L’idée De Dieu Suite De Jehova

Heureux l’oeil éclairé de ce jour sans nuage

Qui partout ici-bas le contemple et le lit !

Heureux le coeur épris de cette grande image,

Toujours vide et trompé si Dieu ne le remplit !
Ah ! pour celui-là seul la nature est son ombre !

En vain le temps se voile et reculent les cieux !

Le ciel n’a point d’abîme et le temps point de nombre

Qui le cache à ces yeux !
Pour qui ne l’y voit pas tout est nuit et mystères,

Cet alphabet de jeu dans le ciel répandu

Est semblable pour eux à ces vains caractères

Dont le sens, s’ils en ont, dans les temps s’est perdu !
Le savant sous ses mains les retourne et les brise

Et dit : Ce n’est qu’un jeu d’un art capricieux ;

Et cent fois en tombant ces lettres qu’il méprise

D’elles-même ont écrit le nom mystérieux!
Mais cette langue, en vain par les temps égarée,

Se lit hier comme aujourd’hui;

Car elle n’a qu’un nom sous sa lettre sacrée,

Lui seul! lui partout! toujours lui !
Qu’il est doux pour l’âme qui pense

Et flotte dans l’immensité

Entre le doute et l’espérance,

La lumière et l’obscurité,

De voir cette idée éternelle

Luire sans cesse au-dessus d’elle

Comme une étoile aux feux constants,

La consoler sous ses nuages,

Et lui montrer les deux rivages

Blanchis de l’écume du temps !
En vain les vagues des années

Roulent dans leur flux et reflux

Les croyances abandonnées

Et les empires révolus

En vain l’opinion qui lutte

Dans son triomphe ou dans sa chute

Entraîne un monde à son déclin ;

Elle brille sur sa ruine,

Et l’histoire qu’elle illumine

Ravit son mystère au destin !
Elle est la science du sage,

Elle est la foi de la vertu !

Le soutien du faible, et le gage

Pour qui le juste a combattu !

En elle la vie a son juge

Et l’infortune son refuge,

Et la douleur se réjouit.

Unique clef du grand mystère,

Otez cette idée à la terre

Et la raison s’évanouit !
Cependant le monde, qu’oublie

L’âme absorbée en son auteur,

Accuse sa foi de folie

Et lui reproche son bonheur,

Pareil à l’oiseau des ténèbres

Qui, charmé des lueurs funèbres,

Reproche à l’oiseau du matin

De croire au jour qui vient d’éclore

Et de planer devant l’aurore

Enivré du rayon divin!
Mais qu’importe à l’âme qu’inonde

Ce jour que rien ne peut voiler !

Elle laisse rouler le monde

Sans l’entendre et sans s’y mêler !

Telle une perle de rosée

Que fait jaillir l’onde brisée

Sur des rochers retentissants,

Y sèche pure et virginale,

Et seule dans les cieux s’exhale

Avec la lumière et l’encens !

Stances

Et j’ai dit dans mon coeur : Que faire de la vie?

Irai-je encor, suivant ceux qui m’ont devancé,

Comme l’agneau qui passe où sa mère a passé,

Imiter des mortels l’immortelle folie?
L’un cherche sur les mers les trésors de Memnom,

Et la vague engloutit ses voeux et son navire;

Dans le sein de la gloire où son génie aspire,

L’autre meurt enivré par l’écho d’un vain nom.
Avec nos passions formant sa vaste trame,

Celui-là fonde un trône, et monte pour tomber;

Dans des pièges plus doux aimant à succomber,

Celui-ci lit son sort dans les yeux d’une femme.
Le paresseux s’endort dans les bras de la faim;

Le laboureur conduit sa fertile charrue;

Le savant pense et lit, le guerrier frappe et tue;

Le mendiant s’assied sur les bords du chemin.
Où vont-ils cependant? Ils vont où va la feuille

Que chasse devant lui le souffle des hivers.

Ainsi vont se flétrir dans leurs travaux divers

Ces générations que le temps sème et cueille!
Ils luttaient contre lui, mais le temps a vaincu;

Comme un fleuve engloutit le sable de ses rives,

Je l’ai vu dévorer leurs ombres fugitives.

Ils sont nés, ils sont morts : Seigneur, ont-ils vécu?
Pour moi, je chanterai le maître que j’adore,

Dans le bruit des cités, dans la paix des déserts,

Couché sur le rivage, ou flottant sur les mers,

Au déclin du soleil, au réveil de l’aurore.
La terre m’a crié : Qui donc est le Seigneur?

Celui dont l’âme immense est partout répandue,

Celui dont un seul pas mesure l’étendue,

Celui dont le soleil emprunte sa splendeur;
Celui qui du néant a tiré la matière,

Celui qui sur le vide a fondé l’univers,

Celui qui sans rivage a renfermé les mers,

Celui qui d’un regard a lancé la lumière;
Celui qui ne connaît ni jour ni lendemain,

Celui qui de tout temps de soi-rnême s’enfante,

Qui vit dans l’avenir comme à l’heure présente,

Et rappelle les temps échappés de sa main :
C’est lui! c’est le Seigneur : que ma langue redise

Les cent noms de sa gloire aux enfants des mortels.

Comme la harpe d’or pendue à ses autels,

Je chanterai pour lui, jusqu’à ce qu’il me brise

L’immortalité

Le soleil de nos jours pâlit dès son aurore,

Sur nos fronts languissants à peine il jette encore

Quelques rayons tremblants qui combattent la nuit ;

L’ombre croit, le jour meurt, tout s’efface et tout fuit !

Qu’un autre à cet aspect frissonne et s’attendrisse,

Qu’il recule en tremblant des bords du précipice,

Qu’il ne puisse de loin entendre sans frémir

Le triste chant des morts tout prêt à retentir,

Les soupirs étouffés d’une amante ou d’un frère

Suspendus sur les bords de son lit funéraire,

Ou l’airain gémissant, dont les sons éperdus

Annoncent aux mortels qu’un malheureux n’est plus !

Je te salue, ô mort ! Libérateur céleste,

Tu ne m’apparais point sous cet aspect funeste

Que t’a prêté longtemps l’épouvante ou l’erreur ;

Ton bras n’est point armé d’un glaive destructeur,

Ton front n’est point cruel, ton oeil n’est point perfide,

Au secours des douleurs un Dieu clément te guide ;

Tu n’anéantis pas, tu délivres! ta main,

Céleste messager, porte un flambeau divin ;

Quand mon oeil fatigué se ferme à la lumière,

Tu viens d’un jour plus pur inonder ma paupière ;

Et l’espoir près de toi, rêvant sur un tombeau,

Appuyé sur la foi, m’ouvre un monde plus beau !

Viens donc, viens détacher mes chaînes corporelles,

Viens, ouvre ma prison; viens, prête-moi tes ailes,

Que tardes-tu? Parais; que je m’élance enfin

Vers cet être inconnu, mon principe et ma fin !

Qui m’en a détaché ? qui suis-je, et que dois-je être ?

Je meurs et ne sais pas ce que c’est que de naître.

Toi, qu’en vain j’interroge, esprit, hôte inconnu,

Avant de m’animer-, quel ciel habitais-tu ?

Quel pouvoir t’a jeté sur ce globe fragile ?

Quelle main t’enferma dans ta prison d’argile ?

Par quels noeuds étonnants, par quels secrets rapports

Le corps tient-il à toi comme tu tiens au corps ?

Quel jour séparera l’âme de la matière ?

Pour quel nouveau palais quitteras-tu la terre ?

As-tu tout oublié? Par-delà le tombeau,

Vas-tu renaître encor dans un oubli nouveau ?

Vas-tu recommencer une semblable vie ?

Ou dans le sein de Dieu, ta source et ta patrie,

Affranchi pour jamais de tes liens mortels,

Vas-tu jouir enfin de tes droits éternels ?

Oui, tel est mon espoir, ô moitié de ma vie !

C’est par lui que déjà mon âme raffermie

A pu voir sans effroi sur tes traits enchanteurs

Se faner du printemps les brillantes couleurs.

C’est par lui que percé du trait qui me déchire,

Jeune encore, en mourant vous me verrez sourire,

Et que des pleurs de joie à nos derniers adieux,

A ton dernier regard, brilleront dans mes yeux.

 » Vain espoir !  » s’écriera le troupeau d’Epicure,

Et celui dont la main disséquant la nature,

Dans un coin du cerveau nouvellement décrit,

Voit penser la matière et végéter l’esprit ;

Insensé ! diront-ils, que trop d’orgueil abuse,

Regarde autour de toi : tout commence et tout s’use,

Tout marche vers un terme, et tout naît pour mourir ;

Dans ces prés jaunissants tu vois la fleur languir ;

Tu vois dans ces forêts le cèdre au front superbe

Sous le poids de ses ans tomber, ramper sous l’herbe ;

Dans leurs lits desséchés tu vois les mers tarir ;

Les cieux même, les cieux commencent à pâlir ;

Cet astre dont le temps a caché la naissance,

Le soleil, comme nous, marche à sa décadence,

Et dans les cieux déserts les mortels éperdus

Le chercheront un jour et ne le verront plus !

Tu vois autour de toi dans la nature entière

Les siècles entasser poussière sur poussière,

Et le temps, d’un seul pas confondant ton orgueil,

De tout ce qu’il produit devenir le cercueil.

Et l’homme, et l’homme seul, ô sublime folie !

Au fond de son tombeau croit retrouver la vie,

Et dans le tourbillon au néant emporté.

Abattu par le temps, rêve l’éternité !

Qu’un autre vous réponde, ô sages de la terre !

Laissez-moi mon erreur : j’aime, il faut que j’espère ;

Notre faible raison se trouble et se confond.

Oui, la raison se tait : mais l’Instinct vous répond.

Pour moi, quand je verrais dans les célestes plaines,

Les astres, s’écartant de leurs routes certaines,

Dans les champs de l’éther l’un par l’autre heurtés,

Parcourir au hasard les cieux épouvantés ;

Quand j’entendrais gémir et se briser la terre ;

Quand je verrais son globe errant et solitaire

Flottant loin des soleils, pleurant l’homme détruit,

Se perdre dans les champs de l’éternelle nuit ;

Et quand, dernier témoin de ces scènes funèbres,

Entouré du chaos, de la mort, des ténèbres,

Seul je serais debout : seul, malgré mon effroi,

Etre infaillible et bon, j’espérerais en toi,

Et, certain du retour de l’éternelle aurore,

Sur les mondes détruits, je t’attendrais encore !

Souvent, tu t’en souviens, dans cet heureux séjour

Où naquit d’un regard notre immortel amour,

Tantôt sur les sommets de ces rochers antiques,

Tantôt aux bords déserts des lacs mélancoliques,

Sur l’aile du désir, loin du monde emportés,

Je plongeais avec toi dans ces obscurités.

Les ombres à longs plis descendant des montagnes,

Un moment à nos yeux dérobaient les campagnes

Mais bientôt s’avançant sans éclat et sans bruit

Le choeur mystérieux des astres de la nuit,

Nous rendant les objets voilés à notre vue,

De ses molles lueurs revêtait l’étendue ;

Telle, en nos temples saints par le jour éclairés,

Quand les rayons du soir pâlissent par degrés,

La lampe, répandant sa pieuse lumière,

D’un jour plus recueilli remplit le sanctuaire.

Dans ton ivresse alors tu ramenais mes yeux,

Et des cieux à la terre, et de la terre aux cieux ;

Dieu caché, disais-tu, la nature est ton temple !

L’esprit te voit partout quand notre oeil la contemple ;

De tes perfections, qu’il cherche à concevoir,

Ce monde est le reflet, l’image, le miroir;

Le jour est ton regard, la beauté ton sourire

Partout le coeur t’adore et l’âme te respire ;

Eternel, infini, tout-puissant et tout bon,

Ces vastes attributs n’achèvent pas ton nom ;

Et l’esprit, accablé sous ta sublime essence,

Célèbre ta grandeur jusque dans son silence.

Et cependant, ô Dieu! par sa sublime loi,

Cet esprit abattu s’élance encore à toi,

Et sentant que l’amour est la fin de son être,

Impatient d’aimer, brûle de te connaître.

Tu disais : et nos coeurs unissaient leurs soupirs

Vers cet être inconnu qu’attestaient nos désirs ;

A genoux devant lui, l’aimant dans ses ouvrages,

Et l’aurore et le soir lui portaient nos hommages,

Et nos yeux enivrés contemplaient tour à tour

La terre notre exil, et le ciel son séjour.

Ah! si dans ces instants où l’âme fugitive

S’élance et veut briser le sein qui la captive,

Ce Dieu, du haut du ciel répondant à nos voeux,

D’un trait libérateur nous eût frappés tous deux !

Nos âmes, d’un seul bond remontant vers leur source,

Ensemble auraient franchi les mondes dans leur course

A travers l’infini, sur l’aile de l’amour,

Elles auraient monté comme un rayon du jour,

Et, jusqu’à Dieu lui-même arrivant éperdues,

Se seraient dans son sein pour jamais confondues !

Ces voeux nous trompaient-ils? Au néant destinés,

Est-ce pour le néant que les êtres sont nés ?

Partageant le destin du corps qui la recèle,

Dans la nuit du tombeau l’âme s’engloutit-elle ?

Tombe-t-elle en poussière ? ou, prête à s’envoler,

Comme un son qui n’est plus va-t-elle s’exhaler ?

Après un vain soupir, après l’adieu suprême

De tout ce qui t’aimait, n’est il plus rien qui t’aime ?

Ah! sur ce grand secret n’interroge que toi !

Vois mourir ce qui t’aime, Elvire, et réponds-moi !

Sur Une Plage

(Sur une plage peinte d’insectes et de plantes.)

Insectes bourdonnants, papillons, fleurs ailées,
Aux touffes des rosiers lianes enroulées,
Convolvulus tressés aux fils des liserons,
Pervenches, beaux yeux bleus qui regardez dans l’ombre,
Nénuphars endormis sur les eaux, fleurs sans nombre,
Calices qui noyez les trompes des cirons !

Fruits où mon Dieu parfume avec tant d’abondance
Le pain de ses saisons et de sa providence ;
Figue où brille sur l’œil une larme de miel ;
Pêches qui ressemblez aux pudeurs de la joue ;
Oiseau qui fait reluire un écrin sur ta roue,
Et dont le cou de moire a fixé l’arc-en-ciel !

La main qui vous peignit en confuse guirlande
Devant vos yeux, Seigneur, en étale l’offrande,
Comme on ouvre à vos pieds la gerbe de vos dons.
Vous avez tout produit, contemplez votre ouvrage !
Et nous, dont les besoins sont encore un hommage,
Rendons grâce toujours, et toujours demandons !

L’isolement

Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne,

Au coucher du soleil, tristement je m’assieds ;

Je promène au hasard mes regards sur la plaine,

Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.
Ici gronde le fleuve aux vagues écumantes ;

Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur ;

Là le lac immobile étend ses eaux dormantes

Où l’étoile du soir se lève dans l’azur.
Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,

Le crépuscule encor jette un dernier rayon ;

Et le char vaporeux de la reine des ombres

Monte, et blanchit déjà les bords de l’horizon.
Cependant, s’élançant de la flèche gothique,

Un son religieux se répand dans les airs :

Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique

Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.
Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente

N’éprouve devant eux ni charme ni transports ;

Je contemple la terre ainsi qu’une ombre errante

Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.
De colline en colline en vain portant ma vue,

Du sud à l’aquilon, de l’aurore au couchant,

Je parcours tous les points de l’immense étendue,

Et je dis :   » Nulle part le bonheur ne m’attend.   »
Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,

Vains objets dont pour moi le charme est envolé ?

Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,

Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé !
Que le tour du soleil ou commence ou s’achève,

D’un oeil indifférent je le suis dans son cours ;

En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève,

Qu’importe le soleil ? je n’attends rien des jours.
Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,

Mes yeux verraient partout le vide et les déserts :

Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire;

Je ne demande rien à l’immense univers.
Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,

Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,

Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,

Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux !
Là, je m’enivrerais à la source où j’aspire ;

Là, je retrouverais et l’espoir et l’amour,

Et ce bien idéal que toute âme désire,

Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour !
Que ne puîs-je, porté sur le char de l’Aurore,

Vague objet de mes voeux, m’élancer jusqu’à toi !

Sur la terre d’exil pourquoi resté-je encore ?

Il n’est rien de commun entre la terre et moi.
Quand là feuille des bois tombe dans la prairie,

Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons ;

Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :

Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !

Tristesse

Ramenez-moi, disais-je, au fortuné rivage

Où Naples réfléchit dans une mer d’azur

Ses palais, ses coteaux, ses astres sans nuage,

Où l’oranger fleurit sous un ciel toujours pur.

Que tardez-vous? Partons! Je veux revoir encore

Le Vésuve enflammé sortant du sein des eaux;

Je veux de ses hauteurs voir se lever l’aurore;

Je veux, guidant les pas de celle que j’adore,

Redescendre, en rêvant, de ces riants coteaux;

Suis-moi dans les détours de ce golfe tranquille;

Retournons sur ces bords à nos pas si connus,

Aux jardins de Cinthie, au tombeau de Virgile,

Près des débris épars du temple de Vénus :

Là, sous les orangers, sous la vigne fleurie,

Dont le pampre flexible au myrte se marie,

Et tresse sur ta tête une voûte de fleurs,

Au doux bruit de la vague ou du vent qui murmure,

Seuls avec notre amour, seuls avec la nature,

La vie et la lumière auront plus de douceurs.
De mes jours pâlissants le flambeau se consume,

Il s’éteint par degrés au souffle du malheur,

Ou, s’il jette parfois une faible lueur,

C’est quand ton souvenir dans mon sein le rallume;

Je ne sais si les dieux me permettront enfin

D’achever ici-bas ma pénible journée.

Mon horizon se borne, et mon oeil incertain

Ose l’étendre à peine au-delà d’une année.

Mais s’il faut périr au matin,

S’il faut, sur une terre au bonheur destinée,

Laisser échapper de ma main

Cette coupe que le destin

Semblait avoir pour moi de roses couronnée,

Je ne demande aux dieux que de guider mes pas

Jusqu’aux bords qu’embellit ta mémoire chérie,

De saluer de loin ces fortunés climats,

Et de mourir aux lieux où j’ai goûté la vie.

Marthe Filait, Assise En Haut Sur Le Palier

(extrait, 9ème époque)
Marthe filait, assise en haut sur le palier.

Son fuseau de sa main roula sur l’escalier ;

Elle leva sur moi son regard sans mot dire ;

Et, comme si son oeil dans mon coeur eût pu lire,

Elle m’ouvrit ma chambre et ne me parla pas.

Le chien seul en jappant s’élança sur mes pas,

Bondit autour de moi de joie et de tendresse,

Se roula sur mes pieds enchaîné de caresse,

Léchant mes mains, mordant mon habit, mon soulier,

Sautant du seuil au lit, de la chaise au foyer,

Fêtant toute la chambre, et semblant aux murs même,

Par ses bonds et ses cris, annoncer ce qu’il aime ;

Puis, sur mon sac poudreux à mes pieds étendu,

Me couva d’un regard dans le mien suspendu.

Me pardonnerez-vous, vous qui n’avez sur terre

Pas même cet ami du pauvre solitaire ?

Mais ce regard si doux, si triste de mon chien,

Fit monter de mon coeur des larmes dans le mien.

J’entourai de mes bras son cou gonflé de joie ;

Des gouttes de mes yeux roulèrent sur sa soie :

  » O pauvre et seul ami, viens, lui dis-je, aimons-nous !

Car partout où Dieu mit deux coeurs, s’aimer est doux ! « 

Un Nom

Il est un nom caché dans l’ombre de mon âme,

Que j’y lis nuit et jour et qu’aucun oeil n’y voit,

Comme un anneau perdu que la main d’une femme

Dans l’abîme des mers laissa glisser du doigt.
Dans l’arche de mon coeur, qui pour lui seul s’entrouvre,

Il dort enseveli sous une clef d’airain ;

De mystère et de peur mon amour le recouvre,

Comme après une fête on referme un écrin.
Si vous le demandez, ma lèvre est sans réponse,

Mais, tel qu’un talisman formé d’un mot secret,

Quand seul avec l’écho ma bouche le prononce,

Ma nuit s’ouvre, et dans l’âme un être m’apparaît.
En jour éblouissant l’ombre se transfigure ;

Des rayons, échappés par les fentes des cieux,

Colorent de pudeur une blanche figure

Sur qui l’ange ébloui n’ose lever les yeux.
C’est une vierge enfant, et qui grandit encore ;

Il pleut sur ce matin des beautés et des Jours ;

De pensée en pensée on voit son âme éclore,

Comme son corps charmant de contours en contours.
Un éblouissement de jeunesse et de grâce

Fascine le regard où son charme est resté.

Quand elle fait un pas, on dirait que l’espace

S’éclaire et s’agrandit pour tant de majesté.
Dans ses cheveux bronzés jamais le vent ne joue.

Dérobant un regard qu’une boucle interrompt,

Ils serpentent collés au marbre de sa joue,

Jetant l’ombre pensive aux secrets de son front.
Son teint calme, et veiné des taches de l’opale,

Comme s’il frissonnait avant la passion,

Nuance sa fraîcheur des moires d’un lis pâle,

Où la bouche a laissé sa moite impression.
Sérieuse en naissant jusque dans son sourire,

Elle aborde la vie avec recueillement ;

Son coeur, profond et lourd chaque fois qu’il respire,

Soulève avec son sein un poids de sentiment.
Soutenant sur sa main sa tête renversée,

Et fronçant les sourcils qui couvrent son oeil noir,

Elle semble lancer l’éclair de sa pensée

Jusqu’à des horizons qu’aucun oeil ne peut voir.
Comme au sein de ces nuits sans brumes et sans voiles,

Où dans leur profondeur l’oeil surprend les cieux nus,

Dans ses beaux yeux d’enfant, firmament plein d’étoiles,

Je vois poindre et nager des astres inconnus.
Des splendeurs de cette âme un reflet me traverse ;

Il transforme en Éden ce morne et froid séjour.

Le flot mort de mon sang s’accélère, et je berce

Des mondes de bonheur sur ces vagues d’amour.
– Oh ! dites-nous ce nom, ce nom qui fait qu’on aime ;

Qui laisse sur la lèvre une saveur de miel !

– Non, je ne le dis pas sur la terre à moi-même ;

Je l’emporte au tombeau pour m’embellir le ciel.

Milly Ou La Terre Natale (i)

Pourquoi le prononcer ce nom de la patrie ?

Dans son brillant exil mon coeur en a frémi ;

Il résonne de loin dans mon âme attendrie,

Comme les pas connus ou la voix d’un ami.
Montagnes que voilait le brouillard de l’automne,

Vallons que tapissait le givre du matin,

Saules dont l’émondeur effeuillait la couronne,

Vieilles tours que le soir dorait dans le lointain,
Murs noircis par les ans, coteaux, sentier rapide,

Fontaine où les pasteurs accroupis tour à tour

Attendaient goutte à goutte une eau rare et limpide,

Et, leur urne à la main, s’entretenaient du jour,
Chaumière où du foyer étincelait la flamme,

Toit que le pèlerin aimait à voir fumer,

Objets inanimés, avez-vous donc une âme

Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?

Une Larme

Tombez, larmes silencieuses,
Sur une terre sans pitié ;
Non plus entre des mains pieuses,
Ni sur le sein de l’amitié !

Tombez comme une aride pluie
Qui rejaillit sur le rocher,
Que nul rayon du ciel n’essuie,
Que nul souffle ne vient sécher.

Qu’importe à ces hommes mes frères
Le coeur brisé d’un malheureux ?
Trop au-dessus de mes misères,
Mon infortune est si loin d’eux !

Jamais sans doute aucunes larmes
N’obscurciront pour eux le ciel ;
Leur avenir n’a point d’alarmes,
Leur coupe n’aura point de fiel.

Jamais cette foule frivole
Qui passe en riant devant moi
N’aura besoin qu’une parole
Lui dise:  » Je pleure avec toi !  »

Eh bien ! ne cherchons plus sans cesse
La vaine pitié des humains ;
Nourrissons-nous de ma tristesse,
Et cachons mon front dans mes mains.

À l’heure où l’âme solitaire
S’enveloppe d’un crêpe noir,
Et n’attend plus rien de la terre,
Veuve de son dernier espoir ;

Lorsque l’amitié qui l’oublie
Se détourne de son chemin,
Que son dernier bâton, qui plie,
Se brise et déchire sa main ;

Quand l’homme faible, et qui redoute
La contagion du malheur,
Nous laisse seul sur notre route
Face à face avec la douleur ;

Quand l’avenir n’a plus de charmes
Qui fassent désirer demain,
Et que l’amertume des larmes
Est le seul goût de notre pain ;

C’est alors que ta voix s’élève
Dans le silence de mon coeur,
Et que ta main, mon Dieu ! soulève
Le poids glacé de ma douleur.

On sent que ta tendre parole
À d’autres ne peut se mêler,
Seigneur ! et qu’elle ne console
Que ceux qu’on n’a pu consoler.

Ton bras céleste nous attire
Comme un ami contre son coeur,
Le monde, qui nous voit sourire,
Se dit :  » D’où leur vient ce bonheur ?  »

Et l’âme se fond en prière
Et s’entretient avec les cieux,
Et les larmes de la paupière
Sèchent d’elles-même à nos yeux,

Comme un rayon d’hiver essuie,
Sur la branche ou sur le rocher,
La dernière goutte de pluie
Qu’aucune ombre n’a pu sécher.

Milly Ou La Terre Natale (ii)

Voilà le banc rustique où s’asseyait mon père,

La salle où résonnait sa voix mâle et sévère,

Quand les pasteurs assis sur leurs socs renversés

Lui comptaient les sillons par chaque heure tracés,

Ou qu’encor palpitant des scènes de sa gloire,

De l’échafaud des rois il nous disait l’histoire,

Et, plein du grand combat qu’il avait combattu,

En racontant sa vie enseignait la vertu !

Voilà la place vide où ma mère à toute heure

Au plus léger soupir sortait de sa demeure,

Et, nous faisant porter ou la laine ou le pain,

Vêtissait l’indigence ou nourrissait la faim ;

Voilà les toits de chaume où sa main attentive

Versait sur la blessure ou le miel ou l’olive,

Ouvrait près du chevet des vieillards expirants

Ce livre où l’espérance est permise aux mourants,

Recueillait leurs soupirs sur leur bouche oppressée,

Faisait tourner vers Dieu leur dernière pensée,

Et tenant par la main les plus jeunes de nous,

A la veuve, à l’enfant, qui tombaient à genoux,

Disait, en essuyant les pleurs de leurs paupières :

Je vous donne un peu d’or, rendez-leur vos prières !
Voilà le seuil, à l’ombre, où son pied nous berçait,

La branche du figuier que sa main abaissait,

Voici l’étroit sentier où, quand l’airain sonore

Dans le temple lointain vibrait avec l’aurore,

Nous montions sur sa trace à l’autel du Seigneur

Offrir deux purs encens, innocence et bonheur !

C’est ici que sa voix pieuse et solennelle

Nous expliquait un Dieu que nous sentions en elle,

Et nous montrant l’épi dans son germe enfermé,

La grappe distillant son breuvage embaumé,

La génisse en lait pur changeant le suc des plantes,

Le rocher qui s’entr’ouvre aux sources ruisselantes,

La laine des brebis dérobée aux rameaux

Servant à tapisser les doux nids des oiseaux,

Et le soleil exact à ses douze demeures,

Partageant aux climats les saisons et les heures,

Et ces astres des nuits que Dieu seul peut compter,

Mondes où la pensée ose à peine monter,

Nous enseignait la foi par la reconnaissance,

Et faisait admirer à notre simple enfance

Comment l’astre et l’insecte invisible à nos yeux

Avaient, ainsi que nous, leur père dans les cieux !

Ces bruyères, ces champs, ces vignes, ces prairies,

Ont tous leurs souvenirs et leurs ombres chéries.

Là, mes soeurs folâtraient, et le vent dans leurs jeux

Les suivait en jouant avec leurs blonds cheveux !

Là, guidant les bergers aux sommets des collines,

J’allumais des bûchers de bois mort et d’épines,

Et mes yeux, suspendus aux flammes du foyer,

Passaient heure après heure à les voir ondoyer.

Là, contre la fureur de l’aquilon rapide

Le saule caverneux nous prêtait son tronc vide,

Et j’écoutais siffler dans son feuillage mort

Des brises dont mon âme a retenu l’accord.

Voilà le peuplier qui, penché sur l’abîme,

Dans la saison des nids nous berçait sur sa cime,

Le ruisseau dans les prés dont les dormantes eaux

Submergeaient lentement nos barques de roseaux,

Le chêne, le rocher, le moulin monotone,

Et le mur au soleil où, dans les jours d’automne,

je venais sur la pierre, assis près des vieillards,

Suivre le jour qui meurt de mes derniers regards !

Tout est encor debout; tout renaît à sa place :

De nos pas sur le sable on suit encor la trace ;

Rien ne manque à ces lieux qu’un coeur pour en jouir,

Mais, hélas ! l’heure baisse et va s’évanouir.
La vie a dispersé, comme l’épi sur l’aire,

Loin du champ paternel les enfants et la mère,

Et ce foyer chéri ressemble aux nids déserts

D’où l’hirondelle a fui pendant de longs hivers !

Déjà l’herbe qui croît sur les dalles antiques

Efface autour des murs les sentiers domestiques

Et le lierre, flottant comme un manteau de deuil,

Couvre à demi la porte et rampe sur le seuil ;

Bientôt peut-être ! écarte, ô mon Dieu ! ce présage !

Bientôt un étranger, inconnu du village,

Viendra, l’or à la main, s’emparer de ces lieux

Qu’habite encor pour nous l’ombre de nos aïeux,

Et d’où nos souvenirs des berceaux et des tombes

S’enfuiront à sa voix, comme un nid de colombes

Dont la hache a fauché l’arbre dans les forêts,

Et qui ne savent plus où se poser après !

Mon Âme Est Triste Jusqu’à La Mort !

J’ai vécu ; c’est-à-dire à moi-même inconnu

Ma mère en gémissant m’a jeté faible et nu ;

J’ai compté dans le ciel le coucher et l’aurore

D’un astre qui descend pour remonter encore,

Et dont l’homme, qui s’use à les compter en vain,

Attend, toujours trompé, toujours un lendemain ;

Mon âme a, quelques jours, animé de sa vie

Un peu de cette fange à ces sillons ravie,

Qui répugnait à vivre et tendait à la mort,

Faisait pour se dissoudre un éternel effort,

Et que par la douleur je retenais à peine ;

La douleur ! noeud fatal, mystérieuse chaîne,

Qui dans l’homme étonné réunit pour un jour

Deux natures luttant dans un contraire amour

Et dont chacune à part serait digne d’envie,

L’une dans son néant et l’autre dans sa vie,

Si la vie et la mort ne sont pas même, hélas !

Deux mots créés par l’homme et que Dieu n’entend pas ?

Maintenant ce lien que chacun d’eux accuse,

Prêt à se rompre enfin sous la douleur qui l’use,

Laisse s’évanouir comme un rêve léger

L’inexplicable tout qui veut se partager ;

Je ne tenterai pas d’en renouer la trame,

J’abandonne à leur chance et mes sens et mon âme :

Qu’ils aillent où Dieu sait, chacun de leur côté !

Adieu, monde fuyant ! nature, humanité,

Vaine forme de l’être, ombre d’un météore,

Nous nous connaissons trop pour nous tromper encore !
Oui, je te connais trop, ô vie !

Que tu sais bien dorer ton magique lointain !

Qu’il est beau l’horizon de ton riant matin !

Quand le premier amour et la fraîche espérance

Nous entrouvrent l’espace où notre âme s’élance

N’emportant avec soi qu’innocence et beauté,

Et que d’un seul objet notre coeur enchanté

Dit comme Roméo :  » Non, ce n’est pas l’aurore !

Aimons toujours ! l’oiseau ne chante pas encore !  »

Tout le bonheur de l’homme est dans ce seul instant ;

Le sentier de nos jours n’est vert qu’en le montant !

De ce point de la vie où l’on en sent le terme

On voit s’évanouir tout ce qu’elle renferme ;

L’espérance reprend son vol vers l’Orient ;

On trouve au fond de tout le vide et le néant ;

Avant d’avoir goûté l’âme se rassasie ;

Jusque dans cet amour qui peut créer la vie

On entend une voix : Vous créez pour mourir !

Et le baiser de feu sent un frisson courir !

Quand le bonheur n’a plus ni lointain ni mystère,

Quand le nuage d’or laisse à nu cette terre,

Quand la vie une fois a perdu son erreur,

Quand elle ne ment plus, c’en est fait du bonheur !
Ah ! si vous paraissiez sans ombre et sans emblème,

Source de la lumière et toi lumière même,

Ame de l’infini, qui resplendit de toi !

Si, frappés seulement d’un rayon de ta foi,

Nous te réfléchissions dans notre intelligence,

Comme une mer obscure où nage un disque immense,

Tout s’évanouirait devant ce pur soleil,

Comme l’ombre au matin, comme un songe au réveil ;

Tout s’évaporerait sous le rayon de flamme,

La matière, et l’esprit, et les formes, et l’âme,

Tout serait pour nos yeux, à ta pure clarté,

Ce qu’est la pâle image à la réalité !

La vie, à ton aspect, ne serait plus la vie,

Elle s’élèverait triomphante et ravie,

Ou, si ta volonté comprimait son transport,

Elle ne serait plus qu’une éternelle mort !

Malgré le voile épais qui te cache à ma vue,

Voilà, voilà mon mal ! c’est ta soif qui me tue !

Mon âme n’est vers toi qu’un éternel soupir,

Une veille que rien ne peut plus assoupir ;

Je meurs de ne pouvoir nommer ce que j’adore,

Et si tu m’apparais ! tu vois, je meurs encore !

Et de mon impuissance à la fin convaincu,

Me voilà ! demandant si j’ai jamais vécu,

Touchant au terme obscur de mes courtes années,

Comptant mes pas perdus et mes heures sonnées,

Aussi surpris de vivre, aussi vide, aussi nu,

Que le jour où l’on dit : Un enfant m’est venu !

Prêt à rentrer sous l’herbe, à tarir, à me taire,

Comme le filet d’eau qui, surgi de la terre,

Y rentre de nouveau par la terre englouti

À quelques pas du sol dont il était sorti !

Seulement, cette eau fuit sans savoir qu’elle coule ;

Ce sable ne sait pas où la vague le roule ;

Ils n’ont ni sentiment, ni murmure, ni pleurs,

Et moi, je vis assez pour sentir que je meurs !

Mourir ! ah ! ce seul mot fait horreur de la vie !

L’éternité vaut-elle une heure d’agonie ?

La douleur nous précède, et nous enfante au jour,

La douleur à la mort nous enfante à son tour !

Je ne mesure plus le temps qu’elle me laisse,

Comme je mesurais, dans ma verte jeunesse,

En ajoutant aux jours de longs jours à venir,

Mais, en les retranchant de mon court avenir,

Je dis : Un jour de plus, un jour de moins ; l’aurore

Me retranche un de ceux qui me restaient encore ;

je ne les attends plus, comme dans mon matin,

Pleins, brillants, et dorés des rayons du lointain,

Mais ternes, mais pâlis, décolorés et vides

Comme une urne fêlée et dont les flancs arides

Laissent fuir l’eau du ciel que l’homme y cherche en vain,

Passé sans souvenir, présent sans lendemain,

Et je sais que le jour est semblable à la veille,

Et le matin n’a plus de voix qui me réveille,

Et j’envie au tombeau le long sommeil qu’il dort,

Et mon âme est déjà triste comme la mort !

Ode

Peuple ! des crimes de tes pères

Le Ciel punissant tes enfants,

De châtiments héréditaires

Accablera leurs descendants !

Jusqu’à ce qu’une main propice

Relève l’auguste édifice

Par qui la terre touche aux cieux,

Et que le zèle et la prière

Dissipent l’indigne poussière

Qui couvre l’image des dieux !
Sortez de vos débris antiques,

Temples que pleurait Israël ;

Relevez-vous, sacrés portiques ;

Lévites, montez à l’autel !

Aux sons des harpes de Solime,

Que la renaissante victime

S’immole sous vos chastes mains !

Et qu’avec les pleurs de la terre

Son sang éteigne le tonnerre

Qui gronde encor sur les humains !

Plein d’une superbe folie,
Ce peuple au front audacieux

S’est dit un jour :   » Dieu m’humilie ;

Soyons à nous-mêmes nos dieux.

Notre intelligence sublime

A sondé le ciel et l’abîme

Pour y chercher ce grand esprit !

Mais ni dans les flancs de la terre,

Mais ni dans les feux de la sphère,

Son nom pour nous ne fut écrit.
  » Déjà nous enseignons au monde

A briser le sceptre des rois ;

Déjà notre audace profonde

Se rit du joug usé des lois.

Secouez, malheureux esclaves,

Secouez d’indignes entraves.

Rentrez dans votre liberté !

Mortel ! du jour où tu respires,

Ta loi, c’est ce que tu désires ;

Ton devoir, c’est la volupté !
 » Ta pensée a franchi l’espace,

Tes calculs précèdent les temps,

La foudre cède à ton audace,

Les cieux roulent tes chars flottants ;

Comme un feu que tout alimente,

Ta raison, sans cesse croissante,

S’étendra sur l’immensité !

Et ta puissance, qu’elle assure,

N’aura de terme et de mesure

Que l’espace et l’éternité.
 » Heureux nos fils ! heureux cet âge

Qui, fécondé par nos leçons,

Viendra recueillir l’héritage

Des dogmes que nous lui laissons !

Pourquoi les jalouses années

Bornent-elles nos destinées

A de si rapides instants ?

Ô loi trop injuste et trop dure !

Pour triompher de la nature

Que nous a-t-il manqué ? le temps  »
Eh bien ! le temps sur vos poussières

A peine encore a fait un pas !

Sortez, ô mânes de nos pères,

Sortez de la nuit du trépas !

Venez contempler votre ouvrage !

Venez partager de cet âge

La gloire et la félicité !

Ô race en promesses féconde,

Paraissez ! bienfaiteurs du monde,

Voilà votre postérité !
Que vois je ? ils détournent la vue,

Et, se cachant sous leurs lambeaux,

Leur foule, de honte éperdue,

Fuit et rentre dans les tombeaux !

Non, non, restez, ombres coupables;

Auteurs de nos jours déplorables,

Restez ! ce supplice est trop doux.

Le Ciel, trop lent à vous poursuivre,

Devait vous condamner à vivre

Dans le siècle enfanté par vous !
Où sont-ils, ces jours où la France,

A la tête des nations,

Se levait comme un astre immense

Inondant tout de ses rayons ?

Parmi nos siècles, siècle unique,

De quel cortège magnifique

La gloire composait ta cour !

Semblable au dieu qui nous éclaire,

Ta grandeur étonnait !a terre,

Dont tes clartés étaient l’amour !
Toujours les siècles du génie

Sont donc les siècles des vertus !

Toujours les dieux de l’harmonie

Pour les héros sont descendus !

Près du trône qui les inspire,

Voyez-les déposer la lyre

Dans de pures et chastes mains,

Et les Racine et les Turenne

Enchaîner les grâces d’Athène

Au char triomphant des Romains !
Mais, ô déclin! quel souffle aride

De notre âge a séché les fleurs ?

Eh quoi ! le lourd compas d’Euclide

Etouffe nos arts enchanteurs !

Elans de l’âme et du génie !

Des calculs la froide manie

Chez nos pères vous remplaça

Ils posèrent sur la nature

Le doigt glacé qui la mesure,

Et la nature se glaça !
Et toi, prêtresse de la terre,

Vierge du Pinde ou de Sion,

Tu fuis ce globe de matière,

Privé de ton dernier rayon !

Ton souffle divin se retire

De ces coeurs flétris, que la lyre

N’émeut plus de ses sons touchants !

Et pour son Dieu qui le contemple,

Sans toi l’univers est un temple

Qui n’a plus ni parfums ni chants !
Pleurons donc, enfants de nos pères !

Pleurons ! de deuil couvrons nos fronts !

Lavons dans nos !armes amères

Tant d’irréparables affronts !

Comme les fils d’Héliodore,

Rassemblons du soir à l’aurore

Les débris du temple abattu !

Et sous ces cendres criminelles

Cherchons encor les étincelles

Du génie et de la vertu !

Ode Sur La Naissance Du Duc De Bordeaux

Versez du sang ! frappez encore !

Plus vous retranchez ses rameaux,

Plus le tronc sacré voit éclore

Ses rejetons toujours nouveaux !

Est-ce un dieu qui trompe le crime ?

Toujours d’une auguste victime

Le sang est fertile en vengeur !

Toujours échappé d’Athalie

Quelque enfant que le fer oublie

Grandit à l’ombre du Seigneur !
Il est né l’enfant du miracle !

Héritier du sang d’un martyr,

Il est né d’un tardif oracle,

Il est né d’un dernier soupir !

Aux accents du bronze qui tonne

La France s’éveille et s’étonne

Du fruit que la mort a porté!

Jeux du sort ! merveilles divines !

Ainsi fleurit sur des ruines

Un lis que l’orage a planté.
Il vient, quand les peuples victimes

Du sommeil de leurs conducteurs,

Errent aux penchants des abîmes

Comme des troupeaux sans pasteurs !

Entre un passé qui s’évapore,

Vers un avenir qu’il ignore,

L’homme nage dans un chaos !

Le doute égare sa boussole,

Le monde attend une parole,

La terre a besoin d’un héros !
Courage ! c’est ainsi qu’ils naissent !

C’est ainsi que dans sa bonté

Un dieu les sème ! Ils apparaissent

Sur des jours de stérilité !

Ainsi, dans une sainte attente,

Quand des pasteurs la troupe errante

Parlait d’un Moïse nouveau,

De la nuit déchirant le voile,

Une mystérieuse étoile

Les conduisit vers un berceau !
Sacré berceau ! frêle espérance

Qu’ une mère tient dans ses bras !

Déjà tu rassures la France,

Les miracles ne trompent pas !

Confiante dans son délire,

A ce berceau déjà ma lyre

Ouvre un avenir triomphant;

Et, comme ces rois de l’Aurore,

Un instinct que mon âme ignore

Me fait adorer un enfant !
Comme l’orphelin de Pergame,

Il verra près de son berceau

Un roi, des princes, une femme,

Pleurer aussi sur un tombeau !

Bercé sur le sein de sa mère,

S’il vient à demander son père,

Il verra se baisser leurs yeux !

Et cette veuve inconsolée,

En lui cachant le mausolée,

Du doigt lui montrera les cieux !
Jeté sur le déclin des âges,

Il verra l’empire sans fin,

Sorti de glorieux orages,

Frémir encor de son déclin.

Mais son glaive aux champs de victoire

Nous rappellera la mémoire

Des destins promis à Clovis,

Tant que le tronçon d’une épée,

D’un rayon de gloire frappée,

Brillerait aux mains de ses fils !
Sourd aux leçons efféminées

Dont le siècle aime à les nourrir,

Il saura que les destinées

Font roi, pour régner ou mourir ;

Que des vieux héros de sa race

Le premier titre fut l’audace,

Et le premier trône un pavois,

Et qu’en vain l’humanité crie

Le sang versé pour la patrie

Est toujours la pourpre des rois !
Tremblant à la voix de l’histoire,

Ce juge vivant des humains,

Français ! il saura que la gloire

Tient deux flambeaux entre ses mains

L’un, d’une sanglante lumière

Sillonne l’horrible carrière

Des peuples par le crime heureux ;

Semblable aux torches des furies

Que jadis les fameux impies

Sur leurs pas traînaient après eux !
L’autre, du sombre oubli des âges.

Tombeau des peuples et des rois.

Ne sauve que les siècles sages,

Et les légitimes exploits :

Ses clartés immenses et pures,

Traversant les races futures,

Vont s’unir au jour éternel ;

Pareil à ces feux pacifiques,

Ô Vesta ! que des mains pudiques

Entretenaient sur ton autel !
Il saura qu’aux jours où nous sommes,

Pour vieillir au trône des rois,

Il faut montrer aux yeux des hommes

Ses vertus auprès de ses droits ;

Qu’assis à ce degré suprême,

Il faut s’y défendre soi-même,

Comme les dieux sur leurs autels ;

Rappeler en tout leur image,

Et faire adorer le nuage

Qui les sépare des mortels !
Au pied du trône séculaire

Où s’assied un autre Nestor,

De la tempête populaire

Le flot calmé murmure encor !

Ce juste, que le ciel contemple,

Lui montrera par son exemple

Comment, sur les écueils jeté,

On élève sur le rivage,

Avec les débris du naufrage,

Un temple à l’immortalité !
Ainsi s’expliquaient sur ma lyre

Les destins présents à mes yeux ;

Et tout secondait mon délire,

Et sur la terre, et dans les cieux !

Le doux regard de l’espérance

Eclairait le deuil de la France :

Comme, après une longue nuit,

Sortant d’un berceau de ténèbres,

L’aube efface les pas funèbres

De l’ombre obscure qui s’enfuit.

Pensée Des Morts

Voilà les feuilles sans sève

Qui tombent sur le gazon,

Voilà le vent qui s’élève

Et gémit dans le vallon,

Voilà l’errante hirondelle .

Qui rase du bout de l’aile :

L’eau dormante des marais,

Voilà l’enfant des chaumières

Qui glane sur les bruyères

Le bois tombé des forêts.
L’onde n’a plus le murmure ,

Dont elle enchantait les bois ;

Sous des rameaux sans verdure.

Les oiseaux n’ont plus de voix ;

Le soir est près de l’aurore,

L’astre à peine vient d’éclore

Qu’il va terminer son tour,

Il jette par intervalle

Une heure de clarté pâle

Qu’on appelle encore un jour.
L’aube n’a plus de zéphire

Sous ses nuages dorés,

La pourpre du soir expire

Sur les flots décolorés,

La mer solitaire et vide

N’est plus qu’un désert aride

Où l’oeil cherche en vain l’esquif,

Et sur la grève plus sourde

La vague orageuse et lourde

N’a qu’un murmure plaintif.
La brebis sur les collines

Ne trouve plus le gazon,

Son agneau laisse aux épines

Les débris de sa toison,

La flûte aux accords champêtres

Ne réjouit plus les hêtres

Des airs de joie ou d’amour,

Toute herbe aux champs est glanée :

Ainsi finit une année,

Ainsi finissent nos jours !
C’est la saison où tout tombe

Aux coups redoublés des vents ;

Un vent qui vient de la tombe

Moissonne aussi les vivants :

Ils tombent alors par mille,

Comme la plume inutile

Que l’aigle abandonne aux airs,

Lorsque des plumes nouvelles

Viennent réchauffer ses ailes

A l’approche des hivers.
C’est alors que ma paupière

Vous vit pâlir et mourir,

Tendres fruits qu’à la lumière

Dieu n’a pas laissé mûrir !

Quoique jeune sur la terre,

Je suis déjà solitaire

Parmi ceux de ma saison,

Et quand je dis en moi-même :

Où sont ceux que ton coeur aime ?

Je regarde le gazon.
Leur tombe est sur la colline,

Mon pied la sait ; la voilà !

Mais leur essence divine,

Mais eux, Seigneur, sont-ils là ?

Jusqu’à l’indien rivage

Le ramier porte un message

Qu’il rapporte à nos climats ;

La voile passe et repasse,

Mais de son étroit espace

Leur âme ne revient pas.
Ah ! quand les vents de l’automne

Sifflent dans les rameaux morts,

Quand le brin d’herbe frissonne,

Quand le pin rend ses accords,

Quand la cloche des ténèbres

Balance ses glas funèbres,

La nuit, à travers les bois,

A chaque vent qui s’élève,

A chaque flot sur la grève,

Je dis : N’es-tu pas leur voix?
Du moins si leur voix si pure

Est trop vague pour nos sens,

Leur âme en secret murmure

De plus intimes accents ;

Au fond des coeurs qui sommeillent,

Leurs souvenirs qui s’éveillent

Se pressent de tous côtés,

Comme d’arides feuillages

Que rapportent les orages

Au tronc qui les a portés !
C’est une mère ravie

A ses enfants dispersés,

Qui leur tend de l’autre vie

Ces bras qui les ont bercés ;

Des baisers sont sur sa bouche,

Sur ce sein qui fut leur couche

Son coeur les rappelle à soi ;

Des pleurs voilent son sourire,

Et son regard semble dire :

Vous aime-t-on comme moi ?
C’est une jeune fiancée

Qui, le front ceint du bandeau,

N’emporta qu’une pensée

De sa jeunesse au tombeau ;

Triste, hélas ! dans le ciel même,

Pour revoir celui qu’elle aime

Elle revient sur ses pas,

Et lui dit : Ma tombe est verte !

Sur cette terre déserte

Qu’attends-tu ? Je n’y suis pas !
C’est un ami de l’enfance,

Qu’aux jours sombres du malheur

Nous prêta la Providence

Pour appuyer notre cœur ;

Il n’est plus ; notre âme est veuve,

Il nous suit dans notre épreuve

Et nous dit avec pitié :

Ami, si ton âme est pleine,

De ta joie ou de ta peine

Qui portera la moitié ?
C’est l’ombre pâle d’un père

Qui mourut en nous nommant ;

C’est une soeur, c’est un frère,

Qui nous devance un moment ;

Sous notre heureuse demeure,

Avec celui qui les pleure,

Hélas ! ils dormaient hier !

Et notre coeur doute encore,

Que le ver déjà dévore

Cette chair de notre chair !
L’enfant dont la mort cruelle

Vient de vider le berceau,

Qui tomba de la mamelle

Au lit glacé du tombeau ;

Tous ceux enfin dont la vie

Un jour ou l’autre ravie,

Emporte une part de nous,

Murmurent sous la poussière :

Vous qui voyez la lumière,

Vous souvenez-vous de nous ?
Ah ! vous pleurer est le bonheur suprême

Mânes chéris de quiconque a des pleurs !

Vous oublier c’est s’oublier soi-même :

N’êtes-vous pas un débris de nos coeurs ?
En avançant dans notre obscur voyage,

Du doux passé l’horizon est plus beau,

En deux moitiés notre âme se partage,

Et la meilleure appartient au tombeau !
Dieu du pardon ! leur Dieu ! Dieu de leurs pères !

Toi que leur bouche a si souvent nommé !

Entends pour eux les larmes de leurs frères !

Prions pour eux, nous qu’ils ont tant aimé !
Ils t’ont prié pendant leur courte vie,

Ils ont souri quand tu les as frappés !

Ils ont crié : Que ta main soit bénie !

Dieu, tout espoir ! les aurais-tu trompés ?
Et cependant pourquoi ce long silence ?

Nous auraient-ils oubliés sans retour ?

N’aiment-ils plus ? Ah ! ce doute t’offense !

Et toi, mon Dieu, n’es-tu pas tout amour ?
Mais, s’ils parlaient à l’ami qui les pleure,

S’ils nous disaient comment ils sont heureux,

De tes desseins nous devancerions l’heure,

Avant ton jour nous volerions vers eux.
Où vivent-ils ? Quel astre, à leur paupière

Répand un jour plus durable et plus doux ?

Vont-ils peupler ces îles de lumière ?

Ou planent-ils entre le ciel et nous ?
Sont-ils noyés dans l’éternelle flamme ?

Ont-ils perdu ces doux noms d’ici-bas,

Ces noms de soeur et d’amante et de femme ?

A ces appels ne répondront-ils pas ?
Non, non, mon Dieu, si la céleste gloire

Leur eût ravi tout souvenir humain,

Tu nous aurais enlevé leur mémoire ;

Nos pleurs sur eux couleraient-ils en vain ?
Ah ! dans ton sein que leur âme se noie !

Mais garde-nous nos places dans leur cœur ;

Eux qui jadis ont goûté notre joie,

Pouvons-nous être heureux sans leur bonheur ?
Etends sur eux la main de ta clémence,

Ils ont péché; mais le ciel est un don !

Ils ont souffert; c’est une autre innocence !

Ils ont aimé; c’est le sceau du pardon !
Ils furent ce que nous sommes,

Poussière, jouet du vent !

Fragiles comme des hommes,

Faibles comme le néant !

Si leurs pieds souvent glissèrent,

Si leurs lèvres transgressèrent

Quelque lettre de ta loi,

Ô Père! ô juge suprême !

Ah ! ne les vois pas eux-mêmes,

Ne regarde en eux que toi !
Si tu scrutes la poussière,

Elle s’enfuit à ta voix !

Si tu touches la lumière,

Elle ternira tes doigts !

Si ton oeil divin les sonde,

Les colonnes de ce monde

Et des cieux chancelleront :

Si tu dis à l’innocence :

Monte et plaide en ma présence !

Tes vertus se voileront.
Mais toi, Seigneur, tu possèdes

Ta propre immortalité !

Tout le bonheur que tu cèdes

Accroît ta félicité !

Tu dis au soleil d’éclore,

Et le jour ruisselle encore !

Tu dis au temps d’enfanter,

Et l’éternité docile,

Jetant les siècles par mille,

Les répand sans les compter !
Les mondes que tu répares

Devant toi vont rajeunir,

Et jamais tu ne sépares

Le passé de l’avenir ;

Tu vis ! et tu vis ! les âges,

Inégaux pour tes ouvrages,

Sont tous égaux sous ta main ;

Et jamais ta voix ne nomme,

Hélas ! ces trois mots de l’homme :

Hier, aujourd’hui, demain !
Ô Père de la nature,

Source, abîme de tout bien,

Rien à toi ne se mesure,

Ah ! ne te mesure à rien !

Mets, à divine clémence,

Mets ton poids dans la balance,

Si tu pèses le néant !

Triomphe, à vertu suprême !

En te contemplant toi-même,

Triomphe en nous pardonnant !