Le Départ D’un Fils

Lors qu’avecque deux mots que vous daignâtes dire,
Vous sûtes arrêter mes peines pour jamais,
Et qu’après m’avoir fait endurer le martyre,
Vous m’ouvrîtes les Cieux, et me mîtes en paix.

Mille attraits, dont encor le souvenir me touche,
Couvrirent à mes yeux vôtre extrême rigueur,
Tous les charmes d’Amour furent sur vôtre bouche,
Et tous ses traits aussi passèrent en mon coeur.

Vous prîtes tout à coup une beauté nouvelle,
Toute pleine d’éclat, de rayons, et de feux ;
Bons Dieux ! ha que ce soir mes yeux vous virent belle,
Et que vos yeux ce soir me virent amoureux !

Le Pasteur qui jugea les trois Déesses nues,
Ne vit point à la fois tant de charmes secrets,
De divines beautés, de grâces inconnues,
Que j’en vis éclater en vos moindres attraits.

Je crois qu’en ce moment la Reine de Cythère,
Sans pas un de ses fils se trouva dans les Cieux,
Et que tous les Amours abandonnant leur Mère,
Etaient dedans mon âme, ou bien dedans vos yeux.

Ils brillaient dans vos yeux, et brûlaient dans mon âme,
Perçant d’un si beau feu les ombres d’alentour.
Que je vivais heureux au milieu de la flamme !
Et que j’avais de joie aussi bien que d’amour !

Depuis, ils ont toujours gardé la même place,
Admirant vos beautés et mon extrême foi ;
Et quoi que vous fassiez, Aminte, ou que je fasse,
Je les vois tous en vous, et je les sens en moi.

Eux qui faisaient brûler le Ciel, la Terre et l’Onde,
Avecque tous leurs feux embrasent mon désir,
Et laissent en repos tout le reste du monde,
Pour me faire la guerre avec plus de loisir.

Tandis qu’ils vont doublant mes peines rigoureuses,
Tous les autres captifs ont du soulagement,
Et l’air n’est plus troublé de plaintes amoureuses,
De pleurs, ni de regrets, que par moi seulement.

Echo ne languit plus d’une flamme inutile,
Daphné ne brûle plus le bel Astre du jour,
Et si le cours d’Alphée est encore en Sicile,
Ce n’est que par coutume, et non pas par amour.

Diane aux yeux de Pan n’a plus rien d’estimable,
Neptune n’aime plus les Nymphes de la mer,
Et comme en l’Univers vous êtes seule aimable,
Je suis le seul aussi qui sache bien aimer.

Le Mois D’août

À Emmanuel des Essarts.

Marquise, vous souvenezvous
Du menuet que nous dansâmes ?
Il était discret, noble et doux,
Comme l’accord de nos deux âmes.

Aux bocages le chalumeau
À ces notes pures et lentes ;
C’était un air du grand Rameau,
Un vieil air des Indes galantes.

Triomphante, vous surpreniez
Tous les coeurs et tous les hommages,
Dans votre robe à grands paniers,
Dans votre robe à grands ramages.

Vous leviez, de vos doigts gantés,
Et selon la cadence douce,
Votre jupe des deux côtés
Prise entre l’index et le pouce.

Plus d’une belle, à Trianon,
Enviait, parmi vos émules,
Le manège exquis et mignon
De vos deux petits pieds à mules ;

Et, distraite par le bonheur
De leur causer cette souffrance,
À la reprise en la mineur
Vous manquâtes la révérence.

Lettre À Berthel

Que j’aurais les esprits contents
Si nous étions encor au temps
Des choses métamorphosées,
Pourvu qu’on me changeât aussi
En un miroir bien éclairci
Qu’engendrent les neiges glacées !

Miroir, que je suis désireux
D’être comme toi bienheureux :
Cinq cent fois en une même heure
Cette cruelle te vient voir,
Laquelle me fait recevoir
Dix mille morts sans que je meure.

Tandis que je suis en langueur
Pour son absence et sa rigueur,
Elle te chérit et courtise,
Elle te découvre son sein,
Où volent, comme un jeune essaim,
L’Amour, le jeu, la mignotise.

Marie

Si je n’ai pu comme voulois
Vous réciter au long, et dire
Ce de quoi tant je me doulois,
Imputezle à mon coeur plein d’ire,
Pour n’avoir pu ouïr médire.
Du bien, que je dois estimer,
Et pour qui on devrait maudire
Tous ceux qui m’en veulent blâmer.

(Rymes XXIX)