La Dryade

Idylle dans le goût de Théocrite
Honorons d’abord la Terre, qui, la

première entre les dieux, rendit

ici les oracles

J’adore aussi les nymphes.

Eschyle.

Vois-tu ce vieux tronc d’arbre aux immenses racines ?

Jadis il s’anima de paroles divines ;

Mais par les noirs hivers le chêne fut vaincu.

Et la dryade aussi, comme l’arbre, a vécu.

(Car, tu le sais, berger, ces déesses fragiles,

Envieuses des jeux et des danses agiles,

Sous l’écorce d’un bois où les fixa le sort,

Reçoivent avec lui la naissance et la mort.)

Celle dont la présence enflamma ces bocages

Répondait aux pasteurs du sein de verts feuillages,

Et, par des bruits secrets, mélodieux et sourds,

Donnait le prix du chant ou jugeait les amours.

Bathylle aux blonds cheveux, Ménalque aux noires tresses,

Un jour lui racontaient leurs rivales tendresses.

L’un parait son front blanc de myrte et de lotus ;

L’autre, ses cheveux bruns de pampres revêtus,

Offrait à la dryade une coupe d’argile ;

Et les roseaux chantants enchaînés par Bathylle,

Ainsi que le dieu Pan l’enseignait aux mortels,

S’agitaient, suspendus aux verdoyants autels.

J’entendis leur prière, et de leur simple histoire

Les Muses et le temps m’ont laissé la mémoire.
MÉNALQUE.
Ô déesse propice ! écoute, écoute-moi !

Les faunes, les sylvains dansent autour de toi,

Quand Bacchus a reçu leur brillant sacrifice ;

Ombrage mes amours, ô déesse propice !
BATHYLLE.
Dryade du vieux chêne, écoute mes aveux !

Les vierges, le matin, dénouant leurs cheveux,

Quand du brûlant amour la saison est prochaine,

T’adorent ; je t’adore, ô dryade du chêne !
MÉNALQUE.
Que Liber protecteur, père des longs festins,

Entoure de ses dons tes champêtres destins,

Et qu’en écharpe d’or la vigne tortueuse

Serpente autour de toi, fraîche et voluptueuse !
BATHYLLE.
Que Vénus te protège et t’épargne ses maux,

Qu’elle anime, au printemps, tes superbes rameaux ;

Et, si de quelque amour, pour nous mystérieuse,

Le charme te liait à quelque jeune yeuse,

Que ses bras délicats et ses feuillages verts

A tes bras amoureux se mêlent dans les airs !
MÉNALQUE.
Ida ! j’adore Ida, la légère bacchante :

Ses cheveux noirs, mêlés de grappes et d’acanthe,

Sur le tigre, attaché par une griffe d’or,

Roulent abandonnés ; sa bouche rit encor

En chantant Évoé ; sa démarche chancelle ;

Les pieds nus, ses genoux que la robe décèle,

S’élancent, et son oeil, de feux étincelant,

Brille comme Phébus sous le signe brûlant.
BATHYLLE.
C’est toi que je préfère, ô toi, vierge nouvelle,

Que l’heure du matin à nos désirs révèle !

Quand la lune au front pur, reine des nuits d’été,

Verse au gazon bleuâtre un regard argenté,

Elle est moins belle encor que ta paupière blonde,

Qu’un rayon chaste et doux sous son long voile inonde.
MÉNALQUE.
Si le fier léopard, que les jeunes sylvains

Attachent rugissant au char du dieu des vins,

Voit amener au loin l’inquiète tigresse

Que les faunes, troublés par la joyeuse ivresse,

N’ont pas su dérober à ses regards brûlants,

Il s’arrête, il s’agite, et de ses cris roulants

Les bois sont ébranlés ; de sa gueule béante,

L’écume coule à flots sur une langue ardente ;

Furieux, il bondit, il brise ses liens,

Et le collier d’ivoire et les jougs phrygiens :

Il part, et, dans les champs qu’écrasent ses caresses,

Prodigue à ses amours de fougueuses tendresses.

Ainsi, quand tu descends des cimes de nos bois,

Ida ! lorsque j’entends ta voix, ta jeune voix,

Annoncer par des chants la fête bacchanale,

Je laisse les troupeaux, la bêche matinale,

Et la vigne et la gerbe où mes jours sont liés :

Je pars, je cours, je tombe et je brûle à tes pieds.
BATHYLLE.
Quand la vive hirondelle est enfin réveillée,

Elle sort de l’étang, encore toute mouillée,

Et, se montrant au jour avec un cri joyeux,

Au charme d’un beau ciel, craintive, ouvre les yeux ;

Puis, sur le pâle saule, avec lenteur voltige,

Interroge avec soin le bouton et la tige ;

Et, sûre du printemps, alors, et de l’amour,

Par des cris triomphants célèbre leur retour.

Elle chante sa joie aux rochers, aux campagnes,

Et, du fond des roseaux excitant ses compagnes :

 » Venez ! dit-elle ; allons, paraissez, il est temps !

Car voici la chaleur, et voici le printemps.  »

Ainsi, quand je te vois, ô modeste bergère !

Fouler de tes pieds nus la riante fougère,

J’appelle autour de moi les pâtres nonchalants,

A quitter le gazon, selon mes vœux, trop lents ;

Et crie, en te suivant dans ta course rebelle :

 » Venez ! oh ! venez voir comme Glycère est belle !  »
MÉNALQUE.
Un jour, jour de Bacchus, loin des jeux égaré,

Seule je la surpris au fond du bois sacré :

Le soleil et les vents, dans ces bocages sombres,

Des feuilles sur ses traits faisaient flotter les ombres ;

Lascive, elle dormait sur le thyrse brisé ;

Une molle sueur, sur son front épuisé,

Brillait comme la perle en gouttes transparentes,

Et ses mains, autour d’elle, et sous le lin errantes,

Touchant la coupe vide, et son sein tour à tour,

Redemandaient encore et Bacchus et l’Amour.
BATHYLLE.
Je vous adjure ici, nymphes de la Sicile,

Dont les doigts, sous les fleurs, guident l’onde docile ;

Vous reçûtes ses dons, alors que sous nos bois,

Rougissante, elle vint pour la première fois.

Ses bras blancs soutenaient sur sa tête inclinée

L’amphore, œuvre divine aux fêtes destinée,

Qu’emplit la molle poire, et le raisin doré,

Et la pêche au duvet de pourpre coloré ;

Des pasteurs empressés l’attention jalouse

L’entourait, murmurant le nom sacré d’épouse ;

Mais en vain : nul regard ne flatta leur ardeur ;

Elle fut toute aux dieux et toute à la pudeur.
Ici, je vis rouler la coupe aux flancs d’argile ;

Le chêne ému tremblait, la flûte de Bathylle

Brilla d’un feu divin ; la dryade un moment,

Joyeuse, fit entendre un long frémissement,

Doux comme les échos dont la voix incertaine

Murmure la chanson d’une flûte lointaine.
Écrit en 1815.

Le Malheur

Suivi du Suicide impie,

A travers les pâles cités,

Le Malheur rôde, il nous épie,

Prés de nos seuils épouvantés.

Alors il demande sa proie ;

La jeunesse, au sein de la joie,

L’entend, soupire et se flétrit ;

Comme au temps où la feuille tombe,

Le vieillard descend dans la tombe,

Privé du feu qui le nourrit.
Où fuir ? Sur le seuil de ma porte

Le Malheur, un jour, s’est assis ;

Et depuis ce jour je l’emporte

A travers mes jours obscurcis.

Au soleil et dans les ténèbres,

En tous lieux ses ailes funèbres

Me couvrent comme un noir manteau ;

De mes douleurs ses bras avides

M’enlacent ; et ses mains livides

Sur mon cœur tiennent le couteau.
J’ai jeté ma vie aux délices,

Je souris à la volupté ;

Et les insensés, mes complices

Admirent ma félicité.

Moi-même, crédule à ma joie,

J’enivre mon cœur, je me noie

Aux torrents d’un riant orgueil ;

Mais le Malheur devant ma face

A passé : le rire s’efface,

Et mon front a repris son deuil.
En vain je redemande aux fêtes

Leurs premiers éblouissements,

De mon cœur les molles défaites

Et les vagues enchantements :

Le spectre se mêle à la danse ;

Retombant avec la cadence,

Il tache le sol de ses pleurs,

Et de mes yeux trompant l’attente,

Passe sa tête dégoûtante

Parmi des fronts ornés de fleurs.
Il me parle dans le silence,

Et mes nuits entendent sa voix ;

Dans les arbres il se balance

Quand je cherche la paix des bois.

Près de mon oreille il soupire;

On dirait qu’un mortel expire :

Mon cœur se serre épouvanté.

Vers les astres mon oeil se lève,

Mais il y voit pendre le glaive

De l’antique fatalité.
Sur mes mains ma tête penchée

Croit trouver l’innocent sommeil.

Mais, hélas ! elle m’est cachée,

Sa fleur au calice vermeil.

Pour toujours elle m’est ravie,

La douce absence de la vie ;

Ce bain qui rafraîchit les jours ;

Cette mort de l’âme affligée,

Chaque nuit à tous partagée,

Le sommeil m’a fui pour toujours
Ah ! puisqu’une éternelle veille

Brûle mes yeux toujours ouverts,

Viens, ô Gloire ! ai-je dit ; réveille

Ma sombre vie au bruit des vers.

Fais qu’au moins mon pied périssable

Laisse une empreinte sur le sable.

La Gloire a dit :  » Fils de douleur,

 » Où veux-tu que je te conduise ?

 » Tremble ; si je t’immortalise,

 » J’immortalise le Malheur.  »
Malheur ! oh ! quel jour favorable

De ta rage sera vainqueur ?

Quelle main forte et secourable

Pourra t’arracher de mon cœur,

Et dans cette fournaise ardente,

Pour moi noblement imprudente,

N’hésitant pas à se plonger,

Osera chercher dans la flamme,

Avec force y saisir mon âme,

Et l’emporter loin du danger ?
Écrit en 1820.

La Femme Adultère

L’adultère attend le soir et se dit :

Aucun oeil ne me verra ; et il se

cache le visage car la lumière est pour

lui comme la mort.

Job. ch.XXIV. v.15-17
I
 » Mon lit est parfumé d’aloès et de myrrhe ;

 » L’odorant cinnamome et le nard de Palmyre

 » Ont chez moi de l’Egypte embaumé les tapis.

 » J’ai placé sur mon front et l’or et le lapis ;

 » Venez, mon bien-aimé, m’enivrer de délices

 » Jusqu’à l’heure où le jour appelle aux sacrifices :

 » Aujourd’hui que l’époux n’est plus dans la cité,

 » Au nocturne bonheur soyez don invité ;

 » Il est allé bien loin.  » — C’était ainsi, dans l’ombre,

Sur les toits aplanis et sous l’oranger sombre,

Qu’une femme parlait, et son bras abaissé

Montrait la porte étroite à l’amant empressé.

Il a franchi le seuil où le cèdre s’entr’ouvre,

Et qu’un verrou secret rapidement recouvre ;

Puis ces mots ont frappé le cyprès des lambris :

 » Voilà ces yeux si purs dont mes yeux sont épris !

 » Votre front est semblable au lys de la vallée,

 » De vos lèvres toujours la rose est exhalée :

 » Que votre voix est douce et douces vos amours !

 » Oh ! quittez ces colliers et ces brillants atours !  »

— Non ; ma main veut tarir cette humide rosée

Que l’air sur vos cheveux a longtemps déposée :

C’est pour moi que ce front s’est glacé sous la nuit !

 » — Mais ce cœur est brûlant, et l’amour l’a conduit.

 » Me voici devant vous, ô belle entre les belles !

 » Qu’importent les dangers ? que sont les nuits cruelles

 » Quand du palmier d’amour le fruit va se cueillir,

 » Quand sous mes doigts tremblants je le sens tressaillir ?

– Oui Mais d’où vient ce cri, puis ces pas sur la pierre ?

 » — C’est un des fils d’Aaron qui sonne la prière.

 » Et quoi ! vous pâlissez ! Que le feu du baiser

 » Consume nos amours qu’il peut seul apaiser,

 » Qu’il vienne remplacer cette crainte farouche

 » Et fermer au refus la pourpre de ta bouche !  »

On n’entendit plus rien, et les feux abrégés

Dans les lampes d’airain moururent négligés.
II
Quand le soleil levant embrasa la campagne

Et les verts oliviers de la sainte montagne,

A cette heure paisible où les chameaux poudreux

Apportent du désert leur tribut aux Hébreux ;

Tandis que de sa tente ouvrant la blanche toile,

Le pasteur qui de l’aube a vu pâlir l’étoile

Appelle sa famille au lever solennel

Et salue en ses chants le jour et l’Eternel ;

Le séducteur, content du succès de son crime,

Fuit l’ennui des plaisirs et sa jeune victime.

Seule, elle reste assise, et son front sans couleur

Du remords qui s’approche a déjà la pâleur ;

Elle veut retenir cette nuit, sa complice,

Et la première aurore est son premier supplice :

Elle vit tout ensemble et la faute et le lieu,

S’étonna d’elle-même et douta de son Dieu.

Elle joignit les mains, immobile et muette,

Ses yeux toujours fixés sur la porte secrète ;

Et semblable à la mort, seulement quelques pleurs

Montraient encor sa vie en montrant ses douleurs.

Telle Sodome a vu cette femme imprudente

Frappée au jour où Dieu versa la pluie ardente,

Et, brûlant d’un seul feu deux peuples détestés,

Eteignit leurs palais dans des flots empestés :

Elle voulut, bravant la céleste défense,

Voir une fois encor les lieux de son enfance,

Ou peut-être, écoutant un cœur ambitieux,

Surprendre d’un regard le grand secret des Cieux ;

Mais son pied tout à coup, à la fuite inhabile,

Se fixe, elle pâlit sous un sel immobile,

Et le juste vieillard, en marchant vers Ségor,

N’entendit plus ses pas qu’il écoutait encor.
Tel est le front glacé de la Juive infidèle.

Mais quel est cet enfant qui parait auprès d’elle ?

Il voit des pleurs, il pleure, et, d’un geste incertain,

Demande, comme hier, le baiser du matin.

Sur ses pieds chancelants il s’avance, et, timide,

De sa mère ose enfin presser la joue humide.

Qu’un baiser serait doux ! elle veut l’essayer ;

Mais l’époux, dans le fils, la revient effrayer ;

Devant ce lit, ces murs et ces voûtes sacrées,

Du secret conjugal encore pénétrées,

Où vient de retentir un amour criminel,

Hélas ! elle rougit de l’amour maternel,

Et tremble de poser, dans cette chambre austère,

Sur une bouche pure une lèvre adultère.

Elle voulut parier, mais les sons de sa voix,

Sourds et demi-formés, moururent à la fois,

Et sa parole éteinte et vaine fut suivie

D’un soupir qui sembla le dernier de sa vie.

Elle repousse alors son enfant étonné,

Tant la honte a rempli son cœur désordonné !

Elle entr’ouvre le seuil, mais là tombe abattue,

Telle que de sa base une blanche statue.
III
Ce jour-là, des remparts, on voyait revenir

Un voyageur parti pour la ville de Tyr.

Sa suite et ses chevaux montraient son opulence :

Guidés nonchalamment par le fer d’une lance,

Fléchissaient sous leur poids, et l’onagre rayé,

Et l’indolent chameau, par son guide effrayé ;

Et douze serviteurs, suivant l’étroite voie,

Courbaient leurs fronts brûlés sous la pourpre et la soie ;

Et le maître disait :  » Maintenant Sephora

Cherche dans l’horizon si l’époux reviendra ;

Elle pleure, elle dit :  » Il est bien loin encore !

 » Des feux du jour pourtant le désert se colore !

 » Et du côté de Tyr je ne l’aperçois pas.  »

Mais elle va courir au-devant de mes pas.

Et je dirai :  » Tenez, livrez-vous à la joie !

 » Ces présents sont pour vous, et la pourpre et la soie,

 » Et les moelleux tapis, et l’ambre précieux,

 » Et l’acier des miroirs que souhaitaient vos yeux.  »

Voilà ce qu’il disait, et de Sion la sainte

Traversait à grands pas la tortueuse enceinte.
IV
Tout Juda cependant, aux fêtes introduit,

Vers le temple, en courant, se pressait à grand bruit :

Les vieillards, les enfants, les femmes affligées,

Dans les longs repentirs et les larmes plongées,

Et celles que frappait un mal secret et lent,

Et l’aveugle aux longs cris, et le boiteux tremblant,

Et le lépreux impur, le dégoût de la terre,

Tous, de leurs maux guéris racontant le mystère,

Aux pieds de leur Sauveur l’adoraient prosternés.

Lui, né dans les douleurs, roi des infortunés,

D’une féconde main prodiguait les miracles,

Et de sa voix sortait une source d’oracles :

De la vie avec l’homme il partageait l’ennui,

Venait trouver le pauvre et s’égalait à lui.

Quelques hommes formés à sa divine école,

Nés simples et grossiers, mais forts de sa parole,

Le suivaient lentement, et son front sérieux

Portait les feux divins en bandeau glorieux.
Par ses cheveux épars une femme entraînée,

Qu’entoure avec clameur la foule déchaînée,

Paraît : ses yeux brûlants au Ciel sont dirigés,

Ses yeux, car de longs fers ses bras nus sont chargés.

Devant le Fils de l’Homme on l’amène en tumulte,

Puis, provoquant l’erreur et méditant l’insulte,

Les Scribes assemblés s’avancent, et l’un d’eux :

 » Maître, dit-il, jugez de ce péché hideux ;

Cette femme adultère est coupable et surprise :

Que doit faire Israël de la loi de Moïse ?  »

Et l’épouse infidèle attendait, et ses yeux

Semblaient chercher encor quelque autre dans ces lieux ;

Et, la pierre à la main, la foule sanguinaire

S’appelait, la montrait :  » C’est la femme adultère !

Lapidez la : déjà le séducteur est mort !  »

Et la femme pleura. — Mais le juge d’abord :

 » Qu’un homme d’entre vous, dit-il, jette une pierre

S’il se croit sans péché, qu’il jette la première.  »

Il dit, et s’écartant des mobiles Hébreux,

Apaisés par ces mots et déjà moins nombreux,

Son doigt mystérieux, sur l’arène légère,

Ecrivait une langue aux hommes étrangère,

En caractères saints dans le Ciel retracés

Quand il se releva, tous s’étaient dispersés.
Écrit en 1819.

Le Mont Des Oliviers

I
Alors il était nuit et Jésus marchait seul,

Vêtu de blanc ainsi qu’un mort de son linceul ;

Les disciples dormaient au pied de la colline.

Parmi les oliviers, qu’un vent sinistre incline,
Jésus marche à grands pas en frissonnant comme eux ;

Triste jusqu’à la mort ; l’œil sombre et ténébreux,

Le front baissé, croisant les deux bras sur sa robe

Comme un voleur de nuit cachant ce qu’il dérobe ;

Connaissant les rochers mieux qu’un sentier uni,

Il s’arrête en un lieu nommé Gethsémani :

Il se courbe, à genoux, le front contre la terre,

Puis regarde le ciel en appelant : Mon Père !

— Mais le ciel reste noir, et Dieu ne répond pas.

Il se lève étonné, marche encore à grands pas,

Froissant les oliviers qui tremblent. Froide et lente

Découle de sa tête une sueur sanglante.

Il recule, il descend, il crie avec effroi :

Ne pouviez-vous prier et veiller avec moi !

Mais un sommeil de mort accable les apôtres,
Pierre à la voix du maître est sourd comme les autres.

Le fils de l’homme alors remonte lentement.

Comme un pasteur d’Egypte il cherche au firmament

Si l’Ange ne luit pas au fond de quelque étoile.

Mais un nuage en deuil s’étend comme le voile

D’une veuve et ses plis entourent le désert.

Jésus, se rappelant ce qu’il avait souffert

Depuis trente-trois ans, devint homme, et la crainte

Serra son cœur mortel d’une invincible étreinte.

Il eut froid. Vainement il appela trois fois :

MON PÈRE ! — Le vent seul répondit à sa voix.

Il tomba sur le sable assis et, dans sa peine,

Eut sur le monde et l’homme une pensée humaine.

— Et la Terre trembla, sentant la pesanteur

Du Sauveur qui tombait aux pieds du créateur.
II
Jésus disait :  » Ô Père, encor laisse-moi vivre !

Avant le dernier mot ne ferme pas mon livre !

Ne sens-tu pas le monde et tout le genre humain

Qui souffre avec ma chair et frémit dans ta main ?

C’est que la Terre a peur de rester seule et veuve,

Quand meurt celui qui dit une parole neuve ;

Et que tu n’as laissé dans son sein desséché
Tomber qu’un mot du ciel par ma bouche épanché.

Mais ce mot est si pur, et sa douceur est telle,

Qu’il a comme enivré la famille mortelle

D’une goutte de vie et de Divinité,

Lorsqu’en ouvrant les bras j’ai dit : FRATERNITÉ !
— Père, oh ! si j’ai rempli mon douloureux message,

Si j’ai caché le Dieu sous la face du Sage,

Du Sacrifice humain si j’ai changé le prix,

Pour l’offrande des corps recevant les esprits,

Substituant partout aux choses le Symbole,

La parole au combat, comme au trésor l’obole,

Aux flots rouges du Sang les flots vermeils du vin,

Aux membres de la chair le pain blanc sans levain ;

Si j’ai coupé les temps en deux parts, l’une esclave
Et l’autre libre ; — au nom du Passé que je lave

Par le sang de mon corps qui souffre et va finir :

Versons-en la moitié pour laver l’avenir !

Père Libérateur ! jette aujourd’hui, d’avance,

La moitié de ce Sang d’amour et d’innocence

Sur la tête de ceux qui viendront en disant :

 » Il est permis pour tous de tuer l’innocent.  »

Nous savons qu’il naîtra, dans le lointain des âges,

Des dominateurs durs escortés de faux Sages

Qui troubleront l’esprit de chaque nation

En donnant un faux sens à ma rédemption. —

Hélas ! je parle encor que déjà ma parole

Est tournée en poison dans chaque parabole ;

Eloigne ce calice impur et plus amer

Que le fiel, ou l’absinthe, ou les eaux de la mer.
Les verges qui viendront, la couronne d’épine,

Les clous des mains, la lance au fond de ma poitrine,

Enfin toute la croix qui se dresse et m’attend,

N’ont rien, mon Père, oh ! rien qui m’épouvante autant !
— Quand les Dieux veulent bien s’abattre sur les mondes,

Es n’y doivent laisser que des traces profondes,

Et si j’ai mis le pied sur ce globe incomplet

Dont le gémissement sans repos m’appelait,

C’était pour y laisser deux anges à ma place

De qui la race humaine aurait baisé la trace,

La Certitude heureuse et l’Espoir confiant

Qui dans le Paradis marchent en souriant.

Mais je vais la quitter, cette indigente terre,

N’ayant que soulevé ce manteau de misère
Qui l’entoure à grands plis, drap lugubre et fatal,

Que d’un bout tient le Doute et de l’autre le Mal.
Mal et Doute ! En un mot je puis les mettre en poudre ;

Vous les aviez prévus, laissez-moi vous absoudre

De les avoir permis. — C’est l’accusation

Qui pèse de partout sur la Création !

— Sur son tombeau désert faisons monter Lazare.

Du grand secret des morts qu’il ne soit plus avare

Et de ce qu’il a vu donnons-lui souvenir,

Qu’il parle. — Ce qui dure et ce qui doit finir ;

Ce qu’a mis le Seigneur au cœur de la Nature,

Ce qu’elle prend et donne à toute créature ;

Quels sont, avec le Ciel, ses muets entretiens,

Son amour ineffable et ses chastes liens ;
Comment tout s’y détruit et tout s’y renouvelle

Pourquoi ce qui s’y cache et ce qui s’y révèle ;

Si les astres des cieux tour à tour éprouvés

Sont comme celui-ci coupables et sauvés ;

Si la Terre est pour eux ou s’ils sont pour la Terre ;

Ce qu’a de vrai la fable et de clair le mystère,

D’ignorant le savoir et de faux la raison ;

Pourquoi l’âme est liée en sa faible prison ;

Et pourquoi nul sentier entre deux larges voies,

Entre l’ennui du calme et des paisibles joies

Et la rage sans fin des vagues passions,

Entre la Léthargie et les Convulsions ;

Et pourquoi pend la Mort comme une sombre épée

Attristant la Nature à tout moment frappée ;

— Si le Juste et le Bien, si l’Injuste et le Mal
Sont de vils accidents en un cercle fatal

Ou si de l’univers ils sont les deux grands pôles,

Soutenant Terre et Cieux sur leurs vastes épaules ;

Et pourquoi les Esprits du Mal sont triomphants

Des maux immérités, de la mort des enfants ;

— Et si les Nations sont des femmes guidées

Par les étoiles d’or des divines idées

Ou de folles enfants sans lampes dans la nuit,

Se heurtant et pleurant et que rien ne conduit ;

— Et si, lorsque des temps l’horloge périssable

Aura jusqu’au dernier versé ses grains de sable,

Un regard de vos yeux, un cri de votre voix,

Un soupir de mon cœur, un signe de ma croix,

Pourra faire ouvrir l’ongle aux Peines Eternelles,

Lâcher leur proie humaine et reployer leurs ailes ;
— Tout sera révélé dés que l’homme saura

De quels lieux il arrive et dans quels il ira.  »
III
Ainsi le divin fils parlait au divin Père.

Il se prosterne encore, il attend, il espère

Mais il renonce et dit : Que votre Volonté

Soit faite et non la mienne et pour l’Eternité.

Une terreur profonde, une angoisse infinie

Redoublent sa torture et sa lente agonie.

Il regarde longtemps, longtemps cherche sans voir.
Comme un marbre de deuil tout le ciel était noir.

La Terre sans clartés, sans astre et sans aurore,

Et sans clartés de l’âme ainsi qu’elle est encore,

Frémissait. — Dans le bois il entendit des pas,

Et puis il vit rôder la torche de Judas.
LE SILENCE
S’il est vrai qu’au Jardin sacré des Ecritures,

Le Fils de l’Homme ait dit ce qu’on voit rapporté ;

Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,
Si le Ciel nous laissa comme un monde avorté,

Le juste opposera le dédain à l’absence

Et ne répondra plus que par un froid silence

Au silence éternel de la Divinité.
2 avril 1862.

La Fille De Jephté

 » Et de là vient la coutume qui

s’est toujours observée depuis en Israël,

Que toutes les filles d’Israël s’assemblent

une fois l’année, pour pleurer la

fille de Jephté de Galaad

pendant quatre jours.  »

Juges, ch. IX, V. 40.

Voilà ce qu’ont chanté les filles d’Israël,

Et leurs pleurs ont coulé sur l’herbe du Carmel :
— Jephté de Galaad a ravagé trois villes ;

Abel ! la flamme a lui sur tes vignes fertiles !

Aroër sous la cendre éteignit ses chansons,

Et Mennith s’est assise en pleurant ses moissons !
Tous les guerriers d’Ammon sont détruits, et leur terre

Du Seigneur notre Dieu reste la tributaire.

Israël est vainqueur, et par ses cris perçants

Reconnaît du Très-Haut les secours tout-puissants.
À l’hymne universel que le désert répète

Se mêle en longs éclats le son de la trompette,

Et l’armée, en marchant vers les tours de Maspha,

Leur raconte de loin que Jephté triompha.
Le peuple tout entier tressaille de la fête.

— Mais le sombre vainqueur marche en baissant la tête ;

Sourd à ce bruit de gloire, et seul, silencieux,

Tout à coup il s’arrête, il a fermé ses yeux.
Il a fermé ses yeux, car, au loin, de la ville,

Les vierges, en chantant, d’un pas lent et tranquille,

Venaient ; il entrevoit le chœur religieux ;

C’est pourquoi, plein de crainte, il a fermé ses yeux.
Il entend le concert qui s’approche et l’honore :

La harpe harmonieuse et le tambour sonore,

Et la lyre aux dix voix, et le kinnor, léger,

Et les sons argentins du nebel étranger,
Puis, de plus près, les chants, leurs paroles pieuses,

Et les pas mesurés en des danses joyeuses,

Et, par des bruits flatteurs, les mains frappant les mains,

Et de rameaux fleuris parfumant les chemins.
Ses genoux ont tremblé sous le poids de ses armes ;

Sa paupière s’entr’ouvre à ses premières larmes :

C’est que, parmi les voix, le père a reconnu

La voix la plus aimée à ce chant ingénu :
—  » Ô vierges d’Israël ! ma couronne s’apprête

La première à parer les cheveux de sa tête ;

C’est mon père, et jamais un autre enfant que moi

N’augmenta la famille heureuse sous sa loi.  »
Et ses bras à Jephté donnés avec tendresse,

Suspendant à son col leur pieuse caresse :

 » Mon père, embrassez-moi ! D’où naissent vos retards ?

Je ne vois que vos pleurs et non pas vos regards.
Je n’ai point oublié l’encens du sacrifice :

J’offrais pour vous hier la naissante génisse.

Qui peut vous affliger ? Le Seigneur n’a-t-il pas

Renversé les cités au seul bruit de vos pas ?  »
—  » C’est vous, hélas ! c’est vous, ma fille bien-aimée ?  »

Dit le père en rouvrant sa paupière enflammée ;

 » Faut-il que ce soit vous ! ô douleur des douleurs !

Que vos embrassements feront couler de pleurs !
Seigneur, vous êtes bien le Dieu de la vengeance ;

En échange du crime il vous faut l’innocence.

C’est la vapeur du sang qui plaît au Dieu jaloux !

Je lui dois une hostie, ô ma fille ! et c’est vous !
—  » Moi !  » dit-elle. Et ses yeux se remplirent de larmes.

Elle était jeune et belle, et la vie a des charmes.

Puis elle répondit :  » Oh ! si votre serment

Dispose de mes jours, permettez seulement
 » Qu’emmenant avec moi les vierges mes compagnes,

J’aille, deux mois entiers, sur le haut des montagnes,

Pour la dernière fois, errante en liberté,

Pleurer sur ma jeunesse et ma virginité !  »
 » Car je n’aurai jamais, de mes mains orgueilleuses,

Purifié mon fils sous les eaux merveilleuses ;

Vous n’aurez pas béni sa venue, et mes pleurs

Et mes chants n’auront pas endormi ses douleurs ;
 » Et, le jour de ma mort, nulle vierge jalouse

Ne viendra demander de qui je fus l’épouse,

Quel guerrier prend pour moi le cilice et le deuil :

Et seul vous pleurerez autour de mon cercueil.  »
Après ces mots, l’armée assise tout entière

Pleurait, et sur son front répandait la poussière.

Jephté sous un manteau tenait ses pleurs voilés ;

Mais, parmi les sanglots, on entendit :  » Allez.  »
Elle inclina la tête et partit. Ses compagnes,

Comme nous la pleurons, pleuraient sur les montagnes,

Puis elle vint s’offrir au couteau paternel.

– Voilà ce qu’ont chanté les filles d’Israël.
Écrit en 1820.

Le Somnambule

À M. Soumet,

auteur de Clytemnestre et de Saül.

Voyez, en esprit, ces blessures :

l’esprit, quand on dort, a des yeux,

et quand on veille, il est aveugle.

Eschyle.

 » Déjà, mon jeune époux ? Quoi ! l’aube paraît-elle ?

Non ; la lumière, au fond de l’albâtre, étincelle

Blanche et pure, et suspend son jour mystérieux ;

La nuit règne profonde et noire dans les cieux,

Vois, la clepsydre encor n’a pas versé trois heures :

Dors près de ta Néra, sous nos chastes demeures ;

Viens, dors près de mon sein.  » Mais lui, furtif et lent,

Descend du lit d’ivoire et d’or étincelant.

Il va, d’un pied prudent, chercher la lampe errante,

Dont il garde les feux dans sa main transparente,

Son corps blanc est sans voile, il marche pas à pas,

L’oeil ouvert, immobile, et murmurant tout bas :
 » Je la vois, la parjure ! interrompez vos fêtes,

Aux Mânes un autel des cyprès sur vos têtes

Ouvrez, ouvrez la tombe Allons Qui descendra ?  »

Cependant, à genoux et tremblante, Néra,

Ses blonds cheveux épars, se traîne.  » Arrête, écoute,

Arrête, ami ; les Dieux te poursuivent, sans doute ;

Au nom de la pitié, tourne tes yeux sur moi ;

Vois, c’est moi, ton épouse en larmes devant toi ;

Mais tu fuis ; par tes cris ma voix est étouffée !

Phoebé, pardonne-lui ; pardonne-lui, Morphée.  »
—  » J’irai je frapperai le glaive est dans ma main :

Tous les deux Pollion.., c’est un jeune Romain

Il ne résiste pas. Dieux ! qu’il est faible encore !

D’un blond duvet sa joue à peine se décore,

L’amour a couronné ce luxe éblouissant

Ecartez ce manteau, je ne vois pas le sang.  »
Mais elle :  » O mon amant ! compagnon de ma vie !

Des foyers maternels si ton char m’a ravie,

Tremblante, mais complice, et si nos vœux sacrés

Ont fait luire à l’Hymen des feux prématurés,

Par cette sainte amour nouvellement jurée,

Par l’antique Vesta, par l’immortelle Rhée

Dont j’embrasse l’autel, jamais nulle autre ardeur

De mes pieux serments n’altéra la candeur :

Non, jamais Pénélope, à l’aiguille pudique,

Plus chaste n’a vécu sous la foi domestique.

Pollion, quel est-il ?  » —  » Je tiens tes longs cheveux

Je dédaigne tes pleurs et tes tardifs aveux,

Corinne, tu mourras  » —  » Ce n’est pas moi ! Ma mère,

Il ne m’a point aimée ! Oh ! ta sainte colère

A comme un Dieu vengeur poursuivi nos amours !

Que n’ai-je cru ma mère et ses prudents discours ?

Je ne détourne plus ta sacrilège épée ;

Tiens, frappe, j’ai vécu puisque tu m’as trompée

Ah ! cruel !.., mon sang coule ! Ah ! reçois mes adieux ;

Puisses-tu ne jamais t’éveiller !  » —  » Justes Dieux !  »
Écrit en 1819.

La Flûte

I
Un jour je vis s’asseoir au pied de ce grand arbre

Un Pauvre qui posa sur ce vieux banc de marbre

Son sac et son chapeau, s’empressa d’achever

Un morceau de pain noir, puis se mit à rêver.

Il paraissait chercher dans les longues allées

Quelqu’un pour écouter ses chansons désolées ;

Il suivait à regret la trace des passants

Rares et qui, pressés, s’en allaient en tous sens.

Avec eux s’enfuyait l’aumône disparue,
Prix douteux d’un lit dur en quelque étroite rue

Et d’un amer souper dans un logis malsain.

Cependant il tirait lentement de son sein,

Comme se préparait au martyre un apôtre,

Les trois parts d’une Flûte et liait l’une à l’autre

Essayait l’embouchure à son menton tremblant,

Faisait mouvoir la clef, l’épurait en soufflant,

Sur ses genoux ployés frottait le bois d’ébène,

Puis jouait. — Mais son front en vain gonflait sa veine,

Personne autour de lui pour entendre et juger

L’humble acteur d’un public ingrat et passager.

J’approchais une main du vieux chapeau d’artiste

Sans attendre un regard de son œil doux et triste

En ce temps, de révolte et d’orgueil si rempli ;

Mais, quoique pauvre, il fut modeste et très poli.
II
Il me fit un tableau de sa pénible vie.

Poussé par ce démon qui toujours nous convie,

Ayant tout essayé, rien ne lui réussit,

Et le chaos entier roulait dans son récit.

Ce n’était qu’élan brusque et qu’ambitions folles,

Qu’entreprise avortée et grandeur en paroles.
D’abord, à son départ, orgueil démesuré,

Gigantesque écriteau sur un front assuré,
Promené dans Paris d’une façon hautaine :

Bonaparte et Byron, poète et capitaine,

Législateur aussi, chef de religion

(De tous les écoliers c’est la contagion),

Père d’un panthéisme orné de plusieurs choses,

De quelques âges d’or et des métempsycoses

De Bouddha, qu’en son cœur il croyait inventer ;

Il l’appliquait à tout, espérant importer

Sa révolution dans sa philosophie ;

Mais des contrebandiers notre âge se défie ;

Bientôt par nos fleurets le défaut est trouvé ;

D’un seul argument fin son ballon fut crevé.
Pour hisser sa nacelle il en gonfla bien d’autres

Que le vent dispersa. Fatigué des apôtres,
Il dépouilla leur froc. (Lui-même le premier

Souriait tristement de cet air cavalier

Dont sa marche, au début, avait été fardée

Et, pour d’obscurs combats, si pesamment bardée ;

Car, plus grave à présent, d’une double lueur

Semblait se réchauffer et s’éclairer son cœur ;

Le Bon Sens qui se voit, la Candeur qui l’avoue,

Coloraient en parlant les pâleurs de sa joue.)

Laissant donc les couvents, Panthéistes ou non,

Sur la poupe d’un drame il inscrivit son nom

Et vogua sur ces mers aux trompeuses étoiles ;

Mais, faute de savoir, il sombra sous ses voiles

Avant d’avoir montré son pavillon aux airs.

Alors rien devant lui que flots noirs et déserts,

L’océan du travail si chargé de tempêtes
Où chaque vague emporte et brise mille têtes.

Là, flottant quelques jours sans force et sans fanal,

Son esprit surnagea dans les plis d’un journal,

Radeau désespéré que trop souvent déploie

L’équipage affamé qui se perd et se noie.

Il s’y noya de même, et de même, ayant faim,

Fit ce que fait tout homme invalide et sans pain.
 » Je gémis, disait-il, d’avoir une pauvre âme

Faible autant que serait l’âme de quelque femme,

Qui ne peut accomplir ce qu’elle a commencé

Et s’abat au départ sur tout chemin tracé.

L’idée à l’horizon est à peine entrevue,

Que sa lumière écrase et fait ployer ma vue.

Je vois grossir l’obstacle en invincible amas,
Je tombe ainsi que Paul en marchant vers Damas.

— Pourquoi, me dit la voix qu’il faut aimer et craindre,

Pourquoi me poursuis-tu, toi qui ne peux m’étreindre ?

— Et le rayon me trouble et la voix m’étourdit,

Et je demeure aveugle et je me sens maudit.  »
III
—  » Non, criai-je en prenant ses deux mains dans les miennes,

Ni dans les grandes lois des croyances anciennes,

Ni dans nos dogmes froids, forgés à l’atelier,

Entre le banc du maître et ceux de l’écolier,
Ces faux Athéniens dépourvus d’Atticisme,

Qui nous soufflent aux yeux des bulles de Sophisme,

N’ont découvert un mot par qui fût condamné

L’homme aveuglé d’esprit plus que l’aveugle-né.
C’est assez de souffrir sans se juger coupable

Pour avoir entrepris et pour être incapable ;

J’aime, autant que le fort, le faible courageux

Qui lance un bras débile en des flots orageux,

De la glace d’un lac plonge dans la fournaise

Et d’un volcan profond va tourmenter la braise.

Ce Sisyphe éternel est beau, seul, tout meurtri,

Brûlé, précipité, sans jeter un seul cri,

Et n’avouant jamais qu’il saigne et qu’il succombe

A toujours ramasser son rocher qui retombe.
Si, plus haut parvenus, de glorieux esprits

Vous dédaignent jamais, méprisez leur mépris ;

Car ce sommet de tout, dominant toute gloire,

Ils n’y sont pas, ainsi que l’œil pourrait le croire.

On n’est jamais en haut. Les forts, devant leurs pas,

Trouvent un nouveau mont inaperçu d’en bas.

Tel que l’on croit complet et maître en toute chose

Ne dit pas les savoirs qu’à tort on lui suppose,

Et qu’il est tel grand but qu’en vain il entreprit.

— Tout homme a vu le mur qui borne son esprit.
Du corps et non de l’âme accusons l’indigence.

Des organes mauvais servent l’intelligence

Et touchent, en tordant et tourmentant leur nœud,

Ce qu’ils peuvent atteindre et non ce qu’elle veut.
En traducteurs grossiers de quelque auteur céleste

Ils parlent Elle chante et désire le reste.

Et, pour vous faire ici quelque comparaison,

Regardez votre Flûte, écoutez-en le son.

Est-ce bien celui-là que voulait faire entendre

La lèvre ? Était-il pas ou moins rude ou moins tendre ?

Eh bien, c’est au bois lourd que sont tous les défauts,

Votre souffle était juste et votre chant est faux.

Pour moi qui ne sais rien et vais du doute au rêve,

Je crois qu’après la mort, quand l’union s’achève,

L’âme retrouve alors la vue et la clarté,

Et que, jugeant son œuvre avec sérénité,

Comprenant sans obstacle et s’expliquant sans peine,

Comme ses sœurs du ciel elle est puissante et reine,

Se mesure au vrai poids, connaît visiblement
Que son souffle était faux par le faux instrument,

N’était ni glorieux ni vil, n’étant pas libre ;

Que le corps seulement empêchait l’équilibre ;

Et, calme, elle reprend, dans l’idéal bonheur,

La sainte égalité des esprits du Seigneur.  »
IV
Le Pauvre alors rougit d’une joie imprévue,

Et contempla sa Flûte avec une autre vue ;

Puis, me connaissant mieux, sans craindre mon aspect,

Il la baisa deux fois en signe de respect,
Et joua, pour quitter ses airs anciens et tristes,

Ce Salve Regina que chantent les Trappistes.

Son regard attendri paraissait inspiré,

La note était plus juste et le souffle assuré.

Le Trappiste

C’était une des nuits qui des feux de l’Espagne

Par des froids bienfaisants consolent la campagne :

L’ombre était transparente, et le lac argenté

Brillait à l’horizon sous un voile enchanté ;

Une lune immobile éclairait les vallées,

Où des citronniers verte serpentent les allées ;

Des milliers de soleil, sans offenser les yeux,

Tels qu’une poudre d’or, semaient l’azur des cieux,

Et les monts inclinés, verdoyante ceinture

Qu’en cercles inégaux enchaîna la nature,

De leurs dômes en fleurs étalaient la beauté,

Revêtus d’un manteau bleuâtre et velouté.

Mais aucun n’égalait dans sa magnificence

Le Mont Serrat, paré de toute sa puissance :

Quand des nuages blancs sur son dos arrondi

Roulaient leurs flots chassés par le vent du midi,

Les brisant de son front, comme un nageur habile,

Le géant semblait fuir sous ce rideau mobile ;

Tantôt un piton noir, seul dans le firmament,

Tel qu’un fantôme énorme, arrivait lentement ;

Tantôt un bois riant, sur une roche agreste,

S’éclairait, suspendu comme une île céleste.

Puis enfin, des vapeurs délivrant ses contours,

Comme une forteresse au milieu de ses tours,

Sortait le pic immense : il semblait à ses plaines

Des vents frais de la nuit partager les haleines ;

Et l’orage indécis, murmurant à ses pieds,

Pendait encor d’en haut sur les monts effrayés.
En spectacles pompeux la nature est féconde ;

Mais l’homme a des pensers bien plus grand, que le monde.

Quelquefois tout un peuple endormi dans ses maux

S’éveille, et, saisissant le glaive des hameaux,

Maudissant la révolte impure et tortueuse,

Elève tout à coup sa voix majestueuse :

Il redemande à Dieu ses autels profanés,

Il appelle à grands cris ses Rois emprisonnés ;

Comme un tigre, il arrache, il emporte sa chaîne ;

Il s’élève, il grandit, il s’étend comme un chêne,

Et de ses mille bras il couvre en liberté

Les sillons paternels du sol qui l’a porté.

Ainsi, terre indocile, à ton Roi seul constante,

Vendée, où la chaumière est encore une tente,

Ainsi de ton Bocage aux détours meurtriers

Sortirent en priant les paysans guerriers :

Ainsi, se relevant, l’infatigable Espagne

Fait sortir des héros du creux de la montagne.
Sur des rochers, non loin de ces antres sacrés,

Où Pélage appela les Goths désespérés,

D’où sort toujours la gloire, et qui gardent encore,

Hélas ! les os français mêlés à ceux du More,

Au-dessus de la nue, au-dessus des torrents,

Viennent de s’assembler les montagnards errants.

La pourpre du réseau dont leur front s’environne

Forme autour des cheveux une mâle couronne,

Et la corde légère, avec des nœuds puissants,

S’est tressée en sandale à leurs pieds bondissants.

Le silence est profond dans la foule attentive ;

Car la hache pesante, avec la flamme active,

D’un chêne que cent ans n’ont pas su protéger

Ont fait pour leur prière un autel passager.
Là ce chef dont le nom sème au loin l’épouvante

Dépose devant Dieu son oraison fervente ;

Triomphateur sans pompe, il va d’une humble voix

Chanter le TE DEUM sous le dôme des bois.

Est-ce un guerrier farouche ? est-ce un pieux apôtre ?

Sous la robe de l’un il a les traits de l’autre :

Il est prêtre, et pourtant promptement irrité ;

Il est soldat aussi, mais plein d’austérité ;

Son front est triste et pâle, et son oeil intrépide :

Son bras frappe et bénit, son langage est rapide,

Il passe dans la foule et ne s’y mêle pas ;

Un pain noir et grossier compose ses repas ;

Il parle, on obéit ; on tremble s’il commande,

Et nul sur son destin ne tente une demande.

Le Trappiste est son nom : ce terrible inconnu,

Sorti jadis du monde, au monde est revenu ;

Car, soulevant l’oubli dont ces couvents funèbres

A leurs moines muets imposent les ténèbres,

Il reparut au jour, dans une main la Croix,

Dans l’autre, secouant, au nom des anciens Rois,

Ce fouet dont Jésus-Christ, de son bras pacifique,

Du haut des longs degrés du Temple magnifique,

Renversa les vendeurs qui souillaient le saint mur,

Dans les débris épars de leur trafic impur.

Soit que la main de Dieu le couvre ou se retire,

Le condamne à la gloire ou l’élève au martyre,

S’il vit, il reviendra sans plainte et sans orgueil,

D’un bras sanglant encore achever son cercueil,

Et reprendre, courbé, l’agriculture austère

Dont il s’est trop longtemps reposé dans la guerre.

Tel un mort, évoqué par de magiques voix,

Envoyé du sépulcre, apparaît pour les Rois,

Marche, prédit, menace, et retourne à sa tombe,

Dont la pierre éternelle en gémissant retombe.
Parmi les montagnards, ces robustes bergers,

Aventuriers hardis, chasseurs aux pieds légers,

Qui rangent sous sa loi leur troupe volontaire,

Nul n’a voulu savoir ce qu’il a voulu taire.

Dieu l’inspire et l’envoie, il le dit : c’est assez,

Pourvu que leurs combats leur soient toujours laissés.

Joyeux, ils voyaient donc, sanctifiant leur gloire,

Ce prêtre offrir à Dieu leur première victoire.

Pour lui, couvert de l’aube et de l’étole orné,

Devant l’autel agreste il s’était retourné.

Déjà, soldat du Christ, près d’entrer dans la lice,

Il remplissait son cœur des baumes du calice :

Mais des soupirs, des bruits s’élèvent ; un grand cri

L’interrompt ; il s’étonne, et, lui-même attendri,

Voit un jeune inconnu, dont la tête est sanglante,

Traînant jusqu’à l’autel sa marche faible et lente,

Montrant un fer brisé qui soutenait sa main,

Qui défendit sa fuite et fraya son chemin.

C’est un de ces guerriers dont la constante veille

Fait qu’en ses palais d’or la Royauté sommeille.

Il tombe; mais il parle, et sa tremblante voix

S’efforce à ce discours entrecoupé trois fois :

 » Pour qui donc cet autel au milieu des ténèbres ?

N’y chantez pas, ou bien dites des chants funèbres.

Quel Espagnol ne sait les hymnes du trépas ?

Les nouveaux noms des morts ne vous manqueront pas :

J’apporte sur vos monts de sanglantes nouvelles.

— Quoi ! le Roi n’est-il plus ? disaient les voix fidèles.

— Pleurez ! — Il est donc mort ? — Pleurez, il est vivant !  »

Et le jeune martyr, sur un bras se levant,

Tel qu’un gladiateur dont la paupière errante

Cherche le sol qui tourne et fuit sa main mourante :

 » Nos combats sont finis, dit-il, en un seul jour ;

Nos taureaux ont quitté le cirque, et sans retour,

Puisque le spectateur à qui s’offrait la lutte

N’a pas daigné lui-même applaudir à leur chute.

Pour vous, si vous savez les secrets du devoir,

Partez, je vais mourir avant de les savoir.

Mais si vous rencontrez, non loin de ces montagnes,

Des soldats qui vont vite à travers les campagnes,

Qui portent sous leurs bras des fusils renversés,

Et passent en silence et leurs fronts abaissés,

Ne es engagez pas à cesser leur retraite ;

Ils vous refuseraient en secouant la tête :

Car ils ont tous besoin, mon père, ainsi que moi,

De retremper leur âme aux sources de la foi.

Nul ne sait s’il succombe ou fidèle ou parjure,

Et si le dévouement ne fut pas une injure.

Vous, habitant sacré du mont silencieux,

Instruit des saintes morts que préfèrent les Cieux,

Jugez-nous et parlez Vous savez quelle proie

Le peuple osa vouloir dans sa féroce joie ?

Vous le savez, un Roi ne porte pas des fers

Sans que leur bruit s’entende au bout de l’univers.

Nous qui pensions encore, avant l’heure où nous sommes,

Qu’un serment prononcé devait lier les hommes,

Partant avec le jour, qui se levait sur nous

Brillant, mais dont le soir n’est pas venu pour tous,

Au palais, dont le peuple envahissait les portes,

En silence, à grands pas, marchaient nos trois cohortes :

Quand le Balcon royal à nos yeux vint s’offrir,

Nous l’avons salué, car nous venions mourir.

Mais comme à notre voix il n’y paraît personne,

Aux cris des révoltés, à leur tocsin qui sonne,

A leur joie insultante, à leur nombre croissant,

Nous croyons le Roi mort, parce qu’il est absent ;

Et, gémissant alors sur de fausses alarmes,

Accusant nos retards, nous répandions des larmes.

Mais un bruit les arrête, et, passé dans nos rangs,

Fait presque de leur mort repentir nos mourants.

Nous n’osons plus frapper, de peur qu’un plomb fidèle

N’aille blesser le Roi dans la foule rebelle.

Déjà, le fer levé, s’avancent ses amis,

Par nos bourreaux sanglants à nous tuer admis.

Nous recevons leurs coups longtemps avant d’y croire,

Et notre étonnement nous ôte la victoire.

En retirant vers vous nos rangs irrésolus,

Nous combattions toujours, mais nous ne pleurions plus.  »
Il se tut. Il régna, de montagne en montagne,

Un bruit sourd qui semblait un soupir de l’Espagne.

Le Trappiste incliné mit sa main sur ses yeux.

On ne sait s’il pleura ; car, tranquille et pieux,

Levant son front creusé par les rides antiques,

Sa voix grave apaisa les bataillons rustiques :

Comme au vent du midi la neige au loin se fond,

La rumeur s’éteignit dans un calme profond.

La lune alors plus belle écartait un nuage,

Et du moine héroïque éclairait le visage ;

Troublé sur ses sommets et dans sa profondeur,

Le mont de tous ses bruits déployait la grandeur ;

Aux mots entrecoupés du vainqueur catholique,

Se mêlaient d’un torrent la voix mélancolique,

Le froissement léger des mélèzes touffus,

D’un combat éloigné les coups longs et confus,

Et des loups affamés les hurlements funèbres,

Et le cri des vautours volant dans les ténèbres :
 » Frères, il faut mourir : qu’importe le moment ?

Et si de notre mort le fatal instrument

Est cette main des Rois qui, jadis salutaire,

Touchait pour les guérir les peuples de la terre ;

Quand même, nous brisant sous notre propre effort,

L’arche que nous portons nous donnerait la mort ;

Quand même par nous seuls la couronne sauvée

Ecraserait un jour ceux qui l’ont relevée,

Seriez-vous étonnés, et vos fidèles bras

Seraient-ils moins ardents à servir les ingrats ?

Vous seriez-vous flattés qu’on trouvât sur la terre

La palme réservée au martyr volontaire ?

Hommes toujours déçus, j’en appelle à vous tous :

Interrogez vos cœurs, voyez autour de vous ;

Rappelez vos liens, vos premières années,

Et d’un juste coup d’oeil sondez nos destinées.

Amis, frères, amants, qui vous a donc appris

Qu’un dévouement jamais dût recevoir son prix ?

Beaucoup semaient le bien d’une main vigilante,

Qui n’ont pu récolter qu’une moisson sanglante.

Si la couche est trompeuse et le foyer pervers,

Qu’avez-vous attendu des Rois de l’univers ?

O faiblesse mortelle, ô misère des hommes !

Plaignons notre nature et le siècle où nous sommes ;

Gémissons en secret sur les fronts couronnés ;

Mais servons-les pour Dieu qui nous les a donnés.

Notre cause est sacrée, et dans les cœurs subsiste.

En vain les Rois s’en vont : la Royauté résiste,

Son principe est en haut, en haut est son appui ;

Car tout vient du Seigneur, et tout retourne à lui.

Dieu seul est juste, enfants ; sans lui tout est mensonge,

Sans lui le mourant dit :  » La vertu n’est qu’un songe.  »

Nous allons le prier, et pour le Prince absent,

Et pour tous les martyrs dont coule encor le sang,

Je donne cette nuit à vos dernières larmes :

Demain nous chercherons, à la pointe des armes,

Pour le Roi la couronne, et des tombeaux pour nous.  »
AMEN ! dit l’assemblée en tombant à genoux.
En 1822, à Courbevoie.

La Frégate La Sérieuse Ou La Plainte Du Capitaine

I
Qu’elle était belle, ma Frégate,

Lorsqu’elle voguait dans le vent !

Elle avait, au soleil levant,

Toutes les couleurs de l’agate ;

Ses voiles luisaient le matin

Comme des ballons de satin ;

Sa quille mince, longue et plate,

Portait deux bandes d’écarlate

Sur vingt-quatre canons cachés ;

Ses mâts, en arrière penchés,

Paraissaient à demi couchés.

Dix fois plus vive qu’un pirate,

En cent jours du Havre à Surate

Elle nous emporta souvent.

— Qu’elle était belle, ma Frégate,

Lorsqu’elle voguait dans le vent !
II
Brest vante son beau port et cette rade insigne

Où peuvent manœuvrer trois cents vaisseaux de ligne ;

Boulogne, sa cité haute et double, et Calais,

Sa citadelle assise en mer comme un palais ;

Dieppe a son vieux château soutenu par la dune,

Ses baigneuses cherchant la vague au clair de lune,

Et ses deux monts en vain par la mer insultés ;

Cherbourg a ses fanaux de bien loin consultés,

Et gronde en menaçant Guernsey la sentinelle

Debout près de Jersey, presque en France ainsi qu’elle.

Lorient, dans sa rade au mouillage inégal,

Reçoit la poudre d’or des noirs du Sénégal ;

Saint-Malo dans son port tranquillement regarde

Mille rochers debout qui lui servent de garde ;

Le Havre a pour parure ensemble et pour appui

Notre-Dame-de-Grâce et Honfleur devant lui ;

Bordeaux, de ses longs quais parés de maisons neuves,

Porte jusqu’à la mer ses vins sur deux grands fleuves ;

Toute ville à Marseille aurait droit d’envier

Sa ceinture de fruits, d’orange et d’olivier ;

D’or et de fer Bayonne en tout temps fut prodigue ;

Du grand Cardinal-Duc La Rochelle a la digue ;

Tous nos ports ont leur gloire ou leur luxe à nommer :

Mais Toulon a lancé La Sérieuse en mer.
LA TRAVERSÉE
III
Quand la belle Sérieuse

Pour l’Egypte appareilla,

Sa figure gracieuse

Avant le jour s’éveilla ;

A la lueur des étoiles

Elle déploya ses voiles,

Leurs cordages et leurs toiles,

Comme de larges réseaux,

Avec ce long bruit qui tremble,

Qui se prolonge et ressemble

Aux bruits des ailes qu’ensemble

Ouvre une troupe d’oiseaux.
IV
Dès que l’ancre dégagée

Revient par son câble à bord,

La proue alors est changée,

Selon l’aiguille et le Nord.

La Sérieuse l’observe,

Elle passe la réserve,

Et puis marche de conserve

Avec le grand Orient :

Sa voilure toute blanche

Comme un sein gonflé se penche ;

Chaque mât, comme une branche,

Touche la vague en pliant.
V
Avec sa démarche leste,

Elle glisse et prend le vent,

Laisse à l’arrière L’Alceste

Et marche seule à l’avant.

Par son pavillon conduite,

L’escadre n’est à sa suite

Que lorsque, arrêtant sa fuite,

Elle veut l’attendre enfin :

Mais, de bons marins pourvue,

Aussitôt qu’elle est en vue,

Par sa manœuvre imprévue,

Elle part comme un dauphin.
VI
Comme un dauphin elle saute,

Elle plonge comme lui

Dans la mer profonde et haute,

Où le feu Saint-Elme a lui.

Le feu serpente avec grâce ;

Du gouvernail qu’il embrasse

Il marque longtemps la trace,

Et l’on dirait un éclair

Qui, n’ayant pu nous atteindre,

Dans les vagues va s’éteindre,

Mais ne cesse de les teindre

Du prisme enflammé de l’air.
VII
Ainsi qu’une forêt sombre

La flotte venait après,

Et de loin s’étendait l’ombre

De ses immenses agrès.

En voyant Le Spartiate,

Le Franklin et sa frégate,

Le bleu, le blanc, l’écarlate

De cent mâts nationaux,

L’armée, en convoi, remise

Comme en garde à L’Artémise,

Nous nous dîmes:  » C’est Venise

Qui s’avance sur les eaux.  »
VIII
Quel plaisir d’aller si vite

Et de voir son pavillon,

Loin des terres qu’il évite,

Tracer un noble sillon !

Au large on voit mieux le monde,

Et sa tête énorme et ronde

Qui se balance et qui gronde

Comme éprouvant un affront,

Parce que l’homme se joue

De sa force, et que la proue,

Ainsi qu’une lourde roue,

Fend sa route sur son front.
IX
Quel plaisir ! et quel spectacle

Que l’élément triste et froid

Ouvert ainsi sans obstacle

Par un bois de chêne étroit !

Sur la plaine humide et sombre,

La nuit, reluisaient dans l’ombre

Des insectes en grand nombre,

De merveilleux vermisseaux,

Troupe brillante et frivole,

Comme un feu follet qui vole,

Ornant chaque banderole

Et chaque mât des vaisseaux.
X
Et surtout La Sérieuse

Etait belle nuit et jour;

La mer, douce et curieuse,

La portait avec amour,

Comme un vieux lion abaisse

Sa longue crinière épaisse,

Et, sans l’agiter, y laisse

Se jouer le lionceau ;

Comme sur sa tête agile

Une femme tient l’argile,

Ou le jonc souple et fragile

D’un mystérieux berceau.
XI
Moi, de sa poupe hautaine

Je ne m’absentais jamais,

Car, étant son capitaine,

Comme un enfant je l’aimais ;

J’aurais moins aimé peut-être

L’enfant que j’aurais vu naître.

De son cœur on n’est pas maître.

Moi, je suis un vrai marin;

Ma naissance est un mystère ;

Sans famille, et solitaire,

Je ne connais pas la terre,

Et la vois avec chagrin.
XII
Mon banc de quart est mon trône,

J’y règne plus que les Rois ;

Sainte Barbe est ma patronne ;

Mon sceptre est mon porte-voix ;

Ma couronne est ma cocarde ;

Mes officiers sont ma garde ;

A tous les vents je hasarde

Mon peuple de matelots,

Sans que personne demande

A quel bord je veux qu’il tende,

Et pourquoi je lui commande

D’être plus fort que les flots.
XIII
Voilà toute la famille

Qu’en mon temps il me fallait ;

Ma Frégate était ma fille.

Va, lui disais-je. — Elle allait,

S’élançait dans la carrière,

Laissant l’écueil en arrière,

Comme un cheval sa barrière ;

Et l’on m’a dit qu’une fois

(Quand je pris terre en Sicile)

Sa marche fut moins facile,

Elle parut indocile

Aux ordres d’une autre voix.
XIV
On l’aurait crue animée !

Toute l’Egypte la prit,

Si blanche et si bien formée,

Pour un gracieux Esprit

Des Français compatriote,

Lorsqu’en avant de la flotte,

Dont elle était le pilote,

Doublant une vieille Tour,

Elle entra, sans avarie,

Aux cris : Vive la patrie !

Dans le port d’Alexandrie,

Qu’on appelle Abou-Mandour.
LE REPOS
XV
Une fois, par malheur, si vous avez pris terre,

Peut-être qu’un de vous, sur un lac solitaire,

Aura vu, comme moi, quelque cygne endormi,

Qui se laissait au vent balancer à demi.

Sa tête nonchalante, en arrière appuyée,

Se cache dans la plume au soleil essuyée :

Son poitrail est lavé par le flot transparent,

Comme un écueil où l’eau se joue en expirant ;

Le duvet qu’en passant l’air dérobe à sa plume

Autour de lui s’envole et se mêle à l’écume ;

Une aile est son coussin, l’autre est son éventail ;

Il dort, et de son pied le large gouvernail

Trouble encore, en ramant, l’eau tournoyante et douce,

Tandis que sur ses flancs se forme un lit de mousse,

De feuilles et de joncs, et d’herbages errants

Qu’apportent près de lui d’invisibles courants.
LE COMBAT
XVI
Ainsi près d’Aboukir reposait ma Frégate ;

A l’ancre dans la rade, en avant des vaisseaux,

On voyait de bien loin son corset d’écarlate

Se mirer dans les eaux.
Ses canots l’entouraient, à leur place assignée.

Pas une voile ouverte, on était sans dangers.

Ses cordages semblaient des filets d’araignée,

Tant ils étaient légers.
Nous étions tous marins. Plus de soldats timides

Qui chancellent à bord ainsi que des enfants ;

Ils marchaient sur leur sol, prenant des Pyramides,

Montant des éléphants.
Il faisait beau. — La mer, de sable environnée,

Brillait comme un bassin d’argent entouré d’or ;

Un vaste soleil rouge annonça la journée

Du quinze Thermidor.
La Sérieuse alors s’ébranla sur sa quille :

Quand venait un combat, c’était toujours ainsi ;

Je le reconnus bien, et je lui dis : Ma fille,

Je te comprends, merci.
J’avais une lunette exercée aux étoiles ;

Je la pris, et la tins ferme sur l’horizon.

— Une, deux, trois — je vis treize et quatorze voiles :

Enfin, c’était Nelson.
Il courait contre nous en avant de la brise ;

LA Sérieuse à l’ancre, immobile s’offrant,

Reçut le rude abord sans en être surprise,

Comme un roc un torrent.
Tous passèrent près d’elle en lâchant leur bordée ;

Fière, elle répondit aussi quatorze fois,

Et par tous les vaisseaux elle fut débordée,

Mais il en resta trois.
Trois vaisseaux de haut bord — combattre une frégate !

Est-ce l’art d’un marin ? le trait d’un amiral ?

Un écumeur de mer, un forban, un pirate,

N’eût pas agi si mal !
N’importe ! elle bondit, dans son repos troublée,

Elle tourna trois fois jetant vingt-quatre éclairs,

Et rendit tous les coups dont elle était criblée,

Feux pour feux, fers pour fers.
Ses boulets enchaînés fauchaient des mâts énormes,

Faisaient voler le sang, la poudre et le goudron,

S’enfonçaient dans le bois, comme au cœur des grands ormes

Le coin du bûcheron.
Un brouillard de fumée où la flamme étincelle

L’entourait ; mais le corps brûlé, noir, écharpé,

Elle tournait, roulait, et se tordait sous elle,

Comme un serpent coupé.
Le soleil s’éclipsa dans l’air plein de bitume.

Ce jour entier passa dans le feu, dans le bruit ;

Et lorsque la nuit vint sous cette ardente brume

On ne vit pas la nuit.
Nous étions enfermé comme dans un orage :

Des deux flottes au loin le canon s’y mêlait ;

On tirait en aveugle à travers le nuage :

Toute la mer brûlait.
Mais, quand le jour revint, chacun connut son œuvre.

Les trois vaisseaux flottaient démâtés, et si las

Qu’ils n’avaient plus de force assez pour la manœuvre ;

Mais ma Frégate, hélas !
Elle ne voulait plus obéir à son maître ;

Mutilée, impuissante, elle allait au hasard ;

Sans gouvernail, sans mât, on n’eût pu reconnaître

La merveille de l’art !
Engloutie à demi, son large pont à peine,

S’affaissant par degrés, se montrait sur les flots ;

Et là ne restaient plus, avec moi capitaine,

Que douze matelots.
Je les fis mettre en mer à bord d’une chaloupe,

Hors de notre eau tournante et de son tourbillon ;

Et je revins tout seul me coucher sur la poupe

Au pied du pavillon.
J’aperçus des Anglais les figures livides,

Faisant pour s’approcher un inutile effort

Sur leurs vaisseaux flottants comme des tonneaux vides,

Vaincus par notre mort.
La Sérieuse alors semblait à l’agonie :

L’eau dans ses cavités bouillonnait sourdement ;

Elle, comme voyant sa carrière finie,

Gémit profondément.
Je me sentis pleurer, et ce fut un prodige,

Un mouvement honteux ; mais bientôt l’étouffant :

Nous nous sommes conduits comme il fallait, lui dis-je ;

Adieu donc, mon enfant.
Elle plongea d’abord sa poupe et puis sa proue ;

Mon pavillon noyé se montrait en dessous ;

Puis elle s’enfonça tournant comme une roue,

Et la mer vint sur nous.
XVII
Hélas ! deux mousses d’Angleterre

Me sauvèrent alors, dit-on,

Et me voici sur un ponton ; —

J’aimerais presque autant la terre !

Cependant je respire ici

L’odeur de la vague et des brises.

Vous êtes marins, Dieu merci !

Nous causons de combats, de prises,

Nous fumons, et nous prenons l’air

Qui vient aux sabords de la mer.

Votre voix m’anime et me flatte,

Aussi je vous dirai souvent :

— Qu’elle était belle, ma Frégate,

Lorsqu’elle voguait dans le vent !
À Dieppe, 1828.

Les Amants De Montmorency

Elévation
I
Etaient-ils malheureux, Esprits qui le savez !

Dans les trois derniers jours qu’ils s’étaient réservés ?

Vous les vîtes partir tous deux, l’un jeune et grave,

L’autre joyeuse et jeune. Insouciante esclave,

Suspendue au bras droit de son rêveur amant,

Comme à l’autel un vase attaché mollement,

Balancée en marchant sur sa flexible épaule

Comme la harpe juive à la branche du saule ;

Riant, les yeux en l’air, et la main dans sa main,

Elle allait, en comptant les arbres du chemin,

Pour cueillir une fleur demeurait en arrière,

Puis revenait à lui, courant dans la poussière,

L’arrêtait par l’habit pour l’embrasser, posait

Un oeillet sur sa tête, et chantait, et jasait

Sur les passants nombreux, sur la riche vallée

Comme un large tapis à ses pieds étalée ;

Beau tapis de velours chatoyant et changeant,

Semé de clochers d’or et de maisons d’argent,

Tout pareils aux jouets qu’aux enfants on achète

Et qu’au hasard pour eux par la chambre l’on jette.

Ainsi, pour lui complaire, on avait sous ses pieds

Répandu des bijoux brillants, multipliés

En forme de troupeaux, de village aux toits roses

Ou bleus, d’arbres rangés, de fleurs sous l’onde écloses,

De murs blancs, de bosquets bien noirs, de lacs bien verts

Et de chênes tordus par la poitrine ouverts.

Elle voyait ainsi tout préparé pour elle :

Enfant, elle jouait, en marchant, toute belle,

Toute blonde, amoureuse et fière ; et c’est ainsi

Qu’ils allèrent à pied jusqu’à Montmorency.
II
Ils passèrent deux jours d’amour et d’harmonie,

De chants et de baisers, de voix, de lèvre unie,

De regards confondus, de soupirs bienheureux,

Qui furent deux moments et deux siècles pour eux.

La nuit on entendait leurs chants ; dans la journée

Leur sommeil ; tant leur âme était abandonnée

Aux caprices divins du désir ! Leurs repas

Etaient rares, distraits ; ils ne les voyaient pas.

Ils allaient, ils allaient au hasard et sans heures,

Passant des champs aux bois, et des bois aux demeures,

Se regardant toujours, laissant les airs chantés

Mourir, et tout à coup restaient comme enchantés.

L’extase avait fini par éblouir leur âme,

Comme seraient nos yeux éblouis par la flamme.

Troublés, ils chancelaient, et le troisième soir,

Ils étaient enivrés jusques à ne rien voir

Que les feux mutuels de leurs yeux. La nature

Etalait vainement sa confuse peinture

Autour du front aimé, derrière les cheveux

Que leurs yeux noirs voyaient tracés dans leurs yeux bleus.

Ils tombèrent assis, sous des arbres ; peut-être

Ils ne le savaient pas. Le soleil allait naître

Ou s’éteindre Ils voyaient seulement que le jour

Etait pâle, et l’air doux, et le monde en amour

Un bourdonnement faible emplissait leur oreille

D’une musique vague, au bruit des mers pareille,

E formant des propos tendres, légers, confus,

Que tous deux entendaient, et qu’on n’entendra plus.

Le vent léger disait de la voix la plus douce :

 » Quand l’amour m’a troublé, je gémis sous la mousse.  »

Les mélèzes touffus s’agitaient en disant :

 » Secouons dans les airs le parfum séduisant

 » Du soir, car le parfum est le secret langage

 » Que l’amour enflammé fait sortir du feuillage.  »

Le soleil incliné sur les monts dit encor :

 » Par mes flots de lumière et par mes gerbes d’or

 » Je réponds en élans aux élans de votre âme ;

 » Pour exprimer l’amour mon langage est la flamme.  »

Et les fleurs exhalaient de suaves odeurs,

Autant que les rayons de suaves ardeurs ;

Et l’on eût dit des voix timides et flûtées

Qui sortaient à la fois des feuilles veloutées ;

Et, comme un seul accord d’accents harmonieux,

Tout semblait s’élever en chœur jusques aux cieux ;

Et ces voix s’éloignaient, en rasant les campagnes,

Dans les enfoncements magiques des montagnes ;

Et la terre, sous eux, palpitait mollement,

Comme le flot des mers ou le cœur d’un amant ;

Et tout ce qui vivait, par un hymne suprême,

Accompagnait leurs voix qui se disaient :  » Je t’aime.  »
III
Or c’était pour mourir qu’ils étaient venus là.

Lequel des deux enfants le premier en parla ?

Comment dans leurs baisers vint la mort ? Quelle balle

Traversa les deux cœurs d’une atteinte inégale

Mais sûre ? Quels adieux leurs lèvres s’unissant

Laissèrent s’écouler avec l’âme et le sang ?

Qui le saurait ? Heureux celui dont l’agonie

Fut dans les bras chéris avant l’autre finie !

Heureux si nul des deux ne s’est plaint de souffrir !

Si nul des deux n’a dit :  » Qu’on a peine à mourir !  »

Si nul des deux n’a fait, pour se lever et vivre,

Quelque effort en fuyant celui qu’il devait suivre ;

Et, reniant sa mort, par le mal égaré,

N’a repoussé du bras l’homicide adoré ?

Heureux l’homme surtout, s’il a rendu son âme,

Sans avoir entendu ces angoisses de femme,

Ces longs pleurs, ces sanglots, ces cris perçants et doux

Qu’on apaise en ses bras ou sur ses deux genoux,

Pour un chagrin ; mais si la mort les arrache,

Font que l’on tord ses bras, qu’on blasphème, qu’on cache

Dans ses mains son front pâle et son cœur plein de fiel,

Et qu’on se prend du sang pour le jeter au ciel. —
Mais qui saura leur fin ? —
Sur les pauvres murailles

D’une auberge où depuis on fit leurs funérailles,

Auberge où pour une heure ils vinrent se poser

Ployant l’aile à l’abri pour toujours reposer,

Sur un vieux papier jaune, ordinaire tenture,

Nous avons lu des vers d’une double écriture,

Des vers de fou, sans rime et sans mesure. — Un mot

Qui n’avait pas de suite était tout seul en haut ;

Demande sans réponse, énigme inextricable,

Question sur la mort. — Trois noms, sur une table,

Profondément gravés au couteau. — C’était d’eux

Tout ce qui demeurait et le récit joyeux

D’une fille au bras rouge.  » Ils n’avaient, disait-elle,

Rien oublié.  » La bonne eut quelque bagatelle

Qu’elle montre en suivant leurs traces, pas à pas.

Et Dieu ? — Tel est le siècle, ils n’y pensèrent pas.
Écrit à Montmorency, 27 avril 1830.

La Maison Du Berger

À Éva
I
Si ton cœur, gémissant du poids de notre vie,

Se traîne et se débat comme un aigle blessé,

Portant comme le mien, sur son aile asservie,

Tout un monde fatal, écrasant et glacé ;

S’il ne bat qu’en saignant par sa plaie immortelle,

S’il ne voit plus l’amour, son étoile fidèle,

Éclairer pour lui seul l’horizon effacé ;
Si ton âme enchaînée, ainsi que l’est mon âme,

Lasse de son boulet et de son pain amer,

Sur sa galère en deuil laisse tomber la rame,

Penche sa tête pâle et pleure sur la mer,

Et, cherchant dans les flots une route inconnue,

Y voit, en frissonnant, sur son épaule nue

La lettre sociale écrite avec le fer ;
Si ton corps frémissant des passions secrètes,

S’indigne des regards, timide et palpitant ;

S’il cherche à sa beauté de profondes retraites

Pour la mieux dérober au profane insultant ;

Si ta lèvre se sèche au poison des mensonges,

Si ton beau front rougit de passer dans les songes

D’un impur inconnu qui te voit et t’entend,
Pars courageusement, laisse toutes les villes ;

Ne ternis plus tes pieds aux poudres du chemin

Du haut de nos pensers vois les cités serviles

Comme les rocs fatals de l’esclavage humain.

Les grands bois et les champs sont de vastes asiles,

Libres comme la mer autour des sombres îles.

Marche à travers les champs une fleur à la main.
La Nature t’attend dans un silence austère ;

L’herbe élève à tes pieds son nuage des soirs,

Et le soupir d’adieu du soleil à la terre

Balance les beaux lys comme des encensoirs.

La forêt a voilé ses colonnes profondes,

La montagne se cache, et sur les pâles ondes

Le saule a suspendu ses chastes reposoirs.
Le crépuscule ami s’endort dans la vallée,

Sur l’herbe d’émeraude et sur l’or du gazon,

Sous les timides joncs de la source isolée

Et sous le bois rêveur qui tremble à l’horizon,

Se balance en fuyant dans les grappes sauvages,

Jette son manteau gris sur le bord des rivages,

Et des fleurs de la nuit entrouvre la prison.
Il est sur ma montagne une épaisse bruyère

Où les pas du chasseur ont peine à se plonger,

Qui plus haut que nos fronts lève sa tête altière,

Et garde dans la nuit le pâtre et l’étranger.

Viens y cacher l’amour et ta divine faute ;

Si l’herbe est agitée ou n’est pas assez haute,

J’y roulerai pour toi la Maison du Berger.
Elle va doucement avec ses quatre roues,

Son toit n’est pas plus haut que ton front et tes yeux

La couleur du corail et celle de tes joues

Teignent le char nocturne et ses muets essieux.

Le seuil est parfumé, l’alcôve est large et sombre,

Et là, parmi les fleurs, nous trouverons dans l’ombre,

Pour nos cheveux unis, un lit silencieux.
Je verrai, si tu veux, les pays de la neige,

Ceux où l’astre amoureux dévore et resplendit,

Ceux que heurtent les vents, ceux que la mer assiège,

Ceux où le pôle obscur sous sa glace est maudit.

Nous suivrons du hasard la course vagabonde.

Que m’importe le jour ? que m’importe le monde ?

Je dirai qu’ils sont beaux quand tes yeux l’auront dit.
Que Dieu guide à son but la vapeur foudroyante

Sur le fer des chemins qui traversent les monts,

Qu’un Ange soit debout sur sa forge bruyante,

Quand elle va sous terre ou fait trembler les ponts

Et, de ses dents de feu, dévorant ses chaudières,

Transperce les cités et saute les rivières,

Plus vite que le cerf dans l’ardeur de ses bonds
Oui, si l’Ange aux yeux bleus ne veille sur sa route,

Et le glaive à la main ne plane et la défend,

S’il n’a compté les coups du levier, s’il n’écoute

Chaque tour de la roue en son cours triomphant,

S’il n’a l’œil sur les eaux et la main sur la braise

Pour jeter en éclats la magique fournaise,

Il suffira toujours du caillou d’un enfant.
Sur le taureau de fer qui fume, souffle et beugle,

L’homme a monté trop tôt. Nul ne connaît encor

Quels orages en lui porte ce rude aveugle,

Et le gai voyageur lui livre son trésor,

Son vieux père et ses fils, il les jette en otage

Dans le ventre brûlant du taureau de Carthage,

Qui les rejette en cendre aux pieds du Dieu de l’or.
Mais il faut triompher du temps et de l’espace,

Arriver ou mourir. Les marchands sont jaloux.

L’or pleut sous les chardons de la vapeur qui passe,

Le moment et le but sont l’univers pour nous.

Tous se sont dit :  » Allons !  » Mais aucun n’est le maître

Du dragon mugissant qu’un savant a fait naître ;

Nous nous sommes joués à plus fort que nous tous.
Eh bien ! que tout circule et que les grandes causes

Sur des ailes de feu lancent les actions,

Pourvu qu’ouverts toujours aux généreuses choses,

Les chemins du vendeur servent les passions.

Béni soit le Commerce au hardi caducée,

Si l’Amour que tourmente une sombre pensée

Peut franchir en un jour deux grandes nations.
Mais, à moins qu’un ami menacé dans sa vie

Ne jette, en appelant, le cri du désespoir,

Ou qu’avec son clairon la France nous convie

Aux fêtes du combat, aux luttes du savoir ;

À moins qu’au lit de mort une mère éplorée

Ne veuille encor poser sur sa race adorée

Ces yeux tristes et doux qu’on ne doit plus revoir,
Évitons ces chemins. — Leur voyage est sans grâces,

Puisqu’il est aussi prompt, sur ses lignes de fer,

Que la flèche lancée à travers les espaces

Qui va de l’arc au but en faisant siffler l’air.

Ainsi jetée au loin, l’humaine créature

Ne respire et ne voit, dans toute la nature,

Qu’un brouillard étouffant que traverse un éclair.
On n’entendra jamais piaffer sur une route

Le pied vif du cheval sur les pavés en feu ;

Adieu, voyages lents, bruits lointains qu’on écoute,

Le rire du passant, les retards de l’essieu,

Les détours imprévus des pentes variées,

Un ami rencontré, les heures oubliées

L’espoir d’arriver tard dans un sauvage lieu.
La distance et le temps sont vaincus. La science

Trace autour de la terre un chemin triste et droit.

Le Monde est rétréci par notre expérience

Et l’équateur n’est plus qu’un anneau trop étroit.

Plus de hasard. Chacun glissera sur sa ligne,

Immobile au seul rang que le départ assigne,

Plongé dans un calcul silencieux et froid.
Jamais la Rêverie amoureuse et paisible

N’y verra sans horreur son pied blanc attaché ;

Car il faut que ses yeux sur chaque objet visible

Versent un long regard, comme un fleuve épanché ;

Qu’elle interroge tout avec inquiétude,

Et, des secrets divins se faisant une étude,

Marche, s’arrête et marche avec le col penché.
II
Poésie ! ô trésor ! perle de la pensée !

Les tumultes du cœur, comme ceux de la mer,

Ne sauraient empêcher ta robe nuancée

D’amasser les couleurs qui doivent te former.

Mais sitôt qu’il te voit briller sur un front mâle,

Troublé de ta lueur mystérieuse et pâle,

Le vulgaire effrayé commence à blasphémer.
Le pur enthousiasme est craint des faibles âmes

Qui ne sauraient porter son ardeur ni son poids.

Pourquoi le fuir ? — La vie est double dans les flammes.

D’autres flambeaux divins nous brûlent quelquefois :

C’est le Soleil du ciel, c’est l’amour, c’est la Vie ;

Mais qui de les éteindre a jamais eu l’envie ?

Tout en les maudissant, on les chérit tous trois.
La Muse a mérité les insolents sourires

Et les soupçons moqueurs qu’éveille son aspect.

Dès que son œil chercha le regard des Satyres,

Sa parole trembla, son serment fut suspect,

Il lui fut interdit d’enseigner la Sagesse.

Au passant du chemin elle criait : Largesse !

Le passant lui donna sans crainte et sans respect.
Ah ! Fille sans pudeur ! Fille du Saint Orphée,

Que n’as-tu conservé ta belle gravité !

Tu n’irais pas ainsi, d’une voix étouffée,

Chanter aux carrefours impurs de la cité,

Tu n’aurais pas collé sur le coin de ta bouche

Le coquet madrigal, piquant comme une mouche,

Et, près de ton œil bleu, l’équivoque effronté.
Tu tombas dès l’enfance, et, dans la folle Grèce,

Un vieillard, t’enivrant de son baiser jaloux,

Releva le premier ta robe de prêtresse,

Et, parmi les garçons, t’assit sur ses genoux.

De ce baiser mordant ton front porte la trace ;

Tu chantas en buvant dans les banquets d’Horace,

Et Voltaire à la cour te traîna devant nous.
Vestale aux feux éteints ! les hommes les plus graves

Ne posent qu’à demi ta couronne à leur front ;

Ils se croient arrêtés, marchant dans tes entraves,

Et n’être que poète est pour eux un affront.

Ils jettent leurs pensers aux vents de la tribune,

Et ces vents, aveuglés comme l’est la Fortune,

Les rouleront comme elle et les emporteront.
Ils sont fiers et hautains dans leur fausse attitude ;

Mais le sol tremble aux pieds de ces tribuns romains.

Leurs discours passagers flattent avec étude

La foule qui les presse et qui leur bat des mains

Toujours renouvelé sous ses étroits portiques,

Ce parterre ne jette aux acteurs politiques

Que des fleurs sans parfums, souvent sans lendemains.
Ils ont pour horizon leur salle de spectacle ;

La chambre où ces élus donnent leurs faux combats

Jette en vain, dans son temple, un incertain oracle,

Le peuple entend de loin le bruit de leurs débats

Mais il regarde encor le jeu des assemblées

De l’œil dont ses enfants et ses femmes troublées

Voient le terrible essai des vapeurs aux cent bras.
L’ombrageux paysan gronde à voir qu’on dételle,

Et que pour le scrutin on quitte le labour.

Cependant le dédain de la chose immortelle

Tient jusqu’au fond du cœur quelque avocat d’un jour.

Lui qui doute de l’âme, il croit à ses paroles.

Poésie, il se rit de tes graves symboles.

Ô toi des vrais penseurs impérissable amour !
Comment se garderaient les profondes pensées

Sans rassembler leurs feux dans ton diamant pur

Qui conserve si bien leurs splendeurs condensées ?

Ce fin miroir solide, étincelant et dur ;

Reste des nations mortes, durable pierre ;

Qu’on trouve sous ses pieds lorsque dans la poussière

On cherche les cités sans en voir un seul mur.
Diamant sans rival, que tes feux illuminent

Les pas lents et tardifs de l’humaine raison !

Il faut, pour voir de loin les Peuples qui cheminent,

Que le Berger t’enchâsse au toit de sa Maison.

Le jour n’est pas levé. — Nous en sommes encore

Au premier rayon blanc qui précède l’aurore

Et dessine la terre aux bords de l’horizon.
Les peuples tout enfants à peine se découvrent

Par-dessus les buissons nés pendant leur sommeil,

Et leur main, à travers les ronces qu’ils entr’ouvrent,

Met aux coups mutuels le premier appareil.

La barbarie encor tient nos pieds dans sa gaîne.

Le marbre des vieux temps jusqu’aux reins nous enchaîne,

Et tout homme énergique au dieu Terme est pareil.
Mais notre esprit rapide en mouvements abonde,

Ouvrons tout l’arsenal de ses puissants ressorts.

L’invisible est réel. Les âmes ont leur monde

Où sont accumulés d’impalpables trésors.

Le Seigneur contient tout dans ses deux bras immenses,

Son Verbe est le séjour de nos intelligences,

Comme ici-bas l’espace est celui de nos corps.
III
Éva, qui donc es-tu ? Sais-tu bien ta nature ?

Sais-tu quel est ici ton but et ton devoir ?

Sais-tu que, pour punir l’homme, sa créature,

D’avoir porté la main sur l’arbre du savoir,

Dieu permit qu’avant tout, de l’amour de soi-même

En tout temps, à tout âge, il fît son bien suprême,

Tourmenté de s’aimer, tourmenté de se voir ?
Mais si Dieu près de lui t’a voulu mettre, ô femme !

Compagne délicate ! Éva ! Sais-tu pourquoi ?

C’est pour qu’il se regarde au miroir d’une autre âme,

Qu’il entende ce chant qui ne vient que de toi

— L’enthousiasme pur dans une voix suave. —

C’est afin que tu sois son juge et son esclave

Et règnes sur sa vie en vivant sous sa loi.
Ta parole joyeuse a des mots despotiques ;

Tes yeux sont si puissants, ton aspect est si fort,

Que les rois d’Orient ont dit dans leurs cantiques

Ton regard redoutable à l’égal de la mort ;

Chacun cherche à fléchir tes jugements rapides…

— Mais ton cœur, qui dément tes formes intrépides,

Cède sans coup férir aux rudesses du sort.
Ta pensée a des bonds comme ceux des gazelles,

Mais ne saurait marcher sans guide et sans appui.

Le sol meurtrit ses pieds, l’air fatigue ses ailes,

Son œil se ferme au jour dès que le jour a lui ;

Parfois, sur les hauts lieux d’un seul élan posée,

Troublée au bruit des vents, ta mobile pensée

Ne peut seule y veiller sans crainte et sans ennui.
Mais aussi tu n’as rien de nos lâches prudences,

Ton cœur vibre et résonne au cri de l’opprimé,

Comme dans une église aux austères silences

L’orgue entend un soupir et soupire alarmé.

Tes paroles de feu meuvent les multitudes,

Tes pleurs lavent l’injure et les ingratitudes,

Tu pousses par le bras l’homme… il se lève armé.
C’est à toi qu’il convient d’ouïr les grandes plaintes

Que l’humanité triste exhale sourdement.

Quand le cœur est gonflé d’indignations saintes,

L’air des cités l’étouffe à chaque battement.

Mais de loin les soupirs des tourmentes civiles,

S’unissant au-dessus du charbon noir des villes,

Ne forment qu’un grand mot qu’on entend clairement.
Viens donc, le ciel pour moi n’est plus qu’une auréole

Qui t’entoure d’azur, t’éclaire et te défend ;

La montagne est ton temple et le bois sa coupole ;

L’oiseau n’est sur la fleur balancé par le vent,

Et la fleur ne parfume et l’oiseau ne soupire

Que pour mieux enchanter l’air que ton sein respire ;

La terre est le tapis de tes beaux pieds d’enfant.
Éva, j’aimerai tout dans les choses créées,

Je les contemplerai dans ton regard rêveur

Qui partout répandra ses flammes colorées,

Son repos gracieux, sa magique saveur :

Sur mon cœur déchiré viens poser ta main pure,

Ne me laisse jamais seul avec la Nature ;

Car je la connais trop pour n’en pas avoir peur.
Elle me dit :  » Je suis l’impassible théâtre

Que ne peut remuer le pied de ses acteurs ;

Mes marches d’émeraude et mes parvis d’albâtre,

Mes colonnes de marbre ont les dieux pour sculpteurs.

Je n’entends ni vos cris ni vos soupirs ; à peine

Je sens passer sur moi la comédie humaine

Qui cherche en vain au ciel ses muets spectateurs.
 » Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,

À côté des fourmis les populations ;

Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,

J’ignore en les portant les noms des nations.

On me dit une mère et je suis une tombe.

Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,

Mon printemps ne sent pas vos adorations.
 » Avant vous j’étais belle et toujours parfumée,

J’abandonnais au vent mes cheveux tout entiers,

Je suivais dans les cieux ma route accoutumée,

Sur l’axe harmonieux des divins balanciers.

Après vous, traversant l’espace où tout s’élance,

J’irai seule et sereine, en un chaste silence

Je fendrai l’air du front et de mes seins altiers.  »
C’est là ce que me dit sa voix triste et superbe,

Et dans mon cœur alors je la hais, et je vois

Notre sang dans son onde et nos morts sous son herbe

Nourrissant de leurs sucs la racine des bois.

Et je dis à mes yeux qui lui trouvaient des charmes :

— Ailleurs tous vos regards, ailleurs toutes vos larmes,

Aimez ce que jamais on ne verra deux fois.
Oh ! qui verra deux fois ta grâce et ta tendresse,

Ange doux et plaintif qui parle en soupirant ?

Qui naîtra comme toi portant une caresse

Dans chaque éclair tombé de ton regard mourant,

Dans les balancements de ta tête penchée,

Dans ta taille indolente et mollement couchée,

Et dans ton pur sourire amoureux, et souffrant ?
Vivez, froide Nature, et revivez sans cesse

Sous nos pieds, sur nos fronts, puisque c’est votre loi

Vivez, et dédaignez, si vous êtes déesse,

L’homme, humble passager, qui dut vous être un roi

Plus que tout votre règne et que ses splendeurs vaines,

J’aime la majesté des souffrances humaines,

Vous ne recevrez pas un cri d’amour de moi.
Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente,

Rêver sur mon épaule, en y posant ton front ?

Viens du paisible seuil de la maison roulante

Voir ceux qui sont passés et ceux qui passeront.

Tous les tableaux humains qu’un Esprit pur m’apporte

S’animeront pour toi, quand, devant notre porte,

Les grands pays muets longuement s’étendront.
Nous marcherons ainsi, ne laissant que notre ombre

Sur cette terre ingrate où les morts ont passé ;

Nous nous parlerons d’eux à l’heure où tout est sombre,

Où tu te plais à suivre un chemin effacé,

À rêver, appuyée aux branches incertaines,

Pleurant, comme Diane au bord de ses fontaines,

Ton amour taciturne et toujours menacé.

Les Destinées

C’était écrit !
Depuis le premier jour de la création,

Les pieds lourds et puissants de chaque Destinée

Pesaient sur chaque tête et sur toute action.
Chaque front se courbait et traçait sa journée,

Comme le front d’un bœuf creuse un sillon profond

Sans dépasser la pierre où sa ligne est bornée.
Ces froides déités liaient le joug de plomb

Sur le crâne et les yeux des hommes leurs esclaves,

Tous errants, sans étoile, en un désert sans fond ;
Levant avec effort leurs pieds chargés d’entraves,

Suivant le doigt d’airain dans le cercle fatal,

Le doigt des Volontés inflexibles et graves.
Tristes divinités du monde oriental,

Femmes au voile blanc, immuables statues,

Elles nous écrasaient de leur poids colossal.
Comme un vol de vautours sur le sol abattues,

Dans un ordre éternel, toujours en nombre égal

Aux têtes des mortels sur la terre épandues,
Elles avaient posé leur ongle sans pitié

Sur les cheveux dressés des races éperdues,

Traînant la femme en pleurs et l’homme humilié.
Un soir il arriva que l’antique planète

Secoua sa poussière. — Il se fit un grand cri :

 » Le Sauveur est venu, voici le jeune athlète,
 » Il a le front sanglant et le côté meurtri,

 » Mais la Fatalité meurt au pied du Prophète,

 » La Croix monte et s’étend sur nous comme un abri !  »
Avant l’heure où, jadis, ces choses arrivèrent,

Tout homme était courbé, le front pâle et flétri.

Quand ce cri fut jeté, tous ils se relevèrent.
Détachant les nœuds lourds du joug de plomb du Sort,

Toutes les Nations à la fois s’écrièrent :

 » O Seigneur ! est-il vrai ? le Destin est-il mort ?  »
Et l’on vit remonter vers le ciel, par volées,

Les filles du Destin, ouvrant avec effort

Leurs ongles qui pressaient nos races désolées ;
Sous leur robe aux longs plis voilant leurs pieds d’airain,

Leur main inexorable et leur face inflexible ;

Montant avec lenteur en innombrable essaim,
D’un vol inaperçu, sans ailes, insensible,

Comme apparaît au soir, vers l’horizon lointain,

D’un nuage orageux l’ascension paisible.
— Un soupir de bonheur sortit du cœur humain.

La terre frissonna dans son orbite immense,

Comme un cheval frémit délivré de son frein.
Tous les astres émus restèrent en silence,

Attendant avec l’Homme, en la même stupeur,

Le suprême décret de la Toute-Puissance,
Quand ces filles du Ciel, retournant au Seigneur,

Comme ayant retrouvé leurs régions natales,

Autour de Jéhovah se rangèrent en chœur,
D’un mouvement pareil levant leurs mains fatales,

Puis chantant d’une voix leur hymne de douleur

Et baissant à la fois leurs fronts calmes et pâles :
 » Nous venons demander la Loi de l’avenir.

 » Nous sommes, ô Seigneur, les froides Destinées

 » Dont l’antique pouvoir ne devait point faillir.
 » Nous roulions sous nos doigts les jours et les années ;

 » Devons-nous vivre encore ou devons-nous finir,

 » Des Puissances du ciel, nous, les fortes aînées ?
 » Vous détruisez d’un coup le grand piège du Sort

 » Où tombaient tour à tour les races consternées,

 » Faut-il combler la fosse et briser le ressort ?
 » Ne mènerons-nous plus ce troupeau faible et morne,

 » Ces hommes d’un moment, ces condamnés à mort

 » Jusqu’au bout du chemin dont nous posions la borne ?
 » Le moule de la vie était creusé par nous.

 » Toutes les passions y répandaient leur lave,

 » Et les événements venaient s’y fondre tous.
 » Sur les tables d’airain où notre loi se grave,

 » Vous effacez le nom de la FATALITÉ,

 » Vous déliez les pieds de l’Homme notre esclave.
 » Qui va porter le poids dont s’est épouvanté

 » Tout ce qui fut créé ? ce poids sur la pensée,

 » Dont le nom est en bas : RESPONSABILITÉ ?
Il se fit un silence, et la Terre affaissée

S’arrêta comme fait la barque sans rameurs

Sur les flots orageux, dans la nuit balancée.
Une voix descendit, venant de ces hauteurs

Où s’engendrent sans fin les mondes dans l’espace ;

Cette voix, de la terre emplit les profondeurs :
 » Retournez en mon nom, Reines, je suis la Grâce.

 » L’Homme sera toujours un nageur incertain

 » Dans les ondes du temps qui se mesure et passe.
 » Vous toucherez son front, ô filles du Destin !

 » Son bras ouvrira l’eau, qu’elle soit haute ou basse,

 » Voulant trouver sa place et deviner sa fin.
 » Il sera plus heureux, se croyant maître et libre

 » Et luttant contre vous dans un combat mauvais

 » Où moi seule d’en haut je tiendrai l’équilibre.
 » De moi naîtra son souffle et sa force à jamais.

 » Son mérite est le mien, sa loi perpétuelle :

 » Faire ce que je veux pour venir OÙ JE SAIS.  »
Et le chœur descendit vers sa proie éternelle

Afin d’y ressaisir sa domination

Sur la race timide, incomplète et rebelle.
On entendit venir la sombre Légion

Et retomber les pieds des femmes inflexibles,

Comme sur nos caveaux tombe un cercueil de plomb.
Chacune prit chaque homme en ses mains invisibles.

— Mais, plus forte à présent, dans ce sombre duel,

Notre âme en deuil combat ces Esprits impassibles.
Nous soulevons parfois leur doigt faux et cruel.

La Volonté transporte à des hauteurs sublimes

Notre front éclairé par un rayon du ciel.
Cependant sur nos caps, sur nos rocs, sur nos cimes,

Leur doigt rude et fatal se pose devant nous,

Et, d’un coup, nous renverse au fond des noirs abîmes.
Oh ! dans quel désespoir nous sommes encor tous !

Vous avez élargi le COLLIER qui nous lie,

Mais qui donc tient la chaîne ? — Ah ! Dieu juste, est-ce vous ?
Arbitre libre et fier des actes de sa vie,

Si notre cœur s’entr’ouvre au parfum des vertus,

S’il s’embrase à l’amour, s’il s’élève au génie,
Que l’ombre des Destins, Seigneur, n’oppose plus

A nos belles ardeurs une immuable entrave,

A nos efforts sans fin des coups inattendus !
O sujet d’épouvante à troubler le plus brave !

Questions sans réponse où vos Saints se sont tus !

O mystère ! ô tourment de l’âme forte et grave !
Notre mot éternel est-il : C’était écrit ?

Sur le livre de Dieu, dit l’Orient esclave,

Et l’Occident répond : Sur le livre du Christ.

Écrit au Maine-Giraud (Charente).

27 août 1849.

La Mort Du Loup

I
Les nuages couraient sur la lune enflammée

Comme sur l’incendie on voit fuir la fumée,

Et les bois étaient noirs jusques à l’horizon.

Nous marchions, sans parler, dans l’humide gazon,

Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,

Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes

Nous avons aperçu les grands ongles marqués
Par des loups voyageurs que nous avions traqués.

Nous avons écouté, retenant notre haleine

Et le pas suspendu. — Ni le bois ni la plaine

Ne poussaient un soupir dans les airs ; seulement

La girouette en deuil criait au firmament,

Car le vent, élevé bien au-dessus des terres,

N’effleurait de ses pieds que les tours solitaires,

Et les chênes d’en bas, contre les rocs penchés,

Sur leurs coudes semblaient endormis et couchés.

Rien ne bruissait donc, lorsque, baissant la tête,

Le plus vieux des chasseurs qui s’étaient mis en quête

A regardé le sable, attendant, à genoux,

Qu’une étoile jetât quelque lueur sur nous ;

Puis, tout bas, a juré que ces marques récentes

Annonçaient la démarche et les griffes puissantes
De deux grands Loups-cerviers et de deux Louveteaux.

Nous avons tous alors préparé nos couteaux

Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,

Nous allions, pas à pas, en écartant les branches.
Trois s’arrêtent, et moi, cherchant ce qu’ils voyaient,

J’aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient,

Et je vois au-delà quelques formes légères

Qui dansaient sous la lune au milieu des bruyères,

Comme font chaque jour, à grand bruit, sous nos yeux,

Quand le maître revient, les lévriers joyeux.

L’allure était semblable et semblable la danse ;

Mais les enfants du Loup se jouaient en silence,

Sachant bien qu’à deux pas, ne dormant qu’à demi,

Se couche dans ses murs l’homme, leur ennemi.
Le Père était debout, et plus loin, contre un arbre,
Sa Louve reposait comme celle de marbre

Qu’adoraient les Romains, et dont les flancs velus

Couvaient les Demi-Dieux Rémus et Romulus.

— Le Loup vient et s’assied, les deux jambes dressées

Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.

Il s’est jugé perdu, puisqu’il était surpris,

Sa retraite coupée et tous ses chemins pris ;

Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,

Du chien le plus hardi la gorge pantelante

Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer,

Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair

Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,

Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,

Jusqu’au dernier moment où le chien étranglé,

Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.

Les couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde,

Le clouaient au gazon tout baigné dans son sang ;

Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant.

Il nous regarde encore, ensuite il se recouche,

Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,

Et, sans daigner savoir comment il a péri,

Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.
II
J’ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,

Me prenant à penser, et n’ai pu me résoudre

À poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois,

Avaient voulu l’attendre, et, comme je le crois,
Sans ses deux louveteaux, la belle et sombre veuve

Ne l’eût pas laissé seul subir la grande épreuve ;

Mais son devoir était de les sauver, afin

De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,

À ne jamais entrer dans le pacte des villes,

Que l’homme a fait avec les animaux serviles

Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,

Les premiers possesseurs du bois et du rocher.
III
Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes,

Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes !

Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,

C’est vous qui le savez, sublimes animaux !
À voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse,

Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.

— Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,

Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au cœur.

Il disait :  » Si tu peux, fais que ton âme arrive,

À force de rester studieuse et pensive,

Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté

Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.
Gémir, pleurer prier est également lâche.

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler,

Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler.  »
Écrit au Château du M***, 1843.

Les Oracles

DESTINÉE D’UN ROI

I
Ainsi je t’appelais au port et sur la terre,

Fille de l’Océan, je te montrais mes bois.

J’y roulais la maison errante et solitaire.

— Des dogues révoltés j’entendais les abois.

— Je voyais, au sommet des longues galeries

— L’anonyme drapeau des vieilles Tuileries

Déchiré sur le front du dernier des vieux rois.
II
L’oracle est à présent dans l’air et dans la rue.

Le passant au passant montre au ciel tout point noir.

Nous-même en mon désert nous lisions dans la nue,

Quatre ans avant l’éclair fatal. — Mais le pouvoir

S’enferme en sa doctrine, et, dans l’ombre, il calcule

Les problèmes sournois du jeu de sa bascule,

N’entend rien, ne sait rien et ne veut pas savoir.
III
C’était l’an du Seigneur où les songes livides

Écrivaient sur les murs les trois mots flamboyants;
Et l’heure où les sultans, seuls sur leurs trônes vides,

Disent au ciel muet :  » Où sont mes vrais croyants ?  »

— Le temps était venu des sept maigres génisses.

Mais en vain tous les yeux lisaient dans les auspices,

L’aveugle Pharaon dédaignait les voyants.
IV
Ulysse avait connu les hommes et les villes.

Sondé le lac de sang des révolutions,

Des saints et des héros les cœurs faux et serviles.

Et le sable mouvant des constitutions.

— Et pourtant, un matin, des royales demeures,

Comme un autre en trois jours, il tombait en trois heures,

Sous le vent empesté des déclamations.
V
Les parlements jouaient aux tréteaux populaires,

A l’assaut du pouvoir par l’applaudissement.

Leur tribune savait, par de feintes colères,

Terrasser la raison sous le raisonnement.

Mais leurs coups secouaient la poutre et le cordage.

Et le frêle tréteau de leur échafaudage

Un jour vint à crier et croula lourdement.
VI
Les doctrines croisaient leurs glaives de Chimères

Devant des spectateurs gravement assoupis.
Quand les lambris tombaient sur eux, ces gens austères

Ferraillaient comme Hamlet, sous la table accroupis;

Poursuivant, comme un rat, l’argument en détresse,

Ces fous, qui distillaient et vendaient la sagesse,

Tuaient Polonius à travers le tapis.
VII
Ô de tous les grands cœurs déesses souveraines.

Qu’avez-vous dit alors, ô Justice, ô Raison !

Quand, par ce long travail des ruses souterraines.

Sur le maître étonné s’effondra la maison,

Sous le trône écrasa le divan doctrinaire

Et l’écu d’Orléans, qu’on croyait populaire

Parce qu’il n’avait plus fleur de lis ni blason ?
VIII
Reines de mes pensers, ô Raison ! ô Justice !

Vous avez déployé vos balances d’acier

Pour peser ces esprits d’audace et d’artifice

Que le Destin venait, enfin d’humilier,

Quand son glaive, en coupant le faisceau des intrigues

Trancha le nœud gordien des tortueuses ligues

Que leurs ongles savaient lier et délier.
IX
Vous avez dit alors, de votre voix sévère :

 » Malheur à vos amis, comme à vos alliés,
Sophistes qui parlez d’un ton de sermonnaire !

Il a croulé, ce sol qui tremblait sous vos pieds.

Mais tomber est trop doux pour l’homme à tous funeste;

De la punition vous subirez le reste,

Corrupteurs ! vos délits furent mal expiés.
X
 » Maîtres en longs discours à flots intarissables !

Vous qui tout enseignez, n’aviez-vous rien appris ?

Toute démocratie est un désert de sables;

Il y fallait bâtir, si vous l’eussiez compris.

Ce n’était pas assez d’y dresser quelques tentes

Pour un tournoi d’intrigue et de manœuvres lentes

Que le souffle de flamme un matin a surpris.
XI
 » Vous avez conservé vos vanités, vos haines,

Au fond du grand abîme où vous êtes couchés,

Comme les corps trouvés sous les cendres romaines

Debout, sous les caveaux de Pompéia cachés,

L’œil fixe, lèvre ouverte et la main étendue,

Cherchant encor dans l’air leur parole perdue,

Et s’évanouissant sitôt qu’ils sont touchés.
XII
 » Partout où vous irez, froids, importants et fourbes,

Vous porterez le trouble. En des sentiers étroits

Des coalitions suivant les lignes courbes,
Traçant de faux devoirs et frappant de vrais droits,

Gonflés d’orgueil mondain et d’ambitions folles,

Imposant par le poids de vos âpres paroles

A l’humble courageux la plus lourde des croix.
XIII
 » Peuple et rois ont connu quels conseillers vous êtes,

Quand, sous votre ombre, en vain votre prince abrité,

Aux murs du grand banquet et des funestes fêtes,

Cherchant quelque lumière en votre obscurité,

Lut ces mots que nos mains gravèrent sur la pierre,

Comme autrefois Cromwell sur sa rouge bannière :

Et nunc, reges mundi, nunc intelligite.  »
24 février 1862.
POST-SCRIPTUM
I
Mais pourquoi de leur cendre évoquer ces journées

Que les dédains publics effacent en passant ?

Entre elles et ce jour ont marché douze années;

Oublions et la faute et la fuite et le sang,

Et les corruptions des pâles adversaires.

— Non. Dans l’histoire il est de noirs anniversaires

Dont le spectre revient pour troubler le présent.
II
Il revient quand l’orgueil des obstinés coupables

Sort du limon confus des révolutions

Ou pêle-mêle on voit tomber les incapables.

Pour nous montrer encor ses vieilles passions

Et hurler à grands cris quelque sombre horoscope.

En observant la vase aux feux d’un microscope,

On voit dans les serpents ces agitations.
III
S’agiter et blesser est l’instinct des vipères.

L’homme ainsi contre l’homme a son instinct fatal,
Il retourne ses dards et nourrit ses colères

Au réservoir caché de son poison natal.

Dans quelque cercle obscur qu’on les ait vus descendre,

Homme ou serpent blottis sous le verre ou la cendre

Mordront le diamant ou mordront le cristal.
IV
Le cristal, c’est la vue et la clarté du JUSTE.

Du principe éternel de toute vérité,

L’examen de soi-même au tribunal auguste

Où la raison, l’honneur, la bonté, l’équité,

La prévoyance à l’œil rapide et la science

Délibèrent en paix devant la conscience

Qui, jugeant l’action, régit la liberté.
V
Toujours, sur ce cristal, rempart des grandes âmes,

La langue du sophiste ira heurter son dard.

Qu’il se morde lui-même en ses détours infâmes,

Qu’il rampe, aveugle et sourd, dans l’éternel brouillard.

Oublié, méprisé, qu’il conspire et se torde,

Ignorant le vrai beau, qu’il le souille et qu’il morde

Ce diamant que cherche en vain son faux regard.
VI
Le DIAMANT ! c’est l’art des choses idéales,

Et ses rayons d’argent, d’or, de pourpre et d’azur,
Ne cessent de lancer les deux lueurs égales

Des pensers les plus beaux, de l’amour le plus pur.

Il porte du génie et transmet les empreintes.

Oui, de ce qui survit aux nations éteintes,

C’est lui le plus brillant trésor et le plus dur.
28 mars 1862.

La Neige

I
Qu’il est doux, qu’il est doux d’écouter des histoires,

Des histoires du temps passé,

Quand les branches d’arbres sont noires,

Quand la neige est épaisse et charge un sol glacé !

Quand seul dans un ciel pâle un peuplier s’élance,

Quand sous le manteau blanc qui vient de le cacher

L’immobile corbeau sur l’arbre se balance,

Comme la girouette au bout du long clocher !
Ils sont petits et seuls, ces deux pieds dans la neige.

Derrière les vitraux dont l’azur le protège,

Le Roi pourtant regarde et voudrait ne pas voir,

Car il craint sa colère et surtout son pouvoir.
De cheveux longs et gris son front brun s’environne,

Et porte en se ridant le fer de la couronne ;

Sur l’habit dont la pourpre a peint l’ample velours

L’empereur a jeté la lourde peau d’un ours.
Avidement courbé, sur le sombre vitrage

Ses soupirs inquiets impriment un nuage.

Contre un marbre frappé d’un pied appesanti,

Sa sandale romaine a vingt fois retenti.
Est-ce vous, blanche Emma, princesse de la Gaule ?

Quel amoureux fardeau pèse à sa jeune épaule ?

C’est le page Eginard, qu’à ses genoux le jour

Surprit, ne dormant pas, dans la secrète tour.
Doucement son bras droit étreint un cou d’ivoire,

Doucement son baiser suit une tresse noire,

Et la joue inclinée, et ce dos où les lys

De l’hermine entourés sont plus blancs que ses plis.
Il retient dans son cœur une craintive haleine,

Et de sa dame ainsi pense alléger la peine,

Et gémit de son poids, et plaint ses faibles pieds

Qui, dans ses mains, ce soir, dormiront essuyés ;
Lorsqu’arrêtée Emma vante sa marche sûre,

Lève un front caressant, sourit et le rassure,

D’un baiser mutuel implore le secours,

Puis repart chancelante et traverse les cours.
Mais les voix des soldats résonnent sous les voûtes,

Les hommes d’armes noirs en ont fermé les routes ;

Eginard, échappant à ses jeunes liens,

Descend des bras d’Emma, qui tombe dans les siens.
II
Un grand trône, ombragé des drapeaux d’Allemagne,

De son dossier de pourpre entoure Charlemagne.

Les douze pairs debout sur ses larges degrés

Y font luire l’orgueil des lourds manteaux dorés.
Tous posent un bras fort sur une longue épée,

Dans le sang des Saxons neuf fois par eux trempée ;

Par trois vives couleurs se peint sur leurs écus

La gothique devise autour des rois vaincus.
Sous les triples piliers des colonnes moresques,

En cercle sont placés des soldats gigantesques,

Dont le casque fermé, chargé de cimiers blancs,

Laisse à peine entrevoir les yeux étincelants.
Tous deux joignant les mains, à genoux sur la pierre,

L’un pour l’autre en leur cœur cherchant une prière,

Les beaux enfants tremblaient en abaissant leur front

Tantôt pâle de crainte ou rouge de l’affront.
D’un silence glacé régnait la paix profonde.

Bénissant en secret sa chevelure blonde,

Avec un lent effort, sous ce voile, Eginard

Tente vers sa maîtresse un timide regard.
Sous l’abri de ses mains Emma cache sa tête,

Et, pleurant, elle attend l’orage qui s’apprête :

Comme on se tait encore, elle donne à ses yeux

A travers ses beaux doigts un jour audacieux.

L’Empereur souriait en versant une larme

Qui donnait à ses traits un ineffable charme ;

Il appela Turpin, l’évêque du palais,

Et d’une voix très douce il dit : Bénissez-les.
Qu’il est doux, qu’il est doux d’écouter des histoires,

Des histoires du temps passé,

Quand les branches d’arbres sont noires,

Quand la neige est épaisse et charge un sol glacé !
1820.