L’ermitage De Notre-dame-de-consolation

(Pyrénées-Orientales)

Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons,

Dont le front est de glace et les pieds de gazons ;

C’est là qu’il faut s’asseoir

Alfred de VIGNY.

Connaissez-vous ces monts dont la tête immobile

Oppose son silence au bruit des flots mouvans ?

Au sein de leurs rochers est un pieux asile

Cher aux êtres souffrans.
C’est là que chaque jour de fervens solitaires

A la Reine du ciel répètent dans leurs vœux :

 » Espoir des affligés, recours dans nos misères,

Sauvez les malheureux !  »
Par le sentier rapide, une jeune inconnue

Jusqu’à ce toit sacré parvint avec effort.

Là, ses regards erraient sur la vaste étendue

Dans un muet transport.
Elle considérait la roche menaçante,

Les ruisseaux fugitifs, l’immensité des mers,

Les gazons, la chapelle ; et sa voix gémissante

S’exhalait dans les airs.
Le souffle du midi, le bruit lointain des ondes ,

Se mêlaient tour à tour à ses tristes accens ;

Et le pasteur, guidant ses chèvres vagabondes,

A retenu ces chants :
 » Le bonheur fuit les pas de l’humble voyageuse ;

L’image de mon sort me suit dans ces déserts.

Mes jours sont agités, ma vie est orageuse,

Comme ces flots amers !
 » Sur mes traits abattus, où la douleur est peinte,

De l’âge qui me luit on cherche en vain la fleur ;

Et mon front jeune encor porte déjà l’empreinte

Que laisse un long malheur !
« Vous, arbres, dont l’abri me couvre et m’environne,

Vous semblez partager le deuil de mes beaux ans,

Et l’automne à vos pieds effeuille la couronne,

Don fleuri du printemps.
 » Vous pleurerez bientôt votre beauté ravie.

De son souffle glacé l’hiver va la flétrir :

Comme le noir chagrin qui dépouille la vie

Et ne fait pas mourir.
 » Les pieux habitans de ce lieu solitaire,

Loin d’un monde trompeur, ignorent tous ses maux ;

Et, simples voyageurs, ils ne font sur la terre

Qu’attendre leurs tombeaux.
 » Laissant tous les mortels, heureux ou misérables,

S’occuper vainement d’un douteux avenir,

Ils savent que leurs jours sont désormais semblables

Au jour qui va finir.
 » Ainsi, durant la nuit, quand l’élément perfide

Gronde au pied des rochers qui bornent ce vallon,

Ils s’endorment au bruit de ce ruisseau limpide,

Errant sur le gazon.
 » Et moi, ne puis-je aussi trouver un lieu propice,

Où les peines du cœur s’endorment à jamais ?

A défaut du bonheur, Vierge consolatrice,

Fais-moi trouver la paix !
 » Permets, Reine des cieux, qu’après de longs orages,

Je puisse enfin goûter quelques jours de repos,

beaux comme tes vallons, doux comme tes ombrages,

Et purs comme tes eaux ! « 

Prélude

Lasse enfin de courir, vagabonde pensée,

Ne reprendras-tu point ton allure passée ?

Ton pas doit-il fouler le pavé des chemins,

Et ta main, sans pudeur, toucher toutes les mains ?

N’as-tu pas regretté, dans tes labeurs profanes,

Forcée à te couvrir de grossiers vêtements,

Ce merveilleux tissu, dont les plis diaphanes

Voilaient, sans les gêner, tes chastes mouvements ?

Reviens, crois-moi, reviens, voyageuse étourdie ;

Lave tes pieds poudreux dans une onde tiédie ;

Reprends ta robe-fée, aux changeantes couleurs,

Tes joyaux de princesse et ton chapeau de fleurs.

Peut-être un ciel plus âpre et des sites plus rudes

Ont grossi les feuillets de tes cartons d’études ;

Et de vulgaires chants, à ton oreille amers,

De quelques frais motifs ont rajeuni tes airs !…

Mais, hélas! aujourd’hui la harpe est incomplète,

Et le temps a soufflé sur l’oisive palette !

Vainement j’appelle

Les mètres confus ;

Leur troupe infidèle

Fuit à tire-d’aile,

Murmure, se mêle,

Et n’obéit plus !

De même bourdonne

Un essaim mouvant ;

A flot monotone,

Ainsi tourbillonne

La feuille d’automne,

Qu’emporte le vent.

Oh ! comment réunir leurs tribus dispersées ;

Ourdir pour enchaîner les mobiles pensées,

Les sons et les couleurs ;

Comme les souples joncs, élégante merveille,

L’un à l’autre enlacés, se courbent en corbeille

Pour se remplir de fleurs ?

Sylphe, à la langue choisie,

Ange, Muse, Esprit des vers,

Doux souffle de poésie,

Qu’as-tu fait de tes concerts ?

Le pauvre oiseau qu’on enchaîne.

Tirant son grain à la peine,

A ce métier perd la voix ;

Autour de sa triste adresse

La foule avide s’empresse…

J’aimais mieux ses airs des bois !

Les voilà, les voilà, tous ces chers infidèles,

Volant au gîte en même temps ;

Ils reviennent à moi, comme un vol d’hirondelles

S’abat sur un toit au printemps !

Comment choisir ? Entre eux, flottante,

Ma main hésite à les saisir ;

Et lasse d’une longue attente,

Ma pensée encore inconstante,

Se dit tout bas : Comment choisir ?

Mais j’en vois un qui, plus près de la terre,

Marche sans pompe et non pas sans danger ;

Mètre conteur, qu’ont su se partager,

Pour l’embellir, La Fontaine et Voltaire ;

Mètre chanteur, qu’adopta Béranger.

Mais le secret de le rendre docile,

Mais ce langage à nos pensers facile,

Écho du cœur par le cœur entendu,

Verbe où se cache une magique flamme,

Charmant l’oreille afin d’atteindre à l’âme,

Ô mes amis, ne l’ai-je point perdu ?

Les Deux Poètes

Eh bien ! jeunes rivaux, que la lutte commence ;

Oui, chantez tour à tour.

VIRGILE, Églog., trad. de Firmin Didot.
La pièce suivante fait allusion aux Epîtres que se sont

adressées MM. de Lamartine et Casimir Delavigne.

J’aime à voir dans ces chants, nobles fils du génie,

Qu’enfantait immortels l’aveugle d’Ionie,

L’impétueux Ajax ceindre le fer d’Hector

Et parer le Troyen de son baudrier d’or ;

J’aime, après ces héros de l’antique épopée,

A voir nos paladins échanger leur épée,

Puis, vers des camps rivaux poursuivant leur chemin,

Se séparer amis et se presser la main ;

J’aime, aux jeux des pasteurs, la flûte du Ménale

Applaudissant les airs d’une flûte rivale ;

J’aime des luths unis l’harmonieux essor,

J’aime des sons divers le merveilleux accord ;

Mais surtout j’aime à voir, animés d’espérance,

Ces jeunes passagers, fils chéris de la France,

Qui d’un soin maternel protégeait leur départ,

Se saluer de loin du geste et du regard ;

J’aime à les voir tous deux des poétiques rives

Livrer aux flots changeans leurs barques fugitives,

Et, d’un jaloux dépit l’un et l’autre vainqueur,

S’encourager de l’œil, de la voix et du cœur.

L’un, pensif et les yeux levés vers les étoiles,

Au souffle du Très-Haut abandonnait ses voiles,

Et sans presque y songer entraîné vers le port,

Il semblait dédaigneux des hommes et du sort.

Il chantait cependant, et sa harpe sacrée,
* Qu’ombrageait mollement la palme consacrée,
Exhalait des accords ravissans, inconnus,

Mais que les cœurs souffrans ont soudain retenus ;

Ou, rivale parfois des harpes de Solime,

Le son qu’elle produit, majestueux, sublime,

Semble un soupir de l’orgue en nos temples pieux.

Poétique chanteur, peintre mélodieux,

De sa voix, qu’animait une secrète flamme,

Chaque note long-temps retentissait dans l’âme,

Et tandis qu’attirés à des accens si doux,

Les cygnes l’entouraient d’un cortège jaloux,

Lui, souriait de voir leur troupe curieuse

Suivre d’un vain effort sa trace harmonieuse.
L’autre, un pied sur la proue et le front couronné,

Semble avoir recueilli, possesseur fortuné,

La triple lyre d’or que d’une main habile

Un Grec fixa jadis sur le trépied mobile,

Et des modes divers enchaînés sous ses doigts,

A la foule charmée il impose les lois.

Il chante : à cette voix toutes les voix répondent,

Il forme un noble vœu, tous nos vœux s’y confondent,

Il redit ces doux noms : Patrie et Liberté !

Des battemens du sien nos cœurs ont palpité !

Ces mots font tressaillir sur la rive lointaine

Les échos endormis de Sparte et de Messène,

L’air s’émeut, et le flot par le flot emporté

Semble redire au loin : Patrie et liberté !

Harmonieux rivaux, couple cher à la gloire !

Le sort qui vous promit une longue mémoire

Aime à vous voir tous deux, confians passagers,

La tenter à la fois sur vos esquifs légers.

Puissent ce vent propice et cette mer tranquille,

A vos voiles fidèle, à vos rames docile,

Ne vous point menacer de leurs jeux inconstans,

Et vous laisser au port surgir en même temps !

Tels furent mes souhaits quand, debout sur la rive,

Je les vis s’éloigner, satisfaite et pensive ;

Leurs nacelles fuyaient d’un égal mouvement,

Et Fonde tour à tour les berçait mollement.

Les chants se répondaient, à leur douceur pareille

Mon âme était émue, et je prêtai l’oreille

Tant que l’air m’apporta le plus léger accord !

Je n’entendais plus rien, je voulais voir encor ;

Mon œil franchit des flots la mobile étendue,

Mais l’horizon déjà les cachait a ma vue !

Que Je Voudrais Te Voir

Que je voudrais te voir, quand la tardive aurore

Annonce le réveil de nos derniers beaux jours !

Ces derniers jours si doux, bien que déjà si courts,

A tes côtés, pour moi, seraient plus doux encore !

Que je voudrais te voir !

Que je voudrais te voir ! Ici le tiède automne

Déjà de pourpre et d’or teint les ombrages verts ;

Quelque feuille séchée en tombe au gré des airs,

Et j’écoute en rêvant sa chute monotone…

Que je voudrais te voir !

Que je voudrais te voir, te voir sourire encore

A ces chants imparfaits où se comptait ma voix,

Que la tienne si douce embellit quelquefois…

Tout nouveau sur ma bouche un autre vient d’éclore :

Que je voudrais te voir !

Que je voudrais te voir, et, tant que le jour dure,

Errer muets tous deux, et, la main dans la main,

Le soir sans nous quitter nous redire : A demain !

Mais seule je m’endors, et tout bas je murmure :

Que je voudrais te voir !

Les Feuilles De Saule

. Un jour je m’étais amusé à effeuiller une branche de saule

sur un ruisseau, et à attacher une idée à chaque feuille que le

courant entraînait.

CHATEAUBRIAND.
Un songe, un rien, tout lui fait peur.

LA FONTAINE.

L’air était pur ; un dernier jour d’automne,

En nous quittant, arrachait la couronne

Au front des bois ;

Et je voyais d’une marche suivie

Fuir le soleil, la saison et ma vie,

Tout à la fois.
Près d’un vieux tronc, appuyée en silence ,

Je repoussais l’importune présence

Des jours mauvais ;

Sur l’onde froide, ou l’herbe encor fleurie,

Tombait sans bruit quelque feuille flétrie,

Et je rêvais !
Au saule antique incliné sur ma tête

Ma main enlève, indolente et distraite,

Un vert rameau ;

Puis j’effeuillai sa dépouille légère,

Suivant des yeux sa course passagère

Sur le ruisseau.
De mes ennuis jeu bizarre et futile !

J’interrogeais chaque débris fragile

Sur l’avenir ;

Voyons, disais-je à la feuille entraînée,

Ce qu’à ton sort ma fortune enchaînée

Va devenir ?
Un seul instant je l’avais vue à peine,

Comme un esquif que la vague promène,

Voguer en paix :

Soudain le flot la rejette au rivage ;

Ce léger choc décida son naufrage

Je l’attendais !
Je fie à l’onde une feuille nouvelle,

Cherchant le sort que pour mon luth fidèle

J’osai prévoir ;

Mais vainement j’espérais un miracle,

Un vent rapide emporta mon oracle

Et mon espoir.
Sur cette rive où ma fortune expire,

Où mon talent sur l’aile du Zéphire

S’est envolé,

Vais je exposer sur l’élément perfide

Un vœu plus cher ? Non, non, ma main timide

A reculé.
Mon faible cœur, en blâmant sa faiblesse,

Ne put bannir une sombre tristesse,

Un vague effroi :

Un cœur malade est crédule aux présages ;

Ils amassaient de menaçans nuages

Autour de moi.
Le vert rameau de mes mains glisse à terre :

Je m’éloignai pensive et solitaire,

Non sans effort :

Et dans la nuit mes songes fantastiques

Autour du saule aux feuilles prophétiques

Erraient encor !

Rêverie

Tis night !.

The soul forgets her schemes of hope and pride,

And flies unconscious o’er each backward year.

BYRON.
Il est nuit !. C’est l’heure où l’âme oublie ses projets d’espérance

et d’orgueil, et plane presqu’à son insu sur les années passées.

Alors que sur les monts l’ombre s’est abaissée,

Des jours qui ne sont plus s’éveille la pensée ;

Le temps fuit plus rapide, il entraîne sans bruit

Le cortège léger des heures de la nuit.

Un songe consolant rend au cœur solitaire

Tous les biens qui jadis l’attachaient à la terre,

Ses premiers sentimens et ses premiers amis,

Et les jours de bonheur qui lui furent promis.

Calme d’un âge heureux, pure et sainte ignorance,

Amitié si puissante, et toi, belle « espérance,

Doux trésors qui jamais ne me seront rendus,

Ah ! peut-on vivre encore et vous avoir perdus !

Les Oiseaux Du Sacre

. Les oiseleurs lâchent dans l’Eglise plusieurs centaines de

moineaux et de colombes qui voltigent autour du trône, des

lustres et des tribunes.

Diverses Relations des cérémonies du sacre de Charles X.
On a remarqué que la plupart des oiseaux sont venus se brûler

à la flamme des lustres et des candélabres

Drapeau blanc du 31 mai 1825.

Vieux Temple, antique honneur de la cité royale

Où Clovis inclina sa tête martiale

Et sentit, sous la main du pontife sacré,

L’onde sainte mouiller son front régénéré :

N’as-tu pas vu, du sein de ta froide poussière,

Des siècles endormis, se lever l’ombre altière ?

Pour toi les temps passés vont-ils renaître encor ?

Oui ; ta nef resplendit de feux, d’azur et d’or ;

La foule se pressant sous tes muets portiques

Y réveille l’écho des saintes basiliques ;

Et, fière, avec transport tu ressaisis ces droits

D’entendre et de bénir les sermens de nos rois.

D’un temple simulé la brillante structure,

Déguisant à nos yeux ta noble architecture,

Nous dérobe, il est vrai, ces pensers imposans

Que réveillent en nous les vestiges des ans ;

Mais de la royauté le faste s’y déploie.

Signes accoutumés de la publique joie,

Le fer luit, l’encens fume, et des autels parés

Les puissans de l’état encombrent les degrés.

Pourquoi, lorsqu’une plainte, un seul cri de détresse

Peut attrister soudain le concert d’allégresse,

Pourquoi des prisonniers ? Sous ces légers barreaux

S’agitent tristement de timides oiseaux ;

Ils s’efforcent à fuir, d’une aile effarouchée,

Cette pompe des rois qu’ils n’avaient point cherchée.

Pauvres petits captifs ! privés d’un bien si doux,

La liberté, que toute voix réclame,

De vos tyrans ne soyez point jaloux,

Chacun d’eux l’appelle en son âme,

Et des nobles acteurs de cet auguste drame

Aucun n’est plus heureux que vous !

Nul d’un libre loisir ne peut goûter les charmes :

L’immobile soldat est captif sous les armes ;

Son chef, le fer en main, brillant d’or et d’acier,

A l’ordre qu’il transmet doit plier le premier ;

Les spectateurs pressés dans cette vaste enceinte

S’imposent le fardeau d’une longue contrainte ;

Soumis au même joug, le pontife à l’autel

Cède aux liens dorés d’un devoir solennel.

Sous les réseaux du privilège,

Voyez ces fiers prélats, qu’enchaîne sur leur siège

L’honneur de consacrer les suprêmes sermens ;

De leur pieux office alongeant les momens,

Le blême ennui qui les assiège

Au milieu d’eux se glisse et siège

Sous les mitres de diamans.
Ennui ! triste ennemi qu’aucun mortel n’évite,

Je ne vois que des jeux où ta langueur habite ;

Du prêtre à l’assistant tout ressent ton pouvoir,

Jusqu’au bras engourdi de ce jeune acolyte

Qui laisse échapper l’encensoir.

Déjà les douze Pairs, qu’en vain la Manche hermine

Revêt d’un éclat féodal,

Succombent à leur tour à ce charme fatal ;

Leur front s’appesantit, leur épaule s’incline,

Sous le bandeau de comte ou le manteau ducal.

Des insignes royaux doublant le faix suprême,

Et fidèle à la majesté,

Il effleure en passant le monarque lui-même

Esclave de sa dignité.

A son souffle glacé, le long des galeries,

Comme ces fleurs d’un jour dans nos salons flétries,

Se décolore la Beauté :

L’éclat pompeux des pierreries,

Le poids des lourdes broderies,

Enchaînent sa légèreté ;

Son inquiète oisiveté

Accusant les heures tardives,

Sur les pas de la Liberté,

Voit s’enfuir les Grâces craintives.
La Liberté ! bientôt vous pourrez l’espérer,

Tristes oiseaux ! voyez, réduits à l’implorer,

Tous ces volontaires esclaves,

Dont un piège flatteur ou de brillans appâts,

Dans cette cage immense ont attiré les pas !

Pressés de s’affranchir, ils invoquent tout bas

L’instant qui rompra vos entraves ;

Le voici ! mille cris s’élèvent à la fois.

Le canon fait gronder sa formidable voix ;

La cloche livre aux vents ses bruyantes volées,

Et soudain, dans les airs, les cohortes ailées

Cherchent d’un libre essor la céleste clarté :

Du bonheur des oiseaux elle est l’avant-courrière ;

C’est pour trouver la liberté

Qu’ils s’élancent vers la lumière.

Mais des vitraux sacrés le jour mystérieux

Déguise ce vrai jour que réclamaient leurs yeux ;

Mais les mille clartés de ces fêtes pompeuses

Abusent leurs regards par des lueurs trompeuses ;

La vapeur de l’encens, les chants religieux,

Le bruit confus du peuple enfermé dans ces lieux,

Les vifs reflets de l’or, tout accroît leur vertige :

Déjà le faible essaim en tournoyant voltige ;

Égarés, éblouis aux flambeaux de l’autel,

Ils cèdent par degrés à cet éclat mortel,

Imprudens ! c’en est fait, leur aile est consumée !

Ils tombent sur les fleurs dont la terre est semée,

Et leur corps palpitant, tout près de s’assoupir,

Aux joyeuses clameurs mêle un dernier soupir !.

— Mais qu’importe un soupir ? sans l’entendre la foule

Sous l’antique portail à flots bruyans s’écoule

Moi seule je demeure, et consacre tout bas

Les sons d’un luth obscur à cet obscur trépas.
Dormez, dormez, frêles victimes

Des royales solennités.

Tandis que ces chœurs unanimes,

Écho des hautes vanités,

S’élancent des harpes sublimes,

Ma lyre veille à vos côtés.
Innocens Passereaux, et vous, blanches Colombes,

L’universelle joie, hélas ! creuse vos tombes :

Faut-il qu’un deuil se mêle aux plaisirs des mortels !

N’ont-ils point prodigué dans leur fête chérie

Le luxe et ses trésors, les arts et leur féerie,

Et la pompe de nos autels ?

Pourquoi donc à leurs jeux les immoler encore

Ces chantres des bosquets, charme de nos loisirs,

Qu’un souffle du Seigneur dans les airs fit éclore

Pour l’honorer par leurs plaisirs ?
Pourquoi les retenir sous la voûte gothique ?

Leurs cris retentissant de portique en portique

Devaient-ils réveiller l’écho religieux ?

Que ne leur rendiez-vous de leurs forêts natives

Les cintres verdoyans, les mouvantes ogives,

Et la voûte immense des cieux ?

Ce n’est qu’au sein des airs que leur vol se balance ;

Au seul écho des bois appartient leur chanson.

Hélas ! votre avare clémence

N’a fait qu’agrandir leur prison !
Eh ! qu’aviez-vous besoin de peupler vos églises

Des emblèmes vivans de ces vieilles franchises

Qu’au jour du nouveau règne imploraient vos aïeux ?

Quand les temps sont changés, qu’importe à ma patrie

Des mœurs qui ne sont plus la vaine allégorie !

Elle a des biens plus précieux,

Et c’est la Vérité qui plait seule à ses yeux !

Vous que scellent encor les vengeances royales,

Levez-vous, lourds barreaux ; tombez, grilles fatales,

Qu’un pardon descende sur vous :

Si de la Liberté nous invoquons l’image,

Les cachots dépeuplés lui rendront un hommage

Digne d’elle et digne de nous !
Mais d’où naît ton audace, ô toi, lyre timide ?

Pourquoi t’abandonner à son élan rapide ?

Tu t’élèves, semblable à cet enfant des mers

Qui d’un vol merveilleux tout à coup fend les airs ;

Dans la plaine éthérée, à sa race étrangère,

Il déploie un moment sa force passagère ;

Mais du souple tissu qui soutient ses efforts

Si le jour a séché les humides ressorts,

Du transfuge des eaux alors la chute est prompte,

Et l’élément natal ensevelit sa honte.

Pourquoi veux-tu braver le sort qui t’est promis ?

Lyre, reviens aux chants qui seuls te sont permis
Dormez, dormez, frêles victimes

Des royales solennités ;

Vous qui, des bois touffus abandonnant les cimes,

Vîntes mourir dans nos cités,,

Tandis qu’en vos abris quelques œufs près d’éclore

Froids et seuls reposent encore

Aux nids que vousavez quittés !

Voix du printemps fleuri, que pleuve le bocage,

Du moins en perdant la clarté

Cessez de redouter les réseaux ou la cage ;

Vous rencontrez la mort en fuyant l’esclavage.

Mais la mort c’est la liberté !

Scènes Du Passé

Déjà ils se lèvent, déjà ils se raniment : je revois mes amis

éteints ; ils sont assemblés dans Lora, comme ils l’étaient dans un

autre temps. O mes amis, que vous êtes changés !

OSSIAN.

Verts gazons où fleurit la blanche marguerite,

Ombrage qu’au printemps la violette habite,

Vallons, bocage, humble sentier,

Dont la mousse reçoit cette pluie argentine

Qui tombe au gré des vents du front de l’aubépine

Ou des rameaux de l’églantier.
Prés dont mes jeunes pas foulaient l’herbe penchée,

Bosquets d’arbustes verts, où la source cachée

Jaillit loin des yeux du passant,

Où la brise d’avril, d’une aile printanière,

M’apportait en fuyant à travers la clairière,

L’odeur du feuillage naissant ;
Bords féconds et chéris, frais et riant théâtre,

Où, la lyre à la main, ma jeunesse folâtre

Ouvrit le drame de mes jours,

Parfois quand du sommeil mes nuits sont délaissées

Votre image s’éveille, et des scènes passées

Je crois recommencer le cours.
Je revois tour à tour la penchante colline

Dont l’invisible écho de ma voix enfantine

A répété les premiers airs ;

Cet enclos ombragé cher aux plaisirs rustiques ;

Et de ceux que j’aimais les ombres fantastiques

Peuplent encor ses bancs déserts.
Voici la blanche église et l’autel de Marie,

Et tous ces lieux alors chers à ma rêverie,

Où j’ai chanté, prié, souffert ;

Car mes beaux jours, hélas ! n’étaient pas sans nuage,

Et plus d’un sombre aspect, avec leur douce image,

A mon souvenir s’est offert.
Pourtant le cœur fidèle à ces jours d’espérance,

De leurs momens de joie et même de souffrance

Ne veut rien livrer à l’oubli :

Des maux qui ne sont plus l’amertume s’efface,

Et quand la main du temps en adoucit la trace,

Le malheur est presque embelli.
Ainsi, durant le cours d’un rapide voyage,

Chaque site en fuyant, ou fertile, ou sauvage,

D’attraits nouveaux semble paré ;

Et les monts qu’au matin on gravit avec peine,

Le soir charment nos yeux, quand la vapeur lointaine

Y jette son voile azuré.

Les Saisons Du Nord

When short and scant the sun-beam throws

Upon the weary waste of snows

A cold and profitless regard.

WALTER SCOTT.
Ce morne désert de neiges, où le soleil passager laisse tomber

à regret un froid et stérile regard.

Connaissez-vous ces bords qu’arrose la Baltique,

Et dont les souvenirs, aimés du Barde antique,

Ont réveillé la harpe amante des torrens ?

Connaissez-vous ces champs qu’un long hiver assiège,

L’orgueil des noirs sapins que respecte la neige,

Ces rocs couverts de mousse et ces lacs transparens ?
D’un rapide printemps la fugitive haleine

Y ranime en passant et les monts et la plaine ;

Un prompt été le suit, et, prodigue de feux,

Se hâte de mûrir les trésors qu’il nous donne ;

Car l’hiver menaçant laisse à peine à l’automne

Le temps de recueillir ses présens savoureux.
Mais ces rares beaux jours, quel charme les décore !

La nuit demi-voilée y ressemble à l’aurore :

Une molle douceur se répand dans les airs ;

Et cette heure rapide où le soleil repose,

Clisse avec le murmure et les parfums de rose

Des bouleaux agités par la brise des mers.
Hâtez-vous de goûter d’éphémères délices ;

L’hiver qui vous poursuit de ses tristes prémices,

D’un givre étincelant a blanchi ces climats :

Bientôt l’onde s’arrête à sa voix redoutable,

Et sur les champs muets que son empire accable

D’une haleine puissante il souffle les frimas.
Mais aux natals plaisirs lui seul offre un théâtre,

Ses chemins de cristal et ses tapis d’albâtre

Ouvrent leur blanche arène aux traîneaux triomphans ;

Et malgré ses rigueurs et sa morne durée,

Lui seul prête ses traits à l’image sacrée

Qui grave la patrie au cœur de ses enfans.
Beaux climats du Midi, terres du ciel aimées !

Que sont au fils du Nord vos brises embaumées ?

Les jasmins de Grenade et leurs parfums si doux

Ne pourraient l’arracher à sa mélancolie,

Sous vos rameaux en fleurs, citronniers d’Italie,

Il rêve un sol de glace et des cieux en courroux.

Shakspeare

. Nature might stand up

And say lo all the world : This was a man !

Shakspeare.
La nature pouvait se lever, et dire au monde entier : C’était

un homme !

Telle, aux regards surpris d’un jeune passager,

Jeté par le hasard sous un ciel étranger,

Où d’un monde inconnu l’aspect nouveau commence,

Apparaît tout à coup la cataracte immense.

Vaste et profond torrent, le fleuve impétueux

Précipite des monts ses flots tumultueux ;

Des arbres, des rochers, des fleurs de ses rivages

Il reflète en passant les fuyantes images :

Là, dans le gouffre ému d’un formidable bruit,

Il s’engloutit couvert d’une éternelle nuit,

Laissant à peine à l’œil qui le poursuit dans l’ombre

Mesurer la hauteur de sa colonne sombre ;

Et plus loin, la cascade aux caprices des vents,

Aux rayons du soleil, livrant ses plis mouvans,

Comme un voile argenté se déploie avec grâce ;

Un millier d’arcs-en-ciel se joue à sa surface ;

Et l’onde, aux feux du jour lançant des feux pareils,

Scintille, divisée en globules vermeils ;

Mais en touchant le but de sa chute rapide,

Ce n’est plus qu’un brouillard, dont l’épaisseur humide

Présente aux yeux trompés par la blanche vapeur

Ces spectres, vains enfans de l’ombre et de la peur.

Le voyageur, qu’émeut ce spectacle sublime ,

Demande-t-il au fleuve entraîné vers l’abîme,

Alors qu’il le contemple immobile et surpris,

S’il roule dans ses flots quelques fangeux débris ?

Non, il suit dans son cours l’imposant phénomène ;

De beautés en beautés son regard se promène,

Et sans même opposer à ses flots éternels

Les flots purs et féconds des fleuves paternels,

D’une pompe inconnue à son natal rivage

Il admire long-temps la majesté sauvage !

Telle, sous mille aspects fidèles et divers,

Reflétant les tableaux d’un magique univers,

Telle du barde anglais m’apparut l’harmonie

Alors que par degrés j’entrevis son génie.

De ces fils immortels que sous des traits humains

Il a laissé, vivans, s’échapper de ses mains,

Il semble que nos yeux aient connu le visage,

Tant la mémoire est prompte à garder leur image !

A son gré, ces récits, vaine ombre du passé,

S’animent ; et semblable, en son vol cadencé,

Au coursier merveilleux dont l’aile vagabonde

Emportait d’un seul bond Astolphe au bout du monde,

Dans son élan sublime il échappe aux regards,

Et de l’antique Rome il touche les remparts.
Tremble, César ! la nuit en prodiges féconde

En vain en ta faveur semble ébranler le monde,

Elle n’ébranle point ces cœurs audacieux

Qui cherchent en eux seuls la volonté des Dieux.

Dans cette nuit terrible, à mes yeux se présente

Du second des Brutus la figure imposante.

Brunis ! âme de Rome, honneur de tes aïeux,

Quel dessein redoutable est écrit dans tes yeux ?

Est-ce pour échapper à des pensers funèbres

Que tes pas agités errent dans les ténèbres ?

Fuis-tu de ton pays l’impérieuse voix ?

Ou, tout près d’accomplir ses rigoureuses lois,

Aux regards pénétrans d’une épouse fidèle

Crains-tu de te trahir ? Écoutons ! il appelle
BRUTUS.

Esclave ! Lucius ! Il dort profondément !

Eh bien, de cette paix goûte l’enchantement !

Je ne troublerai point, quelqu’ennui qui me presse,

De ton jeune sommeil la salutaire ivresse :

Nos rêves inquiets, nos projets soucieux,

N’écartent point encor ses douceurs de tes yeux,

Et de fantômes vains ton sein n’est point l’asile :

Aussi ta vie est calme et ton repos facile ;

Tu peux dormir !
PORCIA entre.

Seigneur !
BRUTUS.

Porcia, vous ici ?

A l’air froid du matin, par la brume épaissi,

Votre sexe doit-il exposer sa faiblesse ?

Rentrez
PORCIA.

N’espérez point, Brutus, que je vous laisse

Vous livrer sans relâche au chagrin qui vous suit.

Je le vois, de mon Ut il vous chasse la nuii ;

Le jour, il vous contraint d’abandonner la table ;

A toute heure, en tout lieu, sans cesse il vous accable ;

De vos sombres pensers si j’interromps le cours,

Soudain vous imposez un frein à mes discours,

Et d’un geste irrité m’ordonnez le silence.

Je me tais ; cependant ma triste vigilance,

Épiant vos secrets dans vos yeux obscurcis,

Sans les interroger partage vos soucis ;

C’est en vain que le jour ou commence ou s’achève,

A votre sombre humeur je ne vois point de trêve,

Et si vos traits comme elle étaient changés, Brutus,

Mes regards affligés ne vous connaj^raient plus.

Qu’avez-vous ?
BRUTUS.

Moi ? je souffre ; un mal secret m’obsède.
PORCIA.

On vous verrait alors en chercher le remède :

Vous ne le faites point.
BRUTUS.

Demeurez sans effroi.

Rentrez, ma Porcia, rentrez et laissez-moi.
PORCIA.

Vous malade ! Et je vois votre tète exposée

Aux brouillards malfaisans, à l’humide rosée !

Vous malade, Brutus, quand vous bravez sans peur,

Le corps demi-vêtu, cette impure vapeur !

Non, non, je le vois trop, le mal est dans votre âme,

Une part m’en est due et mon cœur la réclame ;

Donnez, donnez-la-moi ; pour l’obtenir de vous

Je saurai, s’il le faut, l’implorer à genoux.

Au nom de ma beauté que vantait l’Italie,

Au nom de vos sermens, de ce vœu qui nous lie,

De mes titres sacrés, de ma tendre amitié,

Si ce n’est par amour, parlez-moi par pitié ;

Révélez vos secrets à celle qui vous aime ;

Parlez, que craignez-vous ? c’est un autre vous-même.

Quels sont ceux qui chez vous ont pénétré sans bruit ?

Ils semblaient redouter l’œil même de la nuit,

Et de sombres manteaux me cachaient leur visage !
BRUITS.

De grâce, levez-vous ; cessez un tel langage.
PORCIA.

Eh ! pourquoi me forcer vous-même à l’employer ?

Devrais-je être , Brutus, réduite à vous prier !

Si le sort à la vôtre a joint ma destinée,

Au plaisir de vos yeux il ne Ta point bornée ;

Ou mon partage est-il en ce commun lien,

De soutenir par fois un frivole entretien,

D’égayer vos repas, d’embellir votre couche ?

Dois-je enfin, étrangère à tout ce qui le touche,

De Brutus seulement amuser les loisirs ?

S’il ne me veut donner de part qu’à ses plaisirs,

S’il ne m’ouvre ses bras qu’en me fermant son âme ,

Je suis sa concubine et ne suis point sa femme !
BRUTUS.

Vous êtes, Porcia, le premier de mes biens.
PORCIA.

Pourquoi donc vos secrets ne sont-ils pas les miens ?

Votre prudence est elle à ce point alarmée ?

Je suis femme il est vrai, mais cette femme aimée

Que le noble Brutus honora de son nom,

Je suis femme il est vrai, mais fille de Caton !

M’osez-vous soupçonner d’un courage vulgaire,

Femme d’un tel époux et fille d’un tel père ?

Un fer tranchant qu’ici j’enfonçai de mes mains

Est garant de ma force à garder vos desseins :

Si j’ai, sans le trahir par un lâche murmure,

Caché, dix jours entiers, ce fer dans ma blessure ,

Douterez vous encor, Brutus, me croirez-vous

Indigne de porter les secrets d’un époux ?
BRUTUS.

Vous ? Dieux qui l’entendez, rendez-moi digne d’elle !

Oui, noble Porcia, bientôt ton sein fidèle

De ces tristes secrets va partager le poids ;

Apprends donc.. .Mais quel est ce bruit confus de voix’

On vient, accorde-moi quelques momens encore ;

Rentre, tu sauras tout !
*

o

+
Ce secret qu’elle implore

Sera trop tôt connu. Voyez ces fiers Romains,

Le fer libérateur étincelle en leurs mains.

Déjà du coup mortel la victime frappée

A baigné de son sang le marbre de Pompée ;

Bientôt de cette mort la sinistre rumeur

Soulève au sein de Rome une longue clameur,

Un trouble sans objet y fermente ; la foule

Murmure, puis se tait, s’assemble, puis s’écoule ;

Elle implore la voix qui la doit réunir

Pour apprendre s’il faut approuver ou punir.

Tel l’incendie attend, dans sa naissante rage,

Que l’onde ou que le vent l’éteigne ou le propage.

Bravez, fiers conjurés, ces flots tumultueux ;

Le poignard à la main, paraissez devant eux ;

De ce peuple indécis ne craignez point d’outrage,

Vos discours, par degrés, vont dissiper l’orage ;

Partagez entre vous ces groupes dispersés.

Autour de Cassius quelques-uns sont pressés ;

Pour entendre Brutus, tout le reste s’élance,

Il monte à la tribune, il est monté ; silence !
BRUTUS.

Amis ! concitoyens ! je vous dois compte à tous,

Et j’apporte sans peur ma cause devant vous ;

Romains ! vous me croirez, il y va de ma gloire ;

Mais songez à ma vie, avant que de me croire.

S’il reste un ami tendre à César qui n’est plus,

Celui-là l’aimait moins que ne l’aima Brutus !

Il n’est aucun de vous qui plus que moi l’honore ;

Mais si j’aimais César, j’aimais mieux Rome encore :

Il m’a fallu choisir, car tel était son sort,

Avec César, esclave, ou libre, par sa mort.

Je l’ai dit cependant, César fut un grand homme :

Il était mon ami, mais le tyran de Rome ;

J’ai dû de ses hauts faits louer le conquérant ;

Je regrette l’ami, j’ai frappé le tyran !

S’il est un cœur servile et fait pour l’esclavage,

Lui seul a droj,t ici de blâmer ce langage ;

Qu’il m’accuse, il le peut, lui seul est offensé.

Du nombre des Romains s’il veut être effacé,

Qu’il sorte de vos rangs, qu’il se montre et s’écrie :

Que seul il préférait un homme à la patrie !

J’attends une réponse
PLUSIEURS CITOYENS.

Aucun, Brutus, aucun !
BRUTUS.

J’ai donc fait mon devoir ; tel est l’avis commun.

Mais accuser César n’est point ici mon rôle ;

Les motifs de sa mort, inscrits au Capitole,

Sans nier sa grandeur, sans aggraver ses torts,

Vous instruiront, amis, du but de nos efforts.

Mais voici sa dépouille, Antoine la devance ;

A la tête du deuil, Antoine qui s’avance,

Recueillera pourtant les fruits de ce trépas !

Que dis-je ! et qui de vous n’en recueillera pas !

Un seul mot, et j’ai dit : si quelque jour un homme

Jugeait ma propre mort utile au bien de Rome,

Sur moi qu’à l’instant même il lève ce poignard,

Et qu’il me tue, ainsi que j’ai tué César.
TOUS LES CITOYENS.

Vivez, Brutus, vivez !
QUELQUES-UNS.

Mort à qui veut un maître !
UN CITOYEN.

Brutus, le seul Brutus était digne de l’être !
UN AUTRE.

Eh ! quel prix à nos yeux n’a-t-il pas mérité !
UN AUTRE.

Qu’il soit à sa demeure en triomphe porté !
UN AUTRE.

Que, redit mille fois, son nom frappe la nue !
UN AUTRE.

Qu’auprès de ses aïeux s’élève sa statue
LE PREMIER CITOYEN.

Oui, qu’il soit fait César !
*

o

+
Brutus, les entends-tu ?

Sont-ce là ces Romains que rêvait ta vertu ?

Ils fêtent du tyran la puissance bannie,

Et pour prix de sa mort t’offrent sa tyrannie !

Faut-il s’en étonner ! Non, si tu t’es flatté

Qu’ils entendraient encor le nom de liberté,

Tu t’abusais ; ce don inutile et sublime

T’a conquis leur faveur et non pas leur essaie :

Ainsi, désenchanté, sans en être compris,

Domine quelque temps ces mobiles esprits ;

Mais tournant contre toi l’arme de la parole,

Antoine va régner ; et ce peuple frivole,

Accueillant de César le souvenir banni,

Te maudira peut-être autant qu’il t’a béni.

Malheur à toi ! doué de ce souffle éphémère

Qui soulève à son gré la vague populaire ;

Tu crois la gouverner, mais plutôt que d’asseoir

Sur sa base flottante un durable pouvoir,

Tu graveras sur l’onde ou le sable mobile

De tes pensers profonds l’empreinte indélébile,

Sans que le flot l’entraîne en ses sillons mouvans

Ou que le sable fuie au caprice des vents.
Mais la scène a changé ; c’est encor l’Italie.

Sous la trace des ans énervée, amollie,

Elle a gardé du moins, à travers ses douleurs,

Ses vêtemens de fête aux brillantes couleurs !

O nuit ! que sur ces bords ton ombre a de délices !

Que de fleurs à ton souffle entr’ouvrent leurs calices !

Quel parfum enrichit cet air déjà si pur !

Quel éclat dans ces feux qui peuplent ton azur !

Mais tes astres jaloux, devant l’aube naissante,

Ont voilé de dépit leur face pâlissante,

Et de ton noir manteau, dégagée à demi,

Vérone à mes regards lève un front endormi.

Terre des souvenirs, tes colonnes antiques

Des modernes palais décorent les portiques !

Dans ces jardins pompeux, par le jour dévoilés,

Se sont réfugiés tous tes dieux exilés ;

A leurs autels, privés d’un feston idolâtre,

Le seul jasmin suspend ses étoiles d’albâtre.
Maison des Capulets, tes nobles possesseurs

D’un climat fortuné savourant les douceurs,

Élevés au sommet des fortunes humaines ,

Ont sans doute oublié qu’il est encor des peines !

Que dis-je ! ah ! qui peut fuir le malheur ou l’amour !

Tous deux ont pénétré dans ce brillant séjour ;

J’écoute, et du matin les brises fugitives

Apportent jusqu’à moi leurs paroles plaintives.
JULIETTE.

Quoi, sitôt ! quoi, déjà ! déjà ! tu veux partir !

De l’approche du jour rien n’a pu t’avertir !

C’était le rossignol, et non pas l’alouette,

Dont le chant a frappé ton oreille inquiète ;

Crois-en, mon Roméo, ce grenadier en fleurs

Qui l’entend chaque nuit raconter ses douleurs,

C’était le rossignol
ROMÉO.

Vois-tu, ma bien-aimée,

S’étendre à l’horizon cette ligne enflammée ?

Vois-tu les traits du jour entr’ouvrir l’orient,

Les étoiles pâlir, et le matin riant

Du milieu des brouillards qui voilent nos campagnes,

S’élever radieux sur le front des montagnes ?

Il faut partir et vivre, ou rester et mourir !
JULIETTE.

Non, ce n’est pas le jour, où donc veux-tu courir ?

Le jour est encor loin ; c’est quelque météore

Qui pour guider ta fuite a devancé l’aurore.

Oh ! ne pars point !
ROMÉO.

Eh bien ! qu’on me surprenne ici,

Juliette le veut et je le veux aussi.

Non, ce n’est pas le jour ! la lune au front d’albâtre

Répand sur nos coteaux cette lueur grisâtre ;

Non, ce n’est pas le jour ! ce ramage joyeux

Qui dès long-temps résonne au plus haut point des cieux !

Ce n’est pas l’alouette à la voix matinale ;

L’erreur, si c’en est une, à moi seule est fatale :

Et qu’importe la mort ! Qu’en dis-tu, mon amour ?

Restons, restons encor, non, ce n’est pas le jour !
JULIETTE.

C’est le jour ! c’est le jour ! va-t’en, hâte ta fuite ;

Tu ne saurais, hélas ! t’éloigner assez vite.

Ces sons étourdissans, cette importune voix,

C’était bien l’alouette : oh ! mieux vaudrait cent fois

Entendre du hibou le ai rauque et bizarre

Que ce héraut du jour dont le chant nous sépare.

Fuis ! d’instans en instans l’horizon s’éclaircit.
ROMÉO.

Et d’instans en instans notre sort s’obscurcit.
JULIETTE.

Gardiens du court bonheur que le ciel nous envie,

Livrez l’entrée au jour et laissez fuir ma vie ;

Sous ma tremblante main, volets, entr’ouvrez-vous !
ROMÉO.

Un baiser, un adieu ! je descends.
JULIETTE.

Mon époux,

Mon ami, songe bien qu’il faudra que je meure,

Si le malin, le soir, chaque jour, à toute heure,

Je n’ai, dans cet exil, des nouvelles de toi :

Les momens sans te voir sont des siècles pour moi,

Tu le sais ; et mon cœur mesurant les journées,

Oh ! qu’avant ton retour j’aurai compté d’années !
ROMEO.

Tout ce que peut l’amour, hélas ! je le promets.
JULIETTE.

Roméo ! Roméo ! si c’était pour jamais !

Crois-tu qu’un jour/du moins, le ciel nous réunisse ?

Le crois-tu ?
ROMÉO.

Je l’espère ! oui, dans ce temps propice

Nos maux ne seront plus qu’un faible souvenir,

Triste et doux entretien de nos jours à venir.
JULIETTE.

Et moi j’ai dans le cœur un funeste présage ;

Je ne sais quel prestige a pâli ton visage :

Au pied de ce balcon , maintenant descendu,

Tu me parais un mort dans sa tombe étendu !
ROMÉO.

C’est ainsi, cher amour, que vous frappez ma vue :

Le chagrin dévorant nous dessèche et nous tue !

Adieu, ma Juliette !
JULIETTE.

Adieu, chère âme, adieu !
*

o

+
Vous serez réunis, mais, hélas ! dans quel lieu !

Non, je ne veux point voir sous ces voûtes funèbres

La mort, à coups pressés, frapper dans les ténèbres,

Et le remords tardif, au pied de vos tombeaux,

D’une funeste haine éteindre les flambeaux.
Mais soudain l’éclair brille ; à sa pâle lumière,

Une pluie orageuse inonde la bruyère ;

Léar à leur fureur livre ses traits flétris,

Et de ses blancs cheveux jette au vent les débris :

Vieillard infortuné, faible roi, pauvre père,

Qui ne sait tes malheurs, qui n’a plaint ta misère !

Tu ne sens, dédaigneux des injures du ciel,

Que le trait enfoncé dans ton cœur paternel :

De tes enfans ingrats le nom est sur ta bouche.

Ton fou, le seul ami que ta fortune touche,

Jouet accoutumé de ta prospérité,

En vain à tes malheurs consacre sa gaîté.
LÉAR.

Soufflez, vents orageux ! mugis, sombre tempête !

Cataractes des deux, que rien ne vous arrête !

Fleuves, sources, torrens , débordez à la fois ;

Inondez nos cités, engloutissez nos toits !

Et vous, feux sulfureux, plus prompts que la pensée,

Frappez ces cheveux blancs, cette tête glacée,

Pourvu qu’un même coup détruise avec éclat

Ces principes féconds, germes de l’homme ingrat !
LE FOU.

O maître ! sans retard courons chercher un gîte ;

Vers tes filles, crois-moi, retournons au plus vite ;

Dussions-nous les prier longtems J’aime encor mieux

L’eau bénite de cour que l’eau froide des cieux ;

Viens, ou pour tes enfans charge-moi d’un message :

Cette nuit n’a pitié ni du fou ni du sage.
LÉAR.

Grondez, noirs ouragans, redoublez vos efforts ;

De ma débile vie usez tous les ressorts !

Des célestes fléaux redoutables familles,

Grêle, foudres, éclairs, vous n’êtes point mes filles ;

Je n’ai point entre vous partagé mes Etats,

Et l’amour paternel ne vous fit point ingrats !

Venez, je me soumets à vos fureurs sinistres !

Mais non, de mes enfans vils et lâches ministres,

De ces perfides cœurs vous servez les desseins ;

Ah ! pourquoi leur prêter vos secours assassins

Contre un faible vieillard, et, du haut de la nue,

Assaillir sans pitié sa tête chauve et nue ?
LE FOU.

Pour, la tête qui loge une ombre de raison,

Le meilleur couvre-chef est un toit de maison.

Il chante.

On me dit fou ; mais, sur mon âme,

Je voudrais bien qu’à mon choix on eût mis

Un mauvais gîte et la plus belle femme :

Un fou courrait droit à la dame,

Et moi je prendrais le logis.
LÉAR.

Oui, je veux désormais, quelque mal que j’endure,

De ce cœur ulcéré contenir le murmure ;

Oui, oui, je me tairai, j’en ai déjà trop dit.
KENT entre,

Qui va là ?
LE FOU.

Vous voyez un grand près d’un petit,

Un sage près d’un fou.
KENT, au roi.

C’est vous, mon noble maître !

Mon œil qui vous cherchait a peine à vous connaître ;

La nature de l’homme, en cette nuit d’horreur,

Succombe à la souffrance ou cède à la terreur.
LÉAR.

Eh ! que m’importe, à moi, ce tonnerre qui gronde !

Ce vent âpre et glacé, cette eau qui nous inonde !

De leurs coups redoublés ils m’accablent en vain,

Je ne sens que l’orage enfermé dans mon sein.

Dans une telle nuit ! Cruelle Gonérille !

Malgré le froid, la pluie ! O Régane ! ô ma fille !

Enfans pervers ! Chasser ce père infortuné !

Votre vieux père ! lui qui vous a tout donné !

Faix ! ma tête s’égare. Et toi, bruyant orage,

Poursuis, je ne crains rien de ton aveugle rage !

Les Dieux te sauront bien montrer leurs ennemis,

Et chercher dans l’oubli les forfaits endormis. .

Cache-toi, main sanglante ; et vous, lèvres parjures,

Tremblez ! Crime impuni, lave bien tes souillures !

Scélérat qui, suivant de ténébreux chemins,

As dressé sous des fleurs tes pièges inhumains,

Brise-toi de terreur ! Vous, inceste, adultère,

Couvrez vos traits hideux des voiles du mystère ;

Fuyez, dérobez-vous au courroux éternel,

Ou, forcés de répondre à ce terrible appel,

Essayez de fléchir sa justice implacable !

Mais moi, je suis victime, hélas ! et non coupable !
KENT.

Une cabane est là, seigneur ! son toit léger

Vous prêtera du moins un abri passager.

Moi, d’un logis voisin repoussé tout à l’heure,

Je tais tenter encor cette avare demeure.
LÉAR.

Oui, ma raison revient, je vous connais C’est toi,

Mon pauvre fou ! j’ai froid ; as-tu froid comme moi ?

Mon corps s’est épuisé dans cette horrible lutte.

Allons, conduisez-nous. Où donc est cette hutte ?

Montrez-moi cette paille, ami, ce pauvre seuil

Qu’aurait sans doute hier dédaigné mon orgueil,

Tant la nécessité sous sa verge nous plie !

Pauvre fou ! ne crois pas que ton maître t’oublie ;

Viens ; ce cœur insensible à des malheurs nouveaux,

Sait plaindre encor ta peine et souffrir de tes maux.
LE FOU, chantant.

Ici-bas le vrai sage

De loin prévoit l’orage,

Ou, paisible et content,

Le reçoit en chantant ;

Prend sans plainte importune

Son lit comme il l’obtient.

Comme il peut la fortune,

Et le temps comme il vient.
LÉAR.

Bien, mon enfant ; marchons, car ma tète affaiblie

Craint de toucher ce point qui mène à la folie.

Suis-moi, pauvre garçon, viens !
LE FOU.

Si quelque beauté

S’enrhume cette nuit, elle l’a mérité

Un moment ! je me sens en humeur de prédire

Du prophète Merlin c’est l’esprit qui m’inspire !

Quand les prêtres étaleront

Moins de savoir que de paroles ;

Quand les brasseurs n’échangeront

Que de l’eau contre nos pistoles ;

Quand les nobles dirigeront

L’art du tailleur qui les habille ;

Quand les arrêts contenteront

L’intérêt de chaque famille ;

Quand les langues ne médiront

Que pour condamner le scandale ;

Quand les filous ne voleront

Que pour l’honneur de la morale ;

Quand les usuriers gagneront

Tout l’argent qu’ils destineront

A de pieuses entreprises ;

Quand les courtisanes iront

A confesse, et n’édifîront

Que des couvens et des églises ;

On Terra la confusion

Grande au royaume d’Albion ;

Et pour mieux en désigner l’âge,

Ces faits merveilleux adviendront

Au temps où, pour suivre l’usage,

Les gens sur deux pieds marcheront !
*

o

+
Mais bientôt, saisissant la baguette magique,

Le poète inspiré mêle un chant fantastique

A ses mâles concerts.

Dans une nuit d’été, sur la plaine fleurie,

Comme un songe riant le peuple de féerie

Se joue au sein des airs.
Le laboureur dans son asile,

Oublieux du temps qui s’enfuit,

Dort, heureux qu’un sommeil tranquille

L’empêche de compter minuit ;

C’est l’heure où le feu sous la cendre

Brille et se ranime soudain ;

L’esprit follet, l’adroit Robin,

Sur le foyer vient de descendre.

La lune est voilée à demi ;

Le loup hurle dans les ténèbres :

Des vieux cimetières ami,

Le hibou sur les murs funèbres

Gémit ; à peine dans les airs
Glissent ses notes fugitives,

Les ombres s’échappent plaintives

Du sein des tombeaux entr’ouverts ;

Alors sur la grève des mers,

Dans les clairières du bois sombre,

Près des joncs qui bordent sans nombre

La rive des étangs déserts,

Le peuple aérien des fées,

Mystérieuses coryphées

‘Des chants magiques de la nuit,

S’éveille et s’assemble sans bruit ;

Leur danse, inconnue aux profanes,

Dans ses rapides mouvemens

Fait bientôt en plis diaphanes

Flotter leurs légers vêtemens.

Le pâtre égaré dans la plaine,

Dont l’œil fasciné se promène

Sur ces brillantes visions,

Croit que des nuits la pâle reine

A laissé tomber sur l’arène

D’humides et tremblans rayons ;

Et si quelque note lointaine

De leurs mystérieux concerts

Lui parvient au souffle des airs,

En vain son oreille incertaine

Écoute ; elle entend seulement

Des rossignols le doux ramage,

Le bruit du sonore feuillage,

Ou de la brise du rivage

Le monotone sifflement.
Le barde cependant sur l’humide prairie

A surpris quelquefois la reine de féerie ;

De sa langue inconnue il a compris les sons,

Et seul a recueilli ses magiques chansons.
TITANIA.

Oh ! de ces verts gazons épaississez l’enceinte ;

Inclinez sur mon front ces touffes d’hyacinthe

Aux calices d’azur !

Que je puisse trouver sur ma couche de mousse

De suaves parfums, une ombre fraîche et douce,

Un sommeil calme et pur !
Prenez vos armes d’or, tandis que je repose :

Que l’insecte caché dans le bouton de rose

Expire sous vos coups ;

Dépouillez de la nuit les peuplades fidéles,

Pour qu’en légers manteaux le crêpe de leurs ailes

Voltige autour de vous !
Que l’une de vos sœurs sur moi veille dans l’ombre ;

Mais avant toutefois d’aller dans la nuit sombre

Chercher vos ennemis,

Chantez ; qu’un air de fée à mon gré se prolonge,

Et ce charme puissant fera descendre un songe

Sur mes yeux endormis !
CHŒUR DE FÉES.

Bercez, bercez la jeune souveraine,

Doux bruits des vents, du feuillage, des eaux ;

Doux rossignols, bercez, bercez la Reine,

Bercez la Reine et charmez son repos.
PREMIÈRE FÉE.

Je veille ici, fuyez, impurs reptiles,

Souples lézards, vous insectes agiles

Cuirassés d’or !

N’agite plus, folâtre sauterelle ,

L’herbe nouvelle ;

Faible grillon, tais-toi, la Reine dort.
DEUXIÈME FÉE.

Four en former des parures légères,

Je cours ravir aux jeunes primevères

Tous leurs rubis ;

Ces tendres fleurs, frêles joyaux des fées,

Sont mes trophées,

Et notre Reine en sème ses habits.
CHOEUR.

Bercez, bercez la jeune souveraine,

Doux bruits des vents, du feuillage, des eaux ;

Doux rossignols, bercez, bercez la Reine,

Bercez la Reine et charmez son repos.
PREMIÈRE FÉE.

Pour l’agiter sur sa tête sacrée,

Je m’armerai de l’aile bigarrée

Des papillons ;

Ou, lui cachant la nocturne lumière,

De sa paupière

J’écarterai ses importuns rayons.
DEUXIÈME FÉE.

J’irai chercher les aigrettes mobiles,

Brillant duvet de ces globes fragiles

Que les amans

Soufflent parfois d’une inquiète haleine,

Et que la plaine

Voit fuir moins vite, hélas ! que leurs sermens.
CHOEUR.

Bercez, bercez la jeune souveraine,

Doux bruits des vents, du feuillage, des eaux ;

Doux rossignols, bercez , bercez la Reine,

Bercez la Reine et charmez son repos.
Mais semblable en sa fuite au nuage qui passe,

Le songe disparaît, la vision s’efface,

Et du monde idéal l’éclat évanoui

Fascine encor long-temps mon regard ébloui.

La raison cependant, docile à ces prestiges,

D’un merveilleux génie admire les prodiges :

Ainsi de ses secrets le puissant enchanteur,

A mes yeux étonnés déployait la hauteur.

Posant un pied tremblant sur sa trace immortelle,

J’essayai de le suivre en sa route nouvelle.

J’ai tenté de saisir, sous mes faibles pinceaux ,

Quelques traits détachés de ses vastes tableaux ;

Et de ses nobles chants ma voix inentendue

Tout bas a répété quelque note perdue.

Oh ! ne me blâmez point ! Si de nos bois surpris

Un orchestre imprévu frappe les verts abris,

D’un écho fugitif la voix par intervalles

Y marie au hasard des notes inégales,

Et du penchant des monts renvoie au gré des airs

Quelques sons affaiblis de ces lointains concerts.

Les Tombeaux D’une Famille

Tous en beauté croissaient ensemble,

Sous le toit qui leur était cher ;

Cherchez quel tombeau les rassemble !

Les monts, les fleuves et la mer !

Au soir, la même et tendre mère

Suivait sous l’ombre de leurs cils

De leurs rêves l’ombre éphémère !

Hélas ! les rêveurs où sont-ils ?

Sous quelque cèdre solitaire,

Au bord de quelque noir torrent,

L’un d’eux est couché sur la terre

Que foule l’Indien errant.

L’autre dort aux belles campagnes

Où s’unit la vigne au laurier ;

Le sol belliqueux des Espagnes

Est rouge de son sang guerrier.

La mer, la mer bleue et plaintive,

Garde le plus aimé de tous,

Et, comme la perle captive,

Le cache dans son sein jaloux !

La dernière, hélas ! si jolie,

Clôt sous le myrte un œil lassé,

Et parmi les fleurs d’Italie,

Fleur elle-même, elle a passé.

Longtemps sous l’ombre hospitalière

Des mêmes arbres paternels,

Ils mêlaient la même prière

Autour des genoux maternels :

Tout entier du toit solitaire

Le groupe joyeux s’exila !

Oh ! malheur d’aimer sur la terre,

S’il n’était plus rien au-delà !

Sonnet À Mademoiselle M De N

Era la donzella ornata dî sembianze mirabili, di leggiadro

conlegno, di voce molle, d’insinuante loquela.

A. VERRI.
La jeune fille était parée d’une merveilleuse beauté, d’un

gracieux maintien, d’une voix douce, d’une séduisante parole.

Que de ses blonds anneaux ton beau front se dégage ;

Au ciel, jeune Mary, lève tes grands yeux bleus !

Vois-tu sur l’horizon monter ce blanc nuage,

Dont le soleil naissant teint les flancs onduleux ?
Celui-là dans son sein n’enferme point d’orage :

Riant comme ta vie, et pur comme tes vœux,

Il revêt les couleurs qui parent ton jeune âge,

Les roses de ta joue et l’or de tes cheveux.
Un souffle matinal le berce dans l’espace ;

Mais l’heure fuit, hélas ! et sans laisser de trace

Il va s’évanouir dans un air attiédi !
Oh ! puisse ta jeunesse, innocente et paisible,

Ne livrer, comme lui, dans sa fuite insensible ;

Qu’un azur plus serein aux ardeurs du midi !

L’espérance

. Hopes like stars but bright to fall.

Miss L. E. LANDON.
Nos espérances ressemblent à ces étoiles qui ne brillent que

pour tomber.

Loin de moi, séduisante fée,

Loin de moi ton prisme imposteur !

Trop souvent ton souris menteur

Apaisa ma plainte étouffée.

Pourquoi te plaire à m’égarer,

Pourquoi ces perfides caresses ?

Je ne crois plus à tes promesses,

Non, je ne veux plus espérer.

Les appuis que mon cœur tranquille

Crut opposer aux coups du sort,

Plus faibles qu’un roseau fragile,

Se sont brisés au moindre effort.

Hélas ! la fortune est légère,

L’amitié vaine et passagère

De l’intérêt subit la loi,

Et, dans sa pitié mensongère,

Se rit de la crédule foi.

Dans les rêves de la jeunesse

L’ombre du bonheur nous séduit ;

Sur tes pas, trompeuse déesse,

Nous croyons l’atteindre sans cesse,

Et le repos même nous fuit.

Mais à peine un malheur menace,

On t’invoque, ta main efface

Le soudain effroi qu’il produit ;

Nous n’osons regarder l’abîme ;

Ainsi qu’une lâche victime

Pâlit à l’aspect du bourreau,

Et dans la liqueur enivrante

Offerte à sa lèvre mourante

Boit l’oubli du fatal couteau.

Trop long-temps tu m’as abusée ;

De l’espoir d’une route aisée

Tu flattas mon naissant orgueil,

Et ma barque aux flots exposée

Toujours a rencontré recueil.

Fuis donc, perfide enchanteresse,

Fuis, et ne crois plus m’égarer :

Je puis braver ta folle ivresse,

Non, je ne veux plus espérer !

Doux chants, mélodieux délire,

Charme secret de mes beaux ans,

C’est méconnaître votre empire,

Hélas ! qu’attirer sur la lyre

Le regard distrait des passans.

De votre douceur solitaire

Pourquoi révéler le mystère ?

Ou, sur la foi de l’avenir,

Dédaigner les biens qu’elle donne,

Pour cette inutile couronne

Que je ne puis même obtenir ?

Ainsi chaque riante image

S’évanouit comme un nuage

Au premier caprice des vents ;

Sur un océan sans rivage,

Mes yeux en vain cherchent la plage

Où s’arrêtent les flots mouvans ;

Le temps de ses ailes rapides

Moissonne, stériles et vides,

Des jours qu’il aurait dû parer ;

Chacune des fleurs que je cueille

Sous mes doigts se fane et s’effeuille ;

Non, je ne veux plus espérer !

Sur La Mort De Madame Dufrénoy

And the tear that we shed, tho’ in secret it rolls,

Shall long keep his memory green in our souls.

TH. MOORE.
Et les larmes que nous versons, quoiqu’elles coulent en secret,

entretiendront long-temps sa mémoire vivante dans nos âmes.

Une brise inconnue a passé sur la lyre,

La lyre lui répond par un lugubre accord,

Et de vagues terreurs tout bas semblent me dire :

C’est un souffle de mort !
Je vois sur l’Hélicon un long crêpe s’étendre ;

De ses harpes en deuil les gémissantes voix

S’élèvent, et le nom que je tremblais d’entendre

A retenti deux fois.
Je ne le pouvais croire ! Il est donc vrai, c’est elle,

C’est elle qui nous fuit, c’est elle que je perds !

Cessez, fils d’Apollon, cette plainte fidèle,

Et ces pieux concerts.
Non, non, ce n’est pas vous, c’est moi qu’elle a nommée ;

La crédule amitié l’aveuglait dans son choix ;

C’est à mes faibles chants que de sa renommée

Elle a légué le poids.
Hélas ! en exhalant ma promesse timide,

Un sourire peut-être en a suivi l’essor,

Tant ce malheur si prompt, tant cette mort rapide

Paraissait loin encor !
Pleurs, cessez de couler ; un solennel office

Enchaîne ma douleur aux pompes du cercueil :

Sa tombe attend de moi le dernier sacrifice

Et les hymnes du deuil.
Belle âme, que trop tôt le sort nous a ravie,

D’un culte universel n’as-tu pas tressailli,

Toi, qui, de tous les maux, fruits amers de la vie,

Ne craignais que l’oubli ?
Du volage public l’indifférent silence

Te fit douter parfois de ton noble avenir :

Mais tu meurs, et ce jour aux fastes de la France

Inscrit ton souvenir.
Comme un juge indolent, si la foule sommeille,

Aux bruits des chants rivaux qui s’élèvent en chœurs,

A la fin du combat sa justice s’éveille

Pour nommer les vainqueurs.
Son arrêt sur ton front a posé la couronne.

Le poétique essaim de tes succès épris

Contemple avec respect l’éclat qui t’environne,

Et te cède le prix.
Qui pourrait y prétendre, et d’une main avide

Ravir à ton cercueil ces lauriers éclatans ?

Qui s’oserait asseoir à cette place vide

Où tu régnas long-temps ?
Ah ! que ce rang suprême à jamais t’appartienne !

Quel Français oublîra, pour de nouveaux accords,

Celle qui réveilla la lyre lesbienne

Inconnue à nos bords !
Chants d’amour, purs accens dignes du siècle antique,

Mélodieux soupirs, chers au sacré vallon,

Contre le temps ingrat votre pouvoir magique

Protégera son nom !
Mais que lui fait la gloire, autrefois son idole ?

Sans doute elle dédaigne en un séjour plus beau

Ce bien, le seul pourtant, de ce monde frivole,

Qui nous suive au tombeau.
Le seul ! ah, qu’ai-je dit ! l’amitié plus puissante

Sur les hôtes du ciel conserve encor ses droits ;

Et peut-être, parmi la foule gémissante,

Tu reconnais ma voix.
Eh bien, tu l’as voulu, j’ai rempli ma promesse,

J’ai chanté ; dans mon sein étouffant mes soupirs,

Retenant mes sanglots, j’immolai ma tristesse

A tes derniers désirs
Maintenant laissez-moi dans l’ombre et le mystère

Fleurer les doux avis dont l’espoir m’animait,

L’accueil accoutumé, la voix qui m’était chère,

Et le cœur qui m’aimait ;
Heureuse de pouvoir, dans ma douleur profonde,

Sur sa tombe en secret déposer quelques fleurs,

La regretter tout bas, et dérober au monde

Des yeux mouillés de pleurs !

L’étoile De La Lyre

Pièce couronnée aux Jeux Floraux
Ils écoutent les concerts inconnus du cygne et de la lyre

céleste.

CHATEAUBRIAND.
Ah ! nous ne sommes plus au temps où le poète

Parlait au ciel en prêtre, à la terre en prophète !

VICTOR HUGO.

Sur les monts vaporeux la nuit jette ses voiles ;

Mon œil suit lentement sa marche dans les cieux ;

Et je vois s’avancer, resplendissant d’étoiles,

Son char silencieux.
Le vent du soir émeut les feuilles vacillantes ;

L’hymne de Philomèle éveille les échos ;

Et des célestes feux les images tremblantes

Scintillent sur les eaux.
L’air plus frais et plus pur dérobe à nos prairies

Ces parfums ravissans, délices de la nuit ;

Et mollement bercé de vagues rêveries,

Le temps passe sans bruit.
O nuit ! dans quels transports se perd l’âme égarée,

Alors que parcourant l’immensité du ciel,

Nous comptons ces soleils, de la plaine éthérée

Ornement immortel !
Mais nous cherchons en vain le but dans leur carrière,

Une fin à leur cours, inégal ou constant,

Et pour nos yeux déçus cet amas de lumière

N’est qu’un voile éclatant.
La Grèce y lut du moins son histoire brillante ;

Et j’aperçois encor, près de ses demi-dieux,

Le fabuleux Dauphin, la Flèche étincelante,

Et l’Aigle radieux.
Toi que chérit surtout la nuit mystérieuse,

Sur son front azuré verse un plus doux rayon,

Toi qui brillas jadis, lyre mélodieuse,

Dans les mains d’Arion.
Alors, de la nature éloquent interprète>

Ton pouvoir animait le naissant univers,

Frétait des bruits divins à la terre muette,

Peuplait les deux déserts.
Alors tes nobles sons, en prodiges fertiles,

Rassemblaient les humains errans au fond des bois,

Aux champs béotiens faisaient surgir les villes,

Et leur donnaient des lois.
Reine de l’avenir, et fille du génie,

La Lyre aux jeux de Mars appelait les guerriers,

Célébrait leurs exploits, et sa mâle harmonie

Dispensait les lauriers.
Haletant du triomphe, un athlète intrépide

Apparaît : épuisé de vingt combats divers,

Quels biens lui sont promis ? Les chants de Simonide

Et des feuillages verts.
Lyre ! qui te rendra ta divine influence,

Et les magiques sons qui soumettaient nos cœurs ?

Ah ! ressaisis tes droits, et répands sur la France

Tes antiques faveurs !
Oui, les fils glorieux de nos belles contrées

Rappelleront l’éclat de ton premier pouvoir :

Déjà le monde écoute, et les harpes sacrées

Vont bientôt s’émouvoir.
Entendez, entendez de la Lyre agrandie

D’innombrables accords s’élancer à la fois !

Les uns iront porter la vérité hardie

A l’oreille des Rois ;
D’autres, enfans heureux d’une terre adorée,

Réveilleront l’écho de ses jours glorieux,

Ou raviront pour elle, à la corde inspirée,

Des pleurs harmonieux.
Et vous, accords divins, accords dont le Prophète

Endormait dans Juda de royales fureurs,

Dans les cœurs agités apaisez la tempête

Des coupables erreurs.
Alors que mon pays, soumis à ta puissance,

Lyre, s’applaudira de tes hymnes touchans,

Moi, pensive, de loin, dans un joyeux silence,

J’écouterai ces chants.
Astre consolateur, ma voix faible et craintive

Ne se mêlera point à tes nobles concerts ;

Mais je laisse pour toi sa douceur fugitive

S’exhaler dans les airs.
J’attache un œil rêveur sur tes clartés mobiles,

Sur ce front lumineux, dans l’onde répété ;

Et, sous mes doigts distraits, quelques notes faciles

Honorent ta beauté.
Des bords de l’Orient s’élançant dans l’espace,

Dès que le roi du jour sur son empire a lui,

On oublie à la fois les astres qu’il efface,

On ne voit plus que lui.
Toi, fille de la nuit, quand les ombres fidèles

Des champs aériens rembrunissent l’azur,

Sans éclipser tes sœurs, tu répands auprès d’elles

Un feu tranquille et pur.
Une gloire semblable est la seule où j’aspire ;

C’est d’un pareil destin que mon cœur est jaloux.

Ah ! dans la nuit des ans laisse briller ma lyre

De rayons aussi doux !