Le Jour Des Morts

Voici le jour des morts, l’âme croit les entendre ;

Mais au lieu d’un jour sombre et d’un ciel attriste,

Une heure de printemps se lève sur leur cendre,

Comme un signe de paix et d’immortalité.

Vers les champs du repos, autour de la cité,

La foule des vivants commence à se répandre,

Et plus d’un a choisi le sentier écarté

Que peut-être demain il lui faudra reprendre.

Ah ! vous n’êtes pas là, vous que j’ai tant pleures,

Le hasard fit, hélas ! à vos mânes sacrés,

Pour la nuit de la tombe, un chevet solitaire.

Mais la loi du temps cesse où la vie a cessé,

Et les larmes du cœur vont partout sous la terre

Consoler dans la mort le pauvre trépassé.

Rencontre

Dans ce monde parfois on trouve en son chemin

Un être au front charmant dont la voix séduisante

Fait naitre au cœur (hélas ! voilà le cœur humain !)

Ce trouble précurseur qui se mêle à l’attente.

On le laisse partir sans lui tendre la main,

Mais, le songe envolé, la vie impatiente

S’agite dans le vague, et jusqu’au lendemain,

L’heure pèse sur l’âme et se traîne plus lente.

Romans nés à demi, silencieux amours

Dont les regrets sont doux, si leurs destins sont courts,

Livres sans dénouement qu’entrouvre la pensée !

Ne les achevons pas, la suite a ses hasards ;

Souvent l’œuvre est plus belle à peine commencée

Que sur le piédestal qui la montre aux regards.

Le Livre Perdu

Si vous l’avez trouvé, rapportez-moi mon livre,

L’hôte consolateur de mon obscur foyer,

Un de ces doux amis qui nous aident à vivre,

Et nous font oublier.

Comme un sage modeste en son âme sereine

Cache de sa vertu le précieux trésor,

Il était sans parure et sur sa tranche à peine

Il avait un peu d’or.

Mais dans sa nudité quelle grâce infinie !

La sève de nos bois tarit en un moment,

Mais le baume sacré des livres du génie

Coule éternellement.

Que j’aimais celui-ci ! Sur mes pâles journées

Il jetait une égale et paisible lueur,

Et, talisman chéri de mes jeunes années,

Il dormait sur mon cœur.

Que de fois, dans l’ennui d’une heure sombre et dure,

Comme une fleur des champs qui commence à fleurir,

Le volume entr’ouvert de son tendre murmure

Est venu m’assoupir !

Dès que mon doigt touchait ses pages immortelles,

J’entendais s’élever mille douces rumeurs

Comme d’oiseaux charmants qui vont ouvrir leurs ailes

Et s’envoler ailleurs.

Il n’est plus ici-bas de ces livres magiques

Dont un mot prononcé tout bas par les devins

Évoquait dans la nuit des ombres fantastiques

Et des concerts divins.

Ces temps sont loin de nous, et le dernier des mages

A fermé pour jamais ces livres de l’enfer.

Notre froide raison sur les dernières pages

A mis le sceau de fer.

Seul, le poète encore a le don des miracles,

Et le monde nouveau que nous ouvrent ses mains

Par sa voix éclatante à d’augustes spectacles

Invite les humains.

Mais où donc est le mien, où retrouver ta trace,

Pauvre livre égaré dans la froide cité ?

Elle a bien des chanteurs, mais lequel a ta grâce

Et ta simplicité ?

Confident des désirs, des regrets du jeune âge,

Sous chacun de tes vers je laissais en passant

L’émotion première et la première image

D’un poème naissant.

De ces songes dorés une main étrangère

Va-t-elle dissiper l’harmonieux essaim,

Et le nom émouvant de celle qui m’est chère

S’effacer de ton sein ?

Nous t’avions là tous deux, elle et moi : sur sa tête,

Dans un jour expié d’ineffable bonheur,

J’avais fait ruisseler tous les vers du poète,

Chastes baisers du cœur.

De son noble regard sur le livre fidèle

En ces instants si courts les clartés avaient lui,

Et je sens, dans mon cœur, que quelque chose d’elle

M’abandonne aujourd’hui.

Rendez, rendez-le-moi : s’il vient reprendre encore

Sur le rayon désert sa place d’autrefois,

S’il m’est encore donné d’ouïr avec l’aurore

— Se réveiller sa voix,

Ce sera jour de fête en mon humble demeure ;

Jamais jalouse lèvre avec un son plus doux

N’aura dit à celui qui laissa passer l’heure :

Ingrat, d’où venez-vous ?

Ah ! déchiré, flétri, qu’importe ? S’il arrive.

L’ami que sur l’écueil les flots ont jeté nu,

Pour celui qui le pleure et l’attend sur la rive

Est toujours bienvenu.

Si vous me le rendez, qu’en vos coupes de joie

Sa muse verse encore les gouttes de son miel,

Et que dans le malheur sa pitié vous envoie

Son chant venu du ciel.

Mais si vous le gardez, que toutes ses pensées,

S’armant contre vous seul de mille dards vengeurs,

Vous fassent du récit de vos peines passées

De nouvelles douleurs !

Que le sceptique essor de sa chanson légère

Trouble d’amers soupçons chaque heure de vos jours,

Et vous force à douter s’il est sur cette terre

Des sincères amours !

Résignation

Maintenant que ma vie est une vaine cendre

Que le souffle du vent dissipe jour à jour ;

Maintenant que mon cœur se laisse encore surprendre

Aux tièdes voluptés de quelque fol amour ;

Maintenant que du ciel j’ai voulu redescendre

Dans la foule où tout va se perdre sans retour,

Et que les souvenirs qui devaient me défendre,

Au fond de ma pensée ont péri tour à tour.

Vous que j’ai tant aimée, ah ! laissez-moi vous dire

Que dans votre regard, que dans votre sourire

J’avais vu naître un monde à l’horizon vermeil ;

Mais vous l’avez voulu, j’ai baissé la paupière,

Et des enfants d’Adam épousant la misère,

Je marche dans leur ombre et je dors leur sommeil.

Le Pays Natal

L’automne a ses heures oisives

Pleines des choses d’autrefois,

Les yeux ont des larmes furtives

Qu’ils n’osent confier qu’aux bois.

Là, chaque plume que l’orage

Détache du nid de l’oiseau

M’apporte un rêve du jeune âge,

Un souvenir de mon berceau.

Dans chaque feuille qui murmure.

J’entends un nom des anciens jours,

Et chaque voix de la nature

Me parle des premiers amours.

C’est alors que vient en silence

Poser sa main entre mes mains

La jeune fille dont l’enfance

Eut ses beaux jours si près des miens.

Son ombre me sourit plus belle

Plus ravissante que jamais,

Et cependant est-ce bien elle,

Est-ce bien elle que j’aimais ?

Ce que j’aimais, ô jeune fille,

C’était, avec son doux loisir,

Ce vieux foyer de la famille

Où chacun s’en revient mourir.

C’était la table hospitalière

Qui nous rassemblait chaque soir ;

Hélas ! à l’appel de ma mère

Tous ne reviendront plus s’asseoir…

C’était l’air pur de nos bruyères,

C’étaient, au flanc de nos coteaux,

Les prés déroulés solitaires

Entre les bois et les ruisseaux ;

C’était quelque chanson encore

Le long des murs du vieux couvent

Se prêtant, plaintive ou sonore,

Au flot capricieux du vent ;

C’était l’aurore sur nos mousses

Versant son reflet virginal,

Les jours plus frais, les nuits plus douces,

C’était tout le pays natal ;

C’était ma jeunesse ravie

A mille songes éclatants,

Que sais-je, enfin ? C’était la vie

Vue à travers mes dix-sept ans.

Cependant on dit qu’il existe

Un autre amour au fond des cœurs,

Un amour qui fait l’âme triste

Comme celle des voyageurs.

Ce qu’ils rapportèrent d’images

Des bords de l’Orient vermeil,

Hélas ! des maternelles plages

Leur désenchante le soleil.

A leur âme mélancolique

Il faut désormais l’ouragan,

Et les grands bois de l’Amérique

Et les grands flots de l’Océan.

Retour

Ô muse, avais-je dit, que me font tes merveilles ?

Elles n’enchantent plus la scène où nous passons.

Pour consoler du jour le ciel a fait les veilles,

Laisse-moi le plaisir et garde tes chansons !

Et je livrais mon cœur, et j’ouvrais mes oreilles

Aux lyres de la terre, à leurs profanes sons,

Ce monde était mon Dieu, dans ses coupes vermeilles,

Ô muse, je buvais l’oubli de tes leçons.

Ah ! c’était vainement; et ces folles ivresses

Ne valaient pas, ô muse, un jour de mes tristesses,

Lorsqu’assis à tes pieds j’endormais ma douleur.

J’étais bien malheureux, mais une voix charmante

M’appelant : —  » Va, dit-elle, sois meilleur, et chante.

Et la source des vers s’est rouverte en mon cœur.

Le Repos Est Plus Loin

Quand mon doigt, au hasard, tournait la blanche page

Du livre où votre cœur se recueille et s’endort,

Et qui mêle sans cesse à son doux chant de mort

Le souvenir plus doux de votre premier âge,

Je ne sais quelle grave et consolante image

De ce monde où notre âme attend un meilleur sort,

A d’austères pensers m’attirait sans effort,

Et détournait mes yeux de la terrestre plage.

Mais quand vous avez dit avec tant de douleur :

 » — Celle qui nous fut chère, et qui fut notre sœur,

Nous laissant tous en deuil, hier, s’en est allée ;  »

Le livre, tout-à-coup, s’est fermé sous ma main,

Car votre voix, Madame, incertaine et voilée,

Disait bien mieux que lui : — le repos est plus loin !

Sigalon

 » — Viens, laisse-là ces morts, lui disait Michel-Ange,  »

Et son doigt dédaigneux montrait le Jugement ;

 » Sur ces murs où tout passe, en ce monde où tout change,

L’œuvre s’use, et le nom ne survit qu’un moment.

Viens, tu verras là-haut la beauté sans mélange,

Celle que ton génie évoque vainement ;

Toute image terrestre a sa tache de fange :

Dieu n’a fait d’astres purs que pour son firmament.  »

Et lui, pour obéir à cette voix divine,

Moins triste, le matin, a quitté la Sixtine,

Et le soir il était sur le chemin des cieux,

Oubliant qu’il laissait, après lui, sur la terre

Des cœurs qu’en s’exhalant sa parole dernière

Ne trouverait pas prêts pour de si longs adieux.

Le Réveil De La Muse

Muse, réveille-toi, voici les fleurs écloses !

C’est la saison des chants, c’est la saison des roses :

Je souffre à t’entendre parfois

Te plaindre à mon foyer, amante délaissée,

Quand l’étude sévère égare ma pensée

Parmi les peuples et les rois.

J’ai besoin de te voir en la nuit où nous sommes

Et d’apprendre de toi comme on redit aux hommes

Ce que le cœur gémit tout bas ;

Oh ! ne m’accuse pas d’une absence infidèle :

Lorsque le froid hiver mugit, la sentinelle

Marche encore, mais ne chante pas.

Chantons, puisqu’ici-bas toute lyre fidèle

Entre la terre et Dieu n’est qu’une sentinelle,

Chantons, l’hiver s’en va finir ;

Ainsi, pour saluer les heures qu’elle implore,

La vierge dans la nuit s’éveille et dès l’aurore

Sourit au jour qui va venir.

Chantons, dût, au réveil de nos rêves magiques,

Quand nous raconterons nos courses poétiques

A ceux dont les yeux sont fermés,

La foule avec dédain montrer notre couronne :

Si le baume est plus doux c’est quand le vent d’automne

Brise ses rameaux parfumés.

Le Barde a-t-il besoin d’une longue mémoire ?

Devant les nations marcher, voilà sa gloire,

Consoler, sa félicité !

La rose que le vent effeuille dans l’espace

Va-t-elle demander à l’ouragan qui passe

S’il sait qu’elle ait jamais été ?

Le vaisseau que les flots brisent contre la plage

S’informe-t-il auprès des rochers du rivage

Si les mers ont gardé le pli ?

Non : la rose a jeté ses parfums à la plaine,

Le navire a touché quelque rive lointaine…

Et voilà leur sort accompli !

Souvenir

Que voulez-vous de moi, sylphe de ma colline ?

A mes tristes combats venez-vous m’arracher ?

Ah ! ce n’est plus l’enfant que votre main divine

Berçait déjà rêveur, au pied de son rocher.

Depuis que loin de vous mon pied, hélas ! chemine,

Si longtemps et si loin je l’ai laissé marcher,

Qu’aujourd’hui vainement mon oreille s’incline,

Pour écouter encore l’appel de mon clocher.

Pourtant à mon oreille il était doux et tendre,

Quand sous les châtaigniers il venait me surprendre,

Et qu’il mêlait sa plainte aux chansons de mes sœurs.

Moi, je chantais aussi, mais ce chant de ma joie,

En traversant l’orage où mon cœur fut en proie,

Y prit, je le sens trop, l’amertume des pleurs.

Le Siècle

A une femme poète.

I

Vos lèvres ont un chant pur et grave comme elles…

Il atteint donc aussi les jeunes et les belles

Ce glaive de tristesse et d’intime douleur

Qui frappe, de nos jours, les plus fermes au cœur !

La femme a retrouvé son instinct prophétique ;

Fixant sur l’avenir un œil mélancolique,

Elle sonde, elle aussi, ce terrible avenir,

Et jusqu’en son bonheur se surprend à gémir.

Belle naguère encore de son insouciance,

Comme nous maintenant, elle écoute en silence,

Et tremble aussi de voir avec ses matelots

Le navire vivant s’abîmer sous les flots.

Quelque chose lui dit que cette vieille terre,

Impuissante et glacée, achève sa carrière,

Et que dans ses rumeurs qui de tous les chemins

S’élèvent tristement sur les pas des humains

Un monde qui se brise exhale son génie,

Et par toutes les voix chante son agonie.

Les peuples savent bien qu’un monde va périr,

Et que leur tâche à tous est de l’ensevelir ;

Mais leurs yeux sont fermés, et, dans la nuit profonde,

Leur aveugle terreur mène ce deuil d’un monde.

Le poète lui seul, en ce désert mouvant,

A compris le simoun qui s’avance en grondant,

Et quand la caravane, un moment incrédule,

Se couche, et mord d’effroi le sable qui la brûle,

Lui seul vers l’horizon lève des yeux sereins,

Lui seul crie au fléau : Je sais de qui tu viens.

Oh ! j’ai pitié de moi, quand je viens à me dire

Qu’en de vaines langueurs laissant tomber la lyre,

Quand tout souffre et se meurt de ce doute profond

Qui creuse dans le siècle un abîme sans fond,

J’ai prodigué parfois aux genoux d’une femme

Des chants qu’un monde entier réclamait de mon âme,

Et poussé sans remords un cri de cet amour

Que l’on dit éternel, éternité d’un jour !

Trêve donc une fois à ces molles souffrances !

Lorsque prête à franchir ses rivages immenses,

La mer lance déjà, par-delà monts et bois,

Aux portes des cités sa menaçante voix,

Lorsque s’interrogeant dans leur funèbre attente

Les générations se lèvent d’épouvante,

Convient-il qu’en tombant dans son obscur vallon,

La fleur de l’amandier maudisse l’aquilon ?

II

Ainsi, plein de notre âge et de ses destinées,

Je voyais se hâter le déclin des années,

Semblable, en ma pensée, au pauvre pèlerin

Qui, faute d’un peu d’eau, tombe et meurt en chemin.

Le monde allait finir, faute d’une parole,

Et de mes humbles chants je lui portais l’obole ;

Insensé que j’étais ! un homme peut mourir ;

Le cèdre que les monts ont vu naître et grandir,

Tombe, et sous ses débris ébranle au loin la terre ;

Le temple révéré qui, sous son toit de pierre,

Tient captive ici-bas l’immensité d’un Dieu,

Au gré d’un faible enfant dévoré par le feu,

S’efface, et par les vents sa cendre dispersée

Reporte vers le ciel l’éternelle pensée ;

Vésuve qui bouillonne en ses flancs tourmentés

Dans les plis de sa lave étouffe des cités ;

Le sol tremble, et soudain dans une nuit béante

S’ouvre pour tout un peuple une tombe vivante ;

Tout cela peut mourir : mais à l’humanité

Dieu fit les jours plus longs, et lui seul a compté.

Nul à l’humanité ne marquera son heure ;

Rien n’y peut ; elle va, que sa voix chante ou pleure,

Elle va, dans les pleurs ou les chants tour à tour,

Elle accomplit sans fin l’œuvre de chaque jour ;

Tantôt, comme un coursier qui fléchit sous son maître

Qui se plaint que le but est trop lent à paraître,

Et dont le pas plus sourd retentit faiblement,

Tant son pied dans le sable entre profondément,

Elle avance’ avec peine, et sa marche est pesante ;

Tantôt elle s’élance, et de sa bouche ardente

Elle sème, en courant, sur les mortels sillons

Des mots qui vont germer en sanglantes moissons.

Mais ce ne sont pas là des signes d’agonie ;

C’est que dans ses douleurs saintement rajeunie,

Elle va rattacher, d’un bras ferme et puissant,

Une palme nouvelle à son front renaissant.

J’en jure par le Christ ! Sa parole féconde

Comme une aile de feu couvrit un jour le monde,

Et d’un autre néant, à l’appel de sa voix,

L’humanité sortit une seconde fois !

Souvenir De Mai

Un matin que, troublé de sa mélancolie,

Mon cœur péniblement portait le poids du jour,

Je suivais le chemin, méditant la folie

A qui nous avons fait ce beau nom de l’amour.

Et je me demandais si jusqu’à la dernière

Elle tourmenterait mes heures, ici-bas,

Comme ce vent du nord qui va, dans sa colère,

Inclinant tour à tour les arbres sur mes pas.

Et je n’osais plonger mes regards dans l’allée,

De peur de voir au fond m’apparaître soudain

L’image que toujours mes vers gardent voilée,

Et que depuis longtemps j’adore de si loin.

Et c’est vous que j’ai vue… et blanche et reposée,

Vous étiez là, lisant : un saule vous couvrait,

Et sur votre front pur secouant sa rosée,

La haie harmonieuse entre nous murmurait.

Et ce tableau si doux de paix et d’innocence,

Amie, a fait rentrer le calme dans mon cœur,

Et j’aurais bien voulu, dans ma reconnaissance,

Effeuiller à vos pieds tout ce jardin en fleur.

Ainsi, dans cette vie agitée et flottante,

Quand nous nous croyons seuls et désertés de tous,

Par-delà le mur sombre ou la haie odorante,

Un ange du Seigneur passe à côté de nous.

L’écran

Le soir, quand votre front s’incline sur la plage

Où s’écrit, jour à jour, plus d’un rêve charmant,

Devant votre foyer élevez prudemment

Cet écran dont mon cœur vous adresse l’hommage.

Quel que soit l’inventeur, je le bénis, et gage,

Sans connaître son nom, que ce fut un amant :

Il craignait que le feu (c’est assez d’un moment)

N’altérât dans sa fleur un jeune et beau visage.

Mais si la passion qu’il faut craindre toujours

Tout-à-coup éveillait de vos tristes amours

L’étincelle qui dort sous la cendre paisible,

Talisman de la muse aux dons chastes et doux,

L’étude, ô mon amie, est l’écran invisible

Qu’il vous faudrait placer entre la flamme et vous.

Sur Un Livre Renvoyé

Vous m’avez renvoyé ce livre sans le lire,

Et sans être écouté son chant m’est revenu ;

Il est beau cependant, et j’aurais bien voulu

Le voir aimé de vous, et vous l’entendre dire.

Mais simple que je suis, et quel est mon délire !

Lorsqu’au souffle de mai dans les airs répandu,

La jeunesse du monde a soudain reparu,

Chacun, au fond de soi, n’a-t-il pas une lyre ?

La vôtre vous redit ce que chante au Seigneur

Dans son calice d’or l’âme de chaque fleur,

Et Dieu, dans les vallons, près des flots, sur les cimes

Épanchant sa rosée et ses dons éclatants,

Vous ouvre de sa main deux poèmes sublimes :

L’un est la solitude et l’autre le printemps.

Les Autographes

On dit que le poète en son œuvre chantante

N’épuise pas toujours le souffle inspirateur,

Qu’en se laissant courir sa main insouciante

Revêt les moindres mots de force ou de douceur.

De ces mots au hasard échappés de son cœur,

Moi, je poursuis sans bruit la conquête charmante,

Comme un enfant de loin suit un vieil oiseleur,

Et relève joyeux quelque plume traînante ;

Et, joyeux comme lui, le soir, à mon retour,

Sous l’érable embaumé j’enferme avec amour

D’un poème vivant ces pages envolées,

Et quand, pour m’endormir, je relis quelques vers,

Je crois entendre alors toutes ces voix ailées

Murmurer près de moi les noms qui me sont chers.