Ode

Peuple ! des crimes de tes pères

Le Ciel punissant tes enfants,

De châtiments héréditaires

Accablera leurs descendants !

Jusqu’à ce qu’une main propice

Relève l’auguste édifice

Par qui la terre touche aux cieux,

Et que le zèle et la prière

Dissipent l’indigne poussière

Qui couvre l’image des dieux !
Sortez de vos débris antiques,

Temples que pleurait Israël ;

Relevez-vous, sacrés portiques ;

Lévites, montez à l’autel !

Aux sons des harpes de Solime,

Que la renaissante victime

S’immole sous vos chastes mains !

Et qu’avec les pleurs de la terre

Son sang éteigne le tonnerre

Qui gronde encor sur les humains !

Plein d’une superbe folie,
Ce peuple au front audacieux

S’est dit un jour :   » Dieu m’humilie ;

Soyons à nous-mêmes nos dieux.

Notre intelligence sublime

A sondé le ciel et l’abîme

Pour y chercher ce grand esprit !

Mais ni dans les flancs de la terre,

Mais ni dans les feux de la sphère,

Son nom pour nous ne fut écrit.
  » Déjà nous enseignons au monde

A briser le sceptre des rois ;

Déjà notre audace profonde

Se rit du joug usé des lois.

Secouez, malheureux esclaves,

Secouez d’indignes entraves.

Rentrez dans votre liberté !

Mortel ! du jour où tu respires,

Ta loi, c’est ce que tu désires ;

Ton devoir, c’est la volupté !
 » Ta pensée a franchi l’espace,

Tes calculs précèdent les temps,

La foudre cède à ton audace,

Les cieux roulent tes chars flottants ;

Comme un feu que tout alimente,

Ta raison, sans cesse croissante,

S’étendra sur l’immensité !

Et ta puissance, qu’elle assure,

N’aura de terme et de mesure

Que l’espace et l’éternité.
 » Heureux nos fils ! heureux cet âge

Qui, fécondé par nos leçons,

Viendra recueillir l’héritage

Des dogmes que nous lui laissons !

Pourquoi les jalouses années

Bornent-elles nos destinées

A de si rapides instants ?

Ô loi trop injuste et trop dure !

Pour triompher de la nature

Que nous a-t-il manqué ? le temps  »
Eh bien ! le temps sur vos poussières

A peine encore a fait un pas !

Sortez, ô mânes de nos pères,

Sortez de la nuit du trépas !

Venez contempler votre ouvrage !

Venez partager de cet âge

La gloire et la félicité !

Ô race en promesses féconde,

Paraissez ! bienfaiteurs du monde,

Voilà votre postérité !
Que vois je ? ils détournent la vue,

Et, se cachant sous leurs lambeaux,

Leur foule, de honte éperdue,

Fuit et rentre dans les tombeaux !

Non, non, restez, ombres coupables;

Auteurs de nos jours déplorables,

Restez ! ce supplice est trop doux.

Le Ciel, trop lent à vous poursuivre,

Devait vous condamner à vivre

Dans le siècle enfanté par vous !
Où sont-ils, ces jours où la France,

A la tête des nations,

Se levait comme un astre immense

Inondant tout de ses rayons ?

Parmi nos siècles, siècle unique,

De quel cortège magnifique

La gloire composait ta cour !

Semblable au dieu qui nous éclaire,

Ta grandeur étonnait !a terre,

Dont tes clartés étaient l’amour !
Toujours les siècles du génie

Sont donc les siècles des vertus !

Toujours les dieux de l’harmonie

Pour les héros sont descendus !

Près du trône qui les inspire,

Voyez-les déposer la lyre

Dans de pures et chastes mains,

Et les Racine et les Turenne

Enchaîner les grâces d’Athène

Au char triomphant des Romains !
Mais, ô déclin! quel souffle aride

De notre âge a séché les fleurs ?

Eh quoi ! le lourd compas d’Euclide

Etouffe nos arts enchanteurs !

Elans de l’âme et du génie !

Des calculs la froide manie

Chez nos pères vous remplaça

Ils posèrent sur la nature

Le doigt glacé qui la mesure,

Et la nature se glaça !
Et toi, prêtresse de la terre,

Vierge du Pinde ou de Sion,

Tu fuis ce globe de matière,

Privé de ton dernier rayon !

Ton souffle divin se retire

De ces coeurs flétris, que la lyre

N’émeut plus de ses sons touchants !

Et pour son Dieu qui le contemple,

Sans toi l’univers est un temple

Qui n’a plus ni parfums ni chants !
Pleurons donc, enfants de nos pères !

Pleurons ! de deuil couvrons nos fronts !

Lavons dans nos !armes amères

Tant d’irréparables affronts !

Comme les fils d’Héliodore,

Rassemblons du soir à l’aurore

Les débris du temple abattu !

Et sous ces cendres criminelles

Cherchons encor les étincelles

Du génie et de la vertu !

Ode Sur La Naissance Du Duc De Bordeaux

Versez du sang ! frappez encore !

Plus vous retranchez ses rameaux,

Plus le tronc sacré voit éclore

Ses rejetons toujours nouveaux !

Est-ce un dieu qui trompe le crime ?

Toujours d’une auguste victime

Le sang est fertile en vengeur !

Toujours échappé d’Athalie

Quelque enfant que le fer oublie

Grandit à l’ombre du Seigneur !
Il est né l’enfant du miracle !

Héritier du sang d’un martyr,

Il est né d’un tardif oracle,

Il est né d’un dernier soupir !

Aux accents du bronze qui tonne

La France s’éveille et s’étonne

Du fruit que la mort a porté!

Jeux du sort ! merveilles divines !

Ainsi fleurit sur des ruines

Un lis que l’orage a planté.
Il vient, quand les peuples victimes

Du sommeil de leurs conducteurs,

Errent aux penchants des abîmes

Comme des troupeaux sans pasteurs !

Entre un passé qui s’évapore,

Vers un avenir qu’il ignore,

L’homme nage dans un chaos !

Le doute égare sa boussole,

Le monde attend une parole,

La terre a besoin d’un héros !
Courage ! c’est ainsi qu’ils naissent !

C’est ainsi que dans sa bonté

Un dieu les sème ! Ils apparaissent

Sur des jours de stérilité !

Ainsi, dans une sainte attente,

Quand des pasteurs la troupe errante

Parlait d’un Moïse nouveau,

De la nuit déchirant le voile,

Une mystérieuse étoile

Les conduisit vers un berceau !
Sacré berceau ! frêle espérance

Qu’ une mère tient dans ses bras !

Déjà tu rassures la France,

Les miracles ne trompent pas !

Confiante dans son délire,

A ce berceau déjà ma lyre

Ouvre un avenir triomphant;

Et, comme ces rois de l’Aurore,

Un instinct que mon âme ignore

Me fait adorer un enfant !
Comme l’orphelin de Pergame,

Il verra près de son berceau

Un roi, des princes, une femme,

Pleurer aussi sur un tombeau !

Bercé sur le sein de sa mère,

S’il vient à demander son père,

Il verra se baisser leurs yeux !

Et cette veuve inconsolée,

En lui cachant le mausolée,

Du doigt lui montrera les cieux !
Jeté sur le déclin des âges,

Il verra l’empire sans fin,

Sorti de glorieux orages,

Frémir encor de son déclin.

Mais son glaive aux champs de victoire

Nous rappellera la mémoire

Des destins promis à Clovis,

Tant que le tronçon d’une épée,

D’un rayon de gloire frappée,

Brillerait aux mains de ses fils !
Sourd aux leçons efféminées

Dont le siècle aime à les nourrir,

Il saura que les destinées

Font roi, pour régner ou mourir ;

Que des vieux héros de sa race

Le premier titre fut l’audace,

Et le premier trône un pavois,

Et qu’en vain l’humanité crie

Le sang versé pour la patrie

Est toujours la pourpre des rois !
Tremblant à la voix de l’histoire,

Ce juge vivant des humains,

Français ! il saura que la gloire

Tient deux flambeaux entre ses mains

L’un, d’une sanglante lumière

Sillonne l’horrible carrière

Des peuples par le crime heureux ;

Semblable aux torches des furies

Que jadis les fameux impies

Sur leurs pas traînaient après eux !
L’autre, du sombre oubli des âges.

Tombeau des peuples et des rois.

Ne sauve que les siècles sages,

Et les légitimes exploits :

Ses clartés immenses et pures,

Traversant les races futures,

Vont s’unir au jour éternel ;

Pareil à ces feux pacifiques,

Ô Vesta ! que des mains pudiques

Entretenaient sur ton autel !
Il saura qu’aux jours où nous sommes,

Pour vieillir au trône des rois,

Il faut montrer aux yeux des hommes

Ses vertus auprès de ses droits ;

Qu’assis à ce degré suprême,

Il faut s’y défendre soi-même,

Comme les dieux sur leurs autels ;

Rappeler en tout leur image,

Et faire adorer le nuage

Qui les sépare des mortels !
Au pied du trône séculaire

Où s’assied un autre Nestor,

De la tempête populaire

Le flot calmé murmure encor !

Ce juste, que le ciel contemple,

Lui montrera par son exemple

Comment, sur les écueils jeté,

On élève sur le rivage,

Avec les débris du naufrage,

Un temple à l’immortalité !
Ainsi s’expliquaient sur ma lyre

Les destins présents à mes yeux ;

Et tout secondait mon délire,

Et sur la terre, et dans les cieux !

Le doux regard de l’espérance

Eclairait le deuil de la France :

Comme, après une longue nuit,

Sortant d’un berceau de ténèbres,

L’aube efface les pas funèbres

De l’ombre obscure qui s’enfuit.

Pensée Des Morts

Voilà les feuilles sans sève

Qui tombent sur le gazon,

Voilà le vent qui s’élève

Et gémit dans le vallon,

Voilà l’errante hirondelle .

Qui rase du bout de l’aile :

L’eau dormante des marais,

Voilà l’enfant des chaumières

Qui glane sur les bruyères

Le bois tombé des forêts.
L’onde n’a plus le murmure ,

Dont elle enchantait les bois ;

Sous des rameaux sans verdure.

Les oiseaux n’ont plus de voix ;

Le soir est près de l’aurore,

L’astre à peine vient d’éclore

Qu’il va terminer son tour,

Il jette par intervalle

Une heure de clarté pâle

Qu’on appelle encore un jour.
L’aube n’a plus de zéphire

Sous ses nuages dorés,

La pourpre du soir expire

Sur les flots décolorés,

La mer solitaire et vide

N’est plus qu’un désert aride

Où l’oeil cherche en vain l’esquif,

Et sur la grève plus sourde

La vague orageuse et lourde

N’a qu’un murmure plaintif.
La brebis sur les collines

Ne trouve plus le gazon,

Son agneau laisse aux épines

Les débris de sa toison,

La flûte aux accords champêtres

Ne réjouit plus les hêtres

Des airs de joie ou d’amour,

Toute herbe aux champs est glanée :

Ainsi finit une année,

Ainsi finissent nos jours !
C’est la saison où tout tombe

Aux coups redoublés des vents ;

Un vent qui vient de la tombe

Moissonne aussi les vivants :

Ils tombent alors par mille,

Comme la plume inutile

Que l’aigle abandonne aux airs,

Lorsque des plumes nouvelles

Viennent réchauffer ses ailes

A l’approche des hivers.
C’est alors que ma paupière

Vous vit pâlir et mourir,

Tendres fruits qu’à la lumière

Dieu n’a pas laissé mûrir !

Quoique jeune sur la terre,

Je suis déjà solitaire

Parmi ceux de ma saison,

Et quand je dis en moi-même :

Où sont ceux que ton coeur aime ?

Je regarde le gazon.
Leur tombe est sur la colline,

Mon pied la sait ; la voilà !

Mais leur essence divine,

Mais eux, Seigneur, sont-ils là ?

Jusqu’à l’indien rivage

Le ramier porte un message

Qu’il rapporte à nos climats ;

La voile passe et repasse,

Mais de son étroit espace

Leur âme ne revient pas.
Ah ! quand les vents de l’automne

Sifflent dans les rameaux morts,

Quand le brin d’herbe frissonne,

Quand le pin rend ses accords,

Quand la cloche des ténèbres

Balance ses glas funèbres,

La nuit, à travers les bois,

A chaque vent qui s’élève,

A chaque flot sur la grève,

Je dis : N’es-tu pas leur voix?
Du moins si leur voix si pure

Est trop vague pour nos sens,

Leur âme en secret murmure

De plus intimes accents ;

Au fond des coeurs qui sommeillent,

Leurs souvenirs qui s’éveillent

Se pressent de tous côtés,

Comme d’arides feuillages

Que rapportent les orages

Au tronc qui les a portés !
C’est une mère ravie

A ses enfants dispersés,

Qui leur tend de l’autre vie

Ces bras qui les ont bercés ;

Des baisers sont sur sa bouche,

Sur ce sein qui fut leur couche

Son coeur les rappelle à soi ;

Des pleurs voilent son sourire,

Et son regard semble dire :

Vous aime-t-on comme moi ?
C’est une jeune fiancée

Qui, le front ceint du bandeau,

N’emporta qu’une pensée

De sa jeunesse au tombeau ;

Triste, hélas ! dans le ciel même,

Pour revoir celui qu’elle aime

Elle revient sur ses pas,

Et lui dit : Ma tombe est verte !

Sur cette terre déserte

Qu’attends-tu ? Je n’y suis pas !
C’est un ami de l’enfance,

Qu’aux jours sombres du malheur

Nous prêta la Providence

Pour appuyer notre cœur ;

Il n’est plus ; notre âme est veuve,

Il nous suit dans notre épreuve

Et nous dit avec pitié :

Ami, si ton âme est pleine,

De ta joie ou de ta peine

Qui portera la moitié ?
C’est l’ombre pâle d’un père

Qui mourut en nous nommant ;

C’est une soeur, c’est un frère,

Qui nous devance un moment ;

Sous notre heureuse demeure,

Avec celui qui les pleure,

Hélas ! ils dormaient hier !

Et notre coeur doute encore,

Que le ver déjà dévore

Cette chair de notre chair !
L’enfant dont la mort cruelle

Vient de vider le berceau,

Qui tomba de la mamelle

Au lit glacé du tombeau ;

Tous ceux enfin dont la vie

Un jour ou l’autre ravie,

Emporte une part de nous,

Murmurent sous la poussière :

Vous qui voyez la lumière,

Vous souvenez-vous de nous ?
Ah ! vous pleurer est le bonheur suprême

Mânes chéris de quiconque a des pleurs !

Vous oublier c’est s’oublier soi-même :

N’êtes-vous pas un débris de nos coeurs ?
En avançant dans notre obscur voyage,

Du doux passé l’horizon est plus beau,

En deux moitiés notre âme se partage,

Et la meilleure appartient au tombeau !
Dieu du pardon ! leur Dieu ! Dieu de leurs pères !

Toi que leur bouche a si souvent nommé !

Entends pour eux les larmes de leurs frères !

Prions pour eux, nous qu’ils ont tant aimé !
Ils t’ont prié pendant leur courte vie,

Ils ont souri quand tu les as frappés !

Ils ont crié : Que ta main soit bénie !

Dieu, tout espoir ! les aurais-tu trompés ?
Et cependant pourquoi ce long silence ?

Nous auraient-ils oubliés sans retour ?

N’aiment-ils plus ? Ah ! ce doute t’offense !

Et toi, mon Dieu, n’es-tu pas tout amour ?
Mais, s’ils parlaient à l’ami qui les pleure,

S’ils nous disaient comment ils sont heureux,

De tes desseins nous devancerions l’heure,

Avant ton jour nous volerions vers eux.
Où vivent-ils ? Quel astre, à leur paupière

Répand un jour plus durable et plus doux ?

Vont-ils peupler ces îles de lumière ?

Ou planent-ils entre le ciel et nous ?
Sont-ils noyés dans l’éternelle flamme ?

Ont-ils perdu ces doux noms d’ici-bas,

Ces noms de soeur et d’amante et de femme ?

A ces appels ne répondront-ils pas ?
Non, non, mon Dieu, si la céleste gloire

Leur eût ravi tout souvenir humain,

Tu nous aurais enlevé leur mémoire ;

Nos pleurs sur eux couleraient-ils en vain ?
Ah ! dans ton sein que leur âme se noie !

Mais garde-nous nos places dans leur cœur ;

Eux qui jadis ont goûté notre joie,

Pouvons-nous être heureux sans leur bonheur ?
Etends sur eux la main de ta clémence,

Ils ont péché; mais le ciel est un don !

Ils ont souffert; c’est une autre innocence !

Ils ont aimé; c’est le sceau du pardon !
Ils furent ce que nous sommes,

Poussière, jouet du vent !

Fragiles comme des hommes,

Faibles comme le néant !

Si leurs pieds souvent glissèrent,

Si leurs lèvres transgressèrent

Quelque lettre de ta loi,

Ô Père! ô juge suprême !

Ah ! ne les vois pas eux-mêmes,

Ne regarde en eux que toi !
Si tu scrutes la poussière,

Elle s’enfuit à ta voix !

Si tu touches la lumière,

Elle ternira tes doigts !

Si ton oeil divin les sonde,

Les colonnes de ce monde

Et des cieux chancelleront :

Si tu dis à l’innocence :

Monte et plaide en ma présence !

Tes vertus se voileront.
Mais toi, Seigneur, tu possèdes

Ta propre immortalité !

Tout le bonheur que tu cèdes

Accroît ta félicité !

Tu dis au soleil d’éclore,

Et le jour ruisselle encore !

Tu dis au temps d’enfanter,

Et l’éternité docile,

Jetant les siècles par mille,

Les répand sans les compter !
Les mondes que tu répares

Devant toi vont rajeunir,

Et jamais tu ne sépares

Le passé de l’avenir ;

Tu vis ! et tu vis ! les âges,

Inégaux pour tes ouvrages,

Sont tous égaux sous ta main ;

Et jamais ta voix ne nomme,

Hélas ! ces trois mots de l’homme :

Hier, aujourd’hui, demain !
Ô Père de la nature,

Source, abîme de tout bien,

Rien à toi ne se mesure,

Ah ! ne te mesure à rien !

Mets, à divine clémence,

Mets ton poids dans la balance,

Si tu pèses le néant !

Triomphe, à vertu suprême !

En te contemplant toi-même,

Triomphe en nous pardonnant !

Les Voiles

Quand j’étais jeune et fier et que j’ouvrais mes ailes,

Les ailes de mon âme à tous les vents des mers,

Les voiles emportaient ma pensée avec elles,

Et mes rêves flottaient sur tous les flots amers.
Je voyais dans ce vague où l’horizon se noie

Surgir tout verdoyants de pampre et de jasmin

Des continents de vie et des îles de joie

Où la gloire et l’amour m’appelaient de la main.
J’enviais chaque nef qui blanchissait l’écume,

Heureuse d’aspirer au rivage inconnu,

Et maintenant, assis au bord du cap qui fume,

J’ai traversé ces flots et j’en suis revenu.
Et j’aime encor ces mers autrefois tant aimées,

Non plus comme le champ de mes rêves chéris,

Mais comme un champ de mort où mes ailes semées

De moi-même partout me montrent les débris.
Cet écueil me brisa, ce bord surgit funeste,

Ma fortune sombra dans ce calme trompeur ;

La foudre ici sur moi tomba de l’arc céleste

Et chacun de ces flots roule un peu de mon coeur.

Philosophie

(Au Marquis de L.M.F)
Oh ! qui m’emportera vers les tièdes rivages,

Où l’Arno couronné de ses pâles ombrages,

Aux murs des Médicis en sa course arrêté,

Réfléchit le palais par un sage habité,

Et semble, au bruit flatteur de son onde plus lente,

Murmurer les grands noms de Pétrarque et du Dante ?

Ou plutôt, que ne puis-je, au doux tomber du jour,

Quand le front soulagé du fardeau de la cour,

Tu vas sous tes bosquets chercher ton Égérie,

Suivre, en rêvant, tes pas de prairie en prairie;

Jusqu’au modeste toit par tes mains embelli,

Où tu cours adorer le silence et l’oubli !

J’adore aussi ces dieux : depuis que la sagesse

Aux rayons du malheur a mûri ma jeunesse,

Pour nourrir ma raison des seuls fruits immortels,

J’y cherche en soupirant l’ombre de leurs autels ;

Et, s’il est au sommet de la verte colline,

S’il est sur le penchant du coteau qui s’incline,

S’il est aux bords déserts du torrent ignoré

Quelque rustique abri, de verdure entouré,

Dont le pampre arrondi sur le seuil domestique

Dessine en serpentant le flexible portique;

Semblable à la colombe errante sur les eaux,

Qui, des cèdres d’Arar découvrant les rameaux,

Vola sur leur sommet poser ses pieds de rose,

Soudain mon âme errante y vole et s’y repose !

Aussi, pendant qu’admis dans les conseils des rois,

Représentant d’un maître honoré par son choix,

Tu tiens un des grands fils de la trame du monde ;

Moi, parmi les pasteurs, assis aux bords de l’onde,

Je suis d’un oeil rêveur les barques sur les eaux ;

J’écoute les soupirs du vent dans les roseaux ;

Nonchalamment couché près du lit des fontaines,

Je suis l’ombre qui tourne autour du tronc des chênes,

Ou je grave un vain nom sur l’écorce des bois,

Ou je parle à l’écho qui répond à ma voix,

Ou dans le vague azur contemplant les nuages,

Je laisse errer comme eux mes flottantes images ;

La nuit tombe, et le Temps, de son doigt redouté,

Me marque un jour de plus que je n’ai pas compté !
Quelquefois seulement quand mon âme oppressée

Sent en rythmes nombreux déborder ma pensée ;

Au souffle inspirateur du soir dans les déserts,

Ma lyre abandonnée exhale encor des vers !

J’aime à sentir ces fruits d’une sève plus mûre,

Tomber, sans qu’on les cueille, au gré de la nature,

Comme le sauvageon secoué par les vents,

Sur les gazons flétris, de ses rameaux mouvants

Laisse tomber ces fruits que la branche abandonne,

Et qui meurent au pied de l’arbre qui les donne !

Il fut un temps, peut-être, où mes jours mieux remplis,

Par la gloire éclairés, par l’amour embellis,

Et fuyant loin de moi sur des ailes rapides,

Dans la nuit du passé ne tombaient pas si vides.

Aux douteuses clartés de l’humaine raison,

Egaré dans les cieux sur les pas de Platon,

Par ma propre vertu je cherchais à connaître

Si l’âme est en effet un souffle du grand être ;

Si ce rayon divers, dans l’argile enfermé,

Doit être par la mort éteint ou rallumé ;

S’il doit après mille ans revivre sur la terre ;

Ou si, changeant sept fois de destins et de sphère,

Et montant d’astre en astre à son centre divin,

D’un but qui fuit toujours il s’approche sans fin ?

Si dans ces changements nos souvenirs survivent ?

Si nos soins, nos amours, si nos vertus nous suivent

S’il est un juge assis aux portes des enfers,

Qui sépare à jamais les justes des pervers ?

S’il est de saintes lois qui, du ciel émanées,

Des empires mortels prolongent les années,

Jettent un frein au peuple indocile à leur voix,

Et placent l’équité sous la garde des rois ?

Ou si d’un dieu qui dort l’aveugle nonchalance

Laisse au gré du destin trébucher sa balance,

Et livre, en détournant ses yeux indifférents,

La nature au hasard, et la terre aux tyrans ?

Mais ainsi que des cieux, où son vol se déploie,

L’aigle souvent trompé redescend sans sa proie,

Dans ces vastes hauteurs où mon oeil s’est porté

Je n’ai rien découvert que doute et vanité !

Et las d’errer sans fin dans des champs sans limite,

Au seul jour où je vis, au seul bord que j’habite,

J’ai borné désormais ma pensée et mes soins :

Pourvu qu’un dieu caché fournisse à mes besoins !

Pourvu que dans les bras d’une épouse chérie

Je goûte obscurément les doux fruits de ma vie !

Que le rustique enclos par mes pères planté

Me donne un toit l’hiver, et de l’ombre l’été ;

Et que d’heureux enfants ma table couronnée

D’un convive de plus se peuple chaque année !

Ami ! je n’irai plus ravir si loin de moi,

Dans les secrets de Dieu ces comment ; ces pourquoi,

Ni du risible effort de mon faible génie,

Aider péniblement la sagesse infinie !

Vivre est assez pour nous; un plus sage l’a dit :

Le soin de chaque jour à chaque jour suffit.

Humble, et du saint des saints respectant les mystères,

J’héritai l’innocence et le dieu de mes pères ;

En inclinant mon front j’élève à lui mes bras,

Car la terre l’adore et ne le comprend pas :

Semblable à l’Alcyon, que la mer dorme ou gronde,

Qui dans son nid flottant s’endort en paix sur l’onde,

Me reposant sur Dieu du soin de me guider

A ce port invisible où tout doit aborder,

Je laisse mon esprit, libre d’inquiétude,

D’un facile bonheur faisant sa seule étude,

Et prêtant sans orgueil la voile à tous les vents,

Les yeux tournés vers lui, suivre le cours du temps.
Toi, qui longtemps battu des vents et de l’orage,

Jouissant aujourd’hui de ce ciel sans nuage,

Du sein de ton repos contemples du même oeil

Nos revers sans dédain, nos erreurs sans orgueil ;

Dont la raison facile, et chaste sans rudesse,

Des sages de ton temps n’a pris que la sagesse,

Et qui reçus d’en haut ce don mystérieux

De parler aux mortels dans la langue des dieux ;

De ces bords enchanteurs où ta voix me convie,

Où s’écoule à flots purs l’automne de ta vie,

Où les eaux et les fleurs, et l’ombre, et l’amitié,

De tes jours nonchalants usurpent la moitié,

Dans ces vers inégaux que ta muse entrelace,

Dis-nous, comme autrefois nous l’aurait dit Horace,

Si l’homme doit combattre ou suivre son destin ?

Si je me suis trompé de but ou de chemin ?

S’il est vers la sagesse une autre route à suivre ?

Et si l’art d’être heureux n’est as tout l’art de vivre.

L’esprit De Dieu

Le feu divin qui nous consume

Ressemble à ces feux indiscrets

Qu’un pasteur imprudent allume

Aux bord de profondes forêts;

Tant qu’aucun souffle ne l’éveille,

L’humble foyer couve et sommeille ;

ais s’il respire l’aquilon,

Tout à coup la flamme engourdie

S’enfle, déborde; et l’incendie

Embrase un immense horizon !
O mon âme, de quels rivages

Viendra ce souffle inattendu ?

Serait-ce un enfant des orages ?

Un soupir à peine entendu ?

Viendra-t-il, comme un doux zéphyre,

ollement caresser ma lyre,

Ainsi qu’il caresse une fleur ?

Ou sous ses ailes frémissantes,

Briser ses cordes gémissantes

Du cri perçant de la douleur ?
Viens du couchant ou de l’aurore !

Doux ou terrible au gré du sort,

Le sein généreux qui t’implore

Brave la souffrance ou la mort !

Aux coeurs altérés d’harmonie

Qu’importe le prix du génie ?

Si c’est la mort, il faut mourir !

On dit que la bouche d’Orphée,

Par les flots de l’Ebre étouffée,

Rendit un immortel soupir !
ais soit qu’un mortel vive ou meure,

Toujours rebelle à nos souhaits,

L’esprit ne souffle qu’à son heure,

Et ne se repose jamais !

Préparons-lui des lèvres pures,

Un oeil chaste, un front sans souillures,

Comme, aux approches du saint lieu,

Des enfants, des vierges voilées,

Jonchent de roses effeuillées

La route où va passer un Dieu !
Fuyant des bords qui l’ont vu naître,

De Jéthro l’antique berger

Un jour devant lui vit paraître

Un mystérieux étranger ;

Dans l’ombre, ses larges prunelles

Lançaient de pâles étincelles,

Ses pas ébranlaient le vallon ;

Le courroux gonflait sa poitrine,

Et le souffle de sa narine

Résonnait comme l’aquilon !
Dans un formidable silence

Ils se mesurent un moment ;

Soudain l’un sur l’autre s’élance,

Saisi d’un même emportement :

Leurs bras menaçants se replient,

Leurs fronts luttent, leurs membres crient,

Leurs flancs pressent leurs flancs pressés ;

Comme un chêne qu’on déracine

Leur tronc se balance et s’incline

Sur leurs genoux entrelacés !
Tous deux ils glissent dans la lutte,

Et Jacob enfin terrassé

Chancelle, tombe, et dans sa chute

Entraîne l’ange renversé :

Palpitant de crainte et de rage,

Soudain le pasteur se dégage

Des bras du combattant des cieux,

L’abat, le presse, le surmonte,

Et sur son sein gonflé de honte

Pose un genou victorieux !
ais, sur le lutteur qu’il domine,

Jacob encor mal affermi,

Sent à son tour sur sa poitrine

Le poids du céleste ennemi !

Enfin, depuis les heures sombres

Où le soir lutte avec les ombres,

Tantôt vaincu, tantôt vainqueur,

Contre ce rival qu’il ignore

Il combattit jusqu’à l’aurore

Et c’était l’esprit du Seigneur !
Ainsi dans les ombres du doute

L’homme, hélas! égaré souvent,

Se trace à soi-même sa route,

Et veut voguer contre le vent ;

ais dans cette lutte insensée,

Bientôt notre aile terrassée

Par le souffle qui la combat,

Sur la terre tombe essoufflée

Comme la voile désenflée

Qui tombe et dort le long du mât.
Attendons le souffle suprême ;

Dans un repos silencieux ;

Nous ne sommes rien de nous-même

Qu’un instrument mélodieux !

Quand le doigt d’en haut se retire,

Restons muets comme la lyre

Qui recueille ses saints transports

Jusqu’à ce que la main puissante

Touche la corde frémissante

Où dorment les divins accords !

Pourquoi Mon Âme Est-elle Triste ?

Pourquoi gémis-tu sans cesse,

O mon âme ? réponds-moi !

D’où vient ce poids de tristesse

Qui pèse aujourd’hui sur toi ?

Au tombeau qui nous dévore,

Pleurant, tu n’as pas encore

Conduit tes derniers amis !

L’astre serein de ta vie

S’élève encore; et l’envie

Cherche pourquoi tu gémis !
La terre encore a des plages,

Le ciel encore a des jours,

La gloire encor des orages,

Le coeur encor des amours ;

La nature offre à tes veilles

Des mystères, des merveilles,

Qu’aucun oeil n’a profané,

Et flétrissant tout d’avance

Dans les champs de l’espérance

Ta main n’a pas tout glané !
Et qu’est-ce que la terre? Une prison flottante,

Une demeure étroite, un navire, une tente

Que son Dieu dans l’espace a dressé pour un jour,

Et dont le vent du ciel en trois pas fait le tour !

Des plaines, des vallons, des mers et des collines

Où tout sort de la poudre et retourne en ruines,

Et dont la masse à peine est à l’immensité

Ce que l’heure qui sonne est à l’éternité!

Fange en palais pétrie, hélas ! mais toujours fange,

Où tout est monotone et cependant tout change !
Et qu’est-ce que la vie ? Un réveil d’un moment !

De naître et de mourir un court étonnement !

Un mot qu’avec mépris l’Etre éternel prononce !

Labyrinthe sans clef ! question sans réponse,

Songe qui s’évapore, étincelle qui fuit !

Eclair qui sort de l’ombre et rentre dans la nuit,

Minute que le temps prête et retire à l’homme,

Chose qui ne vaut pas le mot dont on la nomme !
Et qu’est-ce que la gloire ? Un vain son répété,

Une dérision de notre vanité !

Un nom qui retentit sur des lèvres mortelles,

Vain, trompeur, inconstant, périssable comme elles,

Et qui, tantôt croissant et tantôt affaibli,

Passe de bouche en bouche à l’éternel oubli !

Nectar empoisonné dont notre orgueil s’enivre,

Qui fait mourir deux fois ce qui veut toujours vivre !
Et qu’est-ce que l’amour ? Ah ! prêt à le nommer

Ma bouche en le niant craindrait de blasphémer !

Lui seul est au-dessus de tout mot qui l’exprime !

Eclair brillant et pur du feu qui nous anime,

Etincelle ravie au grand foyer des cieux !

Char de feu qui, vivants, nous porte au rang des dieux !

Rayon! foudre des sens ! inextinguible flamme

Qui fond deux coeurs mortels et n’en fait plus qu’une âme !

Il est ! il serait tout, s’il ne devait finir !

Si le coeur d’un mortel le pouvait contenir,

Ou si, semblable au feu dont Dieu fit son emblème,

Sa flamme en s’exhalant ne l’étouffait lui-même !
Mais, quand ces biens que l’homme envie

Déborderaient dans un seul coeur,

La mort seule au bout de la vie

Fait un supplice du bonheur !

Le flot du temps qui nous entraîne

N’attend pas que la joie humaine

Fleurisse longtemps sur son cours !

Race éphémère et fugitive,

Que peux-tu semer sur la rive

De ce torrent qui fuit toujours ?
Il fuit et ses rives fanées

M’annoncent déjà qu’il est tard !

Il fuit, et mes vertes années

Disparaissent de mon regard ;

Chaque projet, chaque espérance

Ressemble à ce liège qu’on lance

Sur la trace des matelots,

Qui ne s’éloigne et ne surnage

Que pour mesurer le sillage

Du navire qui fend les flots !
Où suis-je? Est-ce moi ? Je m’éveille

D’un songe qui n’est pas fini !

Tout était promesse et merveille

Dans un avenir infini !

J’étais jeune ! Hélas ! mes années

Sur ma tête tombent fanées

Et ne refleuriront jamais !

Mon coeur était plein ! il est vide !

Mon sein fécond il est aride !

J’aimais !.., où sont ceux que j’aimais ?
Mes jours, que le deuil décolore,

Glissent avant d’être comptés;

Mon coeur, hélas ! palpite encore

De ses dernières voluptés !

Sous mes pas la terre est couverte

De plus d’une palme encor verte,

Mais qui survit à mes désirs ;

Tant d’objets chers à ma paupière

Sont encor là, sur la poussière

Tièdes de mes brûlants soupirs !
Je vois passer, je vois sourire

La femme aux perfides appas

Qui m’enivra d’un long délire,

Dont mes lèvres baisaient les pas !

Ses blonds cheveux flottent encore,

Les fraîches couleurs de l’aurore

Teignent toujours son front charmant,

Et dans l’azur de sa paupière

Brille encore assez de lumière

Pour fasciner l’oeil d’un amant.
La foule qui s’ouvre à mesure

La flatte encor d’un long coup d’oeil

Et la poursuit d’un doux murmure

Dont s’enivre son jeune orgueil;

Et moi! je souris et je passe,

Sans effort de mon coeur j’efface

Ce songe de félicité,

Et je dis, la pitié dans l’âme :

Amour ! se peut-il que ta flamme

Meure encore avant la beauté ?
Hélas ! dans une longue vie

Que reste-t-il après l’amour ?

Dans notre paupière éblouie

Ce qu’il reste après un beau jour !

Ce qu’il reste à la voile vide

Quand le dernier vent qui la ride

S’abat sur le flot assoupi,

Ce qu’il reste au chaume sauvage,

Lorsque les ailes de l’orage

Sur la terre ont vidé l’épi !
Et pourtant il faut vivre encore,

Dormir, s’éveiller tour à tour,

Et traîner d’aurore en aurore

Ce fardeau renaissant des jours?

Quand on a bu jusqu’à la lie

La coupe écumante de vie,

Ah ! la briser serait un bien !

Espérer, attendre, c’est vivre !

Que sert de compter et de suivre

Des jours qui n’apportent plus rien ?
Voilà pourquoi mon âme est lasse

Du vide affreux qui la remplit,

Pourquoi mon coeur change de place

Comme un malade dans son lit !

Pourquoi mon errante pensée,

Comme une colombe blessée,

Ne se repose en aucun lieu,

Pourquoi j’ai détourné la vue

De cette terre ingrate et nue,

Et j’ai dit à la fin : Mon Dieu !
Comme un souffle d’un vent d’orage

Soulevant l’humble passereau

L’emporte au-dessus du nuage,

Loin du toit qui fut son berceau,

Sans même que son aile tremble,

L’aquilon le soutient ; il semble

Bercé sur les vagues des airs ;

Ainsi cette seule pensée

Emporta mon âme oppressée

Jusqu’à la source des éclairs !
C’est Dieu, pensais-je, qui m’emporte,

L’infini s’ouvre sous mes pas !

Que mon aile naissante est forte !

Quels cieux ne tenterons-nous pas ?

La foi même, un pied sur la terre,

Monte de mystère en mystère

Jusqu’où l’on monte sans mourir !

J’irai, plein de sa soif sublime,

Me désaltérer dans l’abîme

Que je ne verrai plus tarir !
J’ai cherché le Dieu que j’adore

Partout où l’instinct m’a conduit,

Sous les voiles d’or de l’aurore,

Chez les étoiles de la nuit ;

Le firmament n’a point de voûtes,

Les feux, les vents n’ont point de routes

Où mon oeil n’ait plongé cent fois ;

Toujours présent à ma mémoire,

Partout où se montrait sa gloire,

Il entendait monter ma voix !
Je l’ai cherché dans les merveilles,

Oeuvre parlante de ses mains,

Dans la solitude et les veilles,

Et dans les songes des humains !

L’épi, le brin d’herbe, l’insecte,

Me disaient : Adore et respecte !

Sa sagesse a passé par là !

Et ces catastrophes fatales,

Dont l’histoire enfle ses annales

Me criaient plus haut : Le voilà !
A chaque éclair, à chaque étoile

Que je découvrais dans les cieux,

Je croyais voir tomber le voile

Qui le dérobait à mes yeux ;

Je disais : Un mystère encore !

Voici son ombre, son aurore,

Mon âme ! il va paraître enfin !

Et toujours, à triste pensée !

Toujours quelque lettre effacée

Manquait, hélas ! au nom divin.
Et maintenant, dans ma misère,

Je n’en sais pas plus que l’enfant

Qui balbutie après sa mère

Ce nom sublime et triomphant ;

Je n’en sais pas plus que l’aurore,

Qui de son regard vient d’éclore,

Et le cherche en vain en tout lieu,

Pas plus que toute la nature

Qui le raconte et le murmure,

Et demande : Où donc est mon Dieu ?
Voilà pourquoi mon âme est triste,

Comme une mer brisant la nuit sur un écueil,

Comme la harpe du Psalmiste,

Quand il pleure au bord d’un cercueil !

Comme l’Horeb voilé sous un nuage sombre,

Comme un ciel sans étoile, ou comme un jour sans ombre,

Ou comme ce vieillard qu’on ne put consoler,

Qui, le coeur débordant d’une douleur farouche,

Ne pouvait plus tarir la plainte sur sa bouche,

Et disait : Laissez-moi parler !
Mais que dis-je ? Est-ce toi, vérité, jour suprême !

Qui te caches sous ta splendeur ?

Ou n’est-ce pas mon oeil qui s’est voilé lui-même

Sous les nuages de mon coeur

Ces enfants prosternés aux marches de ton temple,

Ces humbles femmes, ces vieillards,

Leur âme te possède et leur oeil te contemple,

Ta gloire éclate à leurs regards !
Et moi, je plonge en vain sous tant d’ombres funèbres,

Ta splendeur te dérobe à moi !

Ah ! le regard qui cherche a donc plus de ténèbres

Que l’oeil abaissé devant toi ?
Dieu de la lumière,

Entends ma prière,

Frappe ma paupière

Comme le rocher !

Que le jour se fasse,

Car mon âme est lasse,

Seigneur, de chercher !

Astre que j’adore,

Ce jour que j’implore

N’est point dans l’aurore,

N’est pas dans les cieux !

Vérité suprême !

Jour mystérieux !

De l’heure où l’on t’aime,

Il est en nous-même,

Il est dans nos yeux !

L’homme

À Lord Byron
Toi, dont le monde encore ignore le vrai nom,

Esprit mystérieux, mortel, ange, ou démon,

Qui que tu sois, Byron, bon ou fatal génie,

J’aime de tes concerts la sauvage harmonie,

Comme j’aime le bruit de la foudre et des vents

Se mêlant dans l’orage à la voix des torrents !

La nuit est ton séjour, l’horreur est ton domaine :

L’aigle, roi des déserts, dédaigne ainsi la plaine

Il ne veut, comme toi, que des rocs escarpés

Que l’hiver a blanchis, que la foudre a frappés ;

Des rivages couverts des débris du naufrage,

Ou des champs tout noircis des restes du carnage.

Prière De L’indigent

Ô toi dont l’oreille s’incline
Au nid du pauvre passereau,
Au brin d’herbe de la colline
Qui soupire après un peu d’eau ;

Providence qui les console,
Toi qui sais de quelle humble main
S’échappe la secrète obole
Dont le pauvre achète son pain ;

Toi qui tiens dans ta main diverse
L’abondance et la nudité,
Afin que de leur doux commerce
Naissent justice et charité ;

Charge-toi seule, ô Providence,
De connaître nos bienfaiteurs,
Et de puiser leur récompense
Dans les trésors de tes faveurs !

Notre cœur, qui pour eux t’implore,
À l’ignorance est condamné ;
Car toujours leur main gauche ignore
Ce que leur main droite a donné.

L’humanité Suite De Jehova

A de plus hauts degrés de l’échelle de l’être

En traits plus éclatants Jehova va paraître,

La nuit qui le voilait ici s’évanouit !

Voyez aux purs rayons de l’amour qui va naître

La vierge qui s’épanouit !
Elle n’éblouit pas encore

L’oeil fasciné qu’elle suspend,

On voit qu’elle-même elle ignore

La volupté qu’elle répand ;

Pareille, en sa fleur virginale,

A l’heure pure et matinale

Qui suit l’ombre et que le jour suit,

Doublement belle à la paupière,

Et des splendeurs de la lumière

Et des mystères de la nuit !
Son front léger s’élève et plane

Sur un cou flexible, élancé,

Comme sur le flot diaphane

Un cygne mollement bercé ;

Sous la voûte à peine décrite

De ce temple où son âme habite,

On voit le sourcil s’ébaucher,

Arc onduleux d’or ou d’ébène

Que craint d’effacer une haleine,

Ou le pinceau de retoucher !
Là jaillissent deux étincelles

Que voile et couvre à chaque instant,

Comme un oiseau qui bat des ailes,

La paupière au cil palpitant!

Sur la narine transparente

Les veines où le sang serpente

S’entrelacent comme à dessein,

Et de sa lèvre qui respire

Se répand avec le sourire

Le souffle embaumé de son sein !
Comme un mélodieux génie

De sons épars fait des concerts,

Une sympathique harmonie

Accorde entre eux ces traits divers ;

De cet accord, charme des charmes,

Dans le sourire ou dans les larmes

Naissent la grâce et la beauté ;

La beauté, mystère suprême

Qui ne se révèle lui-même

Que par désir et volupté !
Sur ses traits dont le doux ovale

Borne l’ensemble gracieux,

Les couleurs que la nue étale

Se fondent pour charmer les yeux ;

A la pourpre qui teint sa joue,

On dirait que l’aube s’y joue,

Ou qu’elle a fixé pour toujours,

Au moment qui la voit éclore,

Un rayon glissant de l’aurore

Sur un marbre aux divins contours !
Sa chevelure qui s’épanche

Au gré du vent prend son essor,

Glisse en ondes jusqu’à sa hanche,

Et là s’effile en franges d’or ;

Autour du cou blanc qu’elle embrasse,

Comme un collier elle s’enlace,

Descend, serpente, et vient rouler

Sur un sein où s’enflent à peine

Deux sources d’où la vie humaine

En ruisseaux d’amour doit couler!
Noble et légère, elle folâtre,

Et l’herbe que foulent ses pas

Sous le poids de son pied d’albâtre

Se courbe et ne se brise pas !

Sa taille en marchant se balance

Comme la nacelle, qui danse

Lorsque la voile s’arrondit

Sous son mât que berce l’aurore,

Balance son flanc vide encore

Sur la vague qui rebondit !
Son âme n’est rien que tendresse,

Son corps qu’harmonieux contour,

Tout son être que l’oeil caresse

N’est qu’un pressentiment d’amour !

Elle plaint tout ce qui soupire,

Elle aime l’air qu’elle respire,

Rêve ou pleure, ou chante à l’écart,

Et, sans savoir ce qu’il implore

D’une volupté qu’elle ignore

Elle rougit sous un regard !
Mais déjà sa beauté plus mûre

Fleurit à son quinzième été ;

A ses yeux toute la nature

N’est qu’innocence et volupté !

Aux feux des étoiles brillantes

Au doux bruit des eaux ruisselantes,

Sa pensée erre avec amour ;

Et toutes les fleurs des prairies

Viennent entre ses doigts flétries

Sur son coeur sécher tour à tour !
L’oiseau, pour tout autre sauvage,

Sous ses fenêtres vient nicher,

Ou, charmé de son esclavage,

Sur ses épaules se percher ;

Elle nourrit les tourterelles,

Sur le blanc satin de leurs ailes

Promène ses doigts caressants,

Ou, dans un amoureux caprice,

Elle aime que leur cou frémisse

Sous ses baisers retentissants !
Elle paraît, et tout soupire,

Tout se trouble sans son regard ;

Sa beauté répand un délire

Qui donne une ivresse au vieillard !

Et comme on voit l’humble poussière

Tourbillonner à la lumière

Qui la fascine à son insu !

Partout où ce beau front rayonne,

Un souffle d’amour environne

Celle par qui l’homme est conçu !
Un homme ! un fils, un roi de la nature entière !

Insecte né de boue et qui vit de lumière !

Qui n’occupe qu’un point, qui n’a que deux instants,

Mais qui de l’Infini par la pensée est maître,

Et reculant sans fin les bornes de son être,

S’étend dans tout l’espace et vit dans tous les temps !
Il naît, et d’un coup d’oeil il s’empare du monde,

Chacun de ses besoins soumet un élément,

Pour lui germe l’épi, pour lui s’épanche l’onde,

Et le feu, fils du jour, descend du firmament !
L’instinct de sa faiblesse est sa toute-puissance;

Pour lui l’insecte même est un objet d’effroi,

Mais le sceptre du globe est à l’intelligence ;

L’homme s’unit à l’homme, et la terre a son roi !
Il regarde, et le jour se peint dans sa paupière ;

Il pense, et l’univers flans son âme apparaît !

Il parle, et son accent, comme une autre lumière,

Va dans l’âme d’autrui se peindre trait pour trait !
Il se donne des sens qu’oublia la nature,

Jette un frein sur la vague au vent capricieux.

Lance la mort au but que son calcul mesure,

Sonde avec un cristal les abîmes des cieux !
Il écrit, et les vents emportent sa pensée

Qui va dans tous les cieux vivre et s’entretenir !

Et son âme invisible en traits vivants tracée

Ecoute le passé qui parle à l’avenir !
Il fonde les cités, familles immortelles ;

Et pour les soutenir il élève les lois,

Qui, de ces monuments colonnes éternelles,

Du temple social se divisent le poids !
Après avoir conquis la nature, il soupire ;

Pour un plus noble prix sa vie a combattu ;

Et son coeur vide encor, dédaignant son empire,

Pour s’égaler aux dieux inventa la vertu !
Il offre en souriant sa vie en sacrifice,

Il se confie au Dieu que son oeil ne voit pas ;

Coupable, a le remords qui venge la justice,

Vertueux, une voix qui l’applaudit tout bas !
Plus grand que son destin, plus grand que la nature,

Ses besoins satisfaits ne lui suffisent pas,

Son âme a des destins qu’aucun oeil ne mesure,

Et des regards portant plus loin que le trépas !
Il lui faut l’espérance, et l’empire et la gloire,

L’avenir à son nom, à sa foi des autels,

Des dieux à supplier, des vérités à croire,

Des cieux et des enfers, et des jours immortels !
Mais le temps tout à coup manque à sa vie usée,

L’horizon raccourci s’abaisse devant lui,

Il sent tarir ses jours comme une onde épuisée,

Et son dernier soleil a lui !
Regardez-le mourir ! Assis sur le rivage

Que vient battre la vague où sa nef doit partir,

Le pilote qui sait le but de son voyage

D’un coeur plus rassuré n’attend pas le zéphyr !
On dirait que son oeil, qu’éclaire l’espérance,

Voit l’immortalité luire sur l’autre bord,

Au-delà du tombeau sa vertu le devance,

Et, certain du réveil, le jour baisse, il s’endort !
Et les astres n’ont plus d’assez pure lumière,

Et l’Infini n’a plus d’assez vaste séjour,

Et les siècles divins d’assez longue carrière

Pour l’âme de celui qui n’était que poussière

Et qui n’avait qu’un jour !
Voilà cet instinct qui l’annonce

Plus haut que l’aurore et la nuit.

Voilà l’éternelle réponse

Au doute qui se reproduit !

Du grand livre de la nature,

Si la lettre, à vos yeux obscure,

Ne le trahit pas en tout lieu,

Ah ! l’homme est le livre suprême :

Dans les fibres de son coeur même

Lisez, mortels : Il est un Dieu !

Salut À L’île D’ischia

Il est doux d’aspirer, en abordant la grève,
Le parfum que la brise apporte à l’étranger,
Et de sentir les fleurs que son haleine enlève
Pleuvoir sur votre front du haut de l’oranger.

Il est doux de poser sur le sable immobile
Un pied lourd, et lassé du mouvement des flots ;
De voir les blonds enfants et les femmes d’une île
Vous tendre les fruits d’or sous leurs treilles éclos.

Il est doux de prêter une oreille ravie
À la langue du ciel, que rien ne peut ternir ;
Qui vous reporte en rêve à l’aube de la vie,
Et dont chaque syllabe est un cher souvenir.

Il est doux, sur la plage où le monarque arrive,
D’entendre aux flancs des forts les salves du canon ;
De l’écho de ses pas faire éclater la rive,
Et rouler jusqu’au ciel les saluts à son nom.

Mais de tous ces accents dont le bord vous salue,
Aucun n’est aussi doux sur la terre ou les mers
Que le son caressant d’une voix inconnue,
Qui récite au poète un refrain de ses vers.

Cette voix va plus loin réveiller son délire
Que l’airain de la guerre ou l’orgue de l’autel.
Mais quand le cœur d’un siècle est devenu sa lyre,
L’écho s’appelle gloire, et devient immortel.

L’hymne De La Nuit

Le jour s’éteint sur tes collines,
Ô terre où languissent mes pas !
Quand pourrez-vous, mes yeux, quand pourrez-vous, hélas !
Saluer les splendeurs divines
Du jour qui ne s’éteindra pas ?

Sont-ils ouverts pour les ténèbres,
Ces regards altérés du jour ?
De son éclat, ô Nuit ! à tes ombres funèbres
Pourquoi passent-ils tour à tour ?

Mon âme n’est point lasse encore
D’admirer l’œuvre du Seigneur ;
Les élans enflammés de ce sein qui l’adore
N’avaient pas épuisé mon cœur !

Dieu du jour ! Dieu des nuits ! Dieu de toutes les heures !
Laisse-moi m’envoler sur les feux du soleil !
Où va vers l’occident ce nuage vermeil ?
Il va voiler le seuil de tes saintes demeures
Où l’œil ne connaît plus la nuit ni le sommeil !

Cependant ils sont beaux à l’œil de l’espérance,
Ces champs du firmament ombragés par la nuit ;
Mon Dieu ! dans ces déserts mon œil retrouve et suit
Les miracles de ta présence !
Ces chœurs étincelants que ton doigt seul conduit,
Ces océans d’azur où leur foule s’élance,
Ces fanaux allumés de distance en distance,
Cet astre qui paraît, cet astre qui s’enfuit,
Je les comprends, Seigneur ! tout chante, tout m’instruit
Que l’abîme est comblé par ta magnificence,
Que les cieux sont vivants, et que ta providence
Remplit de sa vertu tout ce qu’elle a produit !
Ces flots d’or, d’azur, de lumière,
Ces mondes nébuleux que l’œil ne compte pas,
Ô mon Dieu, c’est la poussière
Qui s’élève sous tes pas !

Ô Nuits, déroulez en silence
Les pages du livre des cieux ;
Astres, gravitez en cadence
Dans vos sentiers harmonieux ;
Durant ces heures solennelles,
Aquilons, repliez vos ailes,
Terre, assoupissez vos échos ;
Étends tes vagues sur les plages,
Ô mer ! et berce les images
Du Dieu qui t’a donné tes flots.

Savez-vous son nom ? La nature
Réunit en vain ses cent voix,
L’étoile à l’étoile murmure
Quel Dieu nous imposa nos lois ?
La vague à la vague demande
Quel est celui qui nous gourmande ?
La foudre dit à l’aquilon :
Sais-tu comment ton Dieu se nomme ?
Mais les astres, la terre et l’homme
Ne peuvent achever son nom.

Que tes temples, Seigneur, sont étroits pour mon âme !
Tombez, murs impuissants, tombez !
Laissez-moi voir ce ciel que vous me dérobez !
Architecte divin, tes dômes sont de flamme !
Que tes temples, Seigneur, sont étroits pour mon âme !
Tombez, murs impuissants, tombez !

Voilà le temple où tu résides !
Sous la voûte du firmament
Tu ranimes ces feux rapides
Par leur éternel mouvement !
Tous ces enfants de ta parole,
Balancés sur leur double pôle,
Nagent au sein de tes clartés,
Et des cieux où leurs feux pâlissent
Sur notre globe ils réfléchissent
Des feux à toi-même empruntés !

L’Océan se joue
Aux pieds de son Roi ;
L’aquilon secoue
Ses ailes d’effroi ;
La foudre te loue
Et combat pour toi ;
L’éclair, la tempête,
Couronnent ta tête
D’un triple rayon ;
L’aurore t’admire,
Le jour te respire,
La nuit te soupire,
Et la terre expire
D’amour à ton nom !

Et moi, pour te louer, Dieu des soleils, qui suis-je ?
Atome dans l’immensité,
Minute dans l’éternité,
Ombre qui passe et qui n’a plus été,
Peux-tu m’entendre sans prodige ?
Ah ! le prodige est ta bonté !

Je ne suis rien, Seigneur, mais ta soif me dévore ;
L’homme est néant, mon Dieu, mais ce néant t’adore,
Il s’élève par son amour ;
Tu ne peux mépriser l’insecte qui t’honore,
Tu ne peux repousser cette voix qui t’implore,
Et qui vers ton divin séjour,
Quand l’ombre s’évapore,
S’élève avec l’aurore,
Le soir gémit encore,
Renaît avec le jour.

Oui, dans ces champs d’azur que ta splendeur inonde,
Où ton tonnerre gronde,
Où tu veilles sur moi,
Ces accents, ces soupirs animés par la foi,
Vont chercher, d’astre en astre, un Dieu qui me réponde,
Et d’échos en échos, comme des voix sur l’onde,
Roulant de monde en monde
Retentir jusqu’à toi.

Florence, le 9 mars 1826.

Sapho

L’aurore se levait, la mer battait la plage ;

Ainsi parla Sapho debout sur le rivage,

Et près d’elle, à genoux, les filles de Lesbos

Se penchaient sur l’abîme et contemplaient les flots :
Fatal rocher, profond abîme !

Je vous aborde sans effroi !

Vous allez à Vénus dérober sa victime :

J’ai méconnu l’amour, l’amour punit mon crime.

Ô Neptune ! tes flots seront plus doux pour moi !

Vois-tu de quelles fleurs j’ai couronné ma tête ?

Vois : ce front, si longtemps chargé de mon ennui,

Orné pour mon trépas comme pour une fête,

Du bandeau solennel étincelle aujourd’hui !
On dit que dans ton sein mais je ne puis le croire !

On échappe au courroux de l’implacable Amour ;

On dit que, par tes soins, si l’on renaît au jour,

D’une flamme insensée on y perd la mémoire !

Mais de l’abîme, ô dieu ! quel que soit le secours,

Garde-toi, garde-toi de préserver mes jours !

Je ne viens pas chercher dans tes ondes propices

Un oubli passager, vain remède à mes maux !

J’y viens, j’y viens trouver le calme des tombeaux !

Reçois, ô roi des mers, mes joyeux sacrifices !

Et vous, pourquoi ces pleurs ? pourquoi ces vains sanglots ?

Chantez, chantez un hymne, ô vierges de Lesbos !
Importuns souvenirs, me suivrez-vous sans cesse ?

C’était sous les bosquets du temple de Vénus ;

Moi-même, de Vénus insensible prêtresse,

Je chantais sur la lyre un hymne à la déesse :

Aux pieds de ses autels, soudain je t’aperçus !

Dieux ! quels transports nouveaux ! ô dieux ! comment décrire

Tous les feux dont mon sein se remplit à la fois ?

Ma langue se glaça, je demeurais sans voix,

Et ma tremblante main laissa tomber ma lyre !

Non: jamais aux regards de l’ingrate Daphné

Tu ne parus plus beau, divin fils de Latone ;

Jamais le thyrse en main, de pampres couronné,

Le jeune dieu de l’Inde, en triomphe traîné,

N’apparut plus brillant aux regards d’Erigone.

Tout sortit de lui seul je me souvins, hélas !

Sans rougir de ma flamme, en tout temps, à toute heure,

J’errais seule et pensive autour de sa demeure.

Un pouvoir plus qu’humain m’enchaînait sur ses pas !

Que j’aimais à le voir, de la foule enivrée,

Au gymnase, au théâtre, attirer tous les yeux,

Lancer le disque au loin, d’une main assurée,

Et sur tous ses rivaux l’emporter dans nos jeux !

Que j’aimais à le voir, penché sur la crinière

D’un coursier de I’EIide aussi prompt que les vents,

S’élancer le premier au bout de la carrière,

Et, le front couronné, revenir à pas lents !

Ah ! de tous ses succès, que mon âme était fière !

Et si de ce beau front de sueur humecté

J’avais pu seulement essuyer la poussière

Ô dieux ! j’aurais donné tout, jusqu’à ma beauté,

Pour être un seul instant ou sa soeur ou sa mère !

Vous, qui n’avez jamais rien pu pour mon bonheur !

Vaines divinités des rives du Permesse,

Moi-même, dans vos arts, j’instruisis sa jeunesse ;

Je composai pour lui ces chants pleins de douceur,

Ces chants qui m’ont valu les transports de la Grèce :

Ces chants, qui des Enfers fléchiraient la rigueur,

Malheureuse Sapho ! n’ont pu fléchir son coeur,

Et son ingratitude a payé ta tendresse !
Redoublez vos soupirs ! redoublez vos sanglots !

Pleurez ! pleurez ma honte, ô filles de Lesbos !
Si l’ingrat cependant s’était laissé toucher !

Si mes soins, si mes chants, si mes trop faibles charmes

A son indifférence avaient pu l’arracher !

S’il eût été du moins attendri par mes larmes !

Jamais pour un mortel, jamais la main des dieux

N’aurait filé des jours plus doux, plus glorieux !

Que d’éclat cet amour eût jeté sur sa vie !

Ses jours à ces dieux même auraient pu faire envie !

Et l’amant de Sapho, fameux dans l’univers,

Aurait été, comme eux, immortel dans mes vers !

C’est pour lui que j’aurais, sur tes autels propices,

Fait fumer en tout temps l’encens des sacrifices,

Ô Vénus ! c’est pour lui que j’aurais nuit et jour

Suspendu quelque offrande aux autels de l’Amour !

C’est pour lui que j’aurais, durant les nuits entières

Aux trois fatales soeurs adressé mes prières !

Ou bien que, reprenant mon luth mélodieux ,

J’aurais redit les airs qui lui plaisaient le mieux !

Pour lui j’aurais voulu dans les jeux d’Ionie

Disputer aux vainqueurs les palmes du génie !

Que ces lauriers brillants à mon orgueil offerts

En les cueillant pour lui m’auraient été plus chers !

J’aurais mis à ses pieds le prix de ma victoire,

Et couronné son front des rayons de ma gloire.
Souvent à la prière abaissant mon orgueil,

De ta porte, ô Phaon ! j’allais baiser le seuil.

Au moins, disais-je, au moins, si ta rigueur jalouse

Me refuse à jamais ce doux titre d’épouse,

Souffre, ô trop cher enfant, que Sapho, près de toi,

Esclave si tu veux, vive au moins sous ta loi !

Que m’importe ce nom et cette ignominie !

Pourvu qu’à tes côtés je consume ma vie !

Pourvu que je te voie, et qu’à mon dernier jour

D’un regard de pitié tu plaignes tant d’amour’

Ne crains pas mes périls, ne crains pas ma faiblesse ;

Vénus égalera ma force à ma tendresse.

Sur les flots, sur la terre, attachée à tes pas,

Tu me verras te suivre au milieu des combats ;

Tu me verras, de Mars affrontant la furie,

Détourner tous les traits qui menacent ta vie,

Entre la mort et toi toujours prompte à courir,..

Trop heureuse pour lui si j’avais pu mourir !
 » Lorsque enfin, fatigué des travaux de Bellone,

 » Sous la tente au sommeil ton âme s’abandonne,

 » Ce sommeil, ô Phaon ! qui n’est plus fait pour moi,

 » Seule me laissera veillant autour de toi !

 » Et si quelque souci vient rouvrir ta paupière,

 » Assise à tes côtés durant la nuit entière,

 » Mon luth sur mes genoux soupirant mon amour,

 » Je charmerai ta peine en attendant le jour !
Je disais; et les vents emportaient ma prière !

L’écho répétait seul ma plainte solitaire ;

Et l’écho seul encor répond à mes sanglots !

Pleurez ! pleurez ma honte, ô filles de Lesbos !
Toi qui fus une fois mon bonheur et ma gloire!

Ô lyre ! que ma main fit résonner pour lui,

Ton aspect que j’aimais m’importune aujourd’hui,

Et chacun de tes airs rappelle à ma mémoire

Et mes feux, et ma honte, et l’ingrat qui m’a fui !

Brise-toi dans mes mains, lyre à jamais funeste !

Aux autels de Vénus, dans ses sacrés parvis

Je ne te suspends pas ! que le courroux céleste

Sur ces flots orageux disperse tes débris !

Et que de mes tourments nul vestige ne reste !

Que ne puis-je de même engloutir dans ces mers

Et ma fatale gloire, et mes chants, et mes vers !

Que ne puis-je effacer mes traces sur la terre !

Que ne puis-je aux Enfers descendre tout entière !

Et, brûlant ces écrits où doit vivre Phaon,

Emporter avec moi l’opprobre de mon nom !
Cependant si les dieux que sa rigueur outrage

Poussaient en cet instant ses pas vers le rivage ?

Si de ce lieu suprême il pouvait s’approcher ?

S’il venait contempler sur le fatal rocher

Sapho, les yeux en pleurs, errante, échevelée,

Frappant de vains sanglots la rive désolée,

Brûlant encor pour lui, lui pardonnant son sort,

Et dressant lentement les apprêts de sa mort ?

Sans doute, à cet aspect, touché de mon supplice,

Il se repentirait de sa longue injustice ?

Sans doute par mes pleurs se laissant désarmer

Il dirait à Sapho : Vis encor pour aimer !

Qu’ai-je dit ? Loin de moi quelque remords peut-être,

A défaut de l’amour, dans son coeur a pu naître :

Peut-être dans sa fuite, averti par les dieux,

Il frissonne, il s’arrête, il revient vers ces lieux ?

Il revient m’arrêter sur les bords de l’abîme ;

Il revient ! il m’appelle il sauve sa victime!

Oh ! qu’entends-je ? écoutez du côté de Lesbos

Une clameur lointaine a frappé les échos !

J’ai reconnu l’accent de cette voix si chère,

J’ai vu sur le chemin s’élever la poussière !

Ô vierges ! regardez ! ne le voyez-vous pas

Descendre la colline et me tendre les bras ?

Mais non ! tout est muet dans la nature entière,

Un silence de mort règne au loin sur la terre :

Le chemin est désert ! je n’entends que les flots

Pleurez ! pleurez ma honte, ô filles de Lesbos !
Mais déjà s’élançant vers les cieux qu’il colore

Le soleil de son char précipite le cours.

Toi qui viens commencer le dernier de mes jours,

Adieu dernier soleil ! adieu suprême aurore !

Demain du sein des flots vous jaillirez encore,

Et moi je meurs ! et moi je m’éteins pour toujours !

Adieu champs paternels ! adieu douce contrée !

Adieu chère Lesbos à Vénus consacrée !

Rivage où j’ai reçu la lumière des cieux !

Temple auguste où ma mère, aux jours de ma naissance

D’une tremblante main me consacrant aux dieux,

Au culte de Vénus dévoua mon enfance !

Et toi, forêt sacrée, où les filles du Ciel,

Entourant mon berceau, m’ont nourri de leur miel,

Adieu ! Leurs vains présents que le vulgaire envie,

Ni des traits de l’Amour, ni des coups du destin,
Misérable Sapho ! n’ont pu sauver ta vie !

Tu vécus dans les Pleurs, et tu meurs au matin !

Ainsi tombe une fleur avant le temps fanée !

Ainsi, cruel Amour, sous le couteau mortel.

Une jeune victime à ton temple amenée,

Qu’à ton culte en naissant le pâtre a destinée,

Vient tomber avant I’âge au pied de ton autel !
Et vous qui reverrez le cruel que j’adore

Quand l’ombre du trépas aura couvert mes yeux,

Compagnes de Sapho, portez-lui ces adieux !

Dites-lui qu’en mourant je le nommais encore !
Elle dit, Et le soir, quittant le bord des flots,

Vous revîntes sans elle, ô vierges de Lesbos !

L’idée De Dieu

Heureux l’oeil éclairé de ce jour sans nuage
Qui partout ici-bas le contemple et le lit!
Heureux le coeur épris de cette grande image,
Toujours vide et trompé si Dieu ne le remplit !

Ah ! pour celui-là seul la nature est son ombre !
En vain le temps se voile et reculent les cieux !
Le ciel n’a point d’abîme et le temps point de nombre
Qui le cache à ses yeux !

Pour qui ne l’y voit pas tout est nuit et mystères,
Cet alphabet de jeu dans le ciel répandu
Est semblable pour eux à ces vains caractères
Dont le sens, s’ils en ont, dans les temps s’est perdu !

Le savant sous ses mains les retourne et les brise
Et dit : Ce n’est qu’un jeu d’un art capricieux ;
Et cent fois en tombant ces lettres qu’il méprise
D’elles-même ont écrit le nom mystérieux !

Mais cette langue, en vain par les temps égarée,
Se lit hier comme aujourd’hui ;
Car elle n’a qu’un nom sous sa lettre sacrée,
Lui seul ! lui partout! toujours lui !

Qu’il est doux pour l’âme qui pense
Et flotte dans l’immensité
Entre le doute et l’espérance,
La lumière et l’obscurité,
De voir cette idée éternelle
Luire sans cesse au-dessus d’elle
Comme une étoile aux feux constants,
La consoler sous ses nuages,
Et lui montrer les deux rivages
Blanchis de l’écume du temps !

En vain les vagues des années
Roulent dans leur flux et reflux
Les croyances abandonnées
Et les empires révolus
En vain l’opinion qui lutte
Dans son triomphe ou dans sa chute
Entraîne un monde à son déclin ;
Elle brille sur sa ruine,
Et l’histoire qu’elle illumine
Ravit son mystère au destin !

Elle est la science du sage,
Elle est la foi de la vertu !
Le soutien du faible, et le gage
Pour qui le juste a combattu !
En elle la vie a son juge
Et l’infortune son refuge,
Et la douleur se réjouit.
Unique clef du grand mystère,
Otez cette idée à la terre
Et la raison s’évanouit !

Cependant le monde, qu’oublie
L’âme absorbée en son auteur,
Accuse sa foi de folie
Et lui reproche son bonheur,
Pareil à l’oiseau des ténèbres
Qui, charmé des lueurs funèbres,
Reproche à l’oiseau du matin
De croire au jour qui vient d’éclore
Et de planer devant l’aurore
Enivré du rayon divin !

Mais qu’importe à l’âme qu’inonde
Ce jour que rien ne peut voiler !
Elle laisse rouler le monde
Sans l’entendre et sans s’y mêler !
Telle une perle de rosée
Que fait jaillir l’onde brisée
Sur des rochers retentissants,
Y sèche pure et virginale,
Et seule dans les cieux s’exhale
Avec la lumière et l’encens !

Souvenir

En vain le jour succède au jour,

Ils glissent sans laisser de trace ;

Dans mon âme rien ne t’efface,

Ô dernier songe de l’amour !
Je vois mes rapides années

S’accumuler derrière moi,

Comme le chêne autour de soi

Voit tomber ses feuilles fanées.
Mon front est blanchi par le temps ;

Mon sang refroidi coule à peine,

Semblable à cette onde qu’enchaîne

Le souffle glacé des autans.
Mais ta jeune et brillante image,

Que le regret vient embellir,

Dans mon sein ne saurait vieillir

Comme l’âme, elle n’a point d’âge.
Non, tu n’as pas quitté mes yeux;

Et quand mon regard solitaire

Cessa de te voir sur la terre,

Soudain je te vis dans les cieux.
Là, tu m’apparais telle encore

Que tu fus à ce dernier jour,

Quand vers ton céleste séjour

Tu t’envolas avec l’aurore.
Ta pure et touchante beauté

Dans les cieux même t’a suivie ;

Tes yeux, où s’éteignait la vie,

Rayonnent d’immortalité !
Du zéphyr l’amoureuse haleine

Soulève encor tes longs cheveux ;

Sur ton sein leurs flots onduleux

Retombent en tresses d’ébène,
L’ombre de ce voile incertain

Adoucit encor ton image,

Comme l’aube qui se dégage

Des derniers voiles du matin.
Du soleil la céleste flamme

Avec les jours revient et fuit ;

Mais mon amour n’a pas de nuit,

Et tu luis toujours sur mon âme.
C’est toi que j’entends, que je vois,

Dans le désert, dans le nuage;

L’onde réfléchit ton image;

Le zéphyr m’apporte ta voix.
Tandis que la terre sommeille,

Si j’entends le vent soupirer,

Je crois t’entendre murmurer

Des mots sacrés à mon oreille.
Si j’admire ces feux épars

Qui des nuits parsèment le voile,

Je crois te voir dans chaque étoile

Qui plaît le plus à mes regards.
Et si le souffle du zéphyr

M’enivre du parfum des fleurs.

Dans ses plus suaves odeurs

C’est ton souffle que je respire.
C’est ta main qui sèche mes pleurs,

Quand je vais, triste et solitaire,

Répandre en secret ma prière

Près des autels consolateurs.
Quand je dors, tu veilles dans l’ombre ;

Tes ailes reposent sur moi ;

Tous mes songes viennent de toi,

Doux comme le regard d’une ombre.
Pendant mon sommeil, si ta main

De mes jours déliait la trame,

Céleste moitié de mon âme,

J’irais m’éveiller dans ton sein !
Comme deux rayons de l’aurore,

Comme deux soupirs confondus,

Nos deux âmes ne forment plus

Qu’une âme, et je soupire encore !