Résurrection

Ces lettres d’autrefois j’avais soif de les lire.

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La brume qui voilait le passé se déchire,

Les lieux et les objets anciens chassent le soir.

Je redeviens celui qui voyait son espoir

Courir, tumultueux, vers la plaine enchantée ;

Qui, pour ouvrir son âme à la vie exaltée,

Pour entendre la voix frémissante des cœurs,

Pour capter le parfum du rêve et les couleurs,

Demandait ta venue, Amour incendiaire.

Celui qui, tressaillant de sa force plénière,

Sentait tourbillonner ses pensées, ses désirs

Et les voyait, de jour en jour, se départir

De leur charnellité, d’abord incitatrice,

Puis s’affiner dans la douceur du sacrifice,

S’élever forme pure émergeant du chaos

Jusqu’à l’extase.

Un flux dément gagne mes os

Et le présent et le passé, fondus ensemble,

Forment une magique atmosphère, et je tremble

Ainsi que je tremblais, aux vigiles d’amour.

Et maintenant, hélas ! j’ai soif des anciens jours.

Réversibilité

Soldat qui te repeins les images aimées

Et d’avance te vois, un jour sanglant et beau,

Débordant, le premier, sabre au poing, le coteau

Où pivote un remous formidable d’armées ;

– Peut-être mourras-tu d’un obscur coup de feu,

Un soir de combat malheureux.

Apôtre qui n’entends de tous bruits que les plaintes

Et qui, pour adoucir l’immortelle douleur,

Consumas ta jeunesse ivre d’humain bonheur,

Comme un cierge allumé devant la table sainte ;

– On a dit que ton ciel anticipé n’était

Qu’un rêve à son plus-que-parfait.

Artiste qui t’en vas par les champs et les rues

Chercher avec tes yeux la fugace beauté,

Chercher avec ton cœur sonore et dilaté

Le frisson qui recrée une forme apparue ;

– Il se peut que ton œuvre, ignescente d’abord,

Porte en elle un germe de mort.

La vie astucieuse aime à cacher ses voies

Et force l’homme à la servir par des détours.

Afin de l’engager en de rudes parcours

Elle montre, au lointain, des archipels de joie

Et s’inquiète peu qu’il n’y puisse atterrir :

Son effort le fera grandir.

Sonnet Impressionniste

Quelle âme revêtir dans cette forêt vierge

Qui va, grimpant les monts, au ciel donner assaut,

Où la terre a gardé l’empreinte d’un sursaut

Par quoi, depuis des temps fabuleux, elle émerge.

Arrière fatuité, loin de moi rire sot

Que l’on promène au bal, dans la rue ou l’auberge.

Comme si j’explorais quelque nouvelle berge,

J’aurai l’âme qui sied en face d’un berceau.

Ce bois évocateur de l’humaine origine,

Où la hache, plus tard, sonnera la ruine,

Ecrira ma devise : Espérance et regret.

Si ma chair tremble et crie en la montée abrupte,

J’accuserai ma chair plutôt que la forêt ;

Je serai désormais plus fort aux jours de lutte.

Sonnet Impressionniste (2)

J’avance, la nuit vient ; tout le rouge et le vert,

La gamme chromatique où le jaune domine,

Se sont changés en noir depuis que je chemine,

Et la brise s’exerce aux rafales d’hiver.

Quel trou miraculeux pour bâtir un enfer !

Il a, plein de vapeur, déjà l’air d’une usine,

Et Satan cueillerait alentour sa résine.

Il me semble qu’ici des hommes ont souffert.

J’ai frisson. Est-ce un arbre ou quelque bête fauve

Qui se profile sur la cote demi chauve ?

J’irai ; mieux vaut risquer que retourner là-bas.

Je sens ce geste plus frondeur que téméraire.

C’est se dire, escomptant son bonheur ordinaire :

Peut-être je mourrai, mais je ne le crois pas.

Sonnet Impressionniste (3)

La nuit avec ses mains d’insidieux génie,

Jumelle du néant sardonique et blasé,

Hier, la nuit, qui tient le sarcasme aiguisé,

Délaya dans mon cœur la morgue et l’ironie.

Alphabet primitif, simple mnémotechnie.

Au clair soleil, je vois dans ce mont hérissé

La houle que figea le globe un peu lassé,

En mémoire de son effroyable insomnie.

Confusion des verts, des rouges et des ors,

Fol enchevêtrement de plantes, d’arbres morts,

Pas un seul tronc qui n’ait sa cour : Exubérance.

Richesse du présent, gloire de l’avenir,

Dans la terre, bientôt, ces couleurs vont s’unir

Et tisseront l’or pur des moissons : Espérance.

Sonnet Impressionniste (4)

Les haches sonnent dur, le sol est presque nu,

A la terre, les gels d’automne se font rudes.

— Amante qui chassa l’amant par lassitude,

Et souffre, tant qu’un autre amour n’est pas venu.

Douleur inhérente aux changements d’habitude !

Plein de souches et maigre auprès du mont charnu,

Un coteau que la faim de l’homme a reconnu

Montre des crocs géants aux riches altitudes.

Doute cuisant. Un tel chaos de bois brûlé,

Ces ronces et, plus loin, la baissière glaçante

Seront-ils un berceau propice au tendre blé ?

Et sur la forêt haute, auguste et menacante,

Une telle beauté tombe du ciel en feu :

Que le blé me parait en échange bien peu.

Sport

Vingt-quatre champions du jeu national

Sur le pré lumineux se sont formés en ligne ;

Coup de sifflet : la joute encore que bénigne

Accuse à chaque instant un effort plus brutal.

Les fronts sont empourprés, les crosses font du mal.

Sur les bancs de l’estrade une foule trépigne,

S’exalte, acclame, rit, vocifère, s’indigne,

Et quand tombe un jouteur, lance un cri guttural.

Les athlètes rivaux se poursuivent, s’évitent,

Le sang s’échauffe et bout, les bras levés s’excitent.

— Sous un coup traître, un des hommes s’est écrasé.

Du sport ? Tous les aïeux rugissent face à face.

Et sur les durs gradins et sur le champ rasé

Flotte l’acre senteur d’une haine de race.

Survivre

– Subsister décrépits, déchus, mais n’être pas

Des ombres que le vent chasse, informes, là-bas !

N’avoir de chair et d’os que pour souffrir sans cesse

Plutôt que, purs esprits dégagés de faiblesse,

Vaguer insouciants dans le vide éternel !

Vivre toujours au lieu de t’espérer, ô ciel !

Même sans toi, que nous seraient des millénaires

À jouir de l’afflux du sang dans nos artères !

Comme nous aimerions à ne jamais risquer

Que notre droit d’agir soit soudain révoqué,

Ni que devant nos pas le sol s’ouvre et bascule !

Ne pas mourir !…

– Assez de songes ridicules,

Voyez, la mort descend sur les hommes, et rien

N’en reste dont voudrait, pour sa pâture, un chien.

Ainsi que des paquets d’éphémères, les vies

S’en vont nul ne sait où ; l’ouragan les charrie.

– Avoir aimé, vécu, puis rien, rien que du noir !

Ô voix, nous ne saurions ces mots les concevoir ;

Mais à notre regard, borné par la nature,

Si pauvrement se peint l’existence future

Que nous imaginons, plutôt, la foule en deuil

Accourant submerger de fleurs notre cercueil.

Et lorsque nous semons des actes sur la route,

À notre vanité nécessaire, s’ajoute

La foi que l’on suivra notre exemple à genoux

Et que longtemps, longtemps on parlera de nous.

– Rares sont les éclairs dans vos âmes avides.

Contre un moment d’envol vous passez mille jours

À satisfaire un idéal de basse-cour.

Brusquerez-vous le temps à coups d’espoirs splendides ?

– Comme des avions après leur ciel conquis

Reviennent sur la terre où leur force naquit,

Nous ne pouvons longtemps vivre d’apothéoses.

Voix du néant, qui nous atteins, les jours moroses,

Et troubles notre cœur épris d’éternité,

Ton rire est impuissant à nous faire douter

Que l’homme cache en lui la grandeur immanente.

Nous narguons le calcul de la raison mordante

Et notre âme jamais ne comprendra la nuit.

Suspendus aux cheveux de la terre qui fuit,

Nous évoquons encore nos heures solennelles,

Rêvant qu’il restera de nous une étincelle.

Symbole

Ô Vie ! aurais-je pu tendre un cœur plus aride

Vers l’amour dont tu fais l’étoile qui nous guide,

Vers l’amour nécessaire aux résurrections ?

Derrière moi, pourtant, s’efface ma jeunesse

Et je demande encore à connaître une ivresse

Aux insondables tourbillons.

– Fallait-il assoupir ton âme dans l’orgie,

Au lieu de libérer l’invisible énergie

Que l’homme porte en soi pour gravir les hauteurs ?

Tu faisais de l’amour une farce insolente,

Je ne t’en accordai que la part suffisante

À mettre un flambeau dans ton cœur.

– Ô Vie ! en moi brûlait l’ambition féconde,

Je me sentais promis à gouverner le monde

Et tu ne m’as donné que moi-même à régir.

J’ai tenté vainement de violer la gloire,

Et mon travail, offert d’un geste péremptoire,

Parvient à peine à me nourrir.

– Juge, par ton passé glorieux, si le faste

À ton avancement n’eut pas été néfaste.

Vois si ton art, du moins, ne t’a pas enchanté

Et si l’échec de tes rêves d’omnipotence

Ne t’a pas enseigné l’âpre persévérance,

La mesure et la volonté.

– Ô Vie ! enfin j’avais entendu ta parole,

Je saisissais le but de ta sévère école ;

Peu à peu je voyais poindre un jour éclatant.

Des mystères vaincus traînaient sur la chaussée,

Je touchais au lien qui joint toute pensée,

Trop tard, hélas ! la mort m’attend.

– Dans ce monde où l’idée, en souples avenues,

Mène à tous les ronds-points, aux abîmes, aux nues,

Où chacun a pour lui le zénith et le vrai,

Où put naître un Voltaire après sainte Thérèse,

Heureux celui qui meurt pendant qu’une hypothèse

L’éblouit d’un nouvel attrait.

Synthèse

Dans la foule aux replis profonds, l’homme et la femme,

Se voyant, ont croisé le regard qui proclame

Une mystérieuse affinité de l’âme.

La conversation habile a dessiné

Un passé de droiture où des malheurs sont nés ;

À se chérir ils se sont vus prédestinés.

Émoi de se sentir, par cet amour, renaître,

Indicibles baisers irradiant tout l’être,

Sourires dans les yeux qu’une langueur pénètre.

Ils disent leurs projets, leur travail quotidien,

Les secrets négligés aux premiers entretiens,

Et de leurs dons bientôt ils n’ignorent plus rien.

Les caresses des mains n’atteignent plus à l’âme,

Leur trésor dépensé, qu’un fol ennui proclame,

Dans les replis profonds rentrent l’homme et la femme.

Un Corbillard Passe

Voici la mort dans son faste lourd.

Un corps de plus qu’il faut engloutir !

Et la coutume, avant d’en finir,

Veut qu’on le traîne insensible et sourd,

Vers l’ouragan des notes funèbres

D’un orgue aveugle et fou de ténèbres.

L’orgue gémit sous le noir velours,

On entend des pleurs et des soupirs.

L’enfant de chœur s’amuse à ternir,

Par trop d’encens, le trop faible jour.

Sinistrement grincent les deux câbles

Pour déchaîner un glas formidable.

Les sons du glas deviennent plus sourds,

La pioche creuse un sombre avenir

Où le corps vaniteux va pourrir,

Malgré sa boite aux ornements lourds.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On n’entend plus qu’un bruit sec de pelle ;

Un peu de boue à d’autre se mêle.

Vigile

Ô les mots qu’on adresse à la femme attirante,

Les mots qu’on veut badins, spirituels, charmeurs ;

Mots voilés et pensifs, échappés ou qu’on tente !

— Prélude où le désir se cache dans les fleurs.

Ô les regards soudainement pleins de lumière,

Où se révèle un cœur ouvert et confiant,

Regards que l’on dirait de limpides prières !

Respectueux regards – manège inconscient.

Ô les saintes pudeurs devant la bien-aimée,

Et, dans les songes fous, promptitude à bannir

Toute image lascive auprès d’elle formée !

— Épargne ingénument faite pour l’avenir.

Visions d’un bonheur imprécis et sans fièvres,

Chaste frémissement quand se joignent les mains

Et que l’on croit baiser une âme sur des lèvres !

— Mirage nécessaire à l’idéal humain.

Les yeux mi-clos, la chair se prépare au festin.

Volonté

Dans l’ébullition de mon âge indompté,

J’allais droit à mon but, sûr que ma volonté,

Ni du temps, ni du lieu, ni des êtres sujette,

Me faisait à ma guise homme ou marionnette,

Commandait mon élan, seule guidait ma main.

Sachant que le bonheur conquis est parfois vain,

Je m’amusais d’avance à voir, comme au théâtre,

Sous le marteau de mon idée opiniâtre

Les obstacles craquer de la toiture au seuil.

On m’a dit :  » Le vouloir dont tu fais ton orgueil

N’est que l’éclair jailli des passions heurtées,

Le mouvement qu’imprime une mer démontée

Au navire qui semble en dompter la fureur.

Les forces décrétaient l’action dans ton cœur.  »

J’ai souri. Cependant les cyniques paroles

Sonnèrent, demandant la mort de mon idole,

Jusqu’au jour où, lassé de leur bruit de coucou,

Je me mis à fouir dans ma pensée un trou.

Plus j’avançais et plus le doute prenait vie.

Comme je dois garder l’illusion bénie

D’être mon dictateur unique, si je veux

Exulter en courbant le sort capricieux,

Je n’osai pas scruter mes gestes davantage.

J’eus peur de m’affaiblir en devenant un sage.

La Rivière Aux Trois Ponts

Du haut de la côte pelée

Je l’aperçus courant, marchant,

Sinueuse, dans la vallée,

En plein soleil ou se cachant

Derrière un arbre, son ombrelle,

Ou dans un rideau de millet ;

Et lorsque j’arrivai près d’elle,

Sur son gravier elle riait.

 » Trois ponts, dit-elle, pour un mille

De ce grand chemin poussiéreux !

Les arpenteurs, gent incivile,

Lancèrent des mots furieux,

À me voir toujours dans leurs jambes.

Depuis ce n’est que des mamours.

À ma rencontre les yeux flambent,

Tellement plaisent mes détours.

Et je vais. La vie est charmante

À se trotter ainsi partout :

Un troupeau de bœufs me fréquente,

J’aime à mirer leurs grands yeux doux.

Je reçois des moutons, des chèvres

Et même là-haut, dans le bois,

Ours et chevreuils, renards et lièvres

Causent un instant avec moi.

Le long de mon itinéraire,

L’orge, le blé, le sarrasin,

Se succèdent pour me distraire.

Les butomes sont mon jardin.

Je vois la lune et les étoiles

Et m’amuse du ciel truqué

Que je deviens, les nuits sans voiles.

Mon bonheur est peu compliqué.

Le vent, beau raconteur d’histoires,

Dépeint tout un autre univers

Où des rivières peuvent boire

Le lac immense où je me perds.

Il parle de jours sans aurore,

D’étés qui ne finissent pas,

D’éruptions, que sais-je encore…

Je me moque de ce fatras.

Une fois je pensai fort sage,

Sur son conseil, de réfléchir.

Malheur ! Je fis un marécage

Où les ouaouarons vont pourrir.

Il en émerge, d’aventure,

De jaunes et blancs nénuphars,

Mais c’est maussade et sans bordure.

À peine bon pour les canards.

Plus bas il est poussé deux saules

Qui jasent le jour et la nuit

Dans un langage obscur et drôle,

Plein de sentences et d’ennui.

Ils interrogent les narcisses,

Les hiboux, le soleil levant

Et jusqu’à moi. Prompte, je glisse !

Ils ont trop écouté le vent.

Malgré les notions diverses

Que m’offrent les temps et les lieux,

À suivre un but rien ne m’exerce

Excepté le ruisseau boueux.

Il m’exaspère, alors je tâche

De paver mon lit de cailloux

Afin que demeure sans tache

Le lac clair où je me dissous. « 

L’illusion

C’est un palais à trois tours,

Jaune et rose tour à tour,

D’améthyste, d’émeraude,

De rubis, de marbre blanc,

De glace ou de diamant,

Où la flamme tourne et rôde.

A de simulés assauts

Le palais, lui-même faux,

Répond par de fausses bombes,

Puis, dans un bruit infernal,

Lance au vent du carnaval

Tout son feu comme une trombe.

Et Dieu, pour qui les soleils

Et les torches sont pareils,

Jetant l’œil, par aventure,

Quand s’éteignit le palais,

Fit la moue et dit :  » Ce n’est

Qu’un astre en déconfiture. «