Les Jours De Juin

Eugène, puisque Juin, le plus feuillu des mois,

Est de retour, veux-tu tous deux aller au bois ?

Ensemble et seuls, veux-tu, sous l’épaisse ramure,

Prendre un long bain de calme, et d’ombre, et de verdure ?

Viens-t-en sous la forêt de Meudon ou d’Auteuil

Ouïr gaîment siffler le merle et le bouvreuil.

Vois, ami, le beau ciel ! la belle matinée !

Tout nous promet sur l’herbe une bonne journée.

Qui te retient ? Partons, amis au cœur joyeux,

Allons vivre ! fermons nos livres ennuyeux !

Oublions nos travaux, nos soucis, notre prose !

Sur sa tige allons voir s’épanouir la rose !

Dans la mousse odorante où croît le serpolet,

Quel bonheur d’égrener des fraises dans du lait,

Et, d’un tabac ambré fumant des cigarettes,

Assis sur le gazon jonché de pâquerettes,

De discourir de tout, de demain, d’aujourd’hui,

Et du passé d’hier, bel âge évanoui,

Jours si vite envolés de collège et d’études,

Et de nos froids pédants aux doctes habitudes,

Et des maîtres aimés, nos bons vieux professeurs,

Les Ménard, les Duguet, aux sévères douceurs !

Nous nous rappellerons nos longues promenades

Au Pont du Sens, nos bains l’été, nos camarades,

Chers enfants dispersés à tous les vents du sort,

Ceux-là pris par le monde, et ceux-ci par la mort,

Hélas ! Et le silence aux molles rêveries

Alors remplacera nos vives causeries ;

Et des dômes ombreux qu’attiédit le soleil,

Descendra sur nos fronts un transparent sommeil,

Sommeil fait de lumière et de vague pensée ;

Et, comme une onde errante et d’un doux vent bercée,

Abandonnant notre âme à ses songes flottants,

Les yeux à demi clos nous rêverons longtemps

Puis, renouant le fil des longues confidences,

Nous dirons nos travaux, nos vœux, nos espérances ;

Et, tels que dans l’églogue aux couplets alternés,

Deux pasteurs devisant sur leurs vers nouveau-nés,

Nous nous réciterons, toi ta chère Vendée,

Beau livre où ton esprit couve une grande idée ;

Moi, mes chants sur mon île aux palmiers toujours verts,

Éclose au sein des eaux comme une fleur des mers.

Et tu verras passer dans ces vers sans culture

Un monde jeune et fort, une vierge nature,

Des savanes, des monts pleins de mâles beautés,

Et, creusés dans leurs flancs, ces vallons veloutés

Où, près des froids torrents bordés de mousse fraîche,

Mûrissent pour l’oiseau le jam-rose et la pêche ;

Un soleil merveilleux, un ciel profond et clair,

Des bengalis, des fleurs, joie et parfums de l’air,

Tout un Éden baigné de splendeur et d’arôme

Où tout est poétique et grand, excepté l’homme !Puis les oiseaux viendront, gazouillant leurs amours,

A mes lointains pensers donner un autre cours.

Ils diront leurs amours, et moi, sous la ramée,

Comme eux, je te dirai ma pâle bien-aimée,

Aux longs cheveux plus noirs que l’aile du corbeau,

Aux yeux d’ébène, au front intelligent et beau,

Sa bouche jeune et mûre, et sur ses dents nacrées

Le rire éblouissant de ses lèvres pourprées,

Et sa belle indolence et sa belle fierté,

Et sa grâce plus douce encor que sa beauté !

Alors, adieu mon île et les vertes savanes,

Et les ravins abrupts tapissés de lianes,

Les mimosas en fleur, le chant des bengalis !

Adieu travaux et vers, la Muse et mon pays !

J’aurai tout oublié, radieux et fidèle,

Pour ne me souvenir et ne parler que d’elle !

Je te raconterai souvenir embaumé !

Comment, un soir d’avril, je la vis et l’aimai ;

Comment de simples fleurs, de douces violettes,

Furent de notre amour les chastes interprètes ;

Comment, un autre soir, à son front j’ai posé

Des lèvres où mon cœur palpitait embrasé ;

Comment dans un éclair de volupté suprême,

Pressant contre mon sein le sein brisé qui m’aime,

Foudroyé de bonheur et me sentant mourir,

J’ai crié :  » Maintenant, ô mort ! tu peux venir ! « 

Les Soleils De Juillet

Les voici revenus, les jours que vous aimez,

Les longs jours bleus et clairs sous des cieux sans nuage.

La vallée est en fleur, et les bois embaumés

Ouvrent sur les gazons leur balsamique ombrage.

Tandis que le soleil, roi du splendide été,

Verse tranquillement sa puissante clarté,

Au pied de ce grand chêne aux ramures superbes,

Amie, asseyons-nous dans la fraîcheur des herbes ;

Et là, nos longs regards perdus au bord des cieux,

Allant des prés fleuris dans l’éther spacieux,

Ensemble contemplons ces beaux coteaux, ces plaines

Où les vents de midi, sous leurs lentes haleines,

Font des blés mûrissants ondoyer les moissons.

Avec moi contemplez ces calmes horizons,

Ce transparent azur que la noire hirondelle

Emplit de cris joyeux et franchit d’un coup d’aile ;

Et là-bas ces grands bœufs ruminants et couchés,

Et plus loin ces hameaux d’où montent les clochers,

Et ce château désert, ces croulantes tourelles,

Qu’animent de leur vol les blanches tourterelles,

Et ce fleuve paisible au nonchalant détour,

Et ces ravins ombreux, frais abris du pâtour,

Et tout ce paysage, heureux et pacifique,

Où s’épanche à flots d’or un soleil magnifique !O soleils de juillet ! ô lumière ! ô splendeurs !

Radieux firmament ! sereines profondeurs !

Mois puissants qui versez tant de sèves brûlantes

Dans les veines de l’homme et les veines des plantes,

Mois créateurs ! beaux mois ! je vous aime et bénis.

Par vous les bois chargés de feuilles et de nids,

S’emplissent de chansons, de tiédeurs et d’arômes.

Les arbres, dans l’azur ouvrant leurs larges dômes,

Balancent sur nos fronts avec l’encens des fleurs

Les voix de la fauvette et des merles siffleurs.

Tout est heureux, tout chante, ô saison radieuse !

Car tout aspire et boit ta flamme glorieuse.

Par toi nous vient la vie, et ta chaude clarté

Mûrit pour le bonheur et pour la volupté

La vierge, cette fleur divine et qui s’ignore.

Dans les vallons d’Éden, sereine et pure encore,

Sous tes rayons rêvant son rêve maternel,

A l’ombre des palmiers Ève connût Abel.

Abel dans ses enfants en garde souvenance.

Aussi, quand brûle au ciel ta féconde puissance,

O mère des longs jours ! lumineuse saison !

Oubliant tout, Caïn, l’ombre, la trahison,

La race enfant d’Abel, fille de la lumière,

Race aimante et fidèle à sa bonté première,

Avec l’onde et la fleur, avec le rossignol,

Ce qui chante dans l’air ou fleurit sur le sol,

S’en va disant partout devant ta clarté blonde :

 » Combien tous les bons cœurs sont heureux d’être au monde ! « 

Les Soleils De Mai

 » Pourquoi ces yeux rêveurs et ce regard penché ?

De quel secret ennui ton cœur est-il touché ?

Qu’as-tu ma grande et pâle Amie,

Qu’as-tu ? Vois ce beau ciel sourire et resplendir !

Oh ! souris-moi ! Je sens mon cœur s’épanouir

Avec la terre épanouie. » Sur le cours bleu des eaux, au flanc noir de la tour,

Regarde ! l’hirondelle est déjà de retour.

Ailes et feuilles sont décloses.

C’est la saison des fleurs, c’est la saison des vers.

C’est le temps où dans l’âme et dans les rameaux verts

Fleurissent l’amour et les roses.