Les Choses De L’amour

Les choses de l’amour ont de profonds secrets.
L’instinct primordial de l’antique Nature
Qui mêlait les flancs nus dans le fond des forêts
Trouble l’épouse encor sous sa riche ceinture ;
Et, savante en pudeur, attentive à nos lois.
Elle garde le sang de l’Ève des grands bois.

Les Choses De L’amour Ont De Profonds Secrets

Les choses de l’amour ont de profonds secrets.

L’instinct primordial de l’antique Nature

Qui mêlait les flancs nus dans le fond des forêts

Trouble l’épouse encor sous sa riche ceinture;

Et, savante en pudeur, attentive à nos lois.

Elle garde le sang de l’Ève des grands bois.

Les Légions De Varus

Auguste regardait pensif couler le Tibre ;

Il songeait aux Germains : ce peuple pur et libre

L’étonnait ; ces gens-là lui causaient quelque effroi :

Ils avaient de grands cœurs et n’avaient pas de roi.

César trouvait mauvais qu’ils pussent se permettre

D’être fiers, et de vivre insolemment sans maître.

Puis le bon César prit pitié de leur erreur

Au point de leur vouloir donner un empereur.

Il crut d’un bon effet qu’aussi l’aigle romaine

Se promenât un peu par la forêt germaine :

Il n’est tel que son vol pour éblouir les sots ;

Puis, l’or des chefs germains lui viendrait par boisseaux ;

On s’ennuyait ; la guerre était utile en somme :

On n’avait pas d’un an illuminé dans Rome.
Auguste se souvint d’un homme de talent ;

Varus s’était montré proconsul excellent :

Maigre il était entré dans une place grasse,

Et s’en était allé gras d’une maigre place.

Donc Varus, que César aimait pour ses travaux,

Ayant trois légions, trois ailes de chevaux,

Et, pour arrière-garde, ayant quatre cohortes,

De l’Empire romain les troupes les plus fortes,

Mena ces braves gens à travers les forêts,

Le front dans les taillis, les pieds dans les marais.

Alors la forêt mère, inviolée et sainte,

Etreignit les Romains dans son horrible enceinte,

Les fit choir dans des trous, leur déroba les cieux ;

Chaque arbre avait des doigts et leur crevait les yeux.

Les soldats abattaient ces arbres pleins de haines ;

Et les chevaux, oyant gémir l’âme des chênes,

Se jetaient effarés dans la nuit des halliers,

Et, contre les troncs durs, brisaient leurs cavaliers.

Des flèches cependant venaient, inattendues,

Aux arbres ébranlés, clouer les chairs tordues ;

Et les soldats mouraient la javeline aux mains.
Hermann était debout au milieu des Germains ;

Le chef dormant s’était relevé pour leur cause,

Hermann, gloire sans nom ! Hermann ! l’homme, la chose

De l’antique patrie et de la liberté,

Toujours beau, toujours jeune et toujours indompté !

Le chef blond était là, dans sa force éternelle ;

Pieuse, le gardait la forêt maternelle.

Le chef au pavois rouge, autour du bois hurlant,

Serrait un long cordon de Germains au corps blanc ;

Et, trois jours et trois nuits, la sainte Valkyrie,

Sur ces bois pleins de sang, fit planer sa furie :

Son œil bleu souriait, — et ses neigeuses mains

Tranchèrent le jarret aux enfants des Romains.

Lorsque le courrier vint, poudreux, dire l’armée

De l’empire romain dormant sous la ramée,

L’empereur en conçut de si fortes douleurs

Qu’il ôta de son front sa couronne de fleurs,

Et renvoya la foule au milieu d’une fête ;

Aux tapis de son lit il se cogna la tête,

En s’écriant :  » Varus, rends-moi mes légions !  »

Bien quitte alors envers les expiations,

Il allait s’endormir, quand, pleurante et meurtrie,

Devant ses yeux mal clos, se dressa la Patrie.
 » César, rends-moi mes fils, lui dit-elle ; assassin,

Rends-moi, rends-moi ma chair et le lait de mon sein !

César, trois fois sacré, toi qui m’as violée,

Et qui m’as enchaînée et qui m’a mutilée,

Oui, la chair et le sang de mes plus beaux guerriers,

N’est vraiment qu’un fumier à verdir tes lauriers !

A leur cime, une sève épouvantable monte,

Hélas ! et fait fleurir ma misère et ma honte.

Et je n’ai plus mes fils, ceux qui dans mes beaux jours

Me couronnaient d’épis, me couronnaient de tours.

Rends-moi mes légions, ma force et ma couronne,

Et dors sous tes lauriers, car leur ombre empoisonne !

Autrefois, quand, aux jours de ma fécondité,

J’enfantais dans la gloire et dans la liberté,

Je riais à mes fils morts pour la cause sainte,

Tombés en appelant ceux dont j’étais enceinte :

Leurs frères étaient prêts, et mon œil radieux

Les suivait citoyens, les perdait demi-dieux.

Je sentais des guerriers frémir dans mes entrailles,

Et mon lait refaisait du sang pour les batailles

Mais comme la lionne, en sa captivité,

Je fais tout mon orgueil de ma stérilité.

César ! vois mes beautés maternelles flétries ;

Vois pendre tristement mes mamelles taries.

Sur les fruits de ton viol mes flancs se sont fermés ;

Je ne veux pas des fils que ton sang a formés.

Rends-moi mes légions, ces dernières reliques

De la force romaine et des vertus publiques !

César ! rends-moi leur sang précieux et sacré ;

Rends-moi mes légions ! mais non, non ; je croirai

Le ciel assez clément et toi-même assez juste,

Si seulement tu veux, divin César Auguste,

De tout ce sang glacé que les lunes du nord

Boivent, de tant de chairs que la dent des loups mord,

Me rendre ce qu’il faut de nerfs, de chair et d’âme,

Pour tirer de ton cou tordu ton souffle infâme !  »
Ainsi, sur l’empereur roulant ses yeux ardents,

Hurla la Louve, avec des grincements de dents.

Puis Auguste entendit des murmures funèbres

Tout remplis de son nom monter dans les ténèbres

Formidables, et vit, par le ciel entr’ouvert,

Des soldats défiler, blancs sous leur bronze vert ;

Et Varus, qui menait la troupe pâle et lente,

Leur montrait le César de sa droite sanglante.

César ferma les yeux et sentit, tout tremblant,

Ses lauriers d’or glacer son front humide et blanc.

Tendant ses maigres bras au ciel de Germanie,

Il cria, blême, avec un râle d’agonie :

 » Varus ! garde la troupe intrépide qui dort !

Garde mes légions, ô ma complice ! ô Mort !  »
Anatole France

Les Sapins

On entend l’Océan heurter les promontoires;

De lunaires clartés blêmissent le ravin

Où l’homme perdu, seul, épars, se cherche en vain;

Le vent du nord, sonnant dans les frondaisons noires.

Sur les choses sans forme épand l’effroi divin.
Paisibles habitants aux lentes destinées,

Les grands sapins, pleins d’ombre et d’agrestes senteurs.

De leurs sommets aigus couronnent les hauteurs ;

Leurs branches, sans fléchir, vers le gouffre inclinées,

Tristes, semblent porter d’iniques pesanteurs.
Ils n’ont point de ramure aux nids hospitalière,

Us ne sont pas fleuris d’oiseaux et de soleil,

Ils ne sentent jamais rire le jour vermeil ;

Et, peuple enveloppé dans la nuit familière,

Sur la terre autour d’eux pèse un muet sommeil.
La vie, unique bien et part de toute chose.

Divine volupté des êtres, don des fleurs.

Seule source de joie et trésor de douleurs.

Sous leur rigide écorce est cependant enclose

Et répand dans leur corps ses secrètes chaleurs.
Ils vivent. Dans la brume et la neige et le givre,

Sous l’assaut coutumier des orageux hivers,

Leurs veines sourdement animent leurs bras verts.

Et suscitent en eux cette gloire de vivre

Dont le charme puissant exalte l’univers.
Pour la fraîcheur du sol d’où leur pied blanc s’élève.

Pour les vents glacials, dont les tourbillons sourds

Font à peine bouger leurs bras épais et lourds,

Et pour l’air, leur pâture, avec la vive sève.

Coulent dans tout leur sein d’insensibles amours.
En souvenir de l’âge où leurs aïeux antiques,

D’un givre séculaire étreints rigidement,

Respiraient les frimas, seuls, sur l’escarpement

Des glaciers où roulaient des îlots granitiques.

L’hiver les réjouit dans l’engourdissement.
Mais quand l’air tiédira leurs ténèbres profondes,

Ils ne sentiront pas leur être ranimé

Multiplier sa vie au doux soleil de mai.

En de divines fleurs d’elles-mêmes fécondes,

Portant chacune un fruit dans son sein parfumé.
Leurs flancs s’épuiseront à former pour les brises

Ces nuages perdus et de nouveaux encor,

En qui s’envoleront leurs esprits, blond trésor,

Afin qu’en la forêt quelques grappes éprises

Tressaillent sous un grain de la poussière d’or.
Ce fut jadis ainsi que la fleur maternelle

Les conçut au frisson d’un vent mystérieux;

C’est ainsi qu’à leur tour, pères laborieux.

Ils livrent largement à la brise infidèle

La vie, immortel don des antiques aïeux.
Car l’ancêtre premier dont ils ont reçu l’être

Prit sur la terre avare, en des âges lointains,

Une rude nature et de mornes destins;

Et les sapins, encor semblables à l’ancêtre,

Éternisent en eux les vieux mondes éteints.
Décembre 1871.

Marine

Sous les molles pâleurs qui voilaient en silence

La falaise, la mer et le sable, dans l’anse

Les embarcations se réveillaient déjà.

Du gouffre oriental le soleil émergea

Et couvrit l’Océan d’une nappe embrasée.

La dune au loin sourit, ondoyante et rosée.

On voyait des éclairs aux vitres des maisons.

Au sommet des coteaux les jeunes frondaisons

Commençaient à verdir dans la clarté première.

Et le ciel aspirait largement la lumière.

Il se fit dans l’espace une vague rumeur

Où le travail humain vint jeter sa clameur.

Les femmes en sabots descendent du village,

Les pêcheurs font sécher leurs filets sur la plage,

Et le soleil allume, au dos des mariniers,

Les spasmes des poissons dans l’osier des paniers.

Dans un creux de falaise où voltige l’étoupe,

Un vieil homme calfate, en chantant, sa chaloupe,

Tandis que tout en haut, parmi les chardons blancs,

Cheminent deux douaniers, au pas, graves et lents.

Dans un bateau pêcheur dont la voile latine.

Blanc triangle, reluit à travers la bruine,

Un vieux marin, debout sur le gaillard d’avant,

Tendant le bras au large, interroge le vent.

Sonnet

Elle a des yeux d’acier ; ses cheveux noirs et lourds

Ont le lustre azuré des plumes d’hirondelle ;

Blanche à force de nuit amassée autour d’elle,

Elle erre sur les monts et dans les carrefours.
Et nocturne, elle emporte à travers les cieux sourds,

Dans le champ sépulcral où fleurit l’asphodèle,

La pâle jeune fille idéale, et fidèle

À quelque rêve altier d’impossibles amours.
Vierge, elle aime le sang des vierges ; et, farouche,

Elle entr’ouvre la fleur funèbre de sa bouche

Et d’un sourire froid éclaire ses pâleurs,
Lorsque, prête à subir une peine inconnue,

La victime aux cheveux de miel chargés de fleurs,

Mourante et les yeux blancs, offre sa gorge nue.

Anatole France

Sur Une Signature De Marie Stuart

À Etienne Charavay.
Cette relique exhale un parfum d’élégie,

Car la reine d’Ecosse, aux lèvres de carmin,

Qui récitait Ronsard et le missel romain,

Y mit en la touchant un peu de sa magie.
La reine blonde, avec sa fragile énergie,

Signa Marie au bas de ce vieux parchemin.

Et le feuillet heureux a tiédi sous la main

Que bleuissait un sang fier et prompt à l’orgie.
Là de merveilleux doigts de femme sont passés,

Tout empreints du parfum des cheveux caressés

Dans le royal orgueil d’un sanglant adultère.
J’y retrouve l’odeur et les reflets rosés

De ces doigts aujourd’hui muets, décomposés,

Changés peut-être en fleurs dans un champ solitaire.
1868.

Théra

Cette outre en peau de chèvre, ô buveur, est gonflée

De l’esprit éloquent des vignes que Théra,

Se tordant sur les flots, noire, déchevelée,

Étendit au puissant soleil qui les dora.
Théra ne s’orne plus de myrtes ni d’yeuses,

Ni de la verte absinthe agréable aux troupeaux.

Depuis que, remplissant ses veines furieuses,

Le feu plutonien l’agite sans repos.
Son front grondeur se perd sous une rouge nue;

Des ruisseaux dévorants ouvrent ses mamelons ;

Ainsi qu’une Bacchante, elle est farouche et nue,

Et sur ses flancs intacts roule des pampres blonds.
Mai 1872.

Vénus, Étoile Du Soir

La nuit vient nous ravir en ses puissants arcanes ;

L’ombre avec des frissons envahit les platanes;

De légères vapeurs montent des chemins creux.

Les vieillards sont assis, et les voix alternées

Sous le feuillage obscur se perdent égrenées.

C’est l’heure où l’esprit rêve, heureux ou malheureux.
Le crépuscule expire et les étoiles blanches

Commencent en tremblant à poindre dans les branches.

Au regard exalté qui songe et les poursuit,

Voici que la plus belle allume la première

A l’occident pâli sa vibrante lumière,

Vénus splendide et chaste, honneur de notre nuit.
Depuis qu’ils ont chéri l’amour et sa souffrance.

Les hommes ont fait part de leur brève espérance

A cet astre indulgent qui ramène le soir.

— Si tu retiens mes yeux, Vénus; si ma pensée

Au sein du mol éther vers toi s’est élancée.

C’est toi seule et c’est toi toute que je veux voir.
J’ai surpris tes secrets : O céleste jumelle

De la Terre, astre cher qui mourras avec elle.

Tes destins sont pareils aux destins de ta sœur.

Le même soleil t’aime; et ce père des flammes

Jette en ton sein fleuri la vie, orgueil des âmes.

La nuit ainsi qu’à nous te verse sa douceur.
Monde, tu fais rouler dans la pâle étendue

La forme avec l’amour à tes flancs suspendue;

Tu livres aux troupeaux tes champs hospitaliers;

Tes mers ont leurs nageurs, et des siècles de fauves

Ont rugi le désir aux creux de tes rocs chauves;

Tes deux pôles de glace ont de blancs familiers.
Des reptiles, traînant leurs épais cartilages,

De leurs sillons visqueux souillaient tes chaudes plages,

Au temps où tu naissais dans les limons marins.

Et maintenant, mangeurs de chair ou d’herbe grasse.

Des êtres réjouis dans la force et la grâce.

Nés de ton corps adulte, ornent tes jours sereins.
Un air rouge et vibrant, semé de feux intimes.

Sur tes roides hauteurs dont nul n’a vu les cimes.

Nourrit avec excès de larges floraisons.

De grands lis pleins d’odeurs et de phosphorescences,

Les longs fûts des palmiers aux salubres essences,

Et des gerbes de dards exhalant leurs poisons.
Des îles en leurs lits récents de madrépores, .

Vierges, sous le vent frais plein de baisers sonores.

Conçoivent les doux fruits des continents lointains.

De grands oiseaux guerriers s’assemblent, race antique,

Dans les sombres vapeurs de ton ciel magnétique.

Sous les cratères noirs de tes volcans éteints.
Et des guetteurs, du haut des roches caverneuses.

Lourds, velus, déployant leurs ailes membraneuses.

De nocturnes regards éclairent les granits :

Ils veillent, attendant que l’aire obscure dorme;

Ils vont se laisser choir, et sous leur masse énorme

Lentement étouffer les couples dans les nids.
Vénus, ô grande mère aux entrailles brûlantes.

Mère des animaux avides et des plantes.

Tout ce que tu contiens de divine chaleur

Dans un fécond travail a gonflé tes mamelles.

En allaitant, Vénus, tes nourrissons, tu mêles

Largement en leur sang la joie et la douleur.
Mais lorsque après tes nuits, tes sombres nuits sans lune,

Derrière l’Océan qui gémit sur la dune,

Immense et près de toi se lève le soleil,

Est-il, pour réfléchir ton ciel qui s’illumine,

Un regard où reluit la tristesse divine.

Un regard anxieux et fier, au mien pareil?
Nourris-tu des vivants de qui l’âme profonde

Te contient tout entier dans elle-même, ô monde!

Et qui sont ta vertu, ta splendeur et tes dieux?

N’as-tu pas enfanté des rois, frères des hommes,

Qui, superbes, hardis, pensifs, tels que nous sommes,

Seuls portent haut leur front et regardent les cieux ?
Ces princes, nos égaux, recherchent-ils les causes,

La raison et la fin, la nature des choses?

Quels désirs, quels espoirs gonflent leurs cœurs puissants!

Ont-ils, promptes sans cesse à verser les dictâmes.

Des mères et des sœurs belles comme nos femmes.

Triomphe de la vie et délices des sens?
Oh! les meilleurs d’entre eux, dans la nuit solitaire,

Levant leur front blanchi d’un reflet de la terre,

Ont souvent médité les travaux de nos jours.

Connaître pour aimer, tel est la loi de l’être ;

Et, dans leur mâle ardeur d’étreindre et de connaître.

Ils ont jusqu’à la terre étendu leurs amours.
L’esprit cherche l’esprit dans l’étoile prochaine;

Et, jetant dans l’espace une mystique chaîne,

Eux en nous, nous en eux, nous nous glorifions.

Tant il est naturel de sortir de soi-même,

Tant nous portons au cœur le besoin qu’on nous aime.

Tant notre âme de feu jette loin ses rayons.

La Danse Des Morts

Dans les siècles de foi, surtout dans les derniers,

La grand’danse macabre était fréquemment peinte

Au vélin des missels comme aux murs des charniers.
Je crois que cette image édifiante et sainte

Mettait un peu d’espoir au fond du désespoir,

Et que les pauvres gens la regardaient sans crainte.
Ce n’est pas que la mort leur fût douce à prévoir ;

Dieu régnait dans le ciel et le roi sur la terre :

Pour eux mourir, c’était passer du gris au noir.
Mais le maître imagier qui, d’une touche austère,

Peignait ce simulacre, à genoux et priant,

Moine, y savait souffler la paix du monastère.
Sous les pas des danseurs on voit l’enfer béant :

Le branle d’un squelette et d’un vif sur un gouffre,

C’est bien affreux, mais moins pourtant que le néant.
On croit en regardant qu’on avale du soufre,

Et c’est pitié de voir s’abîmer sans retour

Sous la chair qui se tord la pauvre âme qui souffre.
Oui, mais dans cette nuit étalée au grand jour

On sent l’élan commun de la pensée humaine,

On sent la foi profonde. — Et la foi, c’est l’amour !
C’est là, c’est cet amour triste qui rassérène.

Les mourants sont pensifs, mais ne se plaignent pas,

Et la troupe est très-douce à la Mort qui la mène.
On se tient en bon ordre et l’on marche au compas ;

Une musique un peu faible et presque câline

Marque discrètement et dolemment le pas :
Un squelette est debout pinçant la mandoline,

Et, comme un amoureux, sous son large chapeau,

Cache son front de vieil ivoire qu’il incline.
Son compagnon applique un rustique pipeau

Contre ses belles dents blanches et toutes nues,

Ou des os de sa main frappe un disque de peau.
Un squelette de femme aux mines ingénues

Éveille de ses doigts les touches d’un clavier,

Comme sainte Cécile assise sur les nues.
Cet orchestre si doux ne saurait convier

Les vivants au Sabbat, et, pour mener la ronde,

Satan aurait vraiment bien tort de l’envier.
C’est que Dieu, voyez-vous, tient encor le vieux monde.

Voici venir d’abord le Pape et l’Empereur,

Et tout le peuple suit dans une paix profonde.
Car le baron a foi, comme le laboureur,

En tout ce qu’ont chanté David et la Sibylle.

Leur marche est sûre : ils vont illuminés d’horreur.
Mais la vierge s’étonne, et, quand la main habile

Du squelette lui prend la taille en amoureux,

Un frisson fait bondir sa belle chair nubile ;
Puis, les cils clos, aux bras du danseur aux yeux creux,

Elle exhale des mots charmants d’épithalame,

Car elle est fiancée au Christ, le divin preux.
Le chevalier errant trouve une étrange dame ;

Sur ses côtes à jour pend, comme sur un gril,

Un reste noir de peau qui fut un sein de femme ;
Mais il songe avoir vu dans un bois, en avril,

Une belle duchesse avec sa haquenée ;

Il compte la revoir au ciel. Ainsi soit-il !
Le page, dont la joue est une fleur fanée,

Va dansant vers l’enfer en un très-doux maintien,

Car il sait clairement que sa dame est damnée.
L’aveugle besacier ne danserait pas bien,

Mais, sans souffler, la Mort, en discrète personne,

Coupe tout simplement la corde de son chien :
En suivant à tâtons quelque grelot qui sonne,

L’aveugle s’en va seul tout droit changer de nuit,

Non sans avoir beaucoup juré. Dieu lui pardonne !
Il ferme ainsi le bal habilement conduit ;

Et tous, porteurs de sceptre et traîneurs de rapière,

S’en sont allés dormir sans révolte et sans-bruit.
Ils comptent bien qu’un jour le lévrier de pierre,

Sous leurs rigides pieds couché fidèlement,

Saura se réveiller et lécher leur paupière.
Ils savent que les noirs clairons du jugement,

Qu’on entendra sonner sur chaque sépulture,

Agiteront leurs os d’un grand tressaillement,
Et que la Mort stupide et la pâle Nature

Verront surgir alors sur les tombeaux ouverts

Le corps ressuscité de toute créature.
La chair des fils d’Adam sera reprise aux vers ;

La Mort mourra : la faim détruira l’affamée,

Lorsque l’éternité prendra tout l’univers.
Et, mêlés aux martyrs, belle et candide armée,

Les époux reverront, ceinte d’un nimbe d’or,

Dans les longs plis du lin passer la bien-aimée.
Mais les couples dont l’Ange aura brisé l’essor,

Sur la berge où le souffre ardent roule en grands fleuves,

Oui, ceux-là souffriront : donc ils vivront encor !
Les tragiques amants et les sanglantes veuves,

Voltigeant enlacés dans leur cercle de fer,

Soupireront sans fin des paroles très-neuves.
Oh ! bienheureux ceux-là qui croyaient à l’Enfer.

Les Cerfs

Aux vapeurs du matin, sous les fauves ramures

Que le vent automnal emplit de longs murmures,

Les rivaux, les deux cerfs luttent dans les halliers :

Depuis l’heure du soir où leur fureur errante

Les entraîna tous deux vers la biche odorante,

Ils se frappent l’un l’autre à grands coups d’andouillers.
Suants, fumants, en feu, quant vint l’aube incertaine,

Tous deux sont allés boire ensemble à la fontaine,

Puis d’un choc plus terrible ils ont mêlé leurs bois.

Leurs bonds dans les taillis font le bruit de la grêle

Ils halètent, ils sont fourbus, leur jarret grêle

Flageole du frisson de leurs prochains abois.
Et cependant, tranquille et sa robe lustrée,

La biche au ventre clair, la bête désirée

Attend; ses jeunes dents mordent les arbrisseaux;

Elle écoute passer les souffles et les râles;

Et, tiède dans le vent, la fauve odeur des mâles

D’un prompt frémissement effleure ses naseaux.
Enfin l’un des deux cerfs, celui que la Nature

Arma trop faiblement pour la lutte future,

S’abat, le ventre ouvert, écumant et sanglant.

L’oeil terne, il a léché sa mâchoire brisée;

Et la mort vient déjà, dans l’aube et la rosée.

Apaiser par degrés son poitrail pantelant.
Douce aux destins nouveaux, son âme végétale

Se disperse aisément dans la forêt natale ;

L’universelle vie accueille ses esprits :

Il redonne à la terre, aux vents aromatiques.

Aux chênes, aux sapins, ses nourriciers antiques.

Aux fontaines, aux fleurs, tout ce qu’il leur a pris.
Telle est la guerre au sein des forêts maternelles.

Qu’elle ne trouble point nos sereines prunelles :

Ce cerf vécut et meurt selon de bonnes lois,

Car son âme confuse et vaguement ravie

A dans les jours de paix goûté la douce vie;

Son âme s’est complu, muette, au sein des bois.
Au sein des bois sacrés, le temps coule limpide,

La peur est ignorée et la mort est rapide ;

Aucun être n’existe ou ne périt en vain.

Et le vainqueur sanglant qui brame à la lumière.

Et que suit désormais la biche douce et fière,

A les reins et le cœur bons pour l’œuvre divin.
L’Amour, l’Amour puissant, la Volupté féconde.

Voilà le dieu qui crée incessamment le monde.

Le père de la vie et des destins futurs !

C’est par l’Amour fatal, par ses luttes cruelles.

Que l’univers s’anime en des formes plus belles.

S’achève et se connaît en des esprits plus purs.
Septembre 1871.

La Mort

Si la vierge vers toi jette sous les ramures

Le rire par sa mère à ses lèvres appris;

Si, tiède dans son corps dont elle sait le prix,

Le désir a gonflé ses formes demi-mùres;
Le soir, dans la forêt pleine de frais murmures,

Si, méditant d’unir vos chairs et vos esprits,

Vous mêlez, de sang jeune et de baisers fleuris,

Vos lèvres, en jouant, teintes du suc des mûres;
Si le besoin d’aimer vous caresse et vous mord,

Amants, c’est que déjà plane sur vous la Mort :

Son aiguillon fait seul d’un couple un dieu qui crée.
Le sein d’un immortel ne saurait s’embraser.

Louez, vierges, amants, louez la Mort sacrée,

Puisque vous lui devez l’ivresse du baiser.

La Mort Du Singe

Dans la serre vitrée où de rigides plantes,

Filles d’une jeune île et d’un lointain soleil,

Sous un ciel toujours gris, sommeillant sans réveil,

Dressent leurs dards aigus et leurs floraisons lentes,
Lui, trembiant, secoué par la flèvre et la toux,

Tordant son triste corps sous des lambeaux de laine,

Entre ses longues dents pousse une rauque haleine

Et sur son sein velu croise ses longs bras roux.
Ses yeux, vides de crainte et vides d’espérance,

Entre eux et chaque chose ignorent tout lien ;

Ils sont empreints, ces yeux qui ne regardent rien,

De la douceur que donne aux brutes la souffrance.
Ses membres presque humains sont brûlants et frileux ;

Ses lèvres en s’ouvrant découvrent les gencives ;

Et, comme ii va mourir, ses paumes convulsives

Ont caché pour jamais ses pouces musculeux.
Mais voici qu’il a vu le soleil disparaître

Derrière les huniers assemblés dans le port ;

Il l’a vu : son front bas se ride sous l’effort

Qu’il tente brusquement pour rassembler son être.
Songe-t-il que, parmi ses frères forestiers,

Alors qu’un chaud soleil descendait des cieux calmes,

Repu du lait des noix et couché sur les palmes,

Il s’endormait heureux dans ses frais cocotiers,
Avant qu’un grand navire, allant vers des mers froides,

L’emportât au milieu des clameurs des marins,

Pour qu’un jour, dans le vent, qui lui mordît les reins,

La toile, au long des mâts, glacât ses membres roides ?
À cause de la fièvre aux souvenirs vibrants

Et du jeune qui donne aux âmes l’allégeance,

Grâce à cette suprême et brève intelligence

Qui s’allume si claire au cerveau des mourants,
Ce muet héritier d’une race stupide

D’un rêve unique emplit ses esprits exaltés :

Il voit les bons soleils de ses jeunes étés,

Il abreuve ses yeux de leur flamme limpide.
Puis une vague nuit pèse en son crâne épais.

Laissant tomber sa nuque et ses lourdes mâchoires,

Il râle. Autour de lui croissent les ombres noires :

Minuit, l’heure où l’on meurt, lui versera la paix.

La Mort D’une Libellule

Sous les branches de saule en la vase baignées

Un peuple impur se tait, glacé dans sa torpeur,

Tandis qu’on voit sur l’eau de grêles araignées

Fuir vers les nymphéas que voile une vapeur.
Mais, planant sur ce monde où la vie apaisée

Dort d’un sommeil sans joie et presque sans réveil.

Des êtres qui ne sont que lumière et rosée

Seuls agitent leur âme éphémère au sommeil.
Un jour que je voyais ces sveltes demoiselles,

Comme nous les nommons, orgueil des calmes eaux.

Réjouissant l’air pur de l’éclat de leurs ailes,

Se fuir et se chercher par-dessus les roseaux,
Un enfant, l’œil en feu, vint jusque dans la vase

Pousser son filet vert à travers les iris,

Sur une libellule ; et le réseau de gaze

Emprisonna le vol de l’insecte surpris.
Le fin corsage vert fut percé d’une épingle;

Mais la frêle blessée, en un farouche effort.

Se fit jour, et, prenant ce vol strident qui cingle,

Emporta vers les joncs son épingle et sa mort.
Il n’eût pas convenu que sur un liège infâme

Sa beauté s’étalât aux yeux des écoliers :

Elle ouvrit pour mourir ses quatre ailes de flamme,

Et son corps se sécha dans les joncs familiers.

Chaville, mai 1870.

La Part De Madeleine

L’ombre versait au flanc des monts sa paix bénie,

Le chemin était bleu, le feuillage était noir,

Et les palmiers tremblaient d’amour au vent du soir.

L’enfant de Magdala, la fleur de Béthanie,
Gémissait dans la pourpre et l’azur des coussins.

Le grand épervier d’or des femmes étrangères

Agrafait sur son front les étoffes légères ;

La myrrhe tiédissait dans l’ombre de ses seins ;
Ses doigts, où les parfums des jeunes chevelures

Avaient laissé leur âme et s’exhalaient encor

Autour du scarabée et des talismans d’or,

Gardaient des souvenirs pareils à des brûlures.
Or elle haïssait ce corps qui lui fut cher ;

Tous les baisers reçus lui revenaient aux lèvres

Avec l’âcre saveur des dégoûts et des fièvres.

Madeleine était triste et souffrait dans sa chair ;
Et ses lèvres, ainsi qu’une grenade mûre,

Entr’ouvrant leur rubis sous la fraîcheur du ciel,

L’abeille des regrets y mit son âcre miel,

Et le vent qui passait recueillit ce murmure :
 » J’avais soif, et j’ai ceint mon front d’amour fleuri ;

J’ai pris la bonne part des choses de ce monde,

Et cependant, mon Dieu, ma tristesse est profonde,

Et voici que mon cœur est comme un puits tari !
 » Mon âme est comparable à la citerne vide

Sur qui le chamelier ne penche plus son front ;

Et l’amour des meilleurs d’entre ceux qui mourront

Est tombé goutte à goutte au fond du gouffre avide.
 » Je n’ai bu que la soif aux lèvres des amants :

Ils sont faits de limon, tous les fils de la mère ;

La fleur de leurs baisers laisse une cendre amère,

L’étreinte de leurs bras est un choc d’ossements.
 » Je brisais malgré moi l’argile de leur chaîne.

Seigneur ! Seigneur ! ce qui n’est plus ne fut jamais !

Leurs souvenirs étaient des morts que j’embaumais

Et qui n’exhalaient plus qu’à peine un peu de haine.
 » Et je criais, voyant mon espoir achevé :

 » Pleureuses, allumez l’encens devant ma porte,

 » Apprêtez un drap d’or : la Madeleine est morte,

 » Car étant la Chercheuse elle n’a pas trouvé !  »
 » Et j’ouvrais de nouveau mes bras comme des palmes ;

J’étendais mes bras nus tout parfumés d’amour,

Pour qu’une âme vivante y vînt dormir un jour,

Et je rêvais encor les vastes amours calmes !
 » Le Silence entendit ma voix, qui soupirait

Disant :  » La perle dort dans le secret des ondes ;

 » Or je veux me baigner dans des amours profondes

 » Comme tes belles eaux, lac de Génésareth !
 » Que votre chaste haleine à mon souffle se mêle,

 » Tranquilles fleurs des eaux, afin que le baiser

 » Que sur le front élu ma lèvre ira poser,

 » Calme comme la mort, soit infini comme elle !  »
 » Telle je soupirais au bord du lac natal,

Mais sur mes flancs blessés une mauvaise flamme,

Rebelle, dévorait ma chair avec mon âme,

Et voici que je meurs sur mon lit de santal.
 » Pourtant, j’accepte encor la part de Madeleine

J’avais choisi l’amour et j’avais eu raison.

Comme Marthe, ma sœur, qui garda la maison,

Je n’aurai point pesé la farine ou la laine ;
 » La jarre, au ventre lourd d’olives ou de vin,

Dans les soins du cellier n’aura point clos ma vie ;

Mais ma part, je le sais, ne peut m’être ravie,

Et je l’emporterai dans l’inconnu divin !  »
Elle dit : le reflet des choses éternelles

L’illumina d’horreur et d’épouvantement.

Alors elle se tut et pleura longuement :

Une âme flottait vague au fond de ses prunelles.
Or, Jésus, celui-là qui chassait le Démon

Et qui, s’étant assis au bord de la fontaine,

But dans l’urne de grès de la Samaritaine,

Soupait ce même soir au logis de Simon.
Vers ce foyer, ce toit fumant entre les branches,

Madeleine tendit, humble, ses belles mains ;

Et l’on aurait pu voir des pensers plus qu’humains

Rayonner sur son front comme des lueurs blanches.
La tristesse rendait plus belle sa beauté ;

Ses regards au ciel bleu creusaient un clair sillage,

Et ses longs cils mouillés étaient comme un feuillage

Dans du soleil, après la pluie, un jour d’été.
L’enfant de Magdala, la fleur de Béthanie,

S’en alla vers Jésus qu’on a nommé le Christ,

Et parfuma ses pieds ainsi qu’il est écrit.

Et la terre connut la tendresse infinie.