J’ai Perdu Mon Mouchoir

RABELAIS :

C’est CarêmePrenant, que l’orgueil mortifie :
Son peuple, ichtyophage, efflanqué, vaporeux,
A l’oreille qui tinte et l’esprit rêvecreux.
Envisage non loin ces zélés Papimanes,
Qui, sur l’amour divin, sont plus forts que des ânes,
Et qui, béats fervents, engraissés de tous biens,
Rôtissent mainte andouille et maints luthériens.
Ris de la nation des moines gastrolâtres :
Aperçoistu le dieu dont ils sont idolâtres ?
Ce colosse arrondi, grondant, sourd, et sans yeux,
Premier auteur des arts cultivés sous les cieux,
Seul roi des volontés, tyran des consciences,
Et maître ingénieux de toutes les sciences,
C’est le ventre ! le ventre ! Oui, messire Gaster
Des hommes de tout temps fut le grand magister,
Et toujours se vautra la canaille insensée
Pour ce dieu, dont le trône est la selle percée.
J’en pleure et ris ensemble ; et tour à tour je crois
Retrouver Héraclite et Démocrite en moi.
Hu ! hu ! disje en pleurant, quoi ! ce dieu qui digère,
Quoi ! tant d’effets si beaux, le ventre les opère !
Hu ! hu ! lamentonsnous ! hu ! quels honteux destins,
De nous tant agiter pour nos seuls intestins !
Hu ! hu ! hu ! de l’esprit quel pitoyable centre !
L’homme en tous ses travaux a donc pour but le ventre !
Mais tel que GrandGousier pleurant sur Badebec,
Se tournant vers son fils sent ses larmes à sec ;
Hi ! hi ! disje en riant, hi ! hi ! hi ! quel prodige,
Qu’ainsi depuis Adam le ventre nous oblige
À labourer, semer, moissonner, vendanger,
Bâtir, chasser, pêcher, combattre, naviguer,
Peindre, chanter, danser, forger, filer et coudre,
Alambiquer, peser les riens, l’air et la poudre,
Étre prédicateurs, poètes, avocats,
Titrer, mitrer, bénir, couronner des Midas,
Nous lier à leur cour comme à l’unique centre,
Hi ! hi ! tout cela, tout, hi ! hi ! hi ! pour le ventre !

Je Te Vends Ma Vache

Là reposait l’Amour, et sur sa joue en fleur
D’une pomme brillante éclatait la couleur.
Je vis, dès que j’entrai sous cet épais bocage,
Son arc et son carquois suspendus an feuillage.
Sur des monceaux de rose au calice embaumé
Il dormait. Un souris sur sa bouche formé
L’entr’ouvrait mollement, et de jeunes abeilles
Venaient cueillir le miel de ses lèvres vermeilles.

La Julie Où Est-elle ?

Au temps de Ver qu’un chacun prend plaisance
A écouter la musique accordance
Des oisillons qui par champs, à loisir,
A gergonner prennent joie et plaisir
Voyant les fleurs en verdures croissantes,
Arbres vêtus de feuilles verdoyantes,
Prendre Cérès sa robe jà couverte
Totalement de branche ou herbe verte,
Dame Nature aorner les branchettes
De prunes, noix, cerises et pommettes
Et d’autres biens qui servent de pâture
A toute humaine et fragile facture,

Le Dieu Priape, en jardins cultiveur,
Donnait aux fleurs délicate saveur,
Faisait herbette hors des boutons sortir,
Dont mettent peine amoureux s’assortir
Pour présenter à leurs dames frisquettes
Quand en secret sont dedans leurs chambrettes ;
Pan, le cornu, par forêt umbrifère,
Commençait jà ses maisons à refaire
Par froid hiver et gelée démolies,
Et les avait alors tant embellies
Que chose était par leur grande verdure,
Consolative à toute regardure ;
Les champs étaient verts comme papegay !
De quoi maint homme était joyeux et gai,
Et bien souvent aucun, par sa gaieté,
Lors d’amourette hantait l’aménité
Faisant rondeaux, chansonnette et ballades,
Dames menaient par jardins et feuillades
Et leur donnaient souvent sur le pré vert
Ou une oeillade ou un baiser couvert
Dont ils étaient résolus comme pape ;
Un autre ôtait son manteau ou sa cape
Pour faire sauts et pour bondir en l’air
A cette fin que de lui fît parler.

En ce tempslà, si propre aux amoureux,

Moi qui étais pensif et douloureux
Et qui n’avais du plaisir une goutte
Non plus que ceux que tourmente la goutte,
Vouloir me prit de ma chambre laisser
Pour un petit aller le temps passer
En un vert bois qui près de moi était,
Le plus souvent où personne n’était,

Afin que pusse un mien deuil étranger,,

Pour un petit m’ébattre et soulager.

En ce vert bois doncques m’acheminai
Et ci et là, seulet, me promenai
Dessous rameaux et branches verdelettes ;
Me promenant, pensais mille chosettes.

Le Canard Blanc

Au point que j’expirais, tu m’as rendu le jour
Baiser, dont jusqu’au coeur le sentiment me touche,
Enfant délicieux de la plus belle bouche
Qui jamais prononça les Oracles d’Amour.

Mais tout mon sang s’altère, une brûlante fièvre
Me ravit la couleur et m’ôte la raison ;
Cieux ! j’ai pris à la fois sur cette belle lèvre
D’un céleste Nectar et d’un mortel poison.

Ah ! mon Ame s’envole en ce transport de joie !
Ce gage de salut, dans la tombe m’envoie ;
C’est fait ! je n’en puis plus, Élise je me meurs.

Ce baiser est un sceau par qui ma vie est close :
Et comme on peut trouver un serpent sous des fleurs,
J’ai rencontré ma mort sur un bouton de rose.

Les Araignées

Ou vous sçavez tromper bien finement,
Ou vous m’aimez assez fidelement,
Lequel des deux, je ne le sçaurois dire,
Mais cependant je pleure et je soupire,
Et ne reçois aucun soulagement.

Pour vostre amour j’ay quitté franchement
Ce que j’avois acquis bien seurement ;
Car on m’aimoit, et j’avois quelque empire
Où vous sçavez.

Je n’attens pas tout le contentement
Qu’on peut donner aux peines d’un Amant,
Et qui pourroit me tirer de martyre,
A si grand bien mon courage n’aspire ;
Mais laissezmoy vous toucher seulement
Où vous sçavez.

Marions-nous Charmante Rose

Si la perte des tiens, si les pleurs de ta mère,
Et si de tes parents les regrets quelquefois,
Combien, cruel Amour, que sans amour tu sois,
T’ont fait sentir le deuil de leur complainte amère :

C’est or qu’il faut montrer ton flambeau sans lumière,
C’est or qu’il faut porter sans flèches ton carquois,
C’est or qu’il faut briser ton petit arc turquois,
Renouvelant le deuil de ta perte première.

Car ce n’est pas ici qu’il te faut regretter
Le père au bel Ascagne : il te faut lamenter
Le bel Ascagne même, Ascagne, ô quel dommage !

Ascagne, que Caraffe aimait plus que ses yeux :
Ascagne, qui passait en beauté de visage
Le beau coupier troyen qui verse à boire aux dieux.

Papivole

Fière, vous ne voulez jamais rien recevoir
Que des fleurs, et des plus simples, des amarantes,
Des lilas, des oeillets, des roses odorantes,
Toutes choses qu’on peut trop aisément avoir.

Je vous offre pourtant, pour remplir mon devoir,
Le cadeau que voici. Ce ne sont pas des rentes,
Mais quelques fins tableaux d’époques différentes
Que vous accrocherez dans votre bleu boudoir.

Je les ai fort soignés pour qu’ils puissent vous plaire.
Le dessin en est pur, la couleur en est claire.
Ce sont de tout petits quadros de chevalet.

Si toutefois vous y trouvez des choses sottes,
Que le dessin soit gauche ou que le ton soit laid,
Vous en pourrez aussi faire des papillotes.

Frédéric

J’ouvre mon estomac, une tombe sanglante
De maux ensevelis. Pour Dieu, tourne tes yeux,
Diane, et vois au fond mon coeur parti en deux,
Et mes poumons gravés d’une ardeur violente,

Vois mon sang écumeux tout noirci par la flamme,
Mes os secs de langueurs en pitoyable point
Mais considère aussi ce que tu ne vois point,
Le reste des malheurs qui saccagent mon âme.

Tu me brûles et au four de ma flamme meurtrière
Tu chauffes ta froideur : tes délicates mains
Attisent mon brasier et tes yeux inhumains
Pleurent, non de pitié, mais flambants de colère.

À ce feu dévorant de ton ire allumée
Ton oeil enflé gémit, tu pleures à ma mort,
Mais ce n’est pas mon mal qui te déplait si fort
Rien n’attendrit tes yeux que mon aigre fumée.

Au moins après ma fin que ton âme apaisée
Brûlant le coeur, le corps, hostie à ton courroux,
Prenne sur mon esprit un supplice plus doux,
Étant d’ire en ma vie en un coup épuisée.

J’ai Des Roses

(Extraits)

Le jour, ce beau fils du Soleil,
Dont le visage non pareil
Donne le teint aux belles choses,
Prêt d’entrer en la mer, enlumine son bord
De ses dernières roses,
Et ses premiers rayons vont lui marquer le port.

Ce doux créateur des beautés,
Roi des glorieuses clartés,
Qui dessus nous sont répandues,
Nous donnant le bonsoir se cache dans les eaux,
Et les ombres tendues
Avertissent le ciel d’allumer ses flambeaux.

Les bois ne paraissent plus verts,
La Nuit entrant dans l’univers
Couvre le sommet des montagne
Déjà l’air orphelin arrose de ses pleurs
La face des campagnes,
Et les larmes du soir tombent dessus les fleurs.

Le monde change de couleurs,
Une générale pâleur
Efface la beauté des plaines,
Et les oiseaux surpris sur le bord des marais
Courtisant les fontaines
Se vont mettre à couvert dans le sein des forêts.

Quelques brins d’écarlate et d’or
Paraissent attachés encor
À quelques pièces de nuage ;
Des restes de rayons peignant tout à l’entour
Le fond du paysage
Font un troisième temps qui n’est ni nuit ni jour.

Les rougeurs qu’on voit dans les airs
Jeter ces languissants éclairs
Qui meurent dans les plis de l’onde,
Sont les hontes du jour fuyant le successeur
Qui le chasse du monde,
L’astre des belles nuits que gouverne sa soeur.

Le Silence vêtu de noir
Retournant faire son devoir
Vole sur la mer et la terre,
Et l’Océan joyeux de sa tranquillité
Est un liquide verre
Où la face du Ciel imprime sa beauté.

Le visage du firmament
Descendu de cet élément
Y fait voir sa figure peinte,
Les feux du Ciel sans peur nagent dedans la mer,
Et les poissons sans crainte
Glissent parmi ces feux qui semblent les aimer.

Dans le fond de ce grand miroir
La nature se plaît à voir
L’onde et la flamme si voisines,
Et les astres tombés en ces pays nouveaux,
Salamandres marines,
Se baignent à plaisir dans le giron des eaux.

[…] Un bel oeil nageant dans ses pleurs
Fait soupirer de ses douleurs
La plus insensible poitrine ;
Ô larmes de Jésus, que ne ferezvous pas ?
Chère enfance divine,
Qui pourra résister à vos chastes appas ?

Belle Iris, nourrice des fleurs,
Arc de rayons et de couleurs,
Dont les flèches sont les rosées,
Vos larmes céderont aux pleurs de cet Amour
Quoiqu’elles soient puisées
En des sources de musc et des canaux de jour.

Rosée, agréable présent,
Dont l’Aurore va courtisant
Les nourrissons de la prairie,
De qui l’été reçoit ses aimables fraîcheurs,
Et la plaine fleurie
Les parfums embaumés de ses riches blancheurs ;

Gouttes, filles des beaux matins,
Yeux des fleurs, astres argentins,
Nourriture des prés humides,
Étoiles des jardins, douces sueurs des cieux,
Cristaux, perles liquides,
Vous n’avez rien d’égal aux larmes de ces yeux.

Ruisseaux, délicieux serpents
Qui vous glissez à pas rampants
Parmi les herbages des plaines,
Grossissezvous des pleurs qui mouillent ce beau corps,
Ces deux riches fontaines
De vos flots roturiers en feront des trésors.

Fleuves, de roseaux habillés,
Prenez vos vases écaillés
Pour recueillir ces douces pluies,
Ils n’ont jamais reçu de plus riche liqueur,
Venez remplir vos buies
Des chers écoulements du sang de ce beau coeur. […]

J’ai Faim

Tableau qui mes peines dissipe,
Je contemple en m’attendrissant
Le village fumant sa pipe
Aux pieds du soir incandescent.

Soleil, mourant témoin des crimes
Absous par le jour qui s’en va,
Sur l’autel de tes feux sublimes,
Satisfais, frère, à Jéhovah !

Nuit, tombeau du ciel sans mystère,
Chassesen ce jour qui nous ment !
Viens faire oublier à la terre
Qu’elle ne te plaît qu’un moment !

C’est à cet instant de l’automne
Qu’on voudrait partir d’icibas…
Mais de temps en temps au loin tonne
Un train passant qu’on ne voit pas.

À Mes Côtés J’ai Deux Rosiers

A mes côtés j’ai deux rosiers
A mes côtés j’ai deux rosiers
Qui portent roses au mois de mai
Qui portent roses au mois de mai
Mes beaux rosiers entrez dans la danse
Mes beaux rosiers entrez dans la danse
Embrassez qui vous voudrez
Embrassez qui vous voudrez.

Am Stram Gram

Amour, taistoi, mais prends ton arc ;
Car ma biche belle et sauvage,
Soir et matin, sortant du parc,
Passe toujours par ce passage.

Voici sa piste, ô la voilà !
Droit à son coeur dresse ta vire,
Et ne faux point ce beau couplà,
Afin qu’elle n’en puisse rire.

Hélas ! qu’aveugle tu es bien !
Cruel, tu m’as frappé pour elle.
Libre elle fuit, elle n’a rien ;
Mais las ! ma blessure est mortelle.

Bonjour Madame

C’est en toi, bienaimé, que j’écoute,
Et que mon âme voit.
Accueille mon silence et montremoi la route,
Mes yeux fermés au monde se sont ouverts en toi.

C’est en toi que je ris, c’est en toi que je rêve,
Que je pleure tout bas.
En toi que mon sein se soulève,
En toi que mon coeur bat.

Ô toi, dont s’ensoleille
D’un tremblement d’ailes d’or
Mon souffle animé,
C’est en toi que je m’éveille,
Et c’est en toi que je m’endors,
Ô bienaimé !

Bonsoir Madame La Lune

C’est grand peine que de vivre,
Et si ne veuton mourir.

Qui n’est de tous maux délivre,
C’est grand peine que de vivre.

Raison à la Mort nous livre,
Rien ne nous peut secourir :
C’est grand peine que de vivre,
Et si ne veuton mourir.

C’est Demain Dimanche

Clavier vibrant de remembrance,
J’évoque un peu des jours anciens,
Et l’Eden d’or de mon enfance

Se dresse avec les printemps siens,
Souriant de vierge espérance
Et de rêves musiciens…

Vous êtes morte tristement,
Ma muse des choses dorées,
Et c’est de vous qu’est mon tourment ;

Et c’est pour vous que sont pleurées
Au luth âpre de votre amant
Tant de musiques éplorées.