Feuille D’automne Et Jeune Artiste

Je vogue sur la mer, où mon âme craintive,
Aux jours les plus sereins, voit les vents se lever.
Pour vaincre leurs efforts, j’ai beau les observer,
Ma force, ou ma prudence, est ou faible, ou tardive.

Je me laisse emporter à l’onde fugitive,
Parmi tous les dangers qui peuvent arriver,
Où tant d’hommes divers se vont perdre, ou sauver,
Et dont la seule mort est le fond, ou la rive.

Le monde est cette mer, où pour me divertir,
Dans un calme incertain, j’écoute retentir
Les accents enchanteurs des perfides Sirènes.

C’est lors que la frayeur me fait tout redouter,
Que je vois les écueils, que je vois les arènes,
Et le gouffre où le Ciel me va précipiter.

La Patrie

Ô coeur mondain, humaine pensée
Trop aveuglée, encor plus insensée,
Sur un appui de petite assurance
Et fort fragile a mis ton espérance ;
Tu n’aperçois qu’un chacun temps se passe
Légèrement et en bien peu d’espace
Tu n’aperçois temps et siècle tourner
Par monuments sans jamais retourner.

Ne voistu pas toutes choses finer !

Et en peu d’heure un chacun définer
Ses jours, ses ans, sans en excepter âme,
Soit faible ou fort, pauvre ou riche, homme ou femme.
En quel lieu est maintenant la cohorte
Et ost des Grecs qui
Troyens en main forte
Ont débellé et détruit
Ilion ? Où est Hector plus hardi qu’un lion
Tant redouté et bien provu aux armes,
Qui fit jadis sur les
Grecs maints alarmes,
Lorsque Troie en grande magnificence
De ses forts murs avait encor l’essence ?
Où est Turnus le prince belliqueux ?
Et Achilles aux armes fort et preux
Auquel les Grecs avaient toute espérance
Pour sang troyen répandre en abondance ?
Où est le grand et vaillant
Alexandre, Qui put jadis son nom et bruit épandre
Et dilater par toute nation
Le sien empire et domination ?
Qu’est devenu le bon poète
Homère ? Virgile aussi, lesquels mort tant amère
A fait passer et partir de ce monde ?
Qu’est devenu d’éloquence et faconde
Le parangon qui fut
Tulle nommé’ ? Maint autre aussi jadis bien renommé
Pour sa vertu et [pour] son grand savoir
Desquels les corps, comme l’on peut savoir,
Réduits en cendre en terre sont pourris,
Et dont les vers se sont pais et nourris ?
Où est pour lors l’abondante richesse
De Salomon qui fut plein de sagesse ?
Où est pour lors le palais tant superbe
Du roi Priam où croît maintenant l’herbe ?

Ô quel douleur, quel diverse fortune
De voir ainsi par piteuse infortune
Ces choseslà jadis tant bien dressées
Être muées et du tout renversées !
Le temps ne veut endurer ni permettre
Aucune chose au monde toujours être ;
Ains tout consomme et fait à fin venir,
Et puis à rien pour certain devenir.

Tout ce qui fut, qui est et qui sera,
A trait de temps son être cessera.

La Terrasse Frontenac

Brumes mornes d’hiver, mélancoliquement
Et douloureusement, roulez sur mes pensées
Et sur mon coeur vos longs linceuls d’enterrement
Et de rameaux défunts et de feuilles froissées
Et livides, tandis qu’au loin, vers l’horizon,
Sous l’ouatement mouillé de la plaine dormante,
Parmi les échos sourds et souffreteux, le son
D’un angelus lassé se perd et se lamente
Encore et va mourir dans le vide du soir,
Si seul, si pauvre et si craintif, qu’une corneille,
Blottie entre les gros arceaux d’un vieux voussoir,
A l’entendre gémir et sangloter, s’éveille
Et doucement répond et se plaint à son tour
A travers le silence entier que l’heure apporte,
Et tout à coup se tait, croyant que dans la tour
L’agonie est éteinte et que la cloche est morte.

L’éternel Fardeau

Quand pourraije, quittant tous les soins inutiles
Et le vulgaire ennui de l’affreuse cité,
Me reconnaître enfin, dans les bois, frais asiles,
Et sur les calmes bords d’un lac plein de clarté ?

Mais plutôt, je voudrais songer sur tes rivages,
Mer, de mes premiers jours berceau délicieux ;
J’écouterai gémir tes mouettes sauvages,
L’écume de tes flots rafraîchira mes yeux.

Ah, le précoce hiver atil rien qui m’étonne ?
Tous les présents d’avril, je les ai dissipés,
Et je n’ai pas cueilli la grappe de l’automne,
Et mes riches épis, d’autres les ont coupés.