Ce N’est Pas Sans Raison, Que L’homme On Accompare

Monsieur Prudhomme est un veau
Qui s’enrhume du cerveau
Au moindre vent frais qui souffle.
Prudhomme, c’est la pantoufle
Qu’un roi met sous ses talons
Pour marcher à reculons.

Je fais la chansonnette,
Faites le rigodon.
Ramponneau, Ramponnette, don !
Ramponneau, Ramponnette !

Ce Prudhomme est un grimaud
Qui prend sa pendule au mot
Chaque fois qu’elle retarde.
Il contresigne en bâtarde
Coups d’état, décrets, traités,
Et toutes les lâchetés.

Je fais la chansonnette,
Faites le rigodon.
Ramponneau, Ramponnette, don !
Ramponneau, Ramponnette !

Il enseigne à ses marmots
Comment on rit de nos maux ;
Pour lui, le peuple et la France,
La liberté, l’espérance,
L’homme et Dieu, sont audessous
D’une pièce de cent sous.

Je fais la chansonnette,
Faites le rigodon.
Ramponneau, Ramponnette, don !
Ramponneau, Ramponnette !

Le Prudhomme a des regrets ;
Il pleure sur le progrès,
Sur ses loyers qu’on effleure,
Sur les rois, fiacres à l’heure,
Sur sa caisse, et sur la fin
Du monde où l’on avait faim.

Je fais la chansonnette,
Faites le rigodon.
Ramponneau, Ramponnette, don !
Ramponneau, Ramponnette !

Il Estoit Bien Seant Que Ce Corps Veritable

La glycine est fanée et morte est l’aubépine ;
Mais voici la saison de la bruyère en fleur
Et par ce soir si calme et doux, le vent frôleur
T’apporte les parfums de la pauvre Campine.

Aime et respireles, en songeant à son sort
Sa terre est nue et rêche et le vent y guerroie ;
La mare y fait ses trous, le sable en fait sa proie
Et le peu qu’on lui laisse, elle le donne encor.

En automne, jadis, nous avons vécu d’elle,
De sa plaine et ses bois, de sa pluie et son ciel,
Jusqu’en décembre où les anges de la Noël
Traversaient sa légende avec leurs grands coups d’aile.

Ton coeur s’y fit plus sûr, plus simple et plus humain ;
Nous y avons aimé les gens des vieux villages,
Et les femmes qui nous parlaient de leur grand âge
Et de rouets déchus qu’avaient usés leurs mains.

Notre calme maison dans la lande brumeuse
Etait claire aux regards et facile à l’accueil,
Son toit nous était cher et sa porte et son seuil
Et son âtre noirci par la tourbe fumeuse.

Quand la nuit étalait sa totale splendeur
Sur l’innombrable et pâle et vaste somnolence,
Nous y avons reçu des leçons du silence
Dont notre âme jamais n’a oublié l’ardeur.

A nous sentir plus seuls dans la plaine profonde
Les aubes et les soirs pénétraient plus en nous ;
Nos yeux étaient plus francs, nos coeurs étaient plus doux
Et remplis jusqu’aux bords de la ferveur du monde.

Nous trouvions le bonheur en ne l’exigeant pas,
La tristesse des jours même nous était bonne
Et le peu de soleil de cette fin d’automne
Nous charmait d’autant plus qu’il semblait faible et las.

La glycine est fanée, et morte est l’aubépine ;
Mais voici la saison de la bruyère en fleur.
Ressouvienstoi, ce soir, et laisse au vent frôleur
T’apporter les parfums de la pauvre Campine.

Le Phenix Ja Chargé De Chair, Et De Vieillesse

Ce que je sais d’aujourd’hui, en hâte je l’impose à ta surface, pierre
plane, étendue visible et présente ;

Ce que je sens, comme aux entrailles l’étreinte de la chute, je l’étale
sur ta peau, robe de soie fraîche et mouillée ;

Sans autre pli, que la moire de tes veines : sans recul, hors l’écart de
mes yeux pour te bien lire ; sans profondeur, hormis l’incuse nécessaire
à tes creux.

Qu’ainsi, rejeté de moi, ceci, que je sais d’aujourd’hui, si franc, si
fécond et si clair, me toise et m’épaule à jamais sans défaillance.

J’en perdrai la valeur enfouie et le secret, mais ô toi, tu radieras, mémoire
solide, dur moment pétrifié, gardienne haute

De ceci… Quoi donc étaitce… Déjà délité, décomposé, déjà bu, cela
fermente sourdement déjà dans mes limons insondables.

Ô Nuict, Heureuse Nuict, Plus Blanche Que L’aurore

Nous sommes les Puissants soldat, rhapsode ou mage,
Nous naissons pour l’orgueil de voir, dompteurs altiers,
Les siècles asservis se coucher à nos pieds ;
Et c’est nous qui forgeons, surhumains ouvriers,
Tour à tour, la vieille âme humaine à notre image.

Nous sommes les Puissants exécrés ou bénis,
Fronts nimbés d’auréole ou brûlés d’anathème.
Le sort nous a marqués pour un destin suprême,
Et graves nous allons, pleins du vertige blême
Qui trouble l’âme au bord des songes infinis.

La terre est découpée au tranchant de nos glaives.
Nous formulons le Verbe en des rythmes sacrés.
Enfants rêveurs, parmi des souffles inspirés,
Nous grandissons pour des essors démesurés,
Et l’Épopée Humaine est faite avec nos rêves.

Nous annonçons sur les sommets les temps nouveaux,
Chaque soleil jailli des clartés éternelles
Réfléchit sa première aurore en nos prunelles ;
Et l’Oiseau du Futur, en frémissant des ailes,
Couve ses oeufs sacrés au fond de nos cerveaux.

Sans faute, au jour marqué, nous traversons la terre.
Prophètes et césars, passants mystérieux,
Le monde s’agenouille aux éclairs de nos yeux ;
Et nous marchons, n’ayant d’autre ami sous les cieux
Que l’ombre qui nous suit, à jamais solitaire.

La coupe où le troupeau boit des félicités,
Nous l’avons rejetée, à l’aube, déjà vide.
Il faut d’autres nectars à notre soif splendide.
Les chars sont attelés… et le monde livide
Va frissonner devant nos chevaux emportés !

Toute la terre à nous ! … Les pourpres militaires,
La gloire chevauchée entre les glaives nus,
La foi jaillie au coeur des peuples ingénus,
Les délirantes fleurs des soleils inconnus,
Et les grands bois du songe aux nerveuses panthères,

Toute la terre à nous ! Le vin, l’encens, le miel,
Les vaisseaux d’or vidés sur les tables croulantes,
Les sanglots inouïs des cordes ruisselantes…
Toute la terre à nous ! Ô nos lèvres brûlantes,
Qu’estce encor pour ceuxlà qui boiraient tout un ciel ?

Nous sommes les coureurs d’aventures sublimes ;
Quand la fortune, un soir, nous tombe sous la main,
Nous la renversons, nue, au fossé du chemin ;
Et, calme en ses mépris du plat bétail humain,
Notre orgueil magnifique absout nos larges crimes.

Nous respirons la flamme, et vivons des combats.
Le fer, le feu, le sang pleuvant en rouges gouttes,
Rien n’arrête, un seul jour, nos âmes sur leurs routes.
Notre foi cuirassée insulte aux mauvais doutes ;
Et quand le but ardent flambe à nos yeux, làbas,

Ivres, les poings noués aux crins de la Chimère,
Nous roulons des galops stridents et furibonds…
Et si, parfois, trop d’infini lasse nos bonds,
Alors, les reins cassés, un jour, nous retombons,
Et rien jamais n’est plus grand que notre misère !

LES GUERRIERS

Nous sommes les condors dont le monde est la proie.
Nous allons dans le vent, les ongles étirés,
Emportant des lambeaux d’empires déchirés,
Et la rougeur des grands assauts désespérés
Seule en nos sombres yeux allume un peu de joie.

Nos chevaux écumants soufflent de la terreur.
Nous avons le sauvage orgueil des capitaines ;
Et nous voulons, chargés de conquêtes lointaines,
Voir devant nous pressés des peuples par centaines,
Sur qui nous étendons un geste d’empereur.

LES ROIS

Nos robes vont traînant sur des fronts prosternés.
Au rythme lent des grands encensoirs qu’on balance
Sous des coupoles d’or nous rêvons en silence.
Des tigres allongés gardent notre indolence.
Tout tremble, et nous régnons, graves et couronnés.

Au fond de nos palais de jaspe et de porphyre
Nous avons des milliers d’esclaves à genoux,
Que nous faisons mourir d’un geste, sans courroux,
Pour plaire à des enfants dont les yeux nous sont doux,
Et qui se couchent, nus, avec un long sourire.

L’oeil de notre terreur est ouvert en tout lieu.
La hache des bourreaux s’use aux têtes coupées ;
Et sur les nations de vertige frappées,
Terribles, nous brillons ainsi que des épées
Qu’au fond des cieux cruels tiendrait la main d’un dieu !

LES APÔTRES

Nous proclamons aux vents du ciel la délivrance.
Quand veuve de ses dieux morts par sa trahison,
L’âme appelle aux barreaux de fer de sa prison,
On entend notre voix derrière l’horizon,
Et nous apparaissons grands comme l’Espérance.

La haine des tyrans s’acharne à nous frapper.
Nous parlons : sur nos pas grondent les multitudes,
Nous faisons ruisseler l’or des béatitudes ;
Et nous allons mourir au fond des solitudes,
Seuls avec les lions que nos yeux font ramper.

LES POÈTES

Nous allons, promenant nos songes par le monde,
Ivres de visions et ruisselants d’aveux.
Le vent de l’infini souffle dans nos cheveux.
Inspirés nous chantons ; et sous nos doigts nerveux
L’âme humaine s’éveille et résonne, profonde.

Notre Rêve immobile enfante l’Action.
C’est nous qui fiançons en rites grandioses
Le mystère du verbe au mystère des choses ;
Et sous nos fronts taillés pour les apothéoses
Germe, palpite et souffre une création.

Nous volons au delà des astres entassés
Baigner dans l’azur vierge une aile familière ;
Nous en redescendons, la flamme à la paupière ;
Et cette foule, où nous versons de la lumière,
Redevient de la nuit, quand nous sommes passés.

Penchés sur la douleur et sur l’amour, sans trêve,
Nous changeons les sanglots du monde en diamants.
Nos coeurs passionnés sont des trépieds fumants,
Et des siècles passés, vastes écroulements,
Rien ne reste que la splendeur de notre rêve.

*
**

Nous sommes les Puissants exécrés ou bénis.
Mais notre race antique est à présent lassée,
Et la terre est bien vieille, et vieille la pensée.
Les cieux trop bas ont fait l’âme rapetissée,
Et l’air manque aux aiglons étouffant dans leurs nids.

Le monde qui portait nos vastes destinées
Sombre, vaisseau perdu qu’affole un désarroi.
Tous les feux sont éteints au vieux port de la Foi.
Nul ne croit plus au ciel qui faisait croire en soi…
Ô vent de deuil sur les âmes déracinées !

On dirait qu’un grand mort dans l’ombre est étendu,
Autour duquel en choeur pleurent les agonies.
Le temps n’est plus de nos superbes tyrannies.
Les glaives sont rouillés : les légendes finies…
Et dans les bois déserts le cor sonne, éperdu !

Le cor sonne pour la suprême chevauchée
Des Chasseurs d’Idéal au galop fulgurant.
Ô solitude, en ton silence dévorant,
L’écho seul a hurlé l’appel désespérant
Sous la lune, dans les branches effarouchée ! …

Voici venir le vol augural des corbeaux,
Des corbeaux dépeceurs sinistres des vieux mondes.
Tout l’avenir est noir de leurs ailes immondes…
La mer monte d’en bas avec des voix profondes,
Qui demain passera pardessus nos tombeaux.

Et plus tard, sur la mer plate des âges calmes,
Seuls parfois, pris d’un mal étrange à définir,
Des enfants tout à coup pâliront de sentir
Leur grand coeur visité par un grand souvenir,
Et mourront du regret héroïque des palmes.