Couchant D’août

A Reine-Anne
Voici venir vers nous le soir aux yeux de cendre,

Clairs encor d’un reflet de la braise du jour

Dans le couchant d’août, ma mie, allons l’attendre,

Parmi l’or pâlissant de notre été d’amour.
Nous lui dirons :  » Sois pur, soir pacifique et tendre,

Fraîcheur des champs brûlés, repos des membres lourds,

Oh ! ne te hâte point, soir béni, de descendre

Vers les grands pays d’ombre oh doit finir ton cours !
Laisse-nous savourer ton délice éphémère,

Passant sacré, porteur de l’urne balsamaire

D’où s’épand sur le monde un miel immense et doux.
Nos fronts que le soleil a brunis de son hâle

Déjà penchent Du moins, prolonge un peu sur nous

Le mystique frisson de l’heure occidentale.
Et nous t’adorerons, ô soir, à deux genoux. « 

Dédicaces Pour La « chanson De La Bretagne »

A Madame E.B.Un soir que vous rêviez assise au bord des grèvesVint s’étendre à vos pieds un harpeur de Quimper.Les rêves qu’il chantait ressemblaient à vos rêvesComme le bruit des pins aux rumeurs de la mer.Il disait la beauté de la terre océane,Son sortilège lent, délicat et secret,Et c’était votre charme, ô soeur de Viviane,Qu’en chantant son pays le harpeur célébrait.

Dédicaces Pour La Chanson De La Bretagne

Enfin, l’Amour cruel à tel point m’a rangé
Que ma triste dépouille en cendre est convertie,
Et votre cruauté ne s’est onc amortie,
Que mon coeur par le feu n’ait été saccagé.

Au moins pour le loyer de m’avoir outragé,
Faites ainsi que fit la reine de Carie,
Non par amour comme elle, ains pleine de furie,
Buvez le peu de cendre en quoi je suis changé.

La soif de me tuer s’éteindra dans votre âme,
Et ma cendre qui couve une éternelle flamme,
Fera que vos glaçons se fondront tout soudain.

Mais ce qui plus rendrait ma douleur consolée,
Serait de me voir clos dans un tel mausolée !
Futil onc monument si beau que votre sein ?

La Lépreuse

Monna Keryvel met pour aller paître,

Pour aller, aux champs, paître ses brebis,

Avec sa croix d’or qu’a bénite un prêtre,

Monna Keryvel met ses beaux habits.
Un doux cavalier s’en vient d’aventure

Il a   » bonjouré   » Monna Keryvel ;

C’est un fils de noble, à voir sa monture,

Et son parler fin sent l’odeur de miel.
Monna Keryvel n’a su que répondre

Au doux cavalier qui la bonjoura ;

Mais son joli coeur s’est mis à se fondre,

Monna Keryvel demain pleurera.

Le Pâtre De La Nuit

De qui surveillait-il les troupeaux ? On ne sait.Mais, chaque soir, à l’heure où le soleil baissait,Sur le Roc-Trévézel on le voyait paraître,Debout, dans l’attitude immobile d’un prêtreEn oraison devant l’Esprit de ce haut-lieuLe couchant s’éteignait dans le firmament bleuEt les ombres des monts, en nappes dérouléesDu front chauve des cairns au sein vert des vallées,S’épandaient comme un fleuve aux larges eaux, sans bruitQue buvait cette mer de ténèbres la nuit.***Alors, tandis qu’épars sur les gazons des pentesErraient les boucs lascifs et les chèvres grimpantes,Lui, l’homme, il entonnait, pour se sentir moins seul,Quelque chant qu’un aïeul apprit à son aïeul.L’air en était si pur, si fervent et si tendreQue les tourbiers du Yeun s’attardaient à l’entendre,Heureux de respirer dans l’espace muetLe peu de songe humain qu’il y perpétuait.***Or, un soir, la complainte à peine commencéeSuspendit tout d’un coup son vol, l’aile casséeUn silence panique enveloppa les cieux ;Ressaisis par la peur primitive, anxieuxDe cet abîme noir, sans vie et sans haleine,Ce fut en vain que les chemineurs de la plaineRéclamèrent aux monts les accents du chanteur.Il se tenait toujours debout sur la hauteur,Mais l’âme indifférente aux êtres comme aux choses.Et sa voix gisait morte entre ses lèvres closes.***On raconta plus tard que, rêveur éveillé,La nuit, ô pâtre élu, t’avait émerveilléEn laissant à tes yeux choir ses ultimes voilesTu fus celui qui, le premier, vit les étoilesDécrocher des arceaux du ciel leurs lampes d’orEt dans l’éther béant monter, monter encor,Sans fin, tel un cortège innombrable de viergesAllant à quelque autel d’en-haut vouer leurs ciergesPar delà des azurs insoupçonnés d’en bas.Une immense harmonie accompagnait leurs pas,Selon les lois d’un rythme inconnu de la terreAinsi te fut, dit-on, révélé le mystèreDont nul autre avant toi n’avait été troublé :Le vide universel s’était soudain peuplé,Les mondes en chantant traversaient l’étendue.Et, devant leur chanson, la tienne s’était tue.

L’éternelle Histoire

Ils avaient dit bonsoir aux femmes

En train de coucher les petits ;

Et, sur le dos mouvant des lames,

A la brune, ils étaient partis.
Ils étaient partis, à mer haute,

Pour conquérir le pain amer

Qu’il faut gagner loin de la côte,

Au péril de la haute mer.
Dans la nuit, la nuit sans étoiles,

Ils disparurent A Dieu vat !

Le Guilvinec pleure cinq voiles,

Et cinq autres Leskiagat.
Pêle-mêle, mousses imberbes,

Patrons chenus, fiers matelots

Roulent, fauchés comme des herbes

Par le vent, ce faucheur des flots.
Oh ! la triste chanson d’automne,

Et qu’il fera froid, cet hiver,

Dans le coeur dolent des Bretonnes,

Veuves tragiques de la mer !

Lever D’aube

Drapée en sa cape de veuve,

S’efface à pas discrets la nuit

Voici poindre la clarté neuve

De l’aube qui s’épanouit.
Elle promène sur les choses

Son beau regard silencieux

Et la mer se jonche de roses

Sous la caresse de ses yeux.
Pour son adorable venue

Le désert du ciel s’est paré

Salut, déesse chaste et nue,

Fille de l’Orient sacré !
Et soudain tout vit. Les nuages

Tendent leurs voiles au vent frais ;

L’allègre chanson des voyages

Se réveille dans leurs agrès.
Et la pensée au coeur de flamme,

Soeur pure de l’aube qui luit,

Erige, comme elle, dans l’âme

Son front clair, vainqueur de la nuit.

Messe Noire

A Pauline MénouDans la nuit noire, recourbée en nef d’église,S’inscrivent, par instants, des pâleurs de vitrauxQu’une clarté de lune intermittente irise :Un vent religieux frissonne sur les eaux.Au large de l’ArMen solitaire, agoniseL’âme, lente à sombrer, des soirs occidentaux.Un deuil plane sur les maisons de pierre grise ;Les orgues de la mer roulent des lamentos.C’est la messe du Raz, l’office de TénèbresLes phares angoissants clignent leurs yeux funèbres,De tout l’espace monte un sourd Miserere …Quelqu’un d’ivre, qui dort le front sur une épave,Tressaille et, rajustant les pans de son ciré,Se signe, sans savoir pourquoi, d’un geste grave…Et, sans savoir sur quoi, moimême j’ai pleuré.

Nocturne

A madame Adolphe Graff
Le ciel s’éteint, tout va dormir

Je songe à des choses passées ;

C’est à la fois peine et plaisir.

La veilleuse du souvenir

S’allume au fond de mes pensées.
J’entends des pas, j’entends des voix,

Des pas furtifs, des voix lointaines

C’est peine et plaisir à la fois.

On dirait le frisson des bois

Sur le coeur tremblant des fontaines.
Des formes traversent la nuit,

Formes noires et formes blanches

Où vont-ils et qui les conduit,

Ces passants qui passent sans bruit,

Comme la lune entre les branches ?
Le vent d’une ombre m’a frôlé

Fantôme d’enfant ou de femme ?

Sur la veilleuse il a soufflé

Quelque chose d’inconsolé

S’est mis à pleurer dans mon âme.

Octobre

A Maggie
Octobre m’apparaît comme un parc solitaire :

Les mûres frondaisons commencent à brunir.

Et des massifs muets monte une odeur légère,

Cet arôme plus doux des fleurs qui vont mourir.
L’étang, les yeux voilés, rêve, plein de mystère,

Au fantôme ondoyant de quelque souvenir ;

Une langueur exquise a pénétré la terre,

Le temps même a plié son aile pour dormir.
Le ciel, plus imprécis, fait l’âme plus profonde.

On sent flotter en soi tout le passé du monde

Et, secoué soudain d’un grand frisson pieux,
L’on croit ouïr au loin des rumeurs sibyllines,

Tandis que, dans la pourpre ardente des collines.

Semble saigner encor le sang des anciens dieux.

Paysage Trégorrois

O grand pays religieux,

Pavé de pierres sépulcrales,

Un jour sombre te vient des cieux

Par des vitraux de cathédrales !
Vous avez peut-être passé

Dans le sentier des primevères.

Sur l’horizon, plane, dressé,

Le groupe noir des  » Cinq Calvaires  » .
Ils sont là cinq Christs, tous pareils,

Aux faces mornes et ridées,

Que font grimacer les soleils,

Que font larmoyer les ondées.
A l’entour, des pins rabougris,

Tordus au vent des épouvantes,

Bercent l’immense horizon gris

A leurs frissons d’orgues vivantes.

À Un Maître Inconnu

Du temps que j’étais écolier sauvage
En un vieux collège aux livres moisis,
S’en vint jusqu’à moi, s’en vint une page
D’un recueil tout frais de  » Morceaux choisis « .

Comme l’eau d’avril au creux des fontaines,
Ainsi le printemps riait dans ces vers.
Je lus et je vis, aux brumes lointaines,
S’ouvrir les yeux neufs d’un autre univers.

Je n’étais plus seul dans ma solitude :
Un soleil ami, voilé de langueur,
Dorait les bancs noirs de la sombre étude
Et de sa tendresse inondait mon coeur.

Oh ! les beaux vers francs, et de quelle flamme,
Intimes et chauds, comme le foyer!…
Leur chant vous entrait si profond dans l’âme
Qu’en les récitant on croyait prier.

***

De qui étaientils ? Je l’ai su peutêtre,
Mais je t’en demande humblement pardon :
O maître inconnu qui fus mon vrai maître,
L’enfant que j’étais oublia ton nom.

En devenant homme, il oublia même
Le rythme des mots qui l’avaient charmé…
Mais l’accent secret, le son du poème,
Je l’entends toujours, comme sublimé.

A sa caressante et souple musique
Si vieilli soitil, mon coeur fond encor,
Et je bénis l’heure où ta main magique
Suspendit en moi ce théorbe d’or.

Quimper

A André Bénac
Ce qui me charme en toi, Quimper de Cornouailles,

C’est qu’une âme rustique imprègne ta cité,

Que les champs sont chez eux au coeur de tes murailles

Et que, né paysan, ton peuple l’est resté.
Tes rivières te font un collier de sonnailles

Et dans leurs reflets verts mirent le quai planté

Dont tes Nausicaas, blondes du blond des pailles,

Aspergent le granit d’eau vive et de gaîté.
Le soir, à l’heure intime et bleue où les toits fument,

Quand se tait l’angélus aux clochers qui s’embrument,

Un grêle biniou chevrote un air léger ;
Et, sur le bord de l’ombre où se dissout la ville,

Le Mont Frugi s’accoude ainsi qu’un vieux berger

Qui rêve sous la lune à quelque jeune idylle.

Au Lavoir De Keranglaz

L’étang mire des fronts de jeunes lavandières.

Les langues vont jasant au rythme des battoirs,

Et, sur les coteaux gris, étoilés de bruyères,

Le linge blanc s’empourpre à la rougeur des soirs.
Au loin, fument des toits, sous les vertes ramées,

Et, droites, dans le ciel, s’élèvent les fumées.
Tout proche est le manoir de Keranglaz, vêtu

D’ardoise, tel qu’un preux en sa cotte de maille,

Et des logis de pauvre, aux coiffures de paille,

Se prosternent autour de son pignon pointu.
Or, par les sentiers, vient une fille, si svelte

Qu’une tige de blé la prendrait pour sa soeur ;

C’est la dernière enfant d’un patriarche celte,

Et sa beauté pensive est faite de douceur.
Elle descend, du pas étrange des statues,

Et, soudain, au lavoir, les langues se sont tues.
L’eau même qui susurre au penchant du chemin

Se tait, sous ses pieds nus qui se heurtent aux pierres,

On voit courir des pleurs au long de ses paupières,

Et sa quenouille pend, inerte, de sa main
L’étang mire, joyeux, des fronts de lavandières,

Et sait pourtant quel deuil ils porteront demain !

Sanctuaire En Ruines

A François Gélard
J’ai dans l’âme un vieux sanctuaire

Aux trois quarts, hélas ! ruiné,

Où, sur un pauvre autel de pierre,

Des fleurs achèvent de faner.
J’ai dans l’âme un vieux sanctuaire

Voilà beau temps qu’on n’y vient plus,

Au matin, dire la prière

Et, le soir, tinter l’angélus.
Jadis, pareilles à des vierges,

En de claires processions,

Vous incliniez ici vos cierges,

O mes blanches illusions ;
Mais, par les routes des collines,

J’ai vu, dans l’ombre des lointains,

Fuir les dernières pèlerines ;

Et les cierges se sont éteints.
Plus de cloches, plus de grand’messe,

Plus de cantiques de pardon !

Sur le tabernacle en détresse

Verdit l’herbe de l’abandon.
J’ai dans l’âme un vieux sanctuaire

Toutes les dalles du pavé

Portent le  » ci-gît  » mortuaire

Des grands destins que j’ai rêvés.
Ils sont là, couchés les mains jointes,

Comme des preux de l’ancien temps,

Appuyant leurs souliers à pointes

Aux chimères de mes vingt ans.
Et, de leurs niches descendues,

Les images que j’adorai

Vers des demeures inconnues,

L’une après l’une, ont émigré ;
Des passants ont brisé les saintes

Dont mes jeunes dévotions

Baisèrent, sur les vitres peintes,

Les doigts prolongés en rayons.
Oh! les Madones, les Maries,

D’autres encore aux noms très doux,

Roses d’antan, fleurs défleuries,

Où êtes-vous? Où êtes-vous ?
Vous fûtes mon électuaire,

Mon Graal, de myrrhe embaumé

J’ai dans l’âme un vieux sanctuaire.

Ses dieux sont morts : il s’est fermé.