Coeur Prisonnier, Je Vous Le Disais Bien

De même que Rousseau jadis fondait en pleurs
À ces seuls mots :  » Voilà de la pervenche en fleurs,  »
Je sais tout le plaisir qu’un souvenir peut faire.
Un rien, l’heure qu’il est, l’état de l’atmosphère,
Un battement de coeur, un parfum retrouvé,
Me rendent un bonheur autrefois éprouvé.
C’est fugitif, pourtant la minute est exquise.
Et c’est pourquoi je suis très heureux à ma guise
Lorsque, dans le quartier que je sais, je puis voir
Un calme ciel d’octobre, à cinq heures du soir.

Complaincte D’une Dame Surprinse Nouvellement D’amour

(Et nox facta est, I)

Depuis quatre mille ans il tombait dans l’abîme.

Il n’avait pas encor pu saisir une cime,
Ni lever une fois son front démesuré.
Il s’enfonçait dans l’ombre et la brume, effaré,
Seul, et derrière lui, dans les nuits éternelles,
Tombaient plus lentement les plumes de ses ailes.
Il tombait foudroyé, morne, silencieux,
Triste, la bouche ouverte et les pieds vers les cieux,
L’horreur du gouffre empreinte à sa face livide.
Il cria : Mort ! les poings tendus vers l’ombre vide.
Ce mot plus tard fut homme et s’appela Caïn.

Il tombait. Tout à coup un roc heurta sa main ;
Il l’étreignit, ainsi qu’un mort étreint sa tombe
Et s’arrêta. Quelqu’un d’en haut lui cria : Tombe !
Les soleils s’éteindront autour de toi, maudit !
Et la voix dans l’horreur immense se perdit.
Et pâle, il regarda vers l’éternelle aurore.
Les soleils étaient loin, mais ils brillaient encore.
Satan dressa la tête et dit, levant ses bras :
Tu mens ! Ce mot plus tard fut l’âme de judas.

Pareil aux dieux d’airain debout sur leurs pilastres
Il attendit mille ans, l’oeil fixé sur les astres.
Les soleils étaient loin, mais ils brillaient toujours.
La foudre alors gronda dans les cieux froids et sourds,
Satan rit, et cracha du côté du tonnerre
L’immensité qu’emplit l’ombre visionnaire,
Frissonna. Ce crachat fut plus tard Barabbas.

Un souffle qui passait le fit tomber plus bas…

Épitaphe De Marguerite De Navarre

J’avais longtemps erré par les sombres déserts,
Triste, morne et pensif, privé de la lumière,
Mon seul séjour était une noire fondrière,
Pleine de songes vains, de fantômes divers.

Mais sitôt que l’Amour, prince de l’Univers,
Eut chassé l’ombre épais de ma tendre paupière,
Et qu’il fit sous les lois mon âme prisonnière,
Soudain j’abandonnai ces rocs de nuit couverts.

Je sentis à l’instant mon coeur, mon sens, mon âme,
Pleins de divins pensers, de désirs et de flammes,
Sitôt qu’il m’eut fait voir mon Soleil donnejour.

Ce n’était pas Phébus à la tresse dorée,
Mais celui que ma dame, en sa face adorée,
Porte dessus son front, des beautés le séjour.

La Parfaite Amie

A l’ombre de la voûte en fleur des catalpas
Et des tulipiers noirs qu’étoile un blanc pétale,
Il ne repose point dans la terre fatale ;
La Floride conquise a manqué sous ses pas.

Un vil tombeau messied à de pareils trépas.
Linceul du Conquérant de l’Inde Occidentale,
Tout le Meschacébé pardessus lui s’étale.
Le PeauRouge et l’ours gris ne le troubleront pas.

Il dort au lit profond creusé par les eaux vierges.
Qu’importe un monument funéraire, des cierges,
Le psaume et la chapelle ardente et l’exvoto ?

Puisque le vent du Nord, parmi les cyprières,
Pleure et chante à jamais d’éternelles prières
Sur le Grand Fleuve où gît Hemando de Soto.