Le Cinq Mai

Il n’est plus ; enfin sa grande âme !

Du corps qu’elle embrasait vient d’exiler sa flamme ;

Il n’est plus, a-t-on raconté,

Et la terre immobile écoute à son passage

Ce récit que bientôt de rivage en rivage

Tous ses échos ont répété.

Par ce géant qui l’a foulée,

Jusqu’en ses fondements même encore ébranlée,

Elle doute, après son trépas,

Que, la bouleversant de nouveau tout entière,

Un autre pied mortel jamais sur sa poussière

Laisse l’empreinte d’un tel pas.

Je me suis imposé silence

Lorsqu’aux pieds de son trône, aux jours de sa puissance,

Il abaissait l’orgueil des rois ;

Et quand la main du sort l’eut poussé dans l’abîme,

Aux voix qu’on entendit accuser la victime

Je n’ai pas réuni ma voix.

Mais de ce sanglant météore

Si je n’ai salué le déclin ni l’aurore, –

Je le chante sans me flétrir, –

Aujourd’hui que des cieux pour jamais il retombe ;

Et cet hymne dernier jeté sur une tombe

Peut-être ne doit pas mourir !

Des Alpes jusqu’aux Pyramides,

Du Tage au Rhin, partout, inflexibles, rapides

Ses foudres ont sillonné l’air ;

Il courba sous son joug l’Europe désarmée,

Et l’étendard nouveau qui guidait son armée

Flotta de l’une à l’autre mer.

Était-ce bien la de la gloire ?

L’avenir seul, un jour, d’une telle mémoire

Mesurera la profondeur.

Nous, adorons ce Dieu, créateur toujours sage,

Qui voulut imprimer a ce puissant ouvrage

Quelque chose de sa grandeur.

En vain la faveur populaire

Jette sur son manteau la pourpre consulaire,

C’est plus haut qu’il s’est élancé ;

Il faut à son orgueil une autre récompense,

On lui doit ce pouvoir dont la seule espérance

Semble encore un rêve insensé.

Empire, exil, fuite, victoire,

Grandeurs, néant, voilà sa vie et son histoire ;

Voilà les pas dont ce mortel

A marqué parmi nous sa fatale carrière :

Nous l’aurons vu deux fois jeté dans la poussière,

Deux fois élevé sur l’autel.

Il s’est nommé, voilà son titre ;

Et deux siècles rivaux, le prenant pour arbitre,

Se soumettent à son arrêt.

Les peuples désarmés s’approchent en silence ;

Et lui, pour prononcer de plus haut leur sentence,

Sur un trône il leur apparaît.

Il tombe, et d’implacables haines

Ne se désarment pas en mesurant les chaînes

Qui l’attachent à son rocher ;

Rois geôliers, sa prison n’est pas assez profonde

Dans son lointain exil, a la pitié du monde

L’Océan n’a pu le cacher.

Tel qu’emporté par la tempête,

Le matelot mourant repousse de sa tête

Les flots dont il est oppressé ;

Cet autre naufragé, comme une mer de flamme,

Sentait aussi tomber et peser sur son âme

Le poids énorme du passé.

Que de fois comprenant sans doute

Qu’à la postérité, ce juge qu’il redoute,

Lui seul pouvait se raconter,

De sa vie immortelle il commença l’histoire,

Et soudain, au milieu d’un récit de victoire,

Il sentit sa main s’arrêter.

Que de fois la grève sauvage

Le vit errer le soir, seul, lançant au rivage

L’éclair de ses brûlants regards ;

Puis, les deux bras croisés, s’arrêter, hors d’haleine,

En proie aux souvenirs dont l’attaque soudaine

Fondait sur lui de toutes parts.

Embrassant d’un coup d’œil immense

Ces plaines où deux camps, vingt peuples en présence,

L’environnaient comme autrefois ;

D’un geste il déchaînait les foudres enflammées ;

Les rangs, les escadrons, les drapeaux, les armées,

S’ébranlaient encore à sa voix.

A l’aspect de tant de carnage,

Ah ! Peut-être il sentit défaillir son courage ;

Il mourait sans rien espérer :

Mais une main d’en haut, mais une main puissante,

L’emporta sous des cieux où son âme tremblante

Avait besoin de respirer.

Jusques aux sphères immortelles,

Par des sentiers nouveaux, loin des routes mortelles,

Il avait été transporté ;

Il avait entrevu ce séjour où le monde

A ses vains bruits n’a plus un écho qui réponde,

Où sa lumière est sans clarté !

Sur l’or de tes saints tabernacles,

Grave encore ce miracle entre tous tes miracles,

Eternelle, adorable Foi !

Parmi ces fiers vaincus dont tu gardes mémoire,

Jamais géant pareil, jamais semblable gloire,

Ne s’étaient courbés devant toi.

Il est tombé, viens le défendre ;

Avant qu’a son exil la mort vînt le reprendre,

Dans son cœur tes clartés ont lui :

Le Dieu qui fait les rois et brise leur bannière,

Le Dieu fort et clément sur sa couche dernière

À daigné descendre pour lui.

Le Ménestrel

Il te doit son heureux délire,

Le Barde qui t’a su chanter,

Ô toi qui donnes à la lyre

Ce que l’or ne peut acheter !

Le ciel fit le cœur de la femme

Pour le poète seulement,

C’est un luth qui serait sans âme

Sous les doigts de tout autre amant.

Il te doit son heureux délire,

Le Barde qui t’a su chanter,

Ô toi qui donnes à la Iyre

Ce que l’or ne peut acheter !

Un jour, à sa porte de verre

Voyant deux rivaux accourir,

La beauté leur dit :  » Moins sévère,

Je laisse entrer qui peut ouvrir « .

Lorsque, pour passer, la Richesse

Eût pris sa clef d’or vainement ;

Coupant la glace avec adresse,

L’Esprit montra son diamant.

Il te doit son heureux délire,

Le Barde qui t’a su chanter,

Ô toi qui donnes à la lyre

Ce que l’or ne peut acheter !

S’il veut des palais pour asile,

L’Amour, auprès de son trésor,

Ressemble au Gnome qui s’exile

Dans la nuit de ses mines d’or.

Le Ménestrel sait que sa flamme

S’est allumée en d’autres lieux ;

Gardée ici-bas par la femme,

Sa patrie était dans les cieux.

Il te doit son heureux délire,

Le Barde qui t’a su chanter,

Ô toi qui donnes à la lyre

Ce que l’or ne peut acheter !

Le Portrait

Cet émail où de son visage

Le pinceau n’a tracé qu’une imparfaite image,

Sans me la rappeler charme encore mon regard ;

Devais-je espérer davantage

De l’œuvre d’un mortel et des efforts de l’art ?

Ce monde connaît-il une autre ressemblance ?

Oh ! Combien cependant ce visage est glacé

Près de celui que le temps et l’absence

De mon cœur n’ont point effacé,

Près de celui que m’ont laissé

Les souvenirs de sa présence !

Voilà son front, ses yeux, voilà bien tous ses traits,

Peut-être elle n’est pas plus belle ;

Et cependant ce n’est pas elle !

Ah ! Si je n’avais vu que ses mortels attraits

Sous leur esquisse encore je la reconnaîtrais ;

Pourquoi dans ses regards de flamme

M’a-t-elle révélé son âme ?

Cette âme, qu’elle me montrait,

Sur l’émail ne l’a point suivie :

Image infidèle et sans vie,

Oh ! Non, tu n’es pas son portrait !

Mais n’a-t-il rien conservé d’elle ?

Et s’il est loin de son modèle,

Des mortelles beautés n’est-il donc pas vainqueur ?

N’ai-je pas vu sa main timide,

De mes larmes encore humide,

Le jour de son départ, le poser sur mon cœur ?

Elle tremblait alors, et son triste sourire

Me cachait mal les pleurs qui roulaient dans ses yeux ;

Ah ! L’adieu qu’ils semblaient me dire,

C’était un de ces longs adieux

Dont tout l’espoir est dans les cieux.

Avec effroi, d’une éternelle absence

Elle entrevoyait l’avenir ;

Elle doutait de ma constance,

Comme si cet exil qui m’ôtait l’espérance

Devait m’ôter le souvenir !

Comme si l’océan, le temps et la distance,

En séparant notre existence,

Devaient aussi la désunir !

Un seul de mes regards dissipa ce nuage

Dont j’avais vu les siens se voiler un moment ;

Nous nous étions compris dans ce muet langage :

Elle n’ignorait plus, en quittant son amant,

Que ce portrait, touchant et dernier gage

D’un amour si divin, d’un si pur sentiment,

Près de mon cœur placé par elle,

Tant que ce cœur palpiterait,

Dans ses élans jamais ne surprendrait

Un seul soupir qui lui fût infidèle.

Ce talisman sacré, mon unique trésor,

Sur mon sein palpitant ma main le presse encore :

Tant qu’elle s’ouvrira pour former cette étreinte,

Mes yeux vers l’avenir se tourneront sans crainte ;

Et lorsque enfin viendra le moment de mourir

Et d’aller retrouver dans une autre patrie

Cette divinité qu’ici-bas j’ai chérie,

Pour l’éternel sommeil avant de m’assoupir,

Approchant ce portrait de ma bouche flétrie,

Dans un dernier regard, dans un dernier soupir,

J’exhalerai sur lui mon amour et ma vie !

Mes Rêves

Ne vous offensez pas que votre indifférence

Dans mes songes pour moi se transforme en amour ;

Si la nuit à mes yeux fait briller l’espérance,

Ils sont mouillés de pleurs quand je les rouvre au jour.

Répandant sur mes sens votre douce influence,

Vous offrez-vous à moi dans un rêve enflammé ;

Il me faut redescendre encore à l’existence,

De ce divin séjour où vous m’aviez aimé.

Ah ! S’il est de la mort un emblème fidèle,

Ce sommeil bienfaiteur qui vient fermer nos yeux,

Puisse le mien bientôt être éternel comme elle !

Il m’a fait pressentir les voluptés des cieux !

Par lui du firmament j’ai franchi la barrière ;

Les Anges près de vous célébraient le Seigneur ;

Vous avez dans leurs voix reconnu ma prière :

Où serait ici-bas l’ombre d’un tel bonheur ?

Dans cette vie au moins embellissez mes songes,

Et ne m’enviez plus les erreurs du sommeil ;

Si vous m’apparaissez avec ses doux mensonges,

Ne suis-je pas assez puni par le réveil ?

Mon Cœur Et Ma Lyre

Reçois ce qui fut mon partage,

Ce que je puis t’abandonner,

Mon cœur, mon luth, pas davantage ;

Je n’ai rien autre à te donner :

Un luth qui doucement révèle

Ce que sa voix peut exprimer,

Interprète encore peu fidèle

D’un cœur qui sait bien mieux aimer.

Reçois ce qui fut mon partage,

Ce que je puis t’abandonner,

Mon luth, mon cœur, pas davantage ;

Je n’ai rien autre à te donner.

La vie, hélas, a des orages

Que l’Amour ne peut conjurer,

Mais il fait passer les nuages,

Et son regard sait les dorer.

Si jamais un fatal délire

De nos printemps troublait le cours,

Que l’Amour effleure sa lyre,

Soudain renaîtront les beaux jours.

Reçois ce qui fut mon partage,

Ce que je puis t’abandonner,

Mon luth, mon cœur, pas davantage ;

Je n’ai rien autre à te donner.

Reviens Mon Amour

Sois encore une fois contre mon sein pressée,

Viens dans mes bras, ta place est toujours sur mon cœur ;

C’est là que je conserve un culte à ta pensée,

Et que ton souvenir du temps reste vainqueur.

A quoi servirait donc l’amour sur cette terre,

Si contre l’infortune il était sans pouvoir ?

N’approfondissons plus un passé qu’il faut taire ;

Je t’aime, c’est là tout ce que je veux savoir.

Tu m’appelais ton ange aux jours de ton ivresse,

Ah ! Je veux l’être aussi pour toi dans tes malheurs ;

J’adoucirai tes maux à force de tendresse,

Ou nous succomberons sous les mêmes douleurs.

Souvenirs D’un Printemps

Nos beaux lauriers sont défleuris,

Des dernières fleurs dont l’automne

Orne encore sa pâle couronne,

Les derniers boutons sont flétris ;

Mais tandis qu’au sein de Paris

Déjà le sombre hiver t’enchaîne,

Moi, dans nos campagnes en deuil,

Et sur ces rives où la Seine

En baignant Saint-Denis s’enfuit vers Argenteuil,

Pour la dernière fois novembre me ramène.

De ce soleil voilé que j’aime la pâleur !

On dirait qu’en ces lieux tout comprend ma douleur.

Mais ces coteaux, ces bois, n’ont-ils pas leur tristesse ?

Ainsi que nos jours de bonheur,

Ainsi que nos moments d’ivresse,

Leurs beaux jours sont aussi passés ;

Le souffle des autans glacés

A déjà de leur chevelure

Dépouillé nos arbres chéris.

Cependant ces rameaux sans parfums, sans verdi

Dont mes pieds foulent les débris,

Qu’une saison s’écoule, et bientôt la nature

Va leur rendre une autre parure ;

Mais assisterons-nous encore à son réveil

Et serons-nous témoins de ses métamorphoses ?

Est-ce pour nous que le soleil

Jaunira le pampre vermeil

Et qu’il entrouvrira les roses ?

Ah ! Que j’accuserais le temps !

Que son cours serait lent pour moi, si le printemps,

En couronnant ces bois de leur nouveau feuillage,

Devait nous ramener aussi sous leur ombrage !

Pourquoi le jasmin embaumé,

L’acacia, la vigne errante,

Et la clématite odorante,

A ce berceau qu’ils ont formé

Suspendront-ils encore leur réseau parfumé ?

Sur le banc de gazon que protège leur voûte

Nous réunirons-nous le soir ?

Palpitant de crainte et d’espoir,

Sous les grands ormes de la route,

Non, je ne viendrai plus m’asseoir ;

Et favorisant le mystère

De ces nocturnes rendez-vous

Qu’eût révélés peut-être à des regards jaloux

Du soleil de la nuit le flambeau solitaire,

Quelque nuage errant, sous sa gaze légère,

Ne le voilera plus pour nous.

Frappant l’écho muet de ce triste ermitage,

Quand de l’horloge du village

Le marteau sur l’airain retentira neuf fois,

De ton lit solitaire à pas lents échappée

Et de ta mante enveloppée,

Tu n’iras plus, comme autrefois,

Te glissant dans la sombre allée,

Ouvrir, encore pâle et troublée,

A ton ami caché dans l’ombre du chemin,

Cette porte mystérieuse

Qui cédait doucement à l’effort de ma main,

Et que, hâtant ma fuite paresseuse,

Tu venais me rouvrir encore le lendemain.

Il me nous verra plus errer dans ses nacelles,

Et voguer sur ses flots doucement agités,

Ce beau lac où les hirondelles

Venaient le soir tremper leurs ailes ;

Ses bords qu’il t’a fallu quitter,

Je reviens seul les visiter.

Qu’ils sont changés par ton absence !

Est-ce de ton départ qu’ils semblent attristés ?

S’embellissaient-ils donc de ta seule présence ?

N’était-ce que par toi qu’ils étaient enchantés

Quand je les contemplais assis à tes côtés ?

Ici tu me montrais ce lointain paysage

Qui de Montmorency couronne les coteaux ;

Là le groupe animé des maisons du village,

Des hardis peupliers les mobiles rideaux,

Et ces saules pleureurs penchés sur le rivage,

Dont les cygnes au blanc plumage

Caressaient en passant les flexibles rameaux.

Alors, apparaissant au-dessus du feuillage

Souvent l’astre des nuits, de son pâle visage

Dessinait dans les cieux les contours argentés,

Tandis que du soleil les mourantes clartés

Teignaient de pourpre et d’or l’albâtre des nuages ;

Et nous, contemplant tour à tour

Ce spectacle imposant, ces riantes images,

Et ces derniers rayons du jour,

Dont les heures pour nous avaient été si lentes ;

D’une nuit promise à l’amour

Saluant enfin le retour,

Aux chants qui s’élevaient des nacelles errantes

Nous unissions aussi nos voix reconnaissantes,

Et ces délicieux concerts

Troublaient seuls le silence et le calme des airs.

Ô séjour enchanté ! Ces heures fortunées

A nous seuls tu les as données !

Aussi quel sol hospitalier,

Quel asile jamais nous ferait oublier

Les lieux qui les ont consacrées ?

Ah ! dans ces lointaines contrées

Où nous devons nous exiler ;

Soit que des mers traversant la barrière,

Réunis pour jamais, nous allions contempler

Ce ciel étincelant d’azur et de lumière,

Et ces torrents de feu que Naples sans trembler

Des sommets du Vésuve a ses pieds voit rouler ;

Soit que des Apennins nous franchissions les cimes,

Ou qu’à nos yeux le Saint-Gothard

Déroule ses profonds abîmes,

Ses pics entassés au hasard,

Et ses paysages sublimes ;

Alors au sein de ces heureux climats

Où parmi tant de grands spectacles

On voit l’Eté sourire au milieu des frimas,

Où la nature sur ses pas

D’une main si féconde a semé les miracles,

Un de ces souvenirs qui ne s’effacent pas

Frappera notre âme attendrie,

Et tournés vers notre patrie

Nous y retrouverons ce modeste séjour,

Ce paisible hameau, ces bords où notre amour,

Dans sa solitude chérie,

Vit couler tant d’heureux instants

Et les premiers beaux jours de son premier printemps.

Toujours

L’hiver peut flétrir le feuillage,

La fleur peut renaître au printemps

Le soleil de ton ermitage

Sera mon soleil en tout temps.

L’heureux lien qui nous enchaîne

A ranimé mon cœur vieilli :

Oui, le monde a changé de scène,

C’est par toi qu’il s’est embelli.

J’égarais mon adolescence

Dans de vains rêves de bonheur ;

Tu m’apparus, et ta présence

Réalisa leur douce erreur.

Dans mon cœur où tout les ramène,

Leur charme n’est point affaibli :

Oui, le monde a changé de scène,

C’est par toi qu’il s’est embelli.

Dans les cités, dans le village,

Partout il nous luit de beaux jours ;

Les lambris comme le feuillage

Prêtent leur ombre à nos amours.

Près de toi, que l’heure incertaine

S’enfuit avec un doux oubli !

Oui, le monde a changé de scène,

C’est par toi qu’il s’est embelli.

Depuis que, confondant nos âmes,

Le temps les voulut réunir,

Il a vu mourir bien des flammes

Et bien des nœuds se désunir ;

Mais son cours en vain nous entraîne

Notre horizon n’a point pâli :

Oui, le monde a changé de scène,

C’est par toi qu’il s’est embelli.

Tu M’aimes, Je Ne Puis Mourir

Las de défendre ma jeunesse

Contre un mal qui la dévorait,

J’allais sans regret, sans tristesse,

Quitter un monde sans attrait.

Je succombais, mais à la vie,

Un lien qui la fait chérir,

Rattache mon âme ravie :

Tu m’aimes, je ne puis mourir.

Du nouveau jour qui m’environne

Que les rayons sont éclatants !

Mon front ranimé se couronne

De l’espoir d’un autre printemps.

Quels parfums promet le feuillage

De ces lilas qui vont fleurir !

J’aurai ma part de leur ombrage :

Tu m’aimes, je ne puis mourir.

Mais tes pleurs mouillent mon visage,

Tu t’alarmes de sa pâleur ;

Ah ! Bravons ce fatal présage ;

Que peut contre moi la douleur ?

Crois-tu que ma vie appartienne

Au dieu qui me l’allait ravir ?

Je te la dois, elle est la tienne :

Tu m’aimes, je ne puis mourir.

Désormais sois ma Providence,

Je me livre à toi sans retour ;

Tu m’as sauvé, mon existence

Est un bienfait de ton amour.

Ose les refermer sans crainte

Ces bras que tu viens de m’ouvrir ;

Qui pourrait briser leur étreinte ?

Tu m’aimes, je ne puis mourir.

Un Ange

Dans toutes les douleurs humaines

Toujours avec nous de moitié,

Quel instinct secret vers nos peines

Guide ainsi ta tendre pitié ?

Dès ce jeune âge où l’existence

Comprend à peine le malheur,

D’où te vient cette expérience

De toutes les vertus du cœur ?

N’es-tu qu’une simple mortelle ?

N’as-tu rien en toi de divin ?

Partout où l’on souffre on t’appelle,

Et qui jamais t’appelle en vain ?

A nos larmes, dans nos prières,

Nous sentons tes pleurs se mêler ;

Et, plus que nous, de nos misères

C’est toi qu’il faudrait consoler !

Que ta bienfaisance est aimable,

Et que de grâce a ta bonté !

Tu voudrais rendre inépuisable

Le trésor de ta charité.

Le Ciel devait te le permettre ;

Mais quand tous tes heureux sont faits,

Si tu n’as plus même à promettre,

Tes refus sont d’autres bienfaits.

Je T’aime Mieux

Oh ! Non, ne crois pas que ma flamme

Se soit éteinte avec le temps ;

Sur mes sens tu régnas longtemps,

Tu vis aujourd’hui dans mon âme !

L’attrait qui séduisit mes yeux,

Ma raison aussi le partage ;

Je semblais t’aimer davantage,

Mais à présent je t’aime mieux.

Peut-être autrefois ma tendresse

N’avait d’ardeur que le désir ;

Elle a pu survivre au plaisir

Sans rien perdre de son ivresse :

C’est un culte saint et pieux

Qui succède aux feux du jeune âge ;

Je semblais t’aimer davantage,

Mais à présent je t’aime mieux.

La Dernière Rose

Voici la dernière rose

De l’été qui fuit ;

Ce matin elle est éclose

Des pleurs de la nuit ;

Mais, ni compagne fidèle,

Ni bouton naissant,

Pour épanouir près d’elle

Un sein rougissant !

Faut-il seule sur ta tige

Te laisser flétrir ?

Des beaux jours triste vestige,

Il vaut mieux mourir.

Par pitié ma main effeuille

Ton bouton penché

Sur ce lit que feuille à feuille

Tes sœurs ont jonché.

Ah ! Puisse-je ainsi vous suivre,

Vous que je chéris,

Si la mort au temps vous livre

Débris par débris !

Lorsque des cœurs, sur la terre,

Elle rompt l’accord,

Dans ce monde solitaire

Comment vivre encore ?

L’aveu

Dis-moi qu’elle est aussi ton premier souvenir,

Celle où tous tes pensers viennent se réunir,

Cette heure où commence ma vie,

Et qui, de mes printemps renouvelant le cours,

Ne me laisse compter au nombre de mes jours

Que les jours seuls qui l’ont suivie ;

Ramenant quelque espoir sur ton front obscurci,

Ne t’apprit-elle pas aussi,

Qu’embrasés de la même flamme

Nos cœurs, qui l’un à l’autre enfin s’étaient donnés,

L’un à l’autre étaient destinés,

Et que ton âme était mon âme ?

Tu t’en souviens, ce fut un soir :

Pour la première fois peut-être

Un instant sans témoins nous avions pu nous voir ;

Mais le hasard l’avait fait naître

Cet instant, et bientôt il allait disparaître !

Déjà s’épaississaient les voiles de la nuit ;

L’émail de ce cadran où l’aiguille inflexible

Poursuivait sa marche invisible ;

Ce calme des cités qui succède à leur bruit

Sur l’aile du sommeil pendant que le temps fuit ;

Les dernières clartés de ta lampe mourante,

Du foyer la flamme expirante ;

Tout enfin, excepté ton languissant regard,

Tout me parlait d’adieux et de départ.

Cet adieu qu’il fallait te dire,

Je te l’avais dit sans espoir ;

Cependant pour te le redire,

Comme enchaîné par ton sourire,

Près de toi je revins m’asseoir.

Je ne sais quel élan soudain, involontaire,

L’un vers l’autre attira nos cœurs en ce moment ?

Quel inexplicable mystère

Les ouvrit au besoin d’un double épanchement ?

Dans ces rapides confidences,

Je te racontais mes souffrances,

Et tu me peignais tes malheurs,

Je n’osais pas encore te parler d’espérance ;

Mais j’avais compris tes douleurs,

Je savais qu’en mêlant nos pleurs

Nous nous consolerions un jour de l’existence.

Pendant ce triste et touchant entretien,

Mon siège malgré moi se rapprochait du tien ;

L’espace d’un soupir nous séparait à peine,

Car je respirais ton haleine,

Ton front touchait presque le mien.

Déjà ta main que j’avais rencontrée,

Ta main captive sous ma main,

Sans que tu l’eusses retirée,

J’avais su de mon cœur lui montrer le chemin ;

J’avais sur ta bouche adorée

Appuyé ma bouche enivrée ;

Et toi, dans des transports si doux,

Comme moi sans doute égarée,

Tandis que de mes bras enlaçant tes genoux,

Tremblant de crainte et d’espérance,

Je te contemplais en silence,

Tu me voyais à tes pieds sans effroi,

Tu te penchais même vers moi ;

Et dans ton abandon, dans ces regards timides,

Qui de tes paupières humides

S’échappaient, embellis encore par leur pudeur,

Dans ton trouble, dans ta rougeur,

Mes yeux lisaient avec ivresse,

Et le secret de ta tendresse,

Et le pardon de mon bonheur.

Transports, moments sacrés, qui doublez l’existence,

Quelles promesses de constance,

Quels gages, quels garants d’un éternel retour

Auraient su mieux que vous rassurer notre amour ?

N’eût-il été pour nous qu’une flamme nouvelle,

Déjà pour la croire immortelle

Avions-nous besoin de serments ?

Non, non, le cours des ans en vain se renouvelle,

A de pareils enchantements,

A de tels souvenirs on n’est pas infidèle.

Ah ! Ce céleste sentiment,

Les accents profanés d’une langue mortelle

L’auraient exprimé vainement ;

Le secret d’un lien si tendre,

Ce secret de bonheur que nous n’osions comprendre,

Sans que nous nous fussions parlé,

Nos lèvres devaient nous l’apprendre,

Et c’est par un baiser qu’il nous fut révélé !

À Marie

Alors que je fuyais nos arides campagnes

Pour égarer mes pas au milieu des montagnes,

Chercher l’obscurité de leurs bois ténébreux,

Et franchir les hauteurs de leurs faîtes ombreux ;

Quand j’osais, ô Morven, m’élancer sur tes cimes ;

D’un œil inétonné mesurant tes abymes,

A leurs bords suspendu, penché sur les torrents

Qui, mugissant au fond des gouffres dévorants,

Et revomis par eux jusqu’au sein des nuages,

D’un éternel brouillard couronnaient nos rivages ;

Quand j’allais écouter ces formidables bruits ;

D’un savoir inutile ignorant les ennuis,

A la crainte étranger, fier, inculte et sauvage,

Ainsi que ces rochers où coulait mon jeune âge,

Dans un seul sentiment mon cœur les trouvait tous,

Marie, et vous savez s’il était plein de vous !

Ce tendre sentiment qui pénétrait mon âme

D’un charme si touchant, d’une si pure flamme,

Quel était-il pourtant ? L’amour peut-être ? Oh ! Non ;

N’ignorais-je donc pas alors jusqu’à son nom ?

Et d’ailleurs un enfant, dans sa simple innocence,

Du joug des passions connaît-il la puissance ?

D’où vient donc que mon cœur est encore agité

Par ces émotions qui l’avaient transporté,

Alors qu’environné de votre seule image,

Au-delà de ces monts que bornait le rivage,

Hors de cet horizon où finissait le mien,

Mes regards satisfaits n’apercevaient plus rien ?

J’aimais nos froids climats, je n’en voulais point d’autres ;

Car que m’y manquait-il ? Mes vœux étaient les vôtres :

Sans désirs, ô Marie, assis à vos genoux,

Mes pensers étaient purs, ils étaient tous en vous !

Ah ! Dans ces jours heureux, je m’en souviens encore,

Par le coq éveillé, debout avec l’aurore,

Sur les bords escarpés des rapides torrents

Je suivais d’un pas sûr mes lévriers errants.

Combien de fois alors ma poitrine brûlante

Fendit les flots glacés de la Dee écumante !

Que j’aimais écouter le murmure lointain

Des chants du montagnard et des bruits du matin !

Dès le soir, étendu sur mon lit de bruyère,

Le sommeil venait-il y fermer ma paupière,

Je vous devais encore des rêves de bonheur,

Et vous m’apparaissiez avec leur douce erreur.

Du pied des saints autels, si ma voix solitaire.

S’élevait vers le Dieu qui protège la terre,

Si j’appelais ses dons et ses faveurs sur nous,

Quand je priais pour moi, j’avais prié pour vous !

Ah ! Ces sommets glacés de ma sombre patrie,

Ces arides climats qu’embellissait Marie,

En les abandonnant, de mes illusions

J’ai vu s’évanouir les douces visions !

Elles ont disparu ces montagnes si belles,

Et ma jeunesse, hélas, a disparu comme elles !

Isolé sur la terre, au monde, à l’avenir,

Je ne tiens déjà plus que par le souvenir !

Fallait-il à des biens sans attraits, sans constance,

Sacrifier ainsi ma paisible existence ?

Ces tristes dignités dont je briguais l’honneur,

Que leur possession m’a coûté de bonheur !

Je devais préférer les jours de mon enfance !

Le temps a pu tromper leur naïve espérance,

Mais leur charme survit à ses efforts jaloux ;

Mon cœur, triste et glacé, vole encore près de vous !

Ai-je porté les yeux sur quelques monts sauvages

Dont les pics vont se perdre au milieu des nuages ;

Aux rochers de Cobleen, sur leur front désolé,

Avec mes souvenirs, soudain j’ai revolé ;

Que du brillant azur d’une prunelle humide,

A travers de longs cils s’échappe un feu timide,

Je songe à ce regard qui, dans les noirs hivers,

Comme un rayon des cieux éclairait nos déserts ;

D’une vierge, que voile une blanche parure,

Ai-je aperçu de loin la blonde chevelure ;

Sur votre cou charmant je crois revoir encor,

De vos cheveux flottants tomber les anneaux d’or :

Tout vous rappelle à moi. Mais ce divin sourire,

Ce front pur et céleste ou la candeur respire,

Ces yeux dont le regard plonge et pénètre en nous,

Marie, où les trouver quand on est loin de vous ?

Quelque jour cependant ne-puis-je aller encore

Epier sur nos monts le réveil de l’Aurore ?

Rien alors, oh ! Non, rien, n’aura changé pour eux ;

Ils seront la toujours, sous un ciel nébuleux,

Debout, enveloppés de leurs manteaux de neige.

Mais Marie, ah ! Marie, hélas ! La reverrai-je ?

Comme aux jours d’autrefois, reviendra-t-elle aussi

Ranimer d’un regard mon regard obscurci ?

Non, non, c’est pour jamais qu’elle a fui ma présence !

Adieu donc, vieux rochers qui pleurez son absence !

Adieu, sacré séjour où m’apparut un dieu !

Flots transparents et purs, onde limpide, adieu !

Sous les berceaux touffus de la forêt sauvage

Je n’irai plus chercher le repos et l’ombrage ;

L’exil dans ma patrie en serait-il plus doux ?

Ma patrie, ah ! Marie, elle était près de vous !

À Mon Père

J’avais au pied des saints autels

Courbé ma tête appesantie,

La terre à mes regards s’était anéantie,

Et, loin du séjour des mortels,

Égaré dans ma rêverie,

J’entendais une voix chérie

M’appeler au céleste port….

Mais de l’airain sacré le son bruyant m’éveille,

L’hymne du jour suprême a frappé mon oreille,

Et j’entends retentir les concerts de la mort.

Une pâleur soudaine a couvert mon visage….

Pourquoi donc cet effroi, lorsque vers le Seigneur

Une âme délivrée enfin s’ouvre un passage ?

La tombe nous conduit à l’éternel bonheur,

Ô mon père, et tu pars pour ce dernier voyage !

Tu pars, mais tu n’as pas franchi

La plus belle moitié de ton pèlerinage !

Retranché des vivants dans l’été de ton âge,

Tes cheveux n’auront pas blanchi,

Et d’une vieillesse adorée

Le sort te ferme l’avenir !

Ah ! De combien d’amour je l’aurais entourée,

Et qu’il m’eût été doux à ta main vénérée

De présenter un jour des enfants à bénir !

Cet espoir devait-il aussitôt se flétrir ?

Avant qu’à sa passion ravie

Ton âme eût quitté cette vie,

Depuis bien des printemps je te voyais mourir !

Chaque jour ta pâle existence

Se mêlait avec le trépas,

Chaque moment était un pas

Qui de ce but fatal rapprochait la distance.

Comme un flambeau mourant, ton esprit effacé

N’avait conservé du passé

Qu’un vague souvenir dépouillé d’espérance,

Et j’avais vu ton corps glacé

Survivre à ton intelligence.

Sans éclaircir ton front, sans ranimer tes traits,

A tes yeux obscurcis vainement la nature

Déployait ses jeunes attraits ;

Pour toi le coteau sans parure

N’embaumait plus les airs du parfum de ses fleurs ;

Ornés pour nous de leurs fraîches couleurs,

Les vallons a tes pas refusaient leur verdure,

Et tes jours n’étaient plus que des jours de douleurs !

Ah ! Tant qu’elle a duré cette longue agonie,

Pour alléger tes maux, comme un divin génie,

Ton épouse veillait sur ton chevet sacré ;

Et moi, craignant pour elle et cachant mes alarmes,

A ses yeux humectés j’interdisais les larmes :

Mais en blâmant ses pleurs, j’avais aussi pleuré.

Que n’écoutai-je alors cette voix effrayante

Qui me disait de bannir tout espoir ?

Je te quittai plus calme un soir ;

Tu m’avais reconnu ; glacée et défaillante,

Ta main avait encore pressé ma main tremblante :

Ah ! Je venais de recevoir

L’adieu de ton âme expirante ;

Celait l’éclat dernier de sa flamme mourante,

Tu ne devais plus me revoir !

Mais tout est accompli ; l’inexorable terre

Arrache le cercueil a mon triste regard ;

Sur le seuil du tombeau je reste solitaire,

Déjà même est passé le moment du départ.

Adieu, dors en paix sous la pierre !

Ah ! Si pour assister à ton heure dernière

Ton fils est accouru trop tard,

Avant que le tombeau sur ta tête, ô mon père,

Pour jamais se soit refermé,

Soulevant un instant le linceul funéraire,

J’ai pu baiser encore ton front inanimé.