Les Cerisiers

I
Vous souvient-il un peu de ce que vous disiez,

Mignonne, au temps des cerisiers ?
Ce qui tombait du bout de votre lèvre rose,

Ce que vous chantiez, ô mon doux bengali,

Vous l’avez oublié, c’était si peu de chose,

Et pourtant, c’était bien joli

Mais moi je me souviens (et n’en soyez pas surprise),

Je me souviens pour vous de ce que vous disiez.

Vous disiez (à quoi bon rougir ?)donc vous disiez

Que vous aimiez fort la cerise,

La cerise et les cerisiers.
II
Vous souvient-il un peu de ce que vous faisiez,

Mignonne, au temps des cerisiers ?
Plus grands sont les amours, plus courte est la mémoire

Vous l’avez oublié, nous en sommes tous là ;

Le cœur le plus aimant n’est qu’une vaste armoire.

On fait deux tours, et puis voilà.

Mais moi je me souviens (et n’en soyez surprise),

Je me souviens pour vous de ce que vous faisiez

Vous faisiez (à quoi bon rougir ?)donc vous faisiez

Des boucles d’oreille en cerise,

En cerise de cerisiers.
III
Vous souvient-il d’un soir où vous vous reposiez,

Mignonne, sous les cerisiers ?
Seule dans ton repos ! Seule, ô femme, ô nature !

De l’ombre, du silence, et toiquel souvenir !

Vous l’avez oublié, maudite créature,

Moi je ne puis y parvenir.

Voyez, je me souviens (et n’en soyez surprise),

Je me souviens du soir où vous vous reposiez

Vous reposiez (pourquoi rougir ?)vous reposiez

Je vous pris pour une cerise ;

C’était la faute aux cerisiers.

Les Prunes

I
Si vous voulez savoir comment

Nous nous aimâmes pour des prunes,

Je vous le dirai doucement,

Si vous voulez savoir comment.

L’amour vient toujours en dormant,

Chez les bruns comme chez les brunes ;

En quelques mots voici comment

Nous nous aimâmes pour des prunes.
II.
Mon oncle avait un grand verger

Et moi j’avais une cousine ;

Nous nous aimions sans y songer,

Mon oncle avait un grand verger.

Les oiseaux venaient y manger,

Le printemps faisait leur cuisine ;

Mon oncle avait un grand verger

Et moi j’avais une cousine.
III
Un matin nous nous promenions

Dans le verger, avec Mariette :

Tout gentils, tout frais, tout mignons,

Un matin nous nous promenions.

Les cigales et les grillons

Nous fredonnaient une ariette :

Un matin nous nous promenions

Dans le verger avec Mariette.
IV
De tous côtés, d’ici, de là,

Les oiseaux chantaient dans les branches,

En si bémol, en ut, en la,

De tous côtés, d’ici, de là.

Les prés en habit de gala

Étaient pleins de fleurettes blanches.

De tous côtés, d’ici, de là,

Les oiseaux chantaient dans les branches.
V
Fraîche sous son petit bonnet,

Belle à ravir, et point coquette,

Ma cousine se démenait,

Fraîche sous son petit bonnet.

Elle sautait, allait, venait,

Comme un volant sur la raquette :

Fraîche sous son petit bonnet,

Belle â ravir et point coquette.
VI
Arrivée au fond du verger,

Ma cousine lorgne les prunes ;

Et la gourmande en veut manger,

Arrivée au fond du verger.

L’arbre est bas ; sans se déranger

Elle en fait tomber quelques-unes :

Arrivée au fond du verger,

Ma cousine lorgne les prunes.
VII
Elle en prend une, elle la mord,

Et, me l’offrant :  » Tiens !  » me dit-elle.

Mon pauvre cœur battait bien fort !

Elle en prend une, elle la mord.

Ses petites dents sur le bord

Avaient fait des points de dentelle

Elle en prend une, elle la mord,

Et, me l’offrant :  » Tiens !  » me dit-elle.
VIII
Ce fut tout, mais ce fut assez ;

Ce seul fruit disait bien des choses

(Si j’avais su ce que je sais !)

Ce fut tout, mais ce fut assez.

Je mordis, comme vous pensez,

Sur la trace des lèvres roses :

Ce fut tout, mais ce fut assez ;

Ce seul fruit disait bien des choses.
IX
À MES LECTRICES.
Oui, mesdames, voilà comment

Nous nous aimâmes pour des prunes :

N’allez pas l’entendre autrement ;

Oui, mesdames, voilà comment.

Si parmi vous, pourtant, d’aucunes

Le comprenaient différemment,

Ma foi, tant pis ! voilà comment

Nous nous aimâmes pour des prunes.

L’oiseau Bleu

J’ai dans mon cœur un oiseau bleu,

Une charmante créature,

Si mignonne que sa ceinture

N’a pas l’épaisseur d’un cheveu
Il lui faut du sang pour pâture.

Bien longtemps, je me fis un jeu

De lui donner sa nourriture :

Les petits oiseaux mangent peu.
Mais, sans en rien laisser paraître,

Dans mon cœur il a fait, le traître,

Un trou large comme la main,
Et son bec, fin comme une lame,

En continuant son chemin,

M’est entré jusqu’au fond de l’âme !

À Célimène

Je ne vous aime pas, ô blonde Célimène,

Et si vous l’avez cru quelque temps, apprenez

Que nous ne sommes point de ces gens que l’on mène

Avec une lisière et par le bout du nez ;

Je ne vous aime pasdepuis une semaine,

Et je ne sais pourquoi vous vous en étonnez.
Je ne vous aime pas ; vous êtes trop coquette,

Et vos moindres faveurs sont de mauvais aloi ;

Par le droit des yeux noirs, par le droit de conquête,

Il vous faut des amants. (On ne sait trop pourquoi.)

Vous jouez du regard comme d’une raquette ;

Vous en jouez, méchanteet jamais avec moi.
Je ne vous aime pas, et vous aurez beau faire,

Non, madame, jamais je ne vous aimerai.

Vous me plaisez beaucoup ; certes, je vous préfère

À Dorine, à Clarisse, à Lisette, c’est vrai.

Pourtant l’amour n’a rien à voir dans cette affaire,

Et quand il vous plaira, je vous le prouverai.
J’aurais pu vous aimer ; mais, ne vous en déplaise,

Chez moi le sentiment ne tient que par un fil

Avouons-le, pourtant, quelque chose me pèse :

En ne vous aimant pas, comment donc se fait-il

Que je sois aussi gauche, aussi mal à mon aise

Quand vous me regardez de face ou de profil ?
Je ne vous aime pas, je n’aime rien au monde ;

Je suis de fer, je suis de roc, je suis d’airain.

Shakespeare a dit de vous :  » Perfide comme l’onde  » ;

Mais moi je n’ai pas peur, car j’ai le pied marin.

Pourtant quand vous parlez, ô ma sirène blonde,

Quand vous parlez, mon cœur bat comme un tambourin.
Je ne vous aime pas, c’est dit, je vous déteste,

Je vous crains comme on craint l’enfer, de peur du feu ;

Comme on craint le typhus, le choléra, la peste,

Je vous hais à la mort, madame ; mais, mon dieu !

Expliquez-moi pourquoi je pleure, quand je reste

Deux jours sans vous parler et sans vous voir un peu.

Miserere De L’amour

Miserere !

Encore une fois, ma colombe,

O mon beau trésor adoré,

Viens t’agenouiller sur la tombe

Où notre amour est enterré.

Miserere !
I
Il est là dans sa robe blanche ;

Qu’il est chaste et qu’il est joli !

Il dort, ce cher enseveli,

Et comme un fruit mûr sur la branche,

Son jeune front, son front pâli

Incline à terre, et penche, penche
Miserere !

Regarde-le bien, ma colombe,

O mon beau trésor adoré,

Il est là couché dans la tombe,

Comme nous l’avons enterré,

Miserere !
II
Depuis les pieds jusqu’à la tête,

Sans regret, comme sans remord,

Nous l’avions fait beau pour la mort.

Ce fut sa dernière toilette ;

Nous ne pleurâmes pas bien fort,

Vous étiez femme et moi poète.
Miserere !

Les temps ont changé, ma colombe,

O mon beau trésor adoré,

Nous venons pleurer sur sa tombe,

Maintenant qu’il est enterré.

Miserere !
III
Il est mort, la dernière automne ;

C’est au printemps qu’il était né.

Les médecins l’ont condamné

Comme trop pur, trop monotone :

Mon cœur leur avait pardonné

Je ne sais plus s’il leur pardonne.
Miserere !

Ah ! je le crains bien, ma colombe,

O mon beau trésor adoré,

Trop tôt nous avons fait sa tombe,

Trop tôt nous l’avons enterré.

Miserere !
IV
Il est des graines de rechange

Pour tout amoureux chapelet.

Nous pourrions, encor, s’il voulait,

Le ressusciter, ce cher ange.

Mais non ! il est là comme il est ;

Je ne veux pas qu’on le dérange.
Miserere !

Par pitié, fermez cette tombe ;

Jamais je n’avais tant pleuré !

Oh ! dites pourquoi, ma colombe,

L’avons-nous si bien enterré ?

Miserere !

À Clairette

Croyez-moi, mignonne, avec l’amourette

Que nous gaspillons à deux, chaque jour

(Ne vous moquez pas trop de moi, Clairette),

On pourrait encore faire un peu d’amour.

On fait de l’amour avec l’amourette.
Qui sait ? connaissons un peu mieux nos cœurs.

Qui sait ? cherchons bienpardon, je m’arrête ;

Vous avez la bouche et l’œil trop moqueurs

(Ne vous moquez pas trop de moi, Clairette) :

Qui sait ? connaissons un peu mieux nos cœurs.
Voyons, si j’avais dans quelque retraite

Le nid que je rêve et que j’ai cherché,

(Ne vous moquez pas trop de moi, Clairette),

On aime bien mieux quand on est caché.

Si j’avais un nid dans quelque retraite !
Un nid ! des vallons bien creux, bien perdus.

Plus de falbalas, plus de cigarette ;

Champagne et mâcon seraient défendus,

(Ne vous moquez pas trop de moi, Clairette)

Un nid, des vallons bien creux, bien perdus.
Quel bonheur de vivre en anachorète,

Des fleurs et vos yeux pour tout horizon,

(Ne vous moquez pas trop de moi, Clairette) !

Par le dieu Plutus, j’ai quelque raison

Pour désirer vivre en anachorète.
Eh bien ! cher amour, la nature est prête,

Le nid vous attend Comment ! vous riez ?

(Ne vous moquez pas trop de moi, Clairette),

C’était pour savoir ce que vous diriez.

Nature Impassible

Lorsque l’homme pleura sa première chimère,

Moins impassible qu’aujourd’hui,

La nature sentit frémir ses flancs de mère

Et voulut pleurer avec lui.

Tout s’assombrit. Les cieux n’eurent plus une étoile,

La terre n’eut plus une fleur.

Le soleil se cloîtra, la lune prit le voile,

Et la forêt tordit ses branches, de douleur.
Les couchants lumineux, les aubes éclatantes

S’éteignirent en un clin d’œil.

Les brumes de l’hiver déployèrent leurs tentes,

Les plaines prirent le grand deuil.

Le lac mouilla ses bords de son flot le plus triste ;

Dans la Notre-Dame des Bois

Les oiseaux et le vent, les clercs et l’organiste

Chantèrent en mineur pour la première fois.
La douleur arrachait des larmes aux abîmes

Et des cris de rage aux volcans.

Les ravins éplorés eurent des mots sublimes,

Les rochers furent éloquents.

 » Nous voulons notre part de la souffrance humaine « ,

Sanglotaient les vieux antres sourds

L’homme oublia son mal au bout d’une semaine ;

Après quatre mille ans, eux sanglotaient toujours.
Quand la mère au grand cœur fut enfin consolée,

Presque honteuse de ses pleurs,

Vite elle rajusta les plis de sa vallée

Et mit son chaperon de fleurs.

Puis elle se dressa belle de tous ses charmes,

Poussant du vert à pleins talus ;

Mais sachant désormais ce que valent nos larmes,

Elle nous dit :  » C’est bien ! vous ne m’y prendrez plus.  »
Pour moi, si les douleurs chères aux grandes âmes

Viennent m’assaillir quelque jour,

Si jamais je m’éprends dans le troupeau des femmes

Trop belles pour aimer l’amour ;

Ou si, voyant mourir quelque chose qui m’aime,

Vivant, je souffre mille morts,

O nature ! tu peux rester toujours la même,

Je me passerai bien des pitiés du dehors.
Les plateaux de colzas, les blés, les plaines d’orge

Pourront impunément fleurir ;

Je ne leur mettrai pas ma douleur sur la gorge,

Non ! je serai seul à souffrir.
Terre, tu souriras ; bois, vous ferez comme elle.

Vous, les lacs, vous resplendirez,

Et vous chanterez tous sans craindre que je mêle

Un blasphème ou des pleurs à vos concerts sacrés.

Autre Amoureuse

Lorsque je vivais loin de vous,

Toujours triste, toujours en larmes,

Pour mon cœur malade et jaloux

Le sommeil seul avait des charmes.

Maintenant que tu m’appartiens

Et que mon cœur a sa pâture,

– Il ne m’est plus qu’une torture,

Le sommeil cher aux jours anciens.
Lorsque je dormais loin de vous,

Dans un rêve toujours le même,

Je vous voyais à mes genoux

Me dire chaque nuit :  » Je t’aime !  »

Maintenant que tu m’appartiens,

Dans les bras chaque nuit je rêve

Que tu pars, qu’un méchant t’enlève

Et que je meurs quand tu reviens.

Trois Jours De Vendanges

Je l’ai rencontrée un jour de vendange,

La jupe troussée et le pied mignon ;

Point de guimpe jaune et point de chignon :

L’air d’une bacchante et les yeux d’un ange.
Suspendue au bras d’un doux compagnon,

Je l’ai rencontrée aux champs d’Avignon,

Un jour de vendange.
* * *
Je l’ai rencontrée un jour de vendange.

La plaine était morne et le ciel brûlant ;

Elle marchait seule et d’un pas tremblant,

Son regard brillait d’une flamme étrange.
Je frisonne encore en me rappelant

Comme je te vis, cher fantôme blanc,

Un jour de vendange.
* * *
Je l’ai rencontrée un jour de vendange,

Et j’en rêve encore presque tous les jours.

Le cercueil était couvert en velours,

Le drap noir avait une double frange.
Les sœurs d’Avignon pleuraient tout autour

La vigne avait trop de raisins ; l’amour

A fait la vendange.

Aux Petits Enfants

Enfants d’un jour, ô nouveau-nés,

Petites bouches, petits nez,

Petites lèvres demi-closes,

Membres tremblants,

Si frais, si blancs,

Si roses !
Enfants d’un jour, ô nouveaux-nés,

Pour le bonheur que vous donnez,

À vous voir dormir dans vos langes,

Espoir des nids

Soyez bénis,

Chers anges !
Pour vos grands yeux effarouchés

Que sous vos draps blancs vous cachez.

Pour vos sourires, vos pleurs même,

Tout ce qu’en vous,

Êtres si doux,

On aime ;
Pour tout ce que vous gazouillez,

Soyez bénis, baisés, choyés,

Gais rossignols, blanches fauvettes ;

Que d’amoureux

Et que d’heureux

Vous faites !
Lorsque sur vos chauds oreillers,

En souriant vous sommeillez,

Près de vous, tout bas, ô merveille !

Une voix dit :

 » Dors, beau petit ;

Je veille.  »
C’est la voix de l’ange gardien ;

Dormez, dormez, ne craignez rien,

Rêvez, sous ses ailes de neige :

Le beau jaloux

Vous berce et vous

Protège.
Enfants d’un jour, ô nouveau-nés,

Au paradis, d’où vous venez,

Un léger fil d’or vous rattache.

À ce fil d’or

Tient l’âme encor

Sans tache.
Vous êtes à toute maison

Ce que la fleur est au gazon,

Ce qu’au ciel est l’étoile blanche,

Ce qu’un peu d’eau

Est au roseau

Qui penche.
Mais vous avez de plus encor

Ce que n’a pas l’étoile d’or,

Ce qui manque aux fleurs les plus belles :

Malheur à nous !

Vous avez tous

Des ailes.

Dernière Amoureuse

A l’heure d’amour, l’autre soir,

La Mort près de moi vint s’asseoir ;

S’asseoir, près de moi, sur ma couche.
En silence, elle s’accouda.

Sur mes yeux clos elle darda

Son grand œil noir, lascif et louche ;
Puis, comme l’amante à l’amant,

Elle mit amoureusement

Sa bouche sur ma bouche !
 » Viens, dit le spectre en m’enlaçant,

 » Viens sur mon cœur, viens dans mon sang

 » Savourer de longues délices.
 » Viens ; la couche, ô mon bien-aimé !

 » A son oreiller parfumé,

 » Ses draps chauds comme des pelisses.
 » Nous nous chérirons nuit et jour :

 » Nos âmes sont deux fleurs d’amour,

 » Nos lèvres deux calices.  »
Je crus, sur mon front endormi,

Sentir passer un souffle ami

D’une saveur déjà connue.
J’eus un rêve délicieux.

Je lui dis, sans ouvrir les yeux :

 » Chère, vous voilà revenue !
 » Vous voilà ! mon cœur rajeunit.

 » Fauvette, qui revient au nid,

 » Sois-y la bienvenue.
 » Sans remords comme sans pitié,

 » Méchante, on m’avait oublié ;

 » Allons, venez, Mademoiselle.
 » Je consens à vous pardonner,

 » Mais avant, je veux enchaîner

 » Ma folle petite gazelle.  »
Et, comme je lui tends les bras,

Le spectre me répond tout bas :

 » C’est moice n’est pas elle  »
 » C’est toi, la Mort ! eh bien ! tant mieux.

 » Mon âme est veuve ; mon cœur vieux,

 » J’avais besoin d’une maîtresse.
 » Une tombe est un rendez-vous

 » Comme un autre ; prélassons-nous

 » Dans une éternelle caresse !  »
Je l’embrasse ; elle se défend,

Recule et me dit :  » Cher enfant,

 » Attends, rien ne nous presse !
 » Gardons-nous pour des temps meilleurs ;

 » Mais aujourd’hui, je cherche ailleurs

 » Des amoureux en hécatombe.
 » Ailleurs, je vais me reposer

 » Et couper en deux le baiser

 » D’un ramier et de sa colombe !
 » Sois heureux, tu me reverras ;

 » Sois amoureux, et tu seras

 » Mûr pour la tombe ! « 

Fanfaronnade

Je n’ai plus ni foi ni croyance !

Il n’est pas de fruit défendu

Que ma dent n’ait un peu mordu

Sur le vieil arbre de science :

Je n’ai plus ni foi ni croyance.
Mon cœur est vieux ; il a mûri

Dans la pensée et dans l’étude ;

Il n’est pas de vieille habitude

Dont je ne l’aie enfin guéri.

Mon cœur est vieux, il a mûri.
Les grands sentiments me font rire ;

Mais, comme c’est très bien porté,

J’en ai quelques uns de côté

Pour les jours où je veux écrire

Des vers de sentimentpour rire.
Quand un ami me saute au cou,

Je porte la main à ma poche ;

Si c’est mon parent le plus proche,

J’ai toujours peur d’un mauvais coup,

Quand ce parent me saute au cou.
Veut-on savoir ce que je pense

De l’amour chaste et du devoir ?

Pour le premierallez-y voir ;

Quant à l’autre, je me dispense

De vous dire ce que je pense
C’est moi qui me suis interdit

Toute croyance par système,

Et, voyez, je ne crois pas même

Un seul mot de ce que j’ai dit.

La Rêveuse

Elle rêve, la jeune femme !

L’œil alangui, les bras pendants,

Elle rêve, elle entend son âme,

Son âme qui chante au dedans.
Tout l’orchestre de ses vingt ans,

Clavier d’or aux notes de flamme,

Lui dit une joyeuse gamme

Sur la clef d’amour du printemps
La rêveuse leva la tête,

Puis la penchant sur son poète,

S’en fut, lui murmurant tout bas :
 » Ami, je rêve ; ami, je pleure ;

 » Ami, je songe que c’est l’heure

 » Et que mon coiffeur ne vient pas. « 

La Vierge À La Crèche

Dans ses langes blancs, fraîchement cousus,

La vierge berçait son enfant-Jésus.

Lui, gazouillait comme un nid de mésanges.

Elle le berçait, et chantait tout bas

Ce que nous chantons à nos petits anges

Mais l’enfant-Jésus ne s’endormait pas.
Étonné, ravi de ce qu’il entend,

Il rit dans sa crèche, et s’en va chantant

Comme un saint lévite et comme un choriste ;

Il bat la mesure avec ses deux bras,

Et la sainte vierge est triste, bien triste,

De voir son Jésus qui ne s’endort pas.
 » Doux Jésus, lui dit la mère en tremblant,

 » Dormez, mon agneau, mon bel agneau blanc.

 » Dormez ; il est tard, la lampe est éteinte.

 » Votre front est rouge et vos membres las ;

 » Dormez, mon amour, et dormez sans crainte.  »

Mais l’enfant-Jésus ne s’endormait pas.
 » Il fait froid, le vent souffle, point de feu

 » Dormez ; c’est la nuit, la nuit du bon dieu.

 » C’est la nuit d’amour des chastes épouses ;

 » Vite, ami, cachons ces yeux sous nos draps,

 » Les étoiles d’or en seraient jalouses.  »

Mais l’enfant-Jésus ne s’endormait pas.
 » Si quelques instants vous vous endormiez,

 » Les songes viendraient, en vol de ramiers,

 » Et feraient leurs nids sur vos deux paupières,

 » Ils viendront ; dormez, doux Jésus.  » Hélas !

Inutiles chants et vaines prières,

Le petit Jésus ne s’endormait pas.
Et marie alors, le regard voilé,

Pencha sur son fils un front désolé :

 » Vous ne dormez pas, votre mère pleure,

 » Votre mère pleure, ô mon bel ami  »

Des larmes coulaient de ses yeux ; sur l’heure,

Le petit Jésus s’était endormi.

Le 1er Mai 1857

Nature de rêveur, tempérament d’artiste,

Il est resté toujours triste, horriblement triste.

Sans savoir ce qu’il veut, sans savoir ce qu’il a,

Il pleure ; pour un rien, pour ceci, pour cela.

Aujourd’hui c’est le temps, demain c’est une mouche,

Un rossignol qui fausse, un papillon qui loucheSon corps est un roseau, son âme est une fleur,

Mais un roseau sans moelle, une fleur sans calice ;

Il est triste sans cause, il souffre sans douleur,

Il faudra qu’il en meure, et qu’on l’ensevelisse

Avec sa nostalgie au flanc, comme un cilice.