Ni Plaisir Ni Peine

A la brise du soir quand les feuilles frémissent,

Quand le soleil rougit dans un beau ciel d’été,

Quand les nuages d’or à l’horizon se plissent,

Quand le silence vient, et quand les bois s’emplissent

De mystère et d’obscurité,

C’est l’heure inspiratrice où la mélancolie

Erre sur les bosquets, s’assied près des ruisseaux,

Étend son aile d’or sur l’âme recueillie,

Puis écoute, pensive, ou l’onde qu’on oublie,

Ou le dernier chant des oiseaux.

Sur un banc de gazon elle attend le poète

Couronne de pavots son front pâle et terni,

Le mène par la main sur la rive muette,

Et montre l’eau, qui va dans la mer inquiète,

Comme le temps dans l’infini.

Alors on sent en soi passer mille pensées,

Comme un nuage au ciel, comme un cygne sur l’eau,

On retrouve en son cœur des peines effacées ;

On se souvient, on pleure ; et les choses passées

Nous font rêver au noir tombeau.

Moi, j’ai vu sur mon front faner tant de chimères,

Tant de projets hélas I ici-bas m’ont menti,

J’ai pris si peu de fleurs qui ne soient éphémères,

Que je me dis : Pourquoi, quand les nuits sont amères

Survivre au rêve anéanti ?

J’ai passé comme un fleuve aux ondes ignorées ;

Jamais les gondoliers n’ont erré sur le bord ;

Ni les vierges, pieds nus, aux lèvres adorées,

N’ont plongé dans les flots de mes rives dorées

Leur sein qui rougit tout d’abord.

J’ai poursuivi longtemps, comme un enfant avide,

Un Sylphe aux ailes d’or, un léger papillon ;

La muse m’avait dit : Prends garde, il est perfide ;

Mais en effet il n’a laissé dans ma main vide

Qu’une poudre de vermillon.

La gloire m’a trahi; tout me fut infidèle ;

Je n’ai que la nature en qui j’espère enfin ;

Tout le reste ici-bas me fuit à tire d’aile ;

Et qui s’affligera sur la terre cruelle,

Si je n’ai pas de lendemain !

Cyprès, de vos rameaux couronnez mon front pâle ;

Soleil, pour m’éclairer, rallume ton flambeau ;

Ô terre ! Pare-moi de ta fleur virginale.

Je veux faire avec vous l’alliance fatale

De la nature et du tombeau !

Des yeux d’un inconnu si quelque larme tombe

En recueillant ces vers que je livre au zéphyr,

Si pour moi l’oiseau chante et gémit la colombe,

Oh ! Ne m’enviez pas le repos de la tombe,

Amis, et laissez-moi mourir.

Pourtant, sous ces bosquets, la brise est si plaintive ;

L’air est si parfumé de la vapeur des bois ;

Un concert si divin à mon oreille arrive ;

Que je voudrais bien voir le soleil, sur la rive,

Se coucher encore une fois !

Et qui sait si mes fleurs sont toutes surannées ;

De mes chants inspirés si la source a tari,

Si je ne verrai pas, ô mes jeunes années,

Reverdir sur mon front vos guirlandes fanées ;

Si je suis un arbre flétri ?

C’est ainsi que l’on boit au calice perfide

Que verse l’espérance en descendant du ciel ;

L’homme maudit la vie ; et quand la coupe est vide,

Il voudrait bien encore, près de sa lèvre avide,

Sentir une goutte de fiel !

Paris Aux Réverbères

Un jour, quand de l’yver l’ennuieuse froidure
S’atiedist, faisant place au printems gracieux,
Lorsque tout rit aux champs, et que les prez joyeux
Peingnent de belles fleurs leur riante verdure ;

Près du Clain tortueux, sous une roche obscure,
Un doux somme ferma d’un doux lien mes yeux.
Voyci en mon dormant une clairté des cieux
Venir l’ombre enflâmer d’une lumiere pure.

Voyci venir des cieux, sous l’escorte d’Amour,
Neuf nymphes qu’on eust dit estre toutes jumelles ;
En rond aupres de moy elles firent un tour.

Quand l’une, me tendant de myrte un verd chapeau,
Me dit : Chante d’amour d’autres chansons nouvelles,
Et tu pourras monter à nostre sain coupeau.

Qu’est-ce Que La Vie

Depuis bientôt vingt ans, je passe sur la route ;

Mes yeux regardent tout et mon oreille écoute ;

Deux rois ont laissé choir leur couronne à grand bruit.

J’ai vu tout pouvoir vain, toute gloire éphémère,

Et la fleur qui bourgeonne à cette plante amère

Ne fait jamais de fruit.

L’Europe a donc quinze ans sué sans prendre haleine

Pour qu’un homme, à la fin, mourût à Sainte-Hélène !

C’est là le dénouement de ce drame profond.

Le peuple maintenant, riant de ce qui tombe,

Nous dit :  » Il faut marcher !  » Où va-t-il ? À la tombe.

De tout c’est là le fond.

Soulevez donc le monde avec votre génie ;

Moissonnez, en courant, une gloire infinie ;

Jetez les rois à bas pour monter à leur rang ;

Et vous aurez un jour, si le sort vous seconde,

Pour reposer à l’aise au vaste sein du monde

Un sépulcre plus grand.

Etreinte en son linceul au fond des pyramides,

L’Egypte n’arme plus ses cavaliers numides ;

Que nous reste-t-il donc de ces peuples si hauts

Qui firent tant de bruit en passant sur la terre ?

De vides monuments, dans un lieu solitaire,

Et qui sont des tombeaux !

Le néant est partout ; et la mort elle-même

Sur la bouche des rois est un souffle suprême ;

On s’accoutume à voir ces trépas si soudains ;

C’est le rideau baissé quand la scène est finie,

C’est un de plus tombé dans la mer infinie

Où tombent les humains.

Du sommeil à la mort quel est donc l’intervalle ?

Est-ce un nom différent quand la chose est égale ?

En visitant des morts la paisible cité,

Je dis : Quand Paris dort, au soir de la journée,

Tous se réveilleront, lui dans la matinée,

Eux dans l’éternité.

Quand un homme est à bas, un autre le remplace :

Le monde prend alors une nouvelle face ;

Tout marche vers le but et s’arrête au milieu.

C’est l’histoire du monde où tout retourne en songe,

Et depuis trois mille ans que le spectacle change,

Il n’est resté que Dieu !

Souvenir

L’haleine jusqu’ici des Zéphyrs inconstants.

Sur l’Océan du monde a gonflé notre voile ;

Et notre frêle esquif à l’abri des autans,

Pour arriver au port suivit la même étoile.

Pour toi le ciel est pur oubliant ses fureurs,

L’Océan sous ta rame, ouvre son flot docile ;

Le vent berce à demi ta gondole mobile ;

Et l’enfance en riant la couronne de fleurs.

Mais moi, qui vais tenter l’élément infidèle,

Moi, qui fuis le rivage et n’entends plus ta voix ;

Courbant mon pavillon, arrêtant ma nacelle,

Je te salue au loin pour la dernière fois.

Adieu, Toi que j’aimai ! Mon âme solitaire

Retrouvait, pour ses chants, un écho dans ton cœur.

S’éloigner d’un ami, c’est quitter le bonheur :

Adieu ! Je serai seul maintenant sur la terre.

Peut-être quelque jour (et ce sont là mes vœux),

Quand la jeunesse aura, de sa main inconstante,

Sur ton front innocent bruni tes blonds cheveux,

Ta nef retrouvera ma nacelle flottante.

Lors, rien ne pourra plus désunir nos amours,

Mais, comme l’alcyon sur des écueils sauvages,

Nous bâtirons un nid, au milieu des orages,

Pour y couler en paix le reste de nos jours.

Lors, du bonheur pour toi si la source est tarie,

Si ton cœur veut gémir ou prier en ce lieu,

Tu trouveras toujours, dans mon âme attendrie,

Des pleurs pour mes amis et des chants pour mon dieu.

Mais, si la mort avant vient fermer ma paupière,

Au cercueil, loin de toi, si je suis endormi,

Donne en pensant à lui, donne à ton vieil ami,

Au moins un souvenir et puis une prière !

Et comme un saule vert, sur le bord du ruisseau,

Abandonne au courant quelques branches fanées ;

Ami, quand tu verras, penché sur le tombeau,

S’effeuiller, jour par jour, tes rapides années.

Quand, près de ton foyer, une troupe d’enfants,

Le soir, viendra siéger au festin de famille,

Suspendue à ton cou, quand une jeune fille

Penchera son beau front sur tes longs cheveux blancs :

En leur montrant mes vers, dis-leur :  » C’est l’héritage

D’un poète ignoré qui n’a vécu qu’un jour,

Que je pleure à présent, que j’aimais à votre âge,

Et que j’irai bientôt retrouver à mon tour.  »

Ce luth dont les accents vivront dans ta mémoire,

N’aura pas vainement entre mes doigts frémi ;

Car le port le plus sûr est le cœur d’un ami,

Au milieu des écueils où nous jette la gloire.

Un Homme De Moins

Terre, que fallut-il quand l’Europe inondée

Ne pouvait retenir la France débordée,

Et grosse de fléaux ;

Quand les trônes des rois chancelaient sur leur base,

Quand nos champs se vidaient, quand la gloire était lasse

De suivre nos drapeaux ?

Terre, que fallut-il, si longtemps oppressée,

Pour reposer enfin ta surface lassée

Du poids des combattants ;

Pour que le monde entier rentrât dans son orbite,

Pour qu’une main foulât ces flots dans leur limite.

De peuples haletants ?

Pour que sur leurs pavois les grands se replaçassent,

Pour que les gouverneurs et les rois ramassassent

La couronne à leurs pieds ;

Pour que la France même, activée et féconde,

Reposât, d’avoir tant produit de rois au monde,

Ses flancs estropiés ?

Terre, que fallut-il pour qu’au peuple qui tombe

Ton sein engloutissant n’entrouvrît plus de tombe

Au milieu du combat ?

Que fallut-il pour perdre une nouvelle Rome

Qui vivait et pensait dans l’âme d’un seul homme ?

— Que cet homme tombât !

À Victor Hugo

Toi que, dans nos cieux, un nuage

Voiturait parmi les hivers ;

Et qu’en se crevant, un orage

A jeté de ses flancs ouverts :

Aigle, couvé par le tonnerre,

Fils des cieux, tu suspends ton aire

A quelque monde imaginaire :

Cherchant la gloire dans les airs,

Ouvrant ton aile qui murmure,

De l’aquilon tu suis l’allure ;

Et le ciel, sur ta chevelure,

Met une auréole d’éclairs.

Ton front où l’avenir rayonne,

Grand centre de l’humanité,

Est la chaudière qui bouillonne

Enceinte d’immortalité.

Comme un sculpteur sur les collines,

Tu pétris de tes mains divines

Un moule que toi seul devines,

Pour y verser l’airain qui bout :

Et, dans ce corps brûlant de flamme,

Que l’on t’admire ou qu’on te blâme,

Fier, tu jetteras ta grande âme

Pour mouvoir un peuple debout.

Le siècle, qui vers toi gravite,

Ne peut dans la route des cieux,

Hâtant le pas pour aller vite,

Suivre ton pas audacieux :

Mais toi, dans ta pitié profonde,

Tu vois notre chaos immonde,

Et ne trouves pas notre monde

Assez grand pour te contenir :

Il faut dans une ère passée

Un horizon à ta pensée

Pour remplir la foule insensée

Et déborder sur l’avenir.

Dans le cœur humain que tu sondes,

Tu t’enfonces sans gouvernail ;

Et comme un plongeur dans les ondes,

Tu cherches l’ambre et le corail ;

Puis tu sors de ta mer béante,

Rapportant dans ta main géante

Un monde qui pense et qui chante :

Ton génie en est créateur ;

Pour éclairer sa nuit sans voile,

Tu fais, quand le soir se dévoile,

Dans son ciel éclore une étoile

Sous chaque souffle inspirateur.

Le roman naquit sous tes pages

Tout palpitant de vérité ;

Et dans chacun des personnages

Tu fais entrer l’humanité.

Jetant le monde dans le drame,

A chaque action qui se trame,

Tu le reproduis ; et ton âme

Se multiplie en demi-dieux :

Mais je t’aime encore mieux prophète,

De ce monde atteignant le faîte

Avec deux rayons sur la tête

Et descendant du haut des cieux.

Le ciel fait place à ta pensée

Dans son essor impétueux,

Et d’en bas la foule offensée

Baigne tes pieds majestueux :

Levant leur tête moutonneuse,

Les flots, d’une bouche écumeuse,

Mordent ta base encore fumeuse ;

En tes mains prenant le fanal,

Géant, tu grandis dans l’orage,

Tu ris de l’autan qui t’outrage ;

Mais le flot s’abaisse, et sa rage

N’atteint plus que ton piédestal.

Courage, Victor ! les grands hommes

Luttent longtemps contre le sort ;

Etreint dans le moule où nous sommes,

Leur génie, en le crevant, sort :

Tout grand événement s’enfante ;

Avant d’en sortir triomphante,

Au fond de la fournaise ardente

Bout une réputation :

Il a fallu quinze ans de plainte

De sueur et de guerre sainte,

Pour que toute l’Europe enceinte

Accouchât de Napoléon !

Je te voudrais une colonne

D’où, regardant dans l’avenir,

Tu lèverais une couronne

Sur le peuple qui doit venir :

Pour que de ce faîte sublime

Tu pusses, penché vers l’abîme,

De Napoléon sur sa cime

Voir en face la majesté :

Pour que, comparant vos victoires,

Pour qu’unissant vos deux mémoires,

La France vît toutes ses gloires

Aux deux coins de notre cité !

Mais il faut traverser la tombe

Avant d’en sortir immortel ;

Ce n’est que quand un héros tombe

Que le temps lui dresse un autel :

Vivant, la tempête profonde

Pour lui trouble le ciel et l’onde ;

Mort, son ombre envahit le monde.

Sur sa colonne, sans affront,

Comme un fantastique prophète,

Dans le calme ou dans la tempête

Il porte, sans baisser la tête,

Le ciel qui pèse sur son front.

Comme l’obus ou bien la bombe

Qui dans les cieux courbe un éclair,

Sous les palais creuse sa tombe,

Et, se crevant, embrase l’air ;

Ou, comme l’antique sagesse,

Qui, d’un front que la fièvre oppresse

Sous le lourd marteau qui la blesse,

Sort, casque au front, lance au milieu :

Ainsi, d’une tète mortelle,

Sur une enclume solennelle,

La mort, dont le bras nous martèle,

En frappant, fait jaillir un Dieu !

Je N’ose Plus Aimer

Je n’ose plus aimer : Tous ceux que dans la vie,

Comme un souffle brûlant, mon amour a touchés,

Ont senti se flétrir leur jeunesse ravie,

Et pareils à la fleur qu’un soleil a ternie,

Sur leur tombeau se sont penchés.

J’ai tenu trois enfants sur les fonts du baptême ;

Entre les doigts sacrés l’onde pure et le sel,

Sur ces fronts adorés dont le lis est l’emblème,

Firent couler la grâce et la vertu suprême :

Hé bien, tous les trois sont au ciel !

Mon cœur, tout palpitant d’un amoureux délire,

Sous un regard de femme une fois a frémi ;

Puis la mort est venue, étendant son empire,

Arrêter un baiser, et glacer un sourire

Sur sa bouche ouverte à demi.

J’aimais un jeune enfant : Mon âme était la sienne,

Et ses yeux bleus riaient dessous ses blonds cheveux.

Mais tandis que sa main, sans que rien la retienne,

S’étendait doucement, pour s’unir à la mienne,

La mort se mit entre nous deux.

Un ange, un front modeste, une sœur empressée,

Du plaisir fugitif cueillait avec orgueil,

Au matin de ses jours, la fleur sitôt passée,

Quand la mort, la prenant avec sa main glacée,

La fit tomber dans le cercueil.

Une aïeule berça mon enfance première,

Mais à peine mon cœur commençait à l’aimer,

Que son front a pâli sous le lin mortuaire,

Et que sur le bois neuf de sa funèbre bière

J’ai vu la terre se fermer.

Ma cousine était belle en sa couche branlante ;

Ses yeux levés au ciel n’avaient vu qu’un hiver,

Lorsque sous un baiser d’une lèvre brûlante

J’ai vu sécher soudain, sur sa tige tremblante,

Ce bouton à peine entrouvert.

Et je suis resté seul ; mais leur ombre chérie

Dans le calme du soir m’apparaît sans remords ;

Je vais souvent prier sur une herbe fleurie :

L’enclos du cimetière est déjà ma patrie,

Et ma fête est celle des Morts.

La Lampe Du Poète

La lampe du poète agonisait dans l’ombre ;

Des rapides printemps il voyait fuir le nombre ;

La faim, de son toit pauvre, écartait les amours ;

Sa cruche se vidait, et couché sur la paille :

 » Il faut donc, disait-il, il faut que je m’en aille,

Avec le dernier des beaux jours !

Mêlant les ris, l’amour, l’espérance féale,

J’enflais à mon aurore une bulle idéale ;

Papillon, je cherchais mon lit dans une fleur ;

Un sylphe me berçait sur son aile bénie ;

Comme un lys en parfum, mon âme en harmonie

S’évaporait, loin du malheur.

Mais, fleur, j’ai vu sécher ma goutte de rosée ;

Au souffle des humains ma bulle s’est brisée ;

Une abeille a sucé mon calice argenté ;

Papillon, j’ai brûlé mes ailes à la gloire ;

Et mon sylphe a froissé sa ceinture de moire,

Aux ronces de la pauvreté.

Le sort n’a-t-il donc pas de plus superbe tête,

Pour secouer dessus l’éclair et la tempête ?

Ô pourquoi m’empêcher de finir ma chanson !

Si je ne t’ai rien fait, si mes jeux sont sincères,

Pourquoi, vautour cruel, poursuivre de tes serres

Petit oiseau sous le buisson !

Je demandais si peu dans ma courte veillée,

Un peu d’azur, d’émail, d’ombre sous la feuillée !

Dans un bouton fleuri mon printemps s’écoulait ;

Mon vol sur l’océan n’a pas cherché l’orage,

Mais chétive éphémère, hélas ! J’ai fait naufrage,

Au fond d’une goutte de lait.

Le malheur m’étreignit de ses serres puissantes ;

J’ai dévoré longtemps des larmes bien cuisantes ;

Mais mon cœur, aux mortels ne s’est pas révélé.

Qu’ils ne s’arrêtent pas devant mes douleurs vaines ;

Il faudrait tant souffrir pour comprendre mes peines

Que je crains d’être consolé !

Je cherche seulement un calice de rose

Où mon aile froissée, en tombant se repose ;

Et quand le jour viendra de m’envoler aux cieux,

Je voudrais, Chrysalide au corsage d’ivoire,

M’ensevelir moi-même en un rayon de gloire

Comme elle en un tombeau soyeux !  »

Lorsque l’on vint ouvrir la porte du poète,

Dans ses doigts languissait une lyre muette ;

Un souffle avait flétri sa couronne de fleurs,

Et comme un fruit tombé de son écorce verte,

On voyait commencé sur sa lèvre entrouverte

Un son qu’il achevait ailleurs.

Le Sabbat

Ô peuples ! Savez-vous (c’est l’opprobre du monde)

Qu’au sein de vos cités râle une orgie immonde :

Minuit sonne, écoutez ! C’est l’heure du sabbat,

Où des vieillards quinteux, couronnés de folie,

Vont d’un pas chancelant assouvir dans la lie

La passion qui les abat.

Le vin, en écumant, dans leurs coupes ruisselle

Tous les yeux enivrés lancent une étincelle ;

Leurs corps appesantis et de débauche lourds

Tombent ; tous ces pourceaux se vautrent pêle-mêle

Et de la volupté faisant une gamelle

Roulent sur l’or et le velours.

Attirés par l’odeur les chiens sont à la porte

Qui hurlent; les buveurs disent : Que nous importe ?

Pour qu’on puisse sans bruit les mettre à la raison

On leur jette des os à ronger, sur la terre,

Et s’ils veulent grogner, un gardien le fait taire

En les cognant de son bâton.

Ce n’est pas tout encore : pour compléter la fête

Il leur faut une femme, un sein blanc, une tête

A froisser sous leurs mains ; on appelle un valet :

— Amène-nous ici la première venue

Jeune, belle, modeste, à la poitrine nue

Et blanche, à la taille qui plaît !

Elle avance en tremblant : dans ses mains pudibondes

Met son front qui rougit et ses mamelles rondes ;

Eux de rire : en chantant de lui tenir les bras,

Avec des doigts lascifs dénouant sa ceinture,

De flairer sur son corps la débauche et l’ordure,

Comme un vautour sent le trépas.

Elle est nue ; avec bruit la foule l’environne,

C’est à qui sous les pieds sèmera sa couronne,

A qui l’étouffera de baisers inhumains :

Quand elle n’en peut mais, pour achever leur orge,

Ils posent en vainqueurs leurs genoux sur sa gorge,

Ou dansent en frappant des mains.

Elle est là demi-morte et la tête qui penche ;

Des stigmates d’horreur souillent sa robe blanche ;

Plus d’un baiser impur sur sa lèvre est gravé :

Puis leurs bras étreindront sa poitrine gonflée,

Jusqu’à ce que bientôt cette femme essoufflée

Agonise sur le pavé.

Entouré de parfums et de lumières vives,

Ce banquet, c’est la cour : les rois sont les convives :

Les dogues aboyant dans l’ombre avec fierté,

C’est le peuple en émoi : la femme échevelée

Qu’ils ont brutalement meurtrie et violée, —

Cette femme… est la liberté.

L’orage

C’était un beau spectacle au milieu des ténèbres.

La lune qui sortait de ses voiles funèbres,

Et qui glissait entre deux tours ;

L’orage qui là-bas s’avançait dans les nues ;

Le château qui voyait, de ses têtes chenues

L’éclair sillonner les contours.

Les arbres, balancés par le vent qui murmure,

Qui secouaient, la nuit, leur longue chevelure,

Avec un bruit religieux.

La cloche du hameau qui tintait l’agonie,

Et l’écho qui mêlait une sombre harmonie

A ce concert prodigieux.

Poètes, voici l’heure où vos têtes divines

Doivent, ainsi qu’une ombre errer sur les collines,

Mesurer les cieux d’un coup d’œil ;

Planer avec l’orfraie aux penchants de l’abîme ;

Mêler des sons confus à ce concert sublime ;

Chercher la gloire ou le cercueil.

Allez la tête haute et l’œil brillant de flamme,

A la tempête en feu mêler aussi votre âme ;

Volez sur la croupe des vents ;

Respirez le tonnerre, enivrez-vous d’orage,

Comparez votre cœur, et voyez si la plage

Gémit autant que les vivants.

Laissez vibrer sur vous les doigts de la nature,

Vous êtes son clavier, et voici, je le jure,

Son heure d’inspiration ;

Elle fera sortir de vos touches divines

Ces accents dont vous-même au milieu des ruines,

Serez en admiration.

Le monde est une harpe immense ; chaque corde

Rend un son merveilleux, se cadence et s’accorde

Sous les doigts d’un musicien.

Le poète qui tient le monde en son génie,

De ce vaste concert répétant l’harmonie,

En est l’écho magicien.

Ma Muse

Le soir répandait son mystère

Sur le bois chaste et solitaire ;

Le rossignol harmonieux

Déployait sa voix cadencée,

Et chaque feuille balancée

Rendait un son mélodieux.

Assis sous la verte ramée,

Je sentais la brise embaumée

Passer sur mon front incliné :

Et dans mes vagues rêveries,

J’effeuillais des branches fleuries

Sur un buisson abandonné.

Entouré d’ombre et de silence

Comme l’oiseau qui se balance

Seul, sur les rameaux agités :

J’aurais voulu, plein de mystère,

Une colombe solitaire

Qui vînt s’asseoir à mes côtés.

Une vierge paraît… l’automne

De pampre a tressé sa couronne :

Ses yeux méconnaissent les pleurs :

L’Amour la couvre de son aile,

Et les trois Grâces autour d’elle

Ceignent des guirlandes de fleurs.

Zéphyr, de son aile mouvante,

Enfle sa gaze transparente ;

Les Désirs gonflent son sein nu.

Dans ma main posant sa main blanche,

Sa tête sur mon front se penche,

Et rit d’un sourire ingénu.

Vois, dit-elle, je suis la muse,

Le poète avec moi s’amuse

Dans les bras de la Volupté.

Ami, je te donne ma lyre :

Le dieu d’Amour seul y soupire :

Ses accents sont pour la gaîté.

Séduit par la taille légère

De cette vierge peu sévère,

J’allais recevoir son présent ;

Et déjà ma lèvre timide

Déposait un baiser humide

Sur son sein rose et frémissant.

Lorsque bientôt, sous la feuillée,

Une autre vierge échevelée

Conduit ses pas mystérieux :

Autour de son beau cou d’albâtre,

Et sans ornement idolâtre,

Pendait un luth silencieux.

Ses pieds ne laissent point de trace

Le myrthe au cyprès s’entrelace

Sur son front à demi penché :

Et de son aile qu’elle agite

Au milieu des airs qu’elle irrite,

Un doux parfum s’est épanché.

Un ange soulève son voile :

Sur sa tête brille une étoile ;

Des larmes tremblent dans ses yeux.

De la muse c’est la rivale,

Et sa voix en ces mots s’exhale

Comme un soupir mélodieux :

— Je suis la vierge du poète :

Sa voix en son âme inquiète

Souvent cadença des sanglots :

Et dans mes plus beaux jours de fête,

Si des fleurs brillent sur ma tête,

Je les cueille près des tombeaux.

Mon luth, quand un souffle l’effleure,

De loin semble une voix qui pleure

Et qui sait aussi consoler ;

Si tu veux, prends ce don magique :

Mais crains qu’un jour, mélancolique

Tu ne veuilles me rappeler :

Car si jamais ta main le touche,

Écoute l’aveu de ma bouche,

Moi, je ne le reprendrai plus :

Si pourtant sa corde plaintive

Ton âme, en résonnant, captive,

Fixe tes vœux irrésolus. —

Et le luth sous ses doigts s’éveille,

Ses sons plaintifs à mon oreille

Expirent plus mélodieux,

Elle s’envole ; son luth tombe ;

Je la suis comme une colombe,

Elle était déjà dans les cieux.

Par mes pleurs la lyre amollie,

Ou de pâles fleurs embellie,

A rendu de sombres accents :

Triste en la voyant se détendre,

Souvent j’aurais voulu la rendre,

Mais, hélas ! Il n’était plus temps.