Autre Amoureuse

Lorsque je vivais loin de vous,

Toujours triste, toujours en larmes,

Pour mon cœur malade et jaloux

Le sommeil seul avait des charmes.

Maintenant que tu m’appartiens

Et que mon cœur a sa pâture,

– Il ne m’est plus qu’une torture,

Le sommeil cher aux jours anciens.
Lorsque je dormais loin de vous,

Dans un rêve toujours le même,

Je vous voyais à mes genoux

Me dire chaque nuit :  » Je t’aime !  »

Maintenant que tu m’appartiens,

Dans les bras chaque nuit je rêve

Que tu pars, qu’un méchant t’enlève

Et que je meurs quand tu reviens.

Trois Jours De Vendanges

Je l’ai rencontrée un jour de vendange,

La jupe troussée et le pied mignon ;

Point de guimpe jaune et point de chignon :

L’air d’une bacchante et les yeux d’un ange.
Suspendue au bras d’un doux compagnon,

Je l’ai rencontrée aux champs d’Avignon,

Un jour de vendange.
* * *
Je l’ai rencontrée un jour de vendange.

La plaine était morne et le ciel brûlant ;

Elle marchait seule et d’un pas tremblant,

Son regard brillait d’une flamme étrange.
Je frisonne encore en me rappelant

Comme je te vis, cher fantôme blanc,

Un jour de vendange.
* * *
Je l’ai rencontrée un jour de vendange,

Et j’en rêve encore presque tous les jours.

Le cercueil était couvert en velours,

Le drap noir avait une double frange.
Les sœurs d’Avignon pleuraient tout autour

La vigne avait trop de raisins ; l’amour

A fait la vendange.

Aux Petits Enfants

Enfants d’un jour, ô nouveau-nés,

Petites bouches, petits nez,

Petites lèvres demi-closes,

Membres tremblants,

Si frais, si blancs,

Si roses !
Enfants d’un jour, ô nouveaux-nés,

Pour le bonheur que vous donnez,

À vous voir dormir dans vos langes,

Espoir des nids

Soyez bénis,

Chers anges !
Pour vos grands yeux effarouchés

Que sous vos draps blancs vous cachez.

Pour vos sourires, vos pleurs même,

Tout ce qu’en vous,

Êtres si doux,

On aime ;
Pour tout ce que vous gazouillez,

Soyez bénis, baisés, choyés,

Gais rossignols, blanches fauvettes ;

Que d’amoureux

Et que d’heureux

Vous faites !
Lorsque sur vos chauds oreillers,

En souriant vous sommeillez,

Près de vous, tout bas, ô merveille !

Une voix dit :

 » Dors, beau petit ;

Je veille.  »
C’est la voix de l’ange gardien ;

Dormez, dormez, ne craignez rien,

Rêvez, sous ses ailes de neige :

Le beau jaloux

Vous berce et vous

Protège.
Enfants d’un jour, ô nouveau-nés,

Au paradis, d’où vous venez,

Un léger fil d’or vous rattache.

À ce fil d’or

Tient l’âme encor

Sans tache.
Vous êtes à toute maison

Ce que la fleur est au gazon,

Ce qu’au ciel est l’étoile blanche,

Ce qu’un peu d’eau

Est au roseau

Qui penche.
Mais vous avez de plus encor

Ce que n’a pas l’étoile d’or,

Ce qui manque aux fleurs les plus belles :

Malheur à nous !

Vous avez tous

Des ailes.

Dernière Amoureuse

A l’heure d’amour, l’autre soir,

La Mort près de moi vint s’asseoir ;

S’asseoir, près de moi, sur ma couche.
En silence, elle s’accouda.

Sur mes yeux clos elle darda

Son grand œil noir, lascif et louche ;
Puis, comme l’amante à l’amant,

Elle mit amoureusement

Sa bouche sur ma bouche !
 » Viens, dit le spectre en m’enlaçant,

 » Viens sur mon cœur, viens dans mon sang

 » Savourer de longues délices.
 » Viens ; la couche, ô mon bien-aimé !

 » A son oreiller parfumé,

 » Ses draps chauds comme des pelisses.
 » Nous nous chérirons nuit et jour :

 » Nos âmes sont deux fleurs d’amour,

 » Nos lèvres deux calices.  »
Je crus, sur mon front endormi,

Sentir passer un souffle ami

D’une saveur déjà connue.
J’eus un rêve délicieux.

Je lui dis, sans ouvrir les yeux :

 » Chère, vous voilà revenue !
 » Vous voilà ! mon cœur rajeunit.

 » Fauvette, qui revient au nid,

 » Sois-y la bienvenue.
 » Sans remords comme sans pitié,

 » Méchante, on m’avait oublié ;

 » Allons, venez, Mademoiselle.
 » Je consens à vous pardonner,

 » Mais avant, je veux enchaîner

 » Ma folle petite gazelle.  »
Et, comme je lui tends les bras,

Le spectre me répond tout bas :

 » C’est moice n’est pas elle  »
 » C’est toi, la Mort ! eh bien ! tant mieux.

 » Mon âme est veuve ; mon cœur vieux,

 » J’avais besoin d’une maîtresse.
 » Une tombe est un rendez-vous

 » Comme un autre ; prélassons-nous

 » Dans une éternelle caresse !  »
Je l’embrasse ; elle se défend,

Recule et me dit :  » Cher enfant,

 » Attends, rien ne nous presse !
 » Gardons-nous pour des temps meilleurs ;

 » Mais aujourd’hui, je cherche ailleurs

 » Des amoureux en hécatombe.
 » Ailleurs, je vais me reposer

 » Et couper en deux le baiser

 » D’un ramier et de sa colombe !
 » Sois heureux, tu me reverras ;

 » Sois amoureux, et tu seras

 » Mûr pour la tombe ! « 

Fanfaronnade

Je n’ai plus ni foi ni croyance !

Il n’est pas de fruit défendu

Que ma dent n’ait un peu mordu

Sur le vieil arbre de science :

Je n’ai plus ni foi ni croyance.
Mon cœur est vieux ; il a mûri

Dans la pensée et dans l’étude ;

Il n’est pas de vieille habitude

Dont je ne l’aie enfin guéri.

Mon cœur est vieux, il a mûri.
Les grands sentiments me font rire ;

Mais, comme c’est très bien porté,

J’en ai quelques uns de côté

Pour les jours où je veux écrire

Des vers de sentimentpour rire.
Quand un ami me saute au cou,

Je porte la main à ma poche ;

Si c’est mon parent le plus proche,

J’ai toujours peur d’un mauvais coup,

Quand ce parent me saute au cou.
Veut-on savoir ce que je pense

De l’amour chaste et du devoir ?

Pour le premierallez-y voir ;

Quant à l’autre, je me dispense

De vous dire ce que je pense
C’est moi qui me suis interdit

Toute croyance par système,

Et, voyez, je ne crois pas même

Un seul mot de ce que j’ai dit.

La Rêveuse

Elle rêve, la jeune femme !

L’œil alangui, les bras pendants,

Elle rêve, elle entend son âme,

Son âme qui chante au dedans.
Tout l’orchestre de ses vingt ans,

Clavier d’or aux notes de flamme,

Lui dit une joyeuse gamme

Sur la clef d’amour du printemps
La rêveuse leva la tête,

Puis la penchant sur son poète,

S’en fut, lui murmurant tout bas :
 » Ami, je rêve ; ami, je pleure ;

 » Ami, je songe que c’est l’heure

 » Et que mon coiffeur ne vient pas. « 

La Vierge À La Crèche

Dans ses langes blancs, fraîchement cousus,

La vierge berçait son enfant-Jésus.

Lui, gazouillait comme un nid de mésanges.

Elle le berçait, et chantait tout bas

Ce que nous chantons à nos petits anges

Mais l’enfant-Jésus ne s’endormait pas.
Étonné, ravi de ce qu’il entend,

Il rit dans sa crèche, et s’en va chantant

Comme un saint lévite et comme un choriste ;

Il bat la mesure avec ses deux bras,

Et la sainte vierge est triste, bien triste,

De voir son Jésus qui ne s’endort pas.
 » Doux Jésus, lui dit la mère en tremblant,

 » Dormez, mon agneau, mon bel agneau blanc.

 » Dormez ; il est tard, la lampe est éteinte.

 » Votre front est rouge et vos membres las ;

 » Dormez, mon amour, et dormez sans crainte.  »

Mais l’enfant-Jésus ne s’endormait pas.
 » Il fait froid, le vent souffle, point de feu

 » Dormez ; c’est la nuit, la nuit du bon dieu.

 » C’est la nuit d’amour des chastes épouses ;

 » Vite, ami, cachons ces yeux sous nos draps,

 » Les étoiles d’or en seraient jalouses.  »

Mais l’enfant-Jésus ne s’endormait pas.
 » Si quelques instants vous vous endormiez,

 » Les songes viendraient, en vol de ramiers,

 » Et feraient leurs nids sur vos deux paupières,

 » Ils viendront ; dormez, doux Jésus.  » Hélas !

Inutiles chants et vaines prières,

Le petit Jésus ne s’endormait pas.
Et marie alors, le regard voilé,

Pencha sur son fils un front désolé :

 » Vous ne dormez pas, votre mère pleure,

 » Votre mère pleure, ô mon bel ami  »

Des larmes coulaient de ses yeux ; sur l’heure,

Le petit Jésus s’était endormi.

Le 1er Mai 1857

Nature de rêveur, tempérament d’artiste,

Il est resté toujours triste, horriblement triste.

Sans savoir ce qu’il veut, sans savoir ce qu’il a,

Il pleure ; pour un rien, pour ceci, pour cela.

Aujourd’hui c’est le temps, demain c’est une mouche,

Un rossignol qui fausse, un papillon qui loucheSon corps est un roseau, son âme est une fleur,

Mais un roseau sans moelle, une fleur sans calice ;

Il est triste sans cause, il souffre sans douleur,

Il faudra qu’il en meure, et qu’on l’ensevelisse

Avec sa nostalgie au flanc, comme un cilice.

Le 1er Mai 1857 Mort D’alfred De Musset

Nature de rêveur, tempérament d’artiste,

Il est resté toujours triste, horriblement triste.

Sans savoir ce qu’il veut, sans savoir ce qu’il a,

Il pleure ; pour un rien, pour ceci, pour cela.

Aujourd’hui c’est le temps, demain c’est une mouche,

Un rossignol qui fausse, un papillon qui louche

Son corps est un roseau, son âme est une fleur,

Mais un roseau sans moelle, une fleur sans calice ;

Il est triste sans cause, il souffre sans douleur,

Il faudra qu’il en meure, et qu’on l’ensevelisse

Avec sa nostalgie au flanc, comme un cilice.
Ne creusez pas son mal ; ne lui demandez rien,

Vous qui ne portez pas un cœur comme le sien.

Ne lui demandez rien, ô vous qu’il a choisies

Dans le ciel de son rêve et de ses fantaisies ;

C’est un petit enfant, prenez-le dans vos bras,

Dites-lui.  » Mon amour, fais comme tu voudras,

 » Ton mal est un secret, je ne veux pas l’apprendre.  »

Souffrez de sa blessure, en essuyant ses yeux ;

Souffrez de sa douleur sans jamais la comprendre,

Car vous ne savez pas comme on guérit les dieux,

Car vous l’aimeriez moins en le connaissant mieux.
Parfois, rayon dans l’ombre et perle dans la brume,

Son visage s’étoile et son regard s’allume ;

On dirait qu’il attend quelqu’un qui ne vient pas.

Mais ce n’est jamais toi qu’il cherche entre tes bras,

Ninette ; ce qu’il veut, il n’en sait rien lui-même.

Dans tout ce qu’il espère et dans tout ce qu’il aime,

Il voit un vide immense et s’use à le combler,

Jusqu’au jour où, sentant que son âme est atteinte,

Sentant son âme atteinte et son mal redoubler

Il soit las de souffler sur une flamme éteinte

Et meure de dégoût, de tristesse et d’absinthe !

Le Croup

Alors Hérode envoya tuer dans Bethléem

Et dans les pays d’alentour les enfants de

Deux ans et au-dessous.

Saint Matthieu, III.
I
Dans son petit lit, sous le rayon pâle

D’un cierge qui tremble et qui va mourir,

L’enfant râle.

Quel est le bourreau qui le fait souffrir ?
Quel boucher sinistre a pris à la gorge

Ce pauvre agnelet que rien ne défend ?

Qui l’égorge ?

Qui sait égorger un petit enfant ?
Sombre nuit ! La chambre est froide. On frissonne.

Dans l’âtre glacé fume un noir tison.

L’heure sonne.

Le vent de la mort court dans la maison.
II
Aux rideaux du lit la mère s’accroche.

Elle est nue. Elle est pâle. Elle défend

Qu’on l’approche :

Elle veut rester seule avec l’enfant.
Son fils ! Il faut voir comme elle lui cause !

 » Ami, ne meurs pas. Je te donnerai

 » Quelque chose ;

 » Ami, si tu meurs, moi je pleurerai.  »
Et pour empêcher que l’oiseau s’envole,

Elle lui promet du mouron plus frais

Pauvre folle !

Comme si l’oiseau s’envolait exprès.
Le père est debout dans l’ombre. Il se cache,

Il pleure. On l’entend dire en étouffant :

 » Ô le lâche

 » Qui n’ose pas voir mourir son enfant !  »
Dans un coin, l’aïeul accroupi par terre

Chante une gavotte, et quand on lui dit

De se taire,

Il répond :  » Hé ! hé ! j’endors le petit.  »
III
Le cierge s’éteint près du lit qui sombre

Un râle de mort, un cri de douleur,

Et dans l’ombre

On entend quelqu’un fuir comme un voleur.
Qui va là ? Qui vient d’ouvrir cette porte ?

Courons ! C’est un spectre armé d’un couteau,

Il emporte

Le petit enfant dans son grand manteau.
Oh ! je te connais, ne cours pas si vite,

Massacreur d’enfants ! Je t’ai reconnu

Tout de suite

À ton manteau rouge, à ton couteau nu.
Hérode t’a fait ce legs effroyable.

Tu portes sa pourpre et son yatagan.

Vas au diable

Comme Hérode, spectre, assassin, forban !

Le Rouge-gorge

I
Un soir que je rêvais dans ma chambre, déserte

Depuis sa mort,

Un oisillon s’en vint de la fenêtre ouverte

Raser le bord.
Il s’en vint, secouant du bec sa robe grise ;

Et sans effroi,

Sans façon, je le vis, à ma grande surprise,

Entrer chez moi.
C’était un rouge-gorge, un charmant rouge-gorge !

Comme à foison,

Le froid, ce vieux brigand des forêts, en égorge

Chaque saison.
 » Tu viens mal à propos, lui dis-je, mais n’importe,

Cher étranger,

Je souffre trop pour voir souffrir. Tiens, je t’apporte

De quoi manger.
 » Aimes-tu le maïs ?Non. Préfères-tu l’orge

Ou bien le mil ?

Que peut-on vous servir, monsieur le rouge-gorge,

Que vous faut-il ?  »
Mais lui, de tous côtés promenant son bec rose

D’un air coquet,

Souriait sans répondre et cherchait quelque chose

Qui lui manquait :
Puis, comme il me trouvait par trop mélancolique,

Le polisson

Se mit à fredonner un morceau de musique

De sa façon.
II
Je me levais pour mettre un terme à ce scandale

En le chassant,

Quand le frisson de mort qui régnait dans la salle

L’envahissant,
L’oiseau tourna vers moi sa mine effarouchée,

Et l’animal

Me regarda d’un air de tristesse fâchée,

Qui me fit mal.
 » Oh ! ne te moque pas de moi ! semblaient me dire

Ses yeux en pleurs ;

N’est-ce pas que tu mens, et que tu voulais rire

De mes douleurs ?
 » Non elle n’est pas morte ! ou, toi, tu n’es qu’un lâche

De la savoir

Et d’y survivre !Non ! elle est làqui se cache,

Je veux la voir.  »
Et pour mieux s’assurer qu’elle n’était pas morte,

Il s’en alla

Fouiller sous la toilette et derrière la porte,

Deçà, delà,
Derrière les rideaux du lit, dans la ruelle,

Sous l’édredon

Il criait, il pleurait :  » Ah ! méchante, ah ! cruelle,

Réponds-moi donc !  »
Il grimpait sur le lit, fripant la couverture

Et l’oreiller.

Enfin, pris d’un vertige étrange, de nature

A m’effrayer,
Il se mit à voler les ailes étendues,

L’œil effaré,

Cognant son front, poussant des plaintes éperdues,

Désespéré.
III
Quand il eut fait deux fois le tour de notre chambre,

L’étrange oiseau

S’arrêta : je le vis trembler de chaque membre,

Comme un roseau,
Chercher de tous côtés un lieu de préférence

Pour s’y coucher ;

Se laisser choir, avec un grand air de souffrance,

Sur le plancher ;
Et là, dardant sur moi le feu de ses prunelles

D’un jaune d’or,

Pousser des petits cris plaintifs, battre des ailes,

Et rester mort !

Les Bottines

Ce bruit charmant des talons qui

résonnent sur le parquet : clic ! clac ! est

le plus joli thème pour un rondeau.

GŒTHE, Wilhelm Meister.
I
Moitié chevreau, moitié satin,

Quand elles courent par la chambre,

Clic ! clac !

Il faut voir de quel air mutin

Leur fine semelle se cambre.

Clic ! Clac !
Sous de minces boucles d’argent,

Toujours trottant, jamais oisives,

Clic ! clac !

Elles ont l’air intelligent

De deux petites souris vives.

Clic ! clac !
Elles ont le marcher d’un roi,

Les élégances d’un Clitandre,

Clic ! clac !

Par là-dessus, je ne sais quoi

De fou, de railleur et de tendre.

Clic ! clac !
II
En hiver au coin d’un bon feu,

Quand le sarment pétille et flambe,

Clic ! clac !

Elles aiment à rire un peu,

En laissant voir un bout de jambe.

Clic ! clac !
Mais quoique assez lestes, au fond,

Elles ne sont pas libertines,

Clic ! clac !

Et ne feraient pas ce que font

La plupart des autres bottines.

Clic ! clac !
Jamais on ne nous trouvera,

Dansant des polkas buissonnières,

Clic ! clac !

Au bal masqué de l’Opéra,

Ou dans le casion d’Asnières.

Clic ! clac !
C’est tout au plus si nous allons,

Deux fois par mois, avec décence,

Clic ! clac !

Nous trémousser dans les salons

Des bottines de connaissance.

Clic ! clac !
Puis quand nous avons bien trotté,

Le soir nous faisons nos prières,

Clic ! clac !

Avec toute la gravité

De deux petites sœurs tourières.

Clic ! clac !
III
Maintenant, dire où j’ai connu

Ces merveilles de miniature,

Clic ! clac !

Le premier chroniqueur venu

Vous en contera l’aventure.

Clic ! clac !
Je vous avouerai cependant

Que souventes fois il m’arrive,

Clic ! clac !

De verser, en les regardant,

Une grosse larme furtive.

Clic ! clac !
Je songe que tout doit finir,

Même un poème d’humoriste,

Clic ! clac !

Et qu’un jour prochain peut venir

Où je serai bien seul, bien triste,

Clic ! clac !
Lorsque, pour une fois,

Mes oiseaux prenant leur volée,

Clic ! clac !

De loin, sur l’escalier de bois,

J’entendrai, l’âme désolée :

Clic ! clac !

Les Cerisiers

I
Vous souvient-il un peu de ce que vous disiez,

Mignonne, au temps des cerisiers ?
Ce qui tombait du bout de votre lèvre rose,

Ce que vous chantiez, ô mon doux bengali,

Vous l’avez oublié, c’était si peu de chose,

Et pourtant, c’était bien joli

Mais moi je me souviens (et n’en soyez pas surprise),

Je me souviens pour vous de ce que vous disiez.

Vous disiez (à quoi bon rougir ?)donc vous disiez

Que vous aimiez fort la cerise,

La cerise et les cerisiers.
II
Vous souvient-il un peu de ce que vous faisiez,

Mignonne, au temps des cerisiers ?
Plus grands sont les amours, plus courte est la mémoire

Vous l’avez oublié, nous en sommes tous là ;

Le cœur le plus aimant n’est qu’une vaste armoire.

On fait deux tours, et puis voilà.

Mais moi je me souviens (et n’en soyez surprise),

Je me souviens pour vous de ce que vous faisiez

Vous faisiez (à quoi bon rougir ?)donc vous faisiez

Des boucles d’oreille en cerise,

En cerise de cerisiers.
III
Vous souvient-il d’un soir où vous vous reposiez,

Mignonne, sous les cerisiers ?
Seule dans ton repos ! Seule, ô femme, ô nature !

De l’ombre, du silence, et toiquel souvenir !

Vous l’avez oublié, maudite créature,

Moi je ne puis y parvenir.

Voyez, je me souviens (et n’en soyez surprise),

Je me souviens du soir où vous vous reposiez

Vous reposiez (pourquoi rougir ?)vous reposiez

Je vous pris pour une cerise ;

C’était la faute aux cerisiers.

Les Prunes

I
Si vous voulez savoir comment

Nous nous aimâmes pour des prunes,

Je vous le dirai doucement,

Si vous voulez savoir comment.

L’amour vient toujours en dormant,

Chez les bruns comme chez les brunes ;

En quelques mots voici comment

Nous nous aimâmes pour des prunes.
II.
Mon oncle avait un grand verger

Et moi j’avais une cousine ;

Nous nous aimions sans y songer,

Mon oncle avait un grand verger.

Les oiseaux venaient y manger,

Le printemps faisait leur cuisine ;

Mon oncle avait un grand verger

Et moi j’avais une cousine.
III
Un matin nous nous promenions

Dans le verger, avec Mariette :

Tout gentils, tout frais, tout mignons,

Un matin nous nous promenions.

Les cigales et les grillons

Nous fredonnaient une ariette :

Un matin nous nous promenions

Dans le verger avec Mariette.
IV
De tous côtés, d’ici, de là,

Les oiseaux chantaient dans les branches,

En si bémol, en ut, en la,

De tous côtés, d’ici, de là.

Les prés en habit de gala

Étaient pleins de fleurettes blanches.

De tous côtés, d’ici, de là,

Les oiseaux chantaient dans les branches.
V
Fraîche sous son petit bonnet,

Belle à ravir, et point coquette,

Ma cousine se démenait,

Fraîche sous son petit bonnet.

Elle sautait, allait, venait,

Comme un volant sur la raquette :

Fraîche sous son petit bonnet,

Belle â ravir et point coquette.
VI
Arrivée au fond du verger,

Ma cousine lorgne les prunes ;

Et la gourmande en veut manger,

Arrivée au fond du verger.

L’arbre est bas ; sans se déranger

Elle en fait tomber quelques-unes :

Arrivée au fond du verger,

Ma cousine lorgne les prunes.
VII
Elle en prend une, elle la mord,

Et, me l’offrant :  » Tiens !  » me dit-elle.

Mon pauvre cœur battait bien fort !

Elle en prend une, elle la mord.

Ses petites dents sur le bord

Avaient fait des points de dentelle

Elle en prend une, elle la mord,

Et, me l’offrant :  » Tiens !  » me dit-elle.
VIII
Ce fut tout, mais ce fut assez ;

Ce seul fruit disait bien des choses

(Si j’avais su ce que je sais !)

Ce fut tout, mais ce fut assez.

Je mordis, comme vous pensez,

Sur la trace des lèvres roses :

Ce fut tout, mais ce fut assez ;

Ce seul fruit disait bien des choses.
IX
À MES LECTRICES.
Oui, mesdames, voilà comment

Nous nous aimâmes pour des prunes :

N’allez pas l’entendre autrement ;

Oui, mesdames, voilà comment.

Si parmi vous, pourtant, d’aucunes

Le comprenaient différemment,

Ma foi, tant pis ! voilà comment

Nous nous aimâmes pour des prunes.

L’oiseau Bleu

J’ai dans mon cœur un oiseau bleu,

Une charmante créature,

Si mignonne que sa ceinture

N’a pas l’épaisseur d’un cheveu
Il lui faut du sang pour pâture.

Bien longtemps, je me fis un jeu

De lui donner sa nourriture :

Les petits oiseaux mangent peu.
Mais, sans en rien laisser paraître,

Dans mon cœur il a fait, le traître,

Un trou large comme la main,
Et son bec, fin comme une lame,

En continuant son chemin,

M’est entré jusqu’au fond de l’âme !