Les Calmes Regrets

Dans quels calmes regrets ton esprit résigné
Erre-t-il, y portant une tristesse auguste ;
Ou, frémissant de haine envers le sort injuste,
De quels âpres regrets ressort-il indigné ?

De quels secrets efforts, sans cesse triomphants
Et sans cesse repris, nourris-tu ton supplice ?
Et dans quels longs baisers aux fronts de tes enfants
Crois-tu pouvoir trouver le prix du sacrifice ?

Ah ! peut-être au moment où ta lèvre les touche,
Exécrable penser dont mon cœur s’effarouche
Plus que de tes sanglots les plus désespérés,

Peut-être le baiser s’arrête sur ta bouche,
Et trouve une amertume à ces fronts adorés,
À ces fronts innocents qui nous ont séparés !

Vanités

Hélas ! combien de fois j’ai déjà vu le cierge
S’allumer tristement auprès d’un cher cercueil,
Et suivi l’huissier noir qui frappe de sa verge
Le pavé de l’église aux tentures de deuil !

Notre existence brève est une étroite berge,
Et nous des naufragés sur ce rebord d’écueil ;
À chaque instant, un flot en prend un qu’il submerge :
Et nous nous déchirons dans la haine et l’orgueil !

Les Caresses Des Yeux

Les caresses des yeux sont les plus adorables ;
Elles apportent l’âme aux limites de l’être,
Et livrent des secrets autrement ineffables,
Dans lesquels seul le fond du coeur peut apparaître.

Les baisers les plus purs sont grossiers auprès d’elles ;
Leur langage est plus fort que toutes les paroles ;
Rien n’exprime que lui les choses immortelles
Qui passent par instants dans nos êtres frivoles.

Lorsque l’âge a vieilli la bouche et le sourire
Dont le pli lentement s’est comblé de tristesses,
Elles gardent encor leur limpide tendresse ;

Faites pour consoler, enivrer et séduire,
Elles ont les douceurs, les ardeurs et les charmes !
Et quelle autre caresse a traversé des larmes ?

L’habitude

À Léon Chailley.

La tranquille Habitude aux mains silencieuses
Panse, de jour en jour, nos plus grandes blessures ;
Elle met sur nos cœurs ses bandelettes sûres
Et leur verse sans fin ses huiles oublieuses ;

Les plus nobles chagrins, qui voudraient se défendre,
Désireux de durer pour l’amour qu’ils contiennent,
Sentent le besoin cher et dont ils s’entretiennent
Devenir, malgré eux, moins farouche et plus tendre ;

Et, chaque jour, les mains endormeuses et douces,
Les insensibles mains de la lente Habitude,
Resserrent un peu plus l’étrange quiétude
Où le mal assoupi se soumet et s’émousse ;

Et du même toucher dont elle endort la peine,
Du même frôlement délicat qui repasse
Toujours, elle délustre, elle éteint, elle efface,
Comme un reflet, dans un miroir, sous une haleine,

Les gestes, le sourire et le visage même
Dont la présence était divine et meurtrière ;
Ils pâlissent couverts d’une fine poussière ;
La source des regrets devient voilée et blême.

A chaque heure apaisant la souffrance amollie,
Otant de leur éclat aux voluptés perdues,
Elle rapproche ainsi de ses mains assidues,
Le passé du présent, et les réconcilie ;

La douleur s’amoindrit pour de moindres délices ;
La blessure adoucie et calme se referme ;
Et les hauts désespoirs, qui se voulaient sans terme,
Se sentent lentement changés en cicatrices ;

Et celui qui chérit sa sombre inquiétude.
Qui verserait des pleurs sur sa douleur dissoute,
Plus que tous les tourments et les cris vous redoute,
Silencieuses mains de la lente Habitude.

Ma Douleur Égoïste

Faut-Il que ma douleur aussi soit égoïste ?
Faut-il que par instants je tressaille surpris
De trop souffrir pour moi ? — Dans quelle pose triste,
Près de quelle fenêtre ouvrant sur des flots gris,

Au fond desquels un peu de lumière résiste
Au noir déchirement de ses derniers débris,
Songes-tu, cependant que ton regard assiste
À cette mort du jour dans les cieux défleuris ?

Quel livre de chagrin et d’angoisse soufferte
Tient sa page la plus désespérée ouverte
Sous tes yeux pleins de pleurs, entre tes doigts tremblants ?

Sous quels grands arbres nus traînes-tu tes pas lents ?
Sur quel banc laisses-tu tomber ton corps inerte ?
Dans quel miroir vois-tu tes premiers cheveux blancs ?

Ma Douleur Est Au Cœur De Ma Vie

Ainsi que ma douleur est au cœur de ma vie,
Ta douleur, bien-aimée, est au cœur de la mienne ;
Et, comme mon chagrin saigne au fond de moi-même,
Au fond de mon chagrin saigne encor ta pensée.

Quand ma peine paraît de souffrir assouvie,
Il naît en elle une autre angoisse plus lointaine,
Dont elle n’est qu’un faible écho, qu’un pâle emblème,
Comme elle est elle-même en ces vers retracée.

Mais cette angoisse est trop profonde pour les mots,
Elle gît au delà des plus profonds sanglots,
Dans les gouffres obscurs de mon être abîmée,

Et noyée en mon sang qui la roule en ses flots :
Et la douleur de ma douleur, ô bien-aimée,
Doit pour toujours en moi rester inexprimée.

Parfois Dans Un Vieux Cœur

Parfois dans un vieux cœur d’où le souvenir fuit,
Plus pauvre, chaque jour, de toutes les pensées
Qui s’éloignent de lui, par troupes empressées
De l’abandonner seul au vide et à la nuit,

S’entend encor, lointain et faible, un joyeux bruit ;
Quelques émotions de ses amours passées
Chantent soudain parmi ses chambres délaissées,
Dans l’obscure stupeur qui se répand en lui ;

Pareilles à l’horloge épuisée et qui sonne
Faiblement les coups lents de ses dernières heures,
Dans un manoir désert par l’exil ou la mort ;

Sur les perrons disjoints croîtra la belladone,
L’eau suintera verdâtre au bord des chantepleures,
Le dernier son du Temps dans les couloirs s’endort.

Printemps Marin

Les premiers azurs printaniers
Reculent au loin les écumes
Des flots verts, longtemps prisonniers
Sous les brouillards gris et les brumes ;

Les mouettes, de nouveau blanches,
S’entrecroisent dans le ciel pur ;
Les falaises, en lignes franches,
Redressent dans l’air leur grand mur,

Dont hier encor le contour,
Presque effacé par les nuées,
Flottait confusément autour
De leurs pentes diminuées ;

Les dunes blondes reparaissent ;
Et même le vieux cap lointain
Nos yeux surpris le reconnaissent,
Encor sombre et presque indistinct.

Les matelots sortant du port
Tournent un plus joyeux visage
Vers leurs femmes qui, sur le bord,
Crient des souhaits d’heureux voyage ;

Et, dans les flancs vitreux de Fonde
Entrant en lumineux frissons,
Le soleil réveille et féconde
Les amours obscurs des poissons.

Promesses De Mars

Quand Mars sème ses giboulées
Dont la grêle folle étincelle,
Quand, de ses blanches aiguillées,
Le givre brode de dentelle
Les noires branches des allées,

Dans les herbes renouvelées
Déjà prêtes pour l’asphodèle,
D’exquises senteurs exhalées
Annoncent le retour fidèle
Des douces brises exilées :

Et des collines aux vallées,
Le petit rouge-gorge appelle,
Secouant ses ailes mouillées,
Les jours où le bois entremêle,
Pour cacher les nids, ses feuillées.

Mais aux âmes inconsolées
Qu’importe que Juin amoncelle
Sur les vieux murs les giroflées,
Et que dans les airs bleus ruisselle
Un flot de chansons roucoulées ?

Mes espérances sont allées
Dans la froide tombe avec celle
Qui dort au champ des mausolées ;
Le Printemps est mort avec elle ;
Toutes saisons sont désolées.

Rêves

J’ai rêvé parfois que vos yeux
Me regardaient avec tristesse,
Que vos grands yeux bleus sérieux
Me regardaient avec tendresse ;

J’ai rêvé que vous écoutiez
Ces mots sur qui la voix hésite,
Et qui s’arrêtent effrayés
De l’aveu qui sous eux palpite ;

Que, dans mes mains, vos fines mains
Tombaient comme deux fleurs fauchées,
Et que nos pas, dans les chemins,
Laissaient leurs traces rapprochées.

Mais je n’ai pas osé rêver,
Dans les ivresses ni les fièvres,
Que ce bonheur pût m’arriver
Que ma bouche effleurât vos lèvres.

J’ai rêvé parfois que vos yeux
Me regardaient avec tendresse,
Que vos grands yeux bleus sérieux
Me regardaient avec tristesse.

Séparation

Ainsi donc tu t’en es allée ;
Tu suivis, sans te retourner,
La pâle et jaunissante allée
Qu’Octobre allait découronner !

Je vis s’éloigner ta démarche,
Qui vers moi se hâtait jadis ;
Mes yeux, plus tristes à chaque arche
De rameaux déjà déverdis

Dont allait s’accroissant l’espace
Qui nous séparait pour toujours,
Admiraient cependant la grâce
De ton corps souple aux fins contours.

Ô doux corps de lait et de neige,
Toujours languissant et frileux,
Toujours priant qu’on le protège,
Doux corps d’albâtre lumineux,

Ô doux corps, digne du Corrège
Par l’exquise et molle lueur
Qui vêtait, comme un sortilège,
Sa grâce lente et sa blancheur !

Il s’éloignait hors de moi-même,
De mes bras déserts évadé,
Me laissant un front toujours blême
Un cœur toujours dépossédé.

Tu marchais la tête penchée ;
Le regret, peut-être, un instant,
De notre tendresse arrachée,
Ralentit ton pas hésitant ;

Et peut-être même une larme
Tremblait-elle en tes chers yeux bleus,
Au moment où mourait le charme
Dont nous aurions pu vivre heureux !

Ah ! peut-être un regard rapide,
Un seul, t’eût remise en mes bras,
Et rendue à mon cœur avide ;
Mais tu ne te détournas pas !

Tu marchais la tête penchée,
Sur le jaune et fauve tapis
Dont l’avenue était jonchée,
Sous les grands ormes assoupis ;

Je t’ai jusqu’au bout regardée
Dans la brume et dans le lointain,
Voyant ta forme dégradée
Flotter dans l’air plus incertain,

Jusqu’à l’âpre minute obscure,
Où, dernier adieu des adieux,
Le point d’or de ta chevelure
Mourut dans les pleurs de mes yeux.

Séparés Dans La Vie

Ainsi nous resterons séparés dans la vie,
Et nos cœurs et nos corps s’appelleront en vain
Sans se joindre jamais en un instant divin
D’humaine passion d’elle-même assouvie.

Puis, quand nous gagnera le suprême sommeil,
Ils t’enseveliront loin de mon cimetière ;
Nous serons exilés l’un de l’autre en la terre,
Après l’avoir été sous l’éclatant soleil ;

Des marbres différents porteront sur leur lame
Nos noms, nos tristes noms, à jamais désunis,
Et le puissant amour qui brûle dans notre âme,

Sans avoir allumé d’autre vie à sa flamme,
Et laissant moins de lui que le moindre des nids,
Tombera dans la nuit des néants infinis.

Sonnet

 » Où es-tu ? « , disait-elle, errant sur le rivage
Où des saules trempaient leurs feuillages tremblants ;
Et des larmes d’argent coulaient dans ses doigts blancs
Quand elle s’arrêtait, les mains sur son visage.

Et lui, errant aussi sur un sable sauvage
Où des joncs exhalaient de longs soupirs dolents,
Sous la mort du soleil, au bord des flots sanglants,
S’écriait :  » Où es-tu ? « , tordant ses mains de rage.

Les échos qui portaient leurs appels douloureux
Se rencontraient en l’air, et les mêlaient entre eux
En une plainte unique à la fois grave et tendre ;

Mais eux, que séparait un seul pli de terrain,
Plus désespérément se cherchèrent en vain,
Sans jamais s’entrevoir et sans jamais s’entendre.

Suzanne

À H. Lantoine.

Dans la clarté renaissante et légère
Qui bondissait par les airs radieux,
Ses yeux charmants avaient plus de lumière,
Plus de rayons, plus d’azur que les cieux.

Il y tenait plus d’aube et plus d’aurore ;
Et par-dessus la chanson des oiseaux
Qu’un vent tiédi venait de faire éclore,
Dont s’enivraient et tremblaient les rameaux,

Montait sa voix jeune et passionnée ;
C’était au temps proche et déjà lointain
Où Mai frappait le front clair de l’année
Des lilas blancs qu’il tenait en sa main.

Et maintenant que Septembre commence,
Et que l’Été rentre ses chariots,
Elle est allée au pays du silence,
Où tout est noir, où tous les yeux sont clos.

Tes Chagrins Abolis

Va ! tu triompheras, ô noble bien-aimée !
De cet amour sacré qui fait saigner ton âme
Sort infailliblement et s’écoule un dictame
Par lequel tu seras guérie et parfumée !

Tes enfants grandiront, hélas ! entre nous deux :
Leur vie, ainsi qu’un mur tourné vers le soleil,
Dont les bourgeons éclos font un rideau vermeil,
Montera, te cachant mon destin ténébreux ;

Tu songeras, de moins en moins, que ma pensée
Meurt de l’autre côté, fleur dans l’ombre blessée ;
Dans ton cœur lentement tu redeviendras seule ;

Et cette floraison, dont une âme d’aïeule
S’emplit aux premiers mots confus d’un petit-fils,
Couvrira pour jamais tes chagrins abolis.