Symphonie Équestre

À Henri Chantavoine.

Au printemps de la jeune et belle Antiquité,
Quand le maître des Dieux laissait le jour éclore,
Aux bords de l’Orient, d’où jaillit la Clarté,
Les chevaux d’Apollon hennissaient à l’Aurore.

Si Pindare a chanté le noble et haut renom
De ceux qui triomphaient aux joutes olympiques,
Phidias a sculpté leur gloire au Parthénon,
Où passent en relief ces beaux coureurs épiques.

Rome, le Moyen Age et les siècles nouveaux
Honoraient les pur-sang, de libre et franche allure,
De race et de grand cœur, intrépides chevaux,
Vaillants, souples des reins et de riche encolure.

Bayard, qui portait seul les quatre fils Aymon,
À Montauban, Rodez, Narbonne et Pampelune,
Sans trébucher volait aux pays d’outre-mont,
En prenant la traverse et par des nuits sans lune.

Aux monts pyrénéens le cheval de Roland,
Hérissant sa crinière, avait farouche mine
(Du sabot au chanfrein tout son poil était blanc),
Léger comme un isard et pur comme une hermine.

Le pieux Saint Louis, sur un fier alezan,
Au pont de Taillebourg, se ruant ventre à terre,
Contre les gens félons criait :  » Allez-vous-en
Dans le fleuve…  » où tombaient les drapeaux d’Angleterre.

À Reims, où Jeanne d’Arc fit sacrer Charles Sept,
De son pas recueilli précédant le cortège,
Sa petite jument lorraine éblouissait,
Glorieuse au soleil dans sa robe de neige.

Pourquoi préférait-il un bon cheval normand,
Le roi gascon riant dans sa barbe, Henri Quatre,
Qui parlait l’espagnol, le belge et le flamand,
Mais le français toujours quand il fallait se battre ?

Pour le jeune conscrit et pour le vieux grognard,
L’aurore en plein hiver était rarement belle ;
Mais des lueurs d’orange éclairaient le brouillard
Lorsque Napoléon montait son isabelle.

Trois Vieilles

I.

Le prêtre avait béni l’enfant qu’on enterrait… —
Trois vieilles sœurs buvaient au fond d’un cabaret.

Depuis dix ans les sœurs ne s’étaient rencontrées
Qu’une fois ; les soleils de Paris sont trop courts :
On se voit quand on peut dans la suite des jours,
Comme des voyageurs des lointaines contrées ;
Du faubourg Saint-Antoine au faubourg Saint-Marcel,
Pour les gens de Paris la course est aussi grande
Que pour les gens de mer s’en allant d’Arkhangel
Aux récifs de corail de la Nouvelle-Irlande.
On broute à son attache, on vit séparément,
Pour se voir aux grands jours du prêtre et du notaire,
Alors qu’on se marie, ou bien quand on s’enterre.
Or, cette fois, c’était pour un enterrement.

II.

La plus haute en couleur était riche en paroles,
Opulent spécimen de ces nombreuses folles
Qui sur le pavé gras ont largement vécu,
Buvant au jour le jour jusqu’au dernier écu.
Le masque rouge était comme infiltré de lie,
Témoignant de l’amour banal et du gros vin.
La créature avait sans doute été jolie,
Mais quarante ans plus tôt, quand elle en comptait vingt.
Un châle aux tons criards enveloppait la vieille,
Un madras à carreaux lui pendait sur l’oreille ;
C’était du vieux plaisir bourgeois et déhanché,
Mais le brodequin mauve était bien attaché.

Par contre, la deuxième, étant sèche, menue,
Avait poussé tout droit, d’une seule venue ;
Le froid visage maigre offrait les tons jaunis
Des cierges qui, n’ayant jamais été bénits,
Oubliés dans un coin obscur de sacristie,
Ne brûlèrent jamais pour éclairer l’hostie.
Sans pousser une plainte et sans se reposer,
Elle avait de longs jours vécu de son aiguille.
À la voir, on sentait que jamais un baiser
N’avait épanoui sa pauvre chair de fille.
L’œil donnait le frisson ; le regard, bleu d’acier,
Comme un reflet d’hiver s’échappait d’un glacier.
L’âge avait buriné sur les coins de sa bouche
Deux grands plis effrayants d’égoïsme farouche,
D’un égoïsme étroit, implacable, brutal,
Qui jamais au bonheur des autres ne pardonne.
Malade une ou deux fois, la revêche personne,
Ne voulant pas coucher dans un lit d’hôpital,
Ebréchait son épargne au fond de son armoire.
(Pour tant de laiderons voués au célibat,
La vie est un obscur et terrible combat
Dont les grands écrivains ne savent pas l’histoire.)
Le chômage avait pris le reste de son gain.
Robe verte jadis, un long fourreau de serge
Drapait les angles droits de cette antique vierge,
Étouffant ses cheveux sous un étroit béguin :
On eût dit quelque nonne échappée à sa grille.

La femme en noir était la mère de famille.
Comme usé par les pleurs, son visage était blanc.
Elle ne buvait pas, elle faisait semblant,
Craignant d’humilier ses sœurs, les deux aînées,
Que son grand deuil avait ensemble ramenées.
Parfois, dans la torpeur de son accablement,
D’un long bras amaigri que tourmentait la fièvre,
Elle prenait son verre, elle y trempait sa lèvre.
Puis ses grands yeux taris regardaient fixement
Quelque chose… une image intime et personnelle
Que les deux autres sœurs ne cherchaient pas à voir,
Comprenant à demi la douleur maternelle
Et sachant que la femme était rentrée en elle,
Et trouvait dans son cœur comme un fond de miroir
Où dormait l’enfant mort, jeté dans un trou noir,
À la fosse commune, au bord de la tranchée
Où la foule anonyme à la hâte est couchée.
C’était son dernier-né, chérubin de sept ans.

Les deux autres étaient partis depuis longtemps :
L’un, en mer, aux lueurs de sa mauvaise étoile,
À bord d’un long trois-mâts tout chargé d’émigrants,
Et le corps, mal cousu dans un lambeau de voile,
On ne sait où, flottait au hasard des courants.

L’autre, pris pour la guerre, avait suivi l’armée,
Sans rien voir, emboîtant le pas dans la fumée ;
Mais la faucheuse avait couché les bataillons
Dru comme épis tombants au revers des sillons.
Dans un pli de ravin, au bord de la mer Noire,
On l’avait mis en terre, un lendemain de gloire,
Empilé sur un tas de vaillants inconnus,
Pauvres morts dépouillés, ensevelis tout nus,
Aussi nus qu’en sortant du ventre de leur mère.

III.

Vers cinq heures du soir, le jour s’enténébrant,
Les deux plus vieilles sœurs burent un dernier verre ;
Et puis chacune prit un chemin différent :
La Rouge pour guetter quelque Arthur de barrière,
La Jaune pour souffler la braise de son feu ;
Et la Blanche, voyant les autres disparues,
S’en alla devant elle, au hasard, par les rues,
Dans la nuit…Pauvre femme !…elle croyait en Dieu.

Nuit Tombante

À Jules de Blanzay.

Dans les eaux sans reflet d’une boueuse mare,
Le froid soleil d’hiver, brusquement descendu,
Comme un astre honteux de sa lumière avare.
Sous un tas de roseaux frissonnants s’est perdu.

Je reconnais encor, dans une vapeur grise,
Un rang de peupliers qui se profile en noir.
Tantôt droit, et tantôt souffleté par la bise ;
Mais à mes pieds la route est impossible à voir.

Pas un son d’Angélus dans la campagne nue,
Et pas un maigre feu de pâtre s’allumant. —
Je traverse en aveugle une lande inconnue,
Dans un pays désert. — Pas un seul aboiement.

Mais là-haut, dans le ciel, une étrange voix parle,
Et semble articuler des mots incohérents,
Monologue inquiet d’un cygne ou d’un grand harle
Qui cherche dans la nuit ses compagnons errants.

Cette grave clameur descend au marécage
Dont le voyageur las a flairé les roseaux. —
Plus rien n’émeut le froid et sombre paysage : —
Nuit partout, dans le ciel, sur la terre et les eaux.

Une Page De L’enfer

À François Coppèe.

I.

Lorsque Dante, égaré dans un âpre chemin,
Marchait, sans le savoir, aux ténébreux abîmes,
Virgile, comme un frère, y vint prendre la main
Du sombre évocateur qui parle en tierces rimes.

Anxieux au tomber du jour, le Florentin
Restait pâle et muet comme un enfant qui tremble.
La voix au timbre d’or du poète latin
Lui dit :  » Rassure-toi, nous descendrons ensemble.  »

Et, d’un pied moins craintif, Dante suivit les pas
De son maître au séjour d’éternelle souffrance,
Dans la Cité des Pleurs, d’où l’on ne revient pas,
La Cité dont la porte interdit l’espérance.

Ce que l’ancien Prieur de Florence put voir
Dans la foule des morts qui lui semblait vivante
Et se tordait au feu d’un lugubre entonnoir,
Fit blêmir l’homme rude effaré d’épouvante :

Papes et cardinaux, ducs et provéditeurs,
Maigris dans l’avarice, engraissés dans l’usure,
Trafiquants de justice et prévaricateurs,
Damnés de simonie et damnés de luxure.

Là fourmillaient ensemble un tas d’êtres pervers :
Renégats, imposteurs, hypocrites et fourbes,
Tantôt noirs, tantôt blancs, aux regards de travers,
Reptiles qui sans bruit glissaient en lignes courbes.

Sous rafales de neige et tourbillons de feu,
Il aperçut de loin, aux profondeurs du gouffre,
Le traître à sa patrie et le traître à son Dieu,
Qui secouaient en vain leurs chemises de soufre.

II.

Il salua plus tard Brunetto Latini,
Puis écouta, songeur, une vois douloureuse
Quand passèrent Françoise et Paul de Rimini,
Avec la plaie au cœur dans l’étreinte amoureuse ;

Toujours, d’un même essor et d’un même vouloir,
Portés dans l’air ainsi que des ramiers fidèles,
Vers le nid à grand vol rentrant tous deux le soir,
Avec un bruit égal dans leurs battements d’ailes.

Paix Aux Morts

Vous qui dormiez en paix dans le sein de la terre,
Au vaste champ des morts, heureux d’être oubliés,
On fouille vos cercueils dans leur profond mystère :
Les secrets de vos cœurs vont être publiés.

Aux siècles finissants grouille une race impie
D’ignorants vaniteux, de plats écrivailleurs
Dont le cerveau débile est à court de copie
Et formant un concert de funèbres railleurs.

Il ne leur suffit pas, même à bris de clôtures,
En pénétrant chez eux, d’insulter aux vivants ;
Ils opèrent de nuit le viol des sépultures,
Pour en jeter la cendre éparse à tous les vents.

Un commerce honteux, c’est de battre monnaie
En remuant au jour de poudreux ossements,
Pauvres débris humains qu’on traîne sur la claie,
Suivis par de hideux et froids ricanements.

Laissons les morts en paix dans la terre profonde :
Ils ont eu comme nous de bons et mauvais jours ;
Et ne réveillons pas tous les échos du monde
Au navrant souvenir de leurs tristes amours.

Vains Regrets

À Adolphe Brisson.

Je mourrai sans avoir la petite maison
Qui voit sa claire image aux bords d’une eau courante
Sous l’abri de la haute et large feuillaison
D’un vieux saule trempant son pied dans la Charente.

Et voici que j’arrive à l’arrière-saison,
Assez pauvre d’argent sans misère apparente ;
Mettant parfois d’accord la rime et la raison,
Sans jamais acquérir un seul titre de rente.

Le soleil des heureux pour moi n’aura pas lui.
Dans un ciel morne et froid l’automne s’est enfui. —
Quand sur le drap funèbre on éteindra mon cierge,

On dira :  » L’homme errant qu’on enterre aujourd’hui,
S’endormait chaque soir dans la maison d’ autrui. —
De notre monde il part comme on sort d’une auberge.

Pastorale

À Henri Boutet.

Deux grands bœufs vendéens à robe jaune pâle,
Traînant un lourd charroi d’arbres mal équarris,
Que mène un fier garçon tout bronzé par le haie
Et les soleils marins, sont entrés dans Paris.

Ces deux bons ruminants, si loin de leurs charrues,
Venus de Sainte-Hermine et La Roche-sur-Yon,
S’en vont d’un pas égal au travers de nos rues,
Et marchent aussi droit qu’en traçant leur sillon.

Curieux de les voir, les passants font la haie
Et, comme émerveillés, se pressent autour d’eux,
Aussi lents qu’au labour dans leur châtaigneraie,
Et sous le joug de hêtre impassibles tous deux.

En traversant au pas notre ville embrumée,
Ces rudes compagnons attachés au devoir,
Dans l’éternel enfer de bruit et de fumée,
Poursuivent leur chemin sans rien apercevoir.

Les voyageurs comme eux deviennent assez rares,
Aux routes de Poitiers, de Tours et d’Orléans,
Venant a pied fourchu sans entrer dans les gares,
Comme aux temps primitifs des vieux rois fainéants.

En les voyant passer, tout rêveur, je m’arrête
Et suis longtemps des yeux ces graves pèlerins,
Qui vont d’un bel accord sans détourner la tète,
Frères bien encornés, forts et souples des reins.

Et, rentré sous mon toit pour la nuit, dans un songe,
Je les revois tous deux encor longtemps après ;
Le mirage des bons ruminants se prolonge
Avec la vision de nos grandes forêts.

Je pense à Théocrite et reviens à Virgile,
Qui pour d’heureux bergers chantaient sous un ciel bleu :
J’y retrouve un lointain souvenir d’Evangile
En rêvant à la crèche où naquit l’Enfant-Dieu.

Vieux Logis

À D.-U.-N. Maillart.

Dans un cher souvenir de vos jeunes années,
Ne regrettez-vous pas ces hautes cheminées
Où l’âtre, réjoui par un grand feu de bois,
Réchauffait, en flambant, nos maisons d’autrefois ?

Ne regrettez-vous pas ces vieilles cheminées
Dans l’épaisseur des murs en granit maçonnées,
Qui portaient sur trois rangs de nombreux andouillers
Dont les fusils de chasse ornaient les râteliers.

Près du feu sommeillait un grand chien débonnaire
Qui poursuivait en rêve un lièvre imaginaire,
Et sans rouvrir les yeux jappait à demi-voix,
Comme s’il bondissait à travers champs et bois.

Si, partis avant jour, tous les beaux chiens de race,
Courant loin du logis, s’éparpillaient en chasse,
Alors, très prudemment, de gros chats arrondis
S’y prélassaient, heureux d’un si chaud paradis.

Quand le sarment jetait ses gerbes d’étincelles
Au dressoir miroitant des antiques vaisselles,
Comme un riche éventail en ordre s’étageant,
Plats de cuivre et d’étain semblaient d’or et d’argent.

Aux murs le Juif-Errant d’une ancienne gravure,
Sans pouvoir se coucher, pas même sur la dure,
De son pas éternel marchait dans un brouillard ;
Ailleurs, mais à cheval, Jeanne d’Arc et Bayard.

Quand soufflait un vent noir roulant des feuilles mortes,
Si quelque infortuné, le soir, frappait aux portes,
Un pauvre, un voyageur perdu dans son chemin :
 » Entrez, lui disait-on. Restez jusqu’à demain. « 

Paysage De Nuit

À Jules Berge.

C’est un dimanche soir. — Un large clair de lune
Étale son argent sur la grève et la dune.

La mer baisse… On entend comme un orgue lointain
Dans la rumeur du flot qui jamais ne s’éteint.

Sous le rayonnement de cette nuit paisible
L’œil perçoit jusqu’aux bords de l’horizon visible :

Les vieux ormes tordus, les saules sur deux rangs,
Qui des ruisseaux marins contemplent les courants.

Ni barques, ni pêcheurs sur les eaux de la Manche,
Car tous les gens de mer honorent le dimanche.

Dans le marais voisin encor mal endormi,
Un ruminant couché rouvre l’œil à demi.

Il a cru voir le jour… La tête se relève,
Puis tombe… il se rendort en poursuivant son rêve.

Sur la grève apparaît nettement de profil
Un personnage errant… tout seul… Où donc va-t-il ?

On reconnaît de loin le brave petit homme
Qu’entre les vieux pêcheurs de la côte on renomme.

Où va-t-il à cette heure en vareuse et suroît,
Par le plus court chemin de la grève, tout droit ?

Sa femme au champ des morts tranquillement repose
À l’ombre de l’église… il s’y rend à nuit close,

Et c’est là qu’il s’arrête et vient s’agenouiller
En espérant bientôt près d’elle sommeiller.

Vieux Moulins

À Alfred Barthe.

En pays de Saintonge, où nos meilleures vignes
Sont, comme au champ d’honneur, mortes en droites lignes,
Sous le fléau terrible, on voit encor souvent,
Dominant les hauteurs, un vieux moulin à vent.

Sur le coteau pierreux et nu comme un calvaire,
Ce reste d’un autre âge est fantasque et sévère :
La queue est arrachée, il a perdu ses bras,
Et le chapeau tournant du faite est coupé ras.

On cherche en vain des yeux les gigantesques toiles
Qui viraient au soleil, qui viraient aux étoiles,
Et pour les pauvres gens travaillaient nuit et jour :
Le grand corps mutilé n’a plus rien que sa tour.

Comme à tout ce qui meurt, comme à tout ce qui passe,
Il fallait lui donner au moins le coup de grâce,
Et ne pas oublier, sans cœur et sans raison,
Cet éclopé funèbre attristant l’horizon.

Il contemple de haut le désastre des vignes,
Qu’il reconnaît encore aux vieux sillons en lignes,
Et l’oiseau migrateur qui passe dans les airs
Toujours fuit à grand vol ces vastes champs déserts.

Paysage Normand

À Ernest Chesneau.

J’aime à suivre le bord des petites rivières
Qui cheminent sans bruit dans les bas-fonds herbeux.
À leur fil d’argent clair viennent boire les bœufs,
Et tournoyer le vol des jaunes lavandières.

J’en sais qui passent loin des grands fleuves bourbeux,
Diaphanes miroirs des plantes printanières,
Et les reines des prés s’y penchent les premières
En écoutant jaser cinq ou six flots verbeux.

Ma petite rivière à la mer pour voisine :
Plus d’un martin-pêcheur vêtu d’algue marine
Coupe, sans y songer, le vol du goëland ;

Et parfois, ébloui de l’immensité bleue,
L’oiseau dépaysé, d’un brusque tour de queue,
Vers les saules remonte et va tout droit filant.

Vol D’oiseaux

À David Sauvageot.

I.

Les cygnes migrateurs qui passent dans les airs,
Pèlerins de haut vol, fiers de leurs ailes grandes,
Sont tout surpris de voir tant d’espaces déserts :
Des steppes, des marais, des grèves et des landes.

 » C’est triste, pensent-ils… Ne croit-on pas rêver
Quand, à perte de vue, on trouve abandonnées
D’immenses régions qu’on devrait cultiver,
Et qui dorment sans fruit depuis nombre d’années.

 » Ceux qui rampent en bas nous semblent bien petits,
Quand nous apercevons la fourmilière humaine.
Les blancs, comme les noirs, sont fort mal répartis,
Eparpillés sans ordre où le hasard les mène.

 » Ils se croisent les bras au bord des océans.
Infimes héritiers des races disparues,
Tous voudraient vivre ainsi que des rois fainéants,
En laissant aux sillons se rouiller les charrues ;

 » Boire les meilleurs vins et manger tous les fruits,
S’enliser à plein corps dans les plaisirs terrestres,
Et dans un frais sommeil passer toutes les nuits,
Au murmure des flots et des grands pins sylvestres ;

 » Manger, boire et dormir sur un bon oreiller,
Jouir de tous les biens en tranquilles apôtres,
Trop indolents d’ailleurs pour jamais travailler ;
Ceux qui n’ont rien chez eux prenant ce qu’ont les autres.

 » Devant eux, sans rien voir, en cheminant tout droit,
Jusqu’aux pointes des caps où la mer les arrête,
Comme troupeaux bloqués dans un bercail étroit,
Ils vont… ne sachant plus où donner de la tète.

II.

 » Nous, qui sommes contraints de changer de climats,
Nous avons à subir de bien rudes épreuves.
Nous saluons au vol de grands panoramas,
Monts blancs, déserts de sable et rubans verts des fleuves.

 » Mais, quand nous dominons l’immensité des flots,
En mer, sous l’équinoxe au temps des hivernages.
Sans trouver pour abri quelques rares Ilots,
Il nous faut accomplir de longs pèlerinages.

 » À l’exil, tous les ans, nous sommes condamnés.
Par tempêtes de neige et tourbillons de givre,
Souvent nos chers petits, les derniers qui sont nés,
D’une aile fatiguée ont grand’peine à nous suivre.

 » Du froid et des brouillards, de la grêle et des vents,
Par les chemins du ciel, nous avons tout à craindre.
Paix à nos morts… l’espoir reste au cœur des vivants,
Et nous ne perdons pas notre temps à nous plaindre.  »

III.

Tout s’agite à l’envers, se mêle et se confond
Chez l’homme… qui d’en bas laisse monter sa lie,
Comme un lac dont l’orage a remué le fond…
Sur le monde effaré souffle un vent de folie.

Printemps

À Adolphe Magu.

Les amoureux ne vont pas loin :
On perd du temps aux longs voyages.
Les bords de l’Yvette ou du Loing
Pour eux ont de frais paysages.

Ils marchent à pas cadencés
Dont le cœur règle l’harmonie,
Et vont l’un à l’autre enlacés
En suivant leur route bénie.

Ils savent de petits sentiers
Où les fleurs de mai sont écloses ;
Quand ils passent, les églantiers,
S’effeuillant, font pleuvoir des roses.

Ormes, frênes et châtaigniers,
Taillis et grands fûts, tout verdoie,
Berçant les amours printaniers
Des nids où les cœurs sont en joie :

Ramiers au fond des bois perdus,
Bouvreuils des aubépines blanches,
Loriots jaunes suspendus
À la fourche des hautes branches.

Le trille ému, les sons flûtés,
Croisent les soupirs d’amoureuses :
Tous les arbres sont enchantés
Par les heureux et les heureuses.

Promenade

Lace tes brodequins, ma belle, et partons vite.
Noue en un seul bouquet tes cheveux châtain-clair.
Nous irons par les bois. — Le ciel bleu nous invite.
C’est déjà le printemps qu’on respire dans l’air.

Nous prendrons, si tu veux, ce petit chemin jaune
Qui, sous les bouleaux blancs, court dans le sable fin ;
Pour nos pieds d’amoureux sentier large d’une aune,
Maïs qu’on suit tout un jour sans en trouver la fin.

Nous irons nous asseoir au bord des sources fraîches
Où le chevreuil léger comme une ombre descend,
Où nous avons cueilli la plante aux vertes flèches. —
Dans le creux de ta main nous boirons en passant ;

Et nous écouterons sur les mares dormantes
Cet invisible écho, prompt à s’effaroucher,
Que tu croyais blotti parmi les fleurs des menthes,
Et qui ne dit plus rien dès qu’on veut l’approcher.

Notre cœur saluera ces vieux hêtres intimes
Sous lesquels, vers le soir, trop émus pour causer,
Pour la première fois tous deux nous répondîmes
Au chant du rossignol par un muet baiser.

Loin d’être indifférents au souvenir des autres,
Nous verrons si le temps n’aurait pas effacé
Du grand arbre les noms plus anciens que les noires,
Noms d’heureux qui s’aimaient dans le siècle passé.

Et nous bénirons Dieu, qui, nous ayant fait naître
Au nombre des élus, a choisi notre jour :
Si j’étais né plus tôt, sans pouvoir te connaître,
Il m’aurait fallu vivre et mourir sans amour.

Quand le ciel n’a pour nous que des rayons de fête,
Quand tous les arbres sont richement habillés,
S’il est de pauvres gens qui vont baissant la tête
Et dans l’or du soleil marchent déguenillés,

Toi qui dans les douleurs sais discrètement lire,
Et dont les belles mains prêchent la charité,
Tu répandras ta bourse avec un clair sourire : —
On nous pardonnera notre félicité.

Propos Aériens

À madame Ernest Courbet.

LE PAPILLON.

Où t’endors-tu, le soir, pauvre petite abeille,
Butineuse des fleurs, qui t’en vas picorant
Dès la pointe du jour, quand l’aube se réveille,
Jusqu’au dernier rayon du soleil expirant ?

L’ABEILLE.

Sans trop hâter mon vol, c’est à moins d’un quart d’heure
Dans le creux d’un vieux chêne, à ma ruche des bois,
Juste au pied du grand arbre où, tous les ans, demeure
Un couple de ramiers dans son nid d’autrefois.

LE PAPILLON.

Pour tes gâteaux de miel rapidement tu voles…
Je te vois disparaître au bord des grands lys blancs,
Roulée à corps perdu dans le fond des corolles
Qui doivent t’enivrer de leurs parfums troublants ;

Mais j’admire toujours l’active travailleuse,
Dont le travail est pur, dont le travail est saint,
Faite pour accomplir sa tâche merveilleuse,
Dont s’honore à bon droit la reine de l’essaim.

L’ABEILLE.

Toi qui pars en zigzag comme un éclat de foudre,
Pourquoi donc ce caprice ?

LE PAPILLON.

Afin que dans son vol
Un bec d’oiseau jaseur ne puisse nous découdre.
Je ris d’un martinet passant au ras du sol.

Que faites- vous l’hiver ?

L’ABEILLE.

En grappes léthargiques,
Sans oreilles, sans yeux, sans entendre, sans voir,
Longuement nous rêvons de belles fleurs magiques
Dans la ruche bien close où dès lors tout est noir.

LE PAPILLON.

Nous, dans la saison froide et sombre de l’année,
Nous n’aimons pas à voir nos grands lys se flétrir ;
Notre vie est bien courte, hélas ! mais fortunée.
Quand sont mortes les fleurs, nous préférons mourir.