, un soupir.

Vision

Je vis d’abord sur moi des fantômes étranges

Traîner de longs habits ;

Je ne sais si c’étaient des femmes ou des anges !

Leurs manteaux m’inondaient avec leurs belles franges

De nacre et de rubis.
Comme on brise une armure au tranchant d’une lame,

Comme un hardi marin

Brise le golfe bleu qui se fend sous sa rame,

Ainsi leurs robes d’or, en grands sillons de flamme,

Brisaient la nuit d’airain !
Ils volaient ! Mon rideau, vieux spectre en sentinelle,

Les regardait passer.

Dans leurs yeux de velours éclatait leur prunelle ;

J’entendais chuchoter les plumes de leur aile,

Qui venaient me froisser.
Ils volaient ! Mais la troupe, aux lambris suspendue,

Esprits capricieux,

Bondissait tout à coup, puis, tout à coup perdue,

S’enfuyait dans la nuit, comme une flèche ardue

Qui s’enfuit dans les cieux !
Ils volaient ! Je voyais leur noire chevelure,

Où l’ébène en ruisseaux

Pleurait, me caresser de sa longue frôlure ;

Pendant que d’un baiser je sentais la brûlure

Jusqu’au fond de mes os.
Dieu tout-puissant ! j’ai vu les sylphides craintives

Qui meurent au soleil !

J’ai vu les beaux pieds nus des nymphes fugitives !

J’ai vu les seins ardents des dryades rétives,

Aux cuisses de vermeil !
Rien, non, rien ne valait ce baiser d’ambroisie,

Plus frais que le matin !

Plus pur que le regard d’un oeil d’Andalousie !

Plus doux que le parler d’une femme d’Asie,

Aux lèvres de satin !
Oh ! qui que vous soyez, sur ma tête abaissées,

Ombres aux corps flottants !

Laissez, oh ! laissez-moi vous tenir enlacées,

Boire dans vos baisers des amours insensées,

Goutte à goutte et longtemps !
Oh ! venez ! nous mettrons dans l’alcôve soyeuse

Une lampe d’argent.

Venez ! la nuit est triste et la lampe joyeuse !

Blonde ou noire, venez ; nonchalante ou rieuse,

Coeur naïf ou changeant !
Venez ! nous verserons des roses dans ma couche ;

Car les parfums sont doux !

Et la sultane, au soir, se parfume la bouche ;

Lorsqu’elle va quitter sa robe et sa babouche

Pour son lit de bambous !
Hélas ! de belles nuits le ciel nous est avare

Autant que de beaux jours !

Entendez-vous gémir la harpe de Ferrare,

Et sous des doigts divins palpiter la guitare ?

Venez, ô mes amours !
Mais rien ne reste plus que l’ombre froide et nue,

Où craquent les cloisons.

J’entends des chants hurler, comme un enfant qu’on tue ;

Et la lune en croissant découpe, dans la rue,

Les angles des maisons.

Que J’aime Le Premier Frisson

Sonnet.

Que j’aime le premier frisson d’hiver ! le chaume,
Sous le pied du chasseur, refusant de ployer !
Quand vient la pie aux champs que le foin vert embaume,
Au fond du vieux château s’éveille le foyer ;

C’est le temps de la ville. – Oh ! lorsque l’an dernier,
J’y revins, que je vis ce bon Louvre et son dôme,
Paris et sa fumée, et tout ce beau royaume
(J’entends encore au vent les postillons crier),

Que j’aimais ce temps gris, ces passants, et la Seine
Sous ses mille falots assise en souveraine !
J’allais revoir l’hiver. – Et toi, ma vie, et toi !

Oh ! dans tes longs regards j’allais tremper mon âme
Je saluais tes murs. – Car, qui m’eût dit, madame,
Que votre coeur sitôt avait changé pour moi ?

Sonnet Au Lecteur

Jusqu’à présent, lecteur, suivant l’antique usage,

Je te disais bonjour à la première page.

Mon livre, cette fois, se ferme moins gaiement ;

En vérité, ce siècle est un mauvais moment.
Tout s’en va, les plaisirs et les moeurs d’un autre âge,

Les rois, les dieux vaincus, le hasard triomphant,

Rosafinde et Suzon qui me trouvent trop sage,

Lamartine vieilli qui me traite en enfant.
La politique, hélas ! voilà notre misère.

Mes meilleurs ennemis me conseillent d’en faire.

Être rouge ce soir, blanc demain, ma foi, non.
Je veux, quand on m’a lu, qu’on puisse me relire.

Si deux noms, par hasard, s’embrouillent sur ma lyre,

Ce ne sera jamais que Ninette ou Ninon.

Rappelle-toi

(Vergiss mein nicht)

(Paroles faites sur la musique de Mozart)
Rappelle-toi, quand l’Aurore craintive

Ouvre au Soleil son palais enchanté ;

Rappelle-toi, lorsque la nuit pensive

Passe en rêvant sous son voile argenté ;

A l’appel du plaisir lorsque ton sein palpite,

Aux doux songes du soir lorsque l’ombre t’invite,

Ecoute au fond des bois

Murmurer une voix :

Rappelle-toi.
Rappelle-toi, lorsque les destinées

M’auront de toi pour jamais séparé,

Quand le chagrin, l’exil et les années

Auront flétri ce coeur désespéré ;

Songe à mon triste amour, songe à l’adieu suprême !

L’absence ni le temps ne sont rien quand on aime.

Tant que mon coeur battra,

Toujours il te dira

Rappelle-toi.
Rappelle-toi, quand sous la froide terre

Mon coeur brisé pour toujours dormira ;

Rappelle-toi, quand la fleur solitaire

Sur mon tombeau doucement s’ouvrira.

Je ne te verrai plus ; mais mon âme immortelle

Reviendra près de toi comme une soeur fidèle.

Ecoute, dans la nuit,

Une voix qui gémit :

Rappelle-toi.

Souvenir

J’espérais bien pleurer, mais je croyais souffrir

En osant te revoir, place à jamais sacrée,

O la plus chère tombe et la plus ignorée

Où dorme un souvenir !
Que redoutiez-vous donc de cette solitude,

Et pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main,

Alors qu’une si douce et si vieille habitude

Me montrait ce chemin ?
Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries,

Et ces pas argentins sur le sable muet,

Ces sentiers amoureux, remplis de causeries,

Où son bras m’enlaçait.
Les voilà, ces sapins à la sombre verdure,

Cette gorge profonde aux nonchalants détours,

Ces sauvages amis, dont l’antique murmure

A bercé mes beaux jours.
Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse,

Comme un essaim d’oiseaux, chante au bruit de mes pas.

Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse,

Ne m’attendiez-vous pas ?
Ah ! laissez-les couler, elles me sont bien chères,

Ces larmes que soulève un coeur encor blessé !

Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupières

Ce voile du passé !
Je ne viens point jeter un regret inutile

Dans l’écho de ces bois témoins de mon bonheur.

Fière est cette forêt dans sa beauté tranquille,

Et fier aussi mon coeur.
Que celui-là se livre à des plaintes amères,

Qui s’agenouille et prie au tombeau d’un ami.

Tout respire en ces lieux ; les fleurs des cimetières

Ne poussent point ici.
Voyez ! la lune monte à travers ces ombrages.

Ton regard tremble encor, belle reine des nuits ;

Mais du sombre horizon déjà tu te dégages,

Et tu t’épanouis.
Ainsi de cette terre, humide encor de pluie,

Sortent, sous tes rayons, tous les parfums du jour :

Aussi calme, aussi pur, de mon âme attendrie

Sort mon ancien amour.
Que sont-ils devenus, les chagrins de ma vie ?

Tout ce qui m’a fait vieux est bien loin maintenant ;

Et rien qu’en regardant cette vallée amie

Je redeviens enfant.
O puissance du temps ! ô légères années !

Vous emportez nos pleurs, nos cris et nos regrets ;

Mais la pitié vous prend, et sur nos fleurs fanées

Vous ne marchez jamais.
Tout mon coeur te bénit, bonté consolatrice !

Je n’aurais jamais cru que l’on pût tant souffrir

D’une telle blessure, et que sa cicatrice

Fût si douce à sentir.
Loin de moi les vains mots, les frivoles pensées,

Des vulgaires douleurs linceul accoutumé,

Que viennent étaler sur leurs amours passées

Ceux qui n’ont point aimé !
Dante, pourquoi dis-tu qu’il n’est pire misère

Qu’un souvenir heureux dans les jours de douleur ?

Quel chagrin t’a dicté cette parole amère,

Cette offense au malheur ?
En est-il donc moins vrai que la lumière existe,

Et faut-il l’oublier du moment qu’il fait nuit ?

Est-ce bien toi, grande âme immortellement triste,

Est-ce toi qui l’as dit ?
Non, par ce pur flambeau dont la splendeur m’éclaire,

Ce blasphème vanté ne vient pas de ton coeur.

Un souvenir heureux est peut-être sur terre

Plus vrai que le bonheur.
Eh quoi ! l’infortuné qui trouve une étincelle

Dans la cendre brûlante où dorment ses ennuis,

Qui saisit cette flamme et qui fixe sur elle

Ses regards éblouis ;
Dans ce passé perdu quand son âme se noie,

Sur ce miroir brisé lorsqu’il rêve en pleurant,

Tu lui dis qu’il se trompe, et que sa faible joie

N’est qu’un affreux tourment !
Et c’est à ta Françoise, à ton ange de gloire,

Que tu pouvais donner ces mots à prononcer,

Elle qui s’interrompt, pour conter son histoire,

D’un éternel baiser !
Qu’est-ce donc, juste Dieu, que la pensée humaine,

Et qui pourra jamais aimer la vérité,

S’il n’est joie ou douleur si juste et si certaine

Dont quelqu’un n’ait douté ?
Comment vivez-vous donc, étranges créatures ?

Vous riez, vous chantez, vous marchez à grands pas ;

Le ciel et sa beauté, le monde et ses souillures

Ne vous dérangent pas ;
Mais, lorsque par hasard le destin vous ramène

Vers quelque monument d’un amour oublié,

Ce caillou vous arrête, et cela vous fait peine

Qu’il vous heurte le pied.
Et vous criez alors que la vie est un songe ;

Vous vous tordez les bras comme en vous réveillant,

Et vous trouvez fâcheux qu’un si joyeux mensonge

Ne dure qu’un instant.
Malheureux ! cet instant où votre âme engourdie

A secoué les fers qu’elle traîne ici-bas,

Ce fugitif instant fut toute votre vie ;

Ne le regrettez pas !
Regrettez la torpeur qui vous cloue à la terre,

Vos agitations dans la fange et le sang,

Vos nuits sans espérance et vos jours sans lumière :

C’est là qu’est le néant !
Mais que vous revient-il de vos froides doctrines ?

Que demandent au ciel ces regrets inconstants

Que vous allez semant sur vos propres ruines,

A chaque pas du Temps ?
Oui, sans doute, tout meurt ; ce monde est un grand rêve,

Et le peu de bonheur qui nous vient en chemin,

Nous n’avons pas plus tôt ce roseau dans la main,

Que le vent nous l’enlève.
Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments

Que deux êtres mortels échangèrent sur terre,

Ce fut au pied d’un arbre effeuillé par les vents,

Sur un roc en poussière.
Ils prirent à témoin de leur joie éphémère

Un ciel toujours voilé qui change à tout moment,

Et des astres sans nom que leur propre lumière

Dévore incessamment.
Tout mourait autour d’eux, l’oiseau dans le feuillage,

La fleur entre leurs mains, l’insecte sous leurs pieds,

La source desséchée où vacillait l’image

De leurs traits oubliés ;
Et sur tous ces débris joignant leurs mains d’argile,

Etourdis des éclairs d’un instant de plaisir,

Ils croyaient échapper à cet être immobile
Qui regarde mourir !

Insensés ! dit le sage. Heureux dit le poète.

Et quels tristes amours as-tu donc dans le coeur,

Si le bruit du torrent te trouble et t’inquiète,

Si le vent te fait peur?
J’ai vu sous le soleil tomber bien d’autres choses

Que les feuilles des bois et l’écume des eaux,

Bien d’autres s’en aller que le parfum des roses

Et le chant des oiseaux.
Mes yeux ont contemplé des objets plus funèbres

Que Juliette morte au fond de son tombeau,

Plus affreux que le toast à l’ange des ténèbres

Porté par Roméo.
J’ai vu ma seule amie, à jamais la plus chère,

Devenue elle-même un sépulcre blanchi,

Une tombe vivante où flottait la poussière

De notre mort chéri,
De notre pauvre amour, que, dans la nuit profonde,

Nous avions sur nos coeurs si doucement bercé !

C’était plus qu’une vie, hélas ! c’était un monde

Qui s’était effacé !
Oui, jeune et belle encor, plus belle, osait-on dire,

Je l’ai vue, et ses yeux brillaient comme autrefois.

Ses lèvres s’entr’ouvraient, et c’était un sourire,

Et c’était une voix ;
Mais non plus cette voix, non plus ce doux langage,

Ces regards adorés dans les miens confondus ;

Mon coeur, encor plein d’elle, errait sur son visage,

Et ne la trouvait plus.
Et pourtant j’aurais pu marcher alors vers elle,

Entourer de mes bras ce sein vide et glacé,

Et j’aurais pu crier :   » Qu’as-tu fait, infidèle,

Qu’as-tu fait du passé?   »
Mais non : il me semblait qu’une femme inconnue

Avait pris par hasard cette voix et ces yeux ;

Et je laissai passer cette froide statue

En regardant les cieux.
Eh bien ! ce fut sans doute une horrible misère

Que ce riant adieu d’un être inanimé.

Eh bien ! qu’importe encore ? O nature! ô ma mère !

En ai-je moins aimé?
La foudre maintenant peut tomber sur ma tête :

Jamais ce souvenir ne peut m’être arraché !

Comme le matelot brisé par la tempête,

Je m’y tiens attaché.
Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent;

Ni ce qu’il adviendra du simulacre humain,

Ni si ces vastes cieux éclaireront demain

Ce qu’ils ensevelissent.
Je me dis seulement :   » À cette heure, en ce lieu,

Un jour, je fus aimé, j’aimais, elle était belle.   »

J’enfouis ce trésor dans mon âme immortelle,

Et je l’emporte à Dieu !

Retour

Heureux le voyageur que sa ville chérie
Voit rentrer dans le port, aux premiers feux du jour !
Qui salue à la fois le ciel et la patrie,
La vie et le bonheur, le soleil et l’amour !
— Regardez, compagnons, un navire s’avance.
La mer, qui l’emporta, le rapporte en cadence,
En écumant sous lui, comme un hardi coursier,
Qui, tout en se cabrant, sent son vieux cavalier.
Salut ! qui que tu sois, toi dont la blanche voile
De ce large horizon accourt en palpitant
Heureux, quand tu reviens, si ton errante étoile
T’a fait aimer la rive ! heureux si l’on t’attend !

D’où viens-tu, beau navire ? à quel lointain rivage,
Léviathan superbe, as-tu lavé tes flancs ?
Es-tu blessé, guerrier ? Viens-tu d’un long voyage ?
C’est une chose à voir, quand tout un équipage,
Monté jeune à la mer, revient en cheveux blancs.
Es-tu ruche ? viens-tu de l’Inde ou du Mexique ?
Ta quille est-elle lourde, ou si les vents du nord
T’ont pris, pour ta rançon, le poids de ton trésor ?
As-tu bravé la foudre et passé le tropique ?
T’es-tu, pendant deux ans, promené sur la mort,
Couvant d’un œil hagard ta boussole tremblante,
Pour qu’une Européenne, une pâle indolente,
Puisse embaumer son bain des parfums du sérail
Et froisser dans la valse un collier de corail ?

Comme le cœur bondit quand la terre natale,
Au moment du retour, commence à s’approcher,
Et du vaste Océan sort avec son clocher !
Et quel tourment divin dans ce court intervalle,
Où l’on sent qu’elle arrive et qu’on va la toucher !

Ô patrie ! ô patrie ! ineffable mystère !
Mot sublime et terrible ! inconcevable amour !
L’homme n’est-il donc né que pour un coin de terre,
Pour y bâtir son nid, et pour y vivre un jour ?

Le Havre, septembre 1855.

Stances

Je méditais, courbé sur un volume antique,

Les dogmes de Platon et les lois du Portique.

Je voulus de la vie essayer le fardeau.

Aussi bien, j’étais las des loisirs de l’enfance,

Et j’entrai, sur les pas de la belle espérance,

Dans ce monde nouveau.
Souvent on m’avait dit :   » Que ton âge a de charmes !

Tes yeux, heureux enfant, n’ont point d’amères larmes,

Seule la volupté peut t’arracher des pleurs.   »

Et je disais aussi :   » Que la jeunesse est belle !

Tout rit à ses regards ; tous les chemins, pour elle,

Sont parsemés de fleurs !   »
Cependant, comme moi tout brillants de jeunesse,

Des convives chantaient, pleins d’une douce ivresse ;

Je leur tendis la main, en m’avançant vers eux :

  » Amis, n’aurai-je pas une place à la fête ?   »

Leur dis-je Et pas un seul ne détourna la tête

Et ne leva les yeux !
Je m’éloignai pensif, la mort au fond de l’âme.

Alors, à mes regards vint s’offrir une femme.

Je crus que dans ma nuit un ange avait passé.

Et chacun admirait son souris plein de charme ;

Mais il me fit horreur ! car jamais une larme

Ne l’avait effacé.
  » Dieu juste ! m’écriai-je, à ma soif dévorante

Le désert n’offre point de source bienfaisante.

Je suis l’arbre isolé sur un sol malheureux,

Comme en un vaste exil, placé dans la nature ;

Elle n’a pas d’écho pour ma voix qui murmure

Et se perd dans les cieux.
Quel mortel ne sait pas, dans le sein des orages,

Où reposer sa tête, à l’abri des naufrages ?

Et moi, jouet des flots, seul avec mes douleurs,

Aucun navire ami ne vient frapper ma vue,

Aucun, sur cette mer où ma barque est perdue,

Ne porte mes couleurs.
Ô douce illusion ! berce-moi de tes songes ;

Demandant le bonheur à tes riants mensonges,

Je me sauve en tremblant de la réalité ;

Car, pour moi, le printemps n’a pas de doux ombrage ;

Le soleil est sans feux, l’Océan sans rivage,

Et le jour sans clarté !   »
Ainsi, pour égayer son ennui solitaire,

Quand Dieu jeta le mal et le bien sur la terre,

Moi, je ne pus trouver que ma part de douleur ;

Convive repoussé de la fête publique,

Mes accents troubleraient l’harmonieux cantique

Des enfants du Seigneur.
Ah ! si je ressemblais à ces hommes de pierre

Qui, cherchant l’ombre amie et fuyant la lumière,

Ont trouvé dans le vice un facile plaisir !

Ceux-là vivent heureux ! Mais celui qui dans l’âme

Garde quelque lueur d’une plus noble flamme,

Celui-là doit mourir.
L’ennui, vautour affreux, l’a marqué pour sa proie ;

Il trouve son tourment dans la commune joie ;

Respirant dans le ciel tous les feux de l’enfer,

Le bonheur n’est pour lui qu’un horrible mélange,

Car le miel le plus doux sur ses lèvres se change

En un breuvage amer.
Jusqu’au jour où d’ennui son âme dévorée

Trouve pour reposer quelque tombe ignorée,

Et retourne au néant, d’ou l’homme était venu ;

Comme un poison brûlant, renfermé dans l’argile,

Fermente, et brise enfin le vase trop fragile

Qui l’avait contenu.

Rêverie

Quand le paysan sème, et qu’il creuse la terre,
Il ne voit que son grain, ses bœufs et son sillon.
— La nature en silence accomplit le mystère, —
Couché sur sa charrue, il attend sa moisson.

Quand sa femme, en rentrant le soir, à sa chaumière,
Lui dit :  » Je suis enceinte « , — il attend son enfant.
Quand il voit que la mort va saisir son vieux père,
Il s’assoit sur le pied de la couche, et l’attend.

Que savons-nous de plus ?… et la sagesse humaine,
Qu’a-t-elle découvert de plus dans son domaine ?
Sur ce large univers elle a, dit-on, marché ;
Et voilà cinq mille ans qu’elle a toujours cherché !

Stances – Que J’aime À Voir

Que j’aime à voir, dans la vallée
Désolée,
Se lever comme un mausolée
Les quatre ailes d’un noir moutier !
Que j’aime à voir, près de l’austère
Monastère,
Au seuil du baron feudataire,
La croix blanche et le bénitier !

Vous, des antiques Pyrénées
Les aînées,
Vieilles églises décharnées,
Maigres et tristes monuments,
Vous que le temps n’a pu dissoudre,
Ni la foudre,
De quelques grands monts mis en poudre
N’êtes-vous pas les ossements ?

J’aime vos tours à tête grise,
Où se brise
L’éclair qui passe avec la brise,
J’aime vos profonds escaliers
Qui, tournoyant dans les entrailles
Des murailles,
À l’hymne éclatant des ouailles
Font répondre tous les piliers !

Oh ! lorsque l’ouragan qui gagne
La campagne,
Prend par les cheveux la montagne,
Que le temps d’automne jaunit,
Que j’aime, dans le bois qui crie
Et se plie,
Les vieux clochers de l’abbaye,
Comme deux arbres de granit !

Que j’aime à voir, dans les vesprées
Empourprées,
Jaillir en veines diaprées
Les rosaces d’or des couvents !
Oh ! que j’aime, aux voûtes gothiques
Des portiques,
Les vieux saints de pierre athlétiques
Priant tout bas pour les vivants !

Rolla (la Cavale Sauvage)

(extrait)
Lorsque dans le désert la cavale sauvage,

Après trois jours de marche, attend un jour d’orage

Pour boire l’eau du ciel sur ses palmiers poudreux,

Le soleil est de plomb, les palmiers en silence

Sous leur ciel embrasé penchent leurs longs cheveux ;

Elle cherche son puits dans le désert immense,

Le soleil l’a séché ; sur le rocher brûlant,

Les lions hérissés dorment en grommelant.

Elle se sent fléchir ; ses narines qui saignent

S’enfoncent dans le sable, et le sable altéré

Vient boire avidement son sang décoloré.

Alors elle se couche, et ses grands yeux s’éteignent,

Et le pâle désert roule sur son enfant

Les flots silencieux de son linceul mouvant.
Elle ne savait pas, lorsque les caravanes

Avec leurs chameliers passaient sous les platanes,

Qu’elle n’avait qu’à suivre et qu’à baisser le front,

Pour trouver à Bagdad de fraîches écuries,

Des râteliers dorés, des luzernes fleuries,

Et des puits dont le ciel n’a jamais vu le fond.
Si Dieu nous a tirés tous de la même fange,

Certe, il a dû pétrir dans une argile étrange

Et sécher aux rayons d’un soleil irrité

Cet être, quel qu’il soit, ou l’aigle, ou l’hirondelle,

Qui ne saurait plier ni son cou ni son aile,

Et qui n’a pour tout bien qu’un mot : la liberté. […]