Le Bonheur De L’obscurité

Faux éclat des grandeurs pour lequel on soupire,

Opulentes cités, ambitieux palais,

Princes, et toi, Fortune, au perfide sourire,

J’ai trouvé loin de vous l’innocence et la paix.

Exilé de la cour, oublié de l’envie,

Dans le sein du silence et de l’oisiveté,

Sans désirs, sans douleurs, je vais couler ma vie,

Et mon plus cher trésor sera ma pauvreté.

Lieux qui m’avez vu naître, aimable solitude,

Au moment du retour que vos charmes sont doux !

Je pourrai donc enfin, libre d’inquiétude,

Goûter des plaisirs purs et simples comme vous.

Je reconnais les champs, le clocher, la colline,

Tous les premiers objets qui frappèrent mes yeux,

Et le chêne isolé dont la tête s’incline

Sur le modeste toit qu’habitaient mes aïeux.

Séjour du vrai bonheur, retraites pacifiques,

Accueillez aujourd’hui le nouveau villageois :

C’en est fait, je renonce aux lambris magnifiques

Pour le gazon des prés et l’ombrage des bois.

Qu’on vante les héros dont le fatal courage

S’ouvre un chemin sanglant vers l’immortalité ;

Refrains des vendangeurs, travaux du labourage,

Combien je vous préfère à leur célébrité !

Le vain bruit de la gloire et le faste des villes

N’ont pas encore trouble le calme de ces lieux ;

Les jours y sont sereins, les cœurs y sont tranquilles ;

En fuyant les pervers, j’ai trouvé les heureux.

Toi pour qui je respire, ô maîtresse adorée,

Le bocage t’appelle et s’embellit pour toi ;

Viens partager mes biens, ma chaumière ignorée ;

Viens vivre loin d’un monde où l’amour est sans foi.

Souvent, parmi les fleurs des riantes prairies,

Nous irons contempler le déclin d’un beau jour ;

Souvent, le cœur bercé de douces rêveries,

Nous irons parcourir les forêts d’alentour.

Ces berceaux odorants, ces dômes de feuillage,

Ennemis du soleil et versant la fraîcheur,

Les timides désirs que leur ombre encourage,

Tout ici nous promet un facile bonheur.

Nous pourrons savourer l’aspect de la nature,

Dans les bras l’un de l’autre et d’amour consumés ;

Ces lieux nous prêteront leurs rideaux de verdure,

Et leurs sièges de mousse, et leurs lits parfumés.

Promenant leur cristal en gracieux méandres,

Les limpides ruisseaux couleront près de nous ;

Je chanterai pour toi : mes vers, seront plus tendres,

Dictés par tes regards, écrits sur tes genoux !

Hélas ! Bientôt peut-être, abrégeant ma carrière,

L’inexorable mort viendra nous séparer ;

Les pavots du cercueil couvriront ma paupière ;

Je sentirai ma vie et ma flamme expirer.

A cette heure suprême, ô ma chère Zélie !

Tu seras près de moi pour calmer mes douleurs ;

Je presserai ta main de ma main affaiblie,

Et mon dernier regard verra couler tes pleurs.

Mes vœux seront remplis, si ton cœur me regrette,

Si celle que les dieux firent pour tout charmer

Vient rêver quelquefois sur la cendre muette

D’un mortel inconnu qui vécut pour t’aimer !

Le Bord De L’eau

Je te revois, île chérie,

Frais et voluptueux séjour,

Où l’ombrage, arrêtant les traits brûlants du jour,

Et formant sur ma tête une arcade fleurie,

Semble fait pour cacher les larcins de l’amour,

Et pour protéger tour à tour

Le sommeil et la rêverie !

Saule mélancolique, abaisse sur mes yeux

Ta longue et molle chevelure.

La pâleur de cette verdure,

Ces rameaux languissants, tristes, silencieux,

Rappellent à mon cœur l’aspect d’un malheureux

Pleurant sur quelque sépulture.

Arbre cher au poète, arbre ami du repos,

Fais-moi goûter encore ton ombre hospitalière ;

Fais pendre sur mon front tes festons inégaux,

Et qu’à travers ce voile une tendre lumière

Effleure doucement ma tranquille paupière,

Comme un songe léger versant l’oubli des maux !

Je dépose à tes pieds tout sentiment pénible.

Ici mon cœur, inaccessible

Aux soins de l’avenir, aux regrets du passé,

Par la molle indolence aimablement berce,

Laisse couler le temps dans sa fuite insensible.

Le ciel est pour moi plus serein

Dans cette heureuse solitude ;

Une profonde quiétude

Semble du haut des airs descendre dans mon sein ;

Elle y verse à longs flots l’oubli, l’indifférence

Des plaisirs mensongers et des chagrins réels.

Sur un lit de gazon, qu’entoure le silence,

Goûtant de ces beaux lieux les charmes naturels,

Je sommeille à demi, sans songer aux mortel,

Et nonchalant de l’existence.

Des flancs du, mont natal, en ruisseau descendu,

Pour se livrer ensuite à sa course incertaine,

Le fleuve devant moi lentement se promène,

Et dans la campagne épandu,

Roule ses belles eaux sur une blonde arène.

Qu’il charme les regards par sa limpidité !

Dans sa carrière spacieuse

Marchant avec tranquillité,

D’une nature gracieuse

II réfléchit les traits et la sérénité.

Au sein des prés fleuris je le vois qui serpente ;

Mais, quoiqu’il coule avec lenteur,

Il s’enfuit néanmoins, ainsi que le bonheur,

Par une irrésistible pente.

Avant d’arriver en ces lieux,

Dans ses détours capricieux,

Il baigne cent plaines fécondes ;

Puis vient presser cette île aux bords délicieux

De la ceinture de ses ondes.

Du flot qui cède au flot le sourd bruissement,

L’agréable fraîcheur de l’élément liquide,

Le calme de l’isolement,

Voilà les voluptés dont mon âme est avide.

Tantôt, le cœur ému par un charme secret,

Je prête une oreille pensive

A la voix de l’onde plaintive

Qui coule, coule et disparaît,

Et, dans sa marche fugitive,

Le long des roseaux de la rive

Semble soupirer de regret.

Tantôt, plein des accords de cette onde inspirante,

Je fixe dans des vers, sans travail enfantés,

Les vagues sentiments, les rêves enchantés,

Que son doux murmure alimente.

Quelquefois, d’un regard errant,

Je suis le spectacle mobile

De la lumière qui vacille

En reflets d’or sur le courant.

Cependant le soleil, quittant notre hémisphère,

Ne nous adresse plus que d’obliques rayons ;

Du lointain occident il gagne la barrière,

Et va darder ses feux à d’autres régions.

Sa vigilante sœur à l’instant le remplace :

L’astre qui préside au repos

Des plaines d’alentour éclaire la surface,

Et brille à plis d’argent sur la nappe des eaux.

Comme son char paisiblement voyage

Dans les espaces de la nuit !

Comme son regard s’introduit

Sous ces portiques de feuillage !

Comme son doux éclat reluit

Sur le flot inconstant qui berce son image !

Beaux lieux, réduits secrets, aux approches du soir,

Je reviendrai souvent contempler la nature ;

A l’ombre des rameaux tressés en voûte obscure,

Souvent je reviendrai m’asseoir.

Il est doux de céder à la mélancolie,

En laissant ses regards rêveusement flotter

Sur l’humide élément qu’on ne peut arrêter,

Et qui s’écoule avec la vie.

Le Déjeuner Champêtre

Wattier n’est pas Watteau : vous confondiez peut-être.

Doux ébats de Cythère à l’ombre des bosquets,

Convives attablés à de joyeux banquets,

Ou, sur l’herbe, faisant un déjeuner champêtre ;

Beautés à falbalas aimant à se repaître

Des propos doucereux de ces charmants muguets

Dont on croit sur la toile entendre les caquets,

Wattier rend tout cela non moins bien que le maître.

Quels jolis rubans noirs serrant des cous mignons !

Quels minois chiffonnés ! Quels ravissants chignons !

Que d’apartés galants sous les hautes charmilles,

Lorsque le pet-en-l’air et le vertugadin

Se laissent amorcer par le discours badin

De quelque Céladon, grand cajoleur de filles !

Le Génie Éteint Par La Volupté

Il était jeune, beau, d’un esprit vigoureux.

Cet homme qui s’énerve aux bras de la paresse,

Et dont la volupté, fatale enchanteresse,

A décharné la joue et fait l’œil terne et creux.

C’est elle qui, mêlant des philtres désastreux,

Le sein nu, jour et nuit, l’obsède, le caresse,

Et, des grossiers plaisirs lui prodiguant l’ivresse,

Met sur ses nobles traits ce teint cadavéreux.

Dans la coupe il a bu le corrosif breuvage.

Sa vieillesse hâtive en dit tout le ravage ;

Ses longs doigts amaigris frôlent son luth brise.

Poète, il a perdu son rayonnant empire,

Et la débauche pompe, implacable vampire,

Le reste tiède et lent de son sang épuisé.

Le Lever

Sous le rideau de pourpre et son reflet vermeil,

Du lit encourtiné tu délaisses la plume,

Car il est déjà tard et ta vitre s’allume

Aux rayons scintillants que darde le soleil.

Eh quoi ! Tu n’es pas même en ce simple appareil

Dont parle Jean Racine ! Est-ce donc la coutume

Qu’on fasse sa toilette en si léger costume

Et qu’on se mire nue au moment du réveil ?

Il est bizarre, au moins, conviens-en, jeune fille,

D’être sans voile ainsi jusques à la cheville.

C’est un habillement un peu décolleté.

Pour toi, tu vas peignant ta blonde chevelure,

Et c’est là ton souci. Que faut-il en conclure ?

Qu’apparemment on est au plus fort de l’été.

Le Tombeau De L’amour

Les habits en désordre et la main sur tes yeux,

Tu pleures feu l’Amour, dolente, échevelée.

Je ne suis pas surpris si sa tombe est scellée ;

Quoiqu’il parût enfant, l’Amour était bien vieux.

Te voici dans ce bois, où ton regret pieux

De funèbres tributs couvre son mausolée,

Cœur à jamais en deuil et femme inconsolée,

Pour avoir vu mourir le plus vaurien des dieux.

Dans ta morne attitude, ô fervente pleureuse,

Je lis que son décès te rend bien malheureuse.

Pourtant il ne faut pas à ce point sangloter.

S’il est vrai que l’Amour git dans la sépulture,

Ne t’en désole pas, ma bonne créature :

Tu peux prétendre encore à le ressusciter.

Les Œuvres De Dieu

Dieu, dans sa sagesse profonde,

A-t-il tout créé par sa voix,

Ou si le hasard seul au monde

Impose aveuglement ses lois ?

Pour te délivrer de ce doute,

Homme, vers la céleste voûte

Élève un moment tes regards;

Parcours ce magnifique livre :

Le nom du Dieu qui te fait vivre

Y resplendit de toutes parts !

Il a bâti cette coupole

Dont lui seul sait la profondeur,

Pour être à jamais le symbole

De son immortelle grandeur.

Comme un incomparable peintre,

Des airs il colore le cintre

Pour le seul plaisir de tes yeux.

Et, pour tempérer la nuit sombre,

II a peuple d’astres sans nombre

L’abîme illimite des cieux !

Soumis à la main qui les lance

Comme des vaisseaux sur la mer,

Vois-les traverser en silence

Les solitudes de l’éther.

Vois le grand dieu qui nous anime,

Comme une poussière sublime,

Semer, dans les champs azures,

Ces étincelles vagabondes,

Ces points brillants qui sont des mondes

Marchant à pas de mesures !

Vois ce soleil qui sur ta tête

Décoche au loin ses flèches d’or,

Qui, des cieux franchissant le faîte,

Semble orgueilleux de son essor.

Chaque jour l’aurore l’annonce ;

La nuit disparaît et s’enfonce

Dans les profondeurs des enfers,

Et l’orbe enflamme qui rayonne

Verse les feux de sa couronne

Jusqu’aux confins de l’univers.

Vois la lune, astre plus modeste,

Qui, quand le monde est endormi,

Paraît dans l’enceinte céleste

Qu’elle n’éclaire qu’à demi.

Douce et timide souveraine,

Sa présence affaiblit à peine

L’éclat des constellations,

Et son auréole blanchâtre,

Comme un feu cache dans l’albâtre,

Epand de suaves rayons.

Vois, quand la foudre au loin lancée

Vient d’épouvanter l’univers,

D’Iris l’écharpe nuancée

Se dérouler au sein des airs ;

Vois les nuages dans l’espace

Tantôt ondoyer avec grâce

En longues zones de satin,

Tantôt, montagnes gigantesques,

Teindre leurs cimes pittoresques

Des reflets pourpres du matin.

Si tu redescends sur ce globe

Qui te fut donne pour palais,

Le Dieu qu’un voile te dérobe

S’y montre encore dans ses bienfaits.

Partout de ce maître qui t’aime

Tu lis la puissance suprême

En caractères éclatants,

Et, si ton œil n’était débile,

Tu verrais son trône immobile

Sur le grand rivage du temps !

Que de richesses il prodigue,

Afin d’embellir ton séjour !

Sa bonté, que rien ne fatigue,

Les renouvelle chaque jour :

C’est lui qui sème la verdure,

Qui donne aux forêts leur parure,

Qui des champs compose l’email ;

C’est lui qui gouverne les ondes,

Et dans leurs cavités profondes

Fait germer l’ambre et le corail.

Dieu seul féconde les entrailles

Des monts où filtrent les métaux ;

Dieu seul argente les écailles

Du poisson caché sous les eaux.

Quel autre eût dit à la baleine :

 » Ces mers, qu’ébranle mon haleine,

Te rouleront dans leurs vallons ?  »

Quel autre eût dit au faible arbuste :

 » Je veux qu’un jour ton front robuste

Brise l’effort des aquilons ?  »

Il ceint la panthère qui rôde

De son vêtement somptueux ;

Il teint du vert de l’émeraude

Le corps du boa monstrueux.

Reconnais sa brillante image

Dans le cygne au neigeux plumage,

Dans l’aigle au regard plein d’orgueil,

Dans la forme du faon timide,

Dans les crins du coursier numide,

Dans les pas légers du chevreuil !

Sur la terre où tu te promènes,

Et dont il t’a créé le roi,

Les plus imposants phénomènes

Se reproduisent devant toi ;

Jusque sous la zone polaire

Il éternise la colère

De ces volcans majestueux,

Minés par des fleuves de soufre

Qui des flancs haletants du gouffre

Sortent à bonds impétueux !

Quel spectacle plus grandiose

Que ces inaccessibles monts,

Où l’hiver engourdi repose

Sur une couche de glaçons ;

Qui, de forêts primordiales,

De vieilles roches colossales

Environnés de toutes parts,

Portent au ciel leurs têtes blanches

Où se forment les avalanches

Derrière un rideau de brouillards ?

Quel coup d’œil plus beau, plus sublime,

Que les fureurs des océans,

Quand le regard plonge et s’abîme

Dans leurs précipices béants ;

Quand l’ouragan rugit sur l’onde,

Que la voix du tonnerre gronde,

Et qu’à la lueur de l’éclair

Les vents, dans leurs bruyantes luttes,

Roulent en liquides volutes

Les flots verdâtres de la mer ?

Mais près de ces tableaux terribles

Veux-tu des tableaux gracieux ?

Des objets presque imperceptibles

Feront le charme de tes yeux.

La main qui pesa la matière

Dans les flancs d’un grain de poussière

Prépare au ciron son abri ;

La main qui dore les planètes

Couvre d’éclatantes paillettes

Le corps du frêle colibri.

Admire la délicatesse

Du ver luisant et de la fleur,

Aussi beaux dans leur petitesse

Que le soleil dans sa grandeur !

Regarde sur la rose humide

Dormir la verte cantharide

Qui réfléchit les feux du jour,

Ou suis de corolle en corolle

L’abeille errante qui s’envole

Et qui s’arrête tour à tour !

Pose sur la feuille embaumée

Que peint un riche vermillon,

Comme une escarboucle animée,

Frémit le Iéger papillon.

De quel éclat brille son aile !

Le rubis enflamme s’y mêle

Au bleu transparent du saphir,

Et l’on croit voir, quand il voltige,

La fleur, abandonnant sa tige,

Flotter au souffle du zéphyr !

Ainsi l’éternel architecte,

Qui des cieux créa le géant,

Daigne encore animer l’insecte

Sur les frontières du néant !

Atomes vivants et sensibles,

Des milliers d’êtres invisibles

Sont répandus sous le gazon,

Et le brin d’herbe qu’il habite

Est comme un monde sans limite

Pour l’éphémère puceron.

Ici, dans un tombeau de soie,

Le ver se transforme en oiseau ;

Là, pour envelopper sa proie,

L’araignée ourdit son réseau ;

Plus loin, la fourmi ménagère,

Qu’une abondance passagère

N’aveugle point sur l’avenir,

Avec ardeur emmagasine

L’épi que la bonté divine

Lui mit à part pour se nourrir.

Oui, depuis l’astre au front superbe,

Roi lumineux du firmament,

Jusqu’à l’insecte qui sous l’herbe

Trouve le gîte et l’aliment,

Tout révèle à l’être qui pense

Une suprême intelligence,

Un invisible bienfaiteur,

Dont les mains, ornant la nature,

Sur elle épanchent sans mesure

La poésie et le bonheur.

Naissance De Vénus

Blanche fille des eaux, elle apparaît au monde

Entre le double azur de la mer et des cieux,

Être surnaturel, tout jeune et gracieux,

Femme dont la figure est enfantine et ronde.

Relevant des deux mains sa chevelure blonde,

Elle livre au regard son corps délicieux ;

L’étonnement naïf se peint dans ses beaux yeux,

Et sous ses doigts divins s’égoutte en perles l’onde.

Quatre amours sont au bas. L’un offrant le miroir.

Petit flatteur qu’il est, la presse de s’y voir.

L’autre tient son genou qu’il serre avec tendresse.

L’autre baise son pied. Le quatrième enfant

A décoché sa flèche, et son air triomphant

Nous dit : Gare à vos cœurs, en voici la maîtresse !

Jeune Bacchante

A quoi donc rêves-tu, ma gentille bacchante,

Nonchalamment couchée à l’ombre de ce bois ?

Quel est le grand objet qui t’occupe ? Ah ! Je vois,

Tu lis la plus belle œuvre et la plus éloquente.

Un nid plein d’œufs mignons ! La trouvaille est piquante.

Ce livre merveilleux, que feuillettent tes doigts,

T’apprend que les oiseaux d’Amour suivent les lois ;

Tu tiens de leurs ardeurs la preuve convaincante.

Médite, j’y consens. Ces mystères sont doux.

Le nid qu’ils ont construit fait songer aux époux,

Puis les œufs font songer à la mère couveuse.

Et toi peut-être aussi tu couves dans ton sein,

Pour qu’il éclose un jour, quelque amoureux dessein,

Et c’est pourquoi ce nid te rend toute rêveuse.

Quand L’amour Arrive, Quand L’amour S’en Va

Regardez-les tous deux : c’est un couple d’amants

Qui, les mains dans les mains, causent sous la ramée :

Du pétulant jeune homme à la voix enflammée

La jeune fille émue écoute les serments.

Mais qu’ils sont loin déjà ces magiques moments !

Voici l’amant qui craint et fuit la bien-aimée,

Et sa rancune, hélas ! Résiste, envenimée,

Même aux douceurs qu’on trouve aux raccommodements.

En vain elle se risque à l’appeler du coude :

Il reste froid, morose, inexorable, il boude.

Regrettant ses aveux, ses baisers, ses cadeaux.

Ainsi le sombre ennui succède aux jours de fête.

L’amour vient, c’est charmant, on se tourne la tête ;

L’amour part, tout est dit, on se tourne le dos.

La Baigneuse Endormie Près D’une Source

Chut ! Avançons sans bruit, gardons de l’éveiller.

Nous pourrons contempler, sous le rideau des branches,

L’imprudente dormeuse, et ses épaules blanches,

Et ses bras arrondis lui servant d’oreiller.

Elle a cru sans péril pouvoir se dépouiller

De sa longue tunique aux onduleuses manches.

Car nul ne devait voir le satin de ses hanches,

Hormis le flot limpide, heureux de les mouiller.

Mais comment oses-tu, séduisante baigneuse,

Du danger à ce point te montrer dédaigneuse,

Dévoilant ton beau corps de la tête aux orteils ?

N’est-il plus de sylvain, d’aegipan, de satyre,

Qui rôde curieux et lascif, et qu’attire

L’appât d’un sein de neige aux deux boutons vermeils ?

Sur Une Petite Chienne

Moi qui suis partisan de la métempsychose,

Je soupçonne très fort que Coquette, autrefois,

Était une marquise à l’agaçant minois,

Et rien que son aspect confirmerait la chose.

Observez sa figure et son geste et sa pose,

De quel air grande dame on saute aux bons endroits,

Comme aux places d’honneur on sent qu’on a des droits,

Et comme on porte au cou son nœud de ruban rose !

Si l’on prônait jadis notre beau petit nez,

Notre œillade assassine et nos traits chiffonnés,

Et notre pied charmant, le plus mignon du globe,

Notre queue aujourd’hui n’est pas moins belle à voir,

Ou notre fine patte, ou notre museau noir,

Ou le long poil soyeux qui forme notre robe.

La Fille Du Doge

Si le doge est son père, ou si c’est quelque autre homme,

C’est ce dont, pour ma part, je m’inquiète peu.

Dès qu’elle a pris naissance, il n’importe en quel lieu,

Que ce soit à Venise, ou dans Naples, ou dans Rome.

Elle est belle, voilà l’intéressant, en somme.

Vivante, elle serait un chef-d’œuvre de Dieu,

Et chacun devant elle, empli d’un soudain feu,

Voudrait comme à Vénus lui décerner la pomme.

Certes, ce ne sont pas ses perles, ses joyaux,

Ses tissus de brocart, ses vêtement; royaux,

Qui frappent l’œil tandis qu’elle se déshabille ;

C’est son bras virginal, son corps d’un blanc de lait,

Son beau petit pied nu, son buste rondelet,

Sa grâce de naïve et douce jeune tille.

La Lune De Miel

En négligé galant, trônant dans son boudoir,

La nouvelle épousée (elle est au moins marquise),

Avec ses traits mutins et d’une grâce exquise,

Regarde le mari qui vaque à son devoir.

Aux pieds de son Omphale Hercule a dû s’asseoir.

Omphale exerce en plein l’autorité conquise,

Et l’Alcide à jabot qu’elle mène à sa guise,

Préparant fil, aiguille, atteste son pouvoir.

La rose est fraîche encore. Les désirs que fait naître

Ce corsage entr’ouvert où le regard pénètre

Rendent jusqu’à présent vos ordres absolus.

Mais le temps fuit, madame ; on n’est pas toujours belle.

Dans peu, sachez-le bien, votre esclave rebelle,

Même quand vous prieriez, ne travaillera plus.

La Mort De Cléopâtre

Sur la peau de lion, fauve et royal coussin,

Voyez agoniser la belle Cléopâtre.

Elle est là toute nue, et de ses bras d’albâtre

L’œil suit complaisamment le suave dessin.

Il effleure l’épaule et la hanche et le sein,

Qui s’offrent exhaussés comme sur un théâtre,

Et parcourt cette chair légèrement bleuâtre,

Où circule déjà le poison assassin.

Même dans un serpent, j’admire ce courage

D’avoir osé détruire un si parfait ouvrage.

Mais était-ce morsure, ou baiser trop ardent ?

Va, pauvre aspic, j’en crois mon cœur qui te disculpe.

Voyant de ce beau corps l’appétissante pulpe,

J’y mettrais bien la lèvre, et même un peu la dent.