Je Vais M’envoler

Ce soir je vais partir visiter les nuages,

Je n’y suis pas encore mais ça va pas tarder,

Je vois déjà des fleurs tout autour des visages,

Tous les gens qui sont là commenc’nt à m’regarder

Car si je réussis c’est extraordinaire.

Ils ont raison d’attendre, ils seront pas déçus,

Je sens que j’m’arrondis comme une Montgolfière,

Je vais quitter la terre, personn’ me verra plus !
J’ai commencé c’matin aux petites aurores

Avec un muscadet de derrièr’ les fagots

Qui glissait comm’ du v’lours, d’ailleurs j’en rêve encore,

Et deux trois p’tits kirs qu’étaient bien rigolos,

Vers midi je marchais sur des pompes à bascule,

C’est là que j’ai compris que j’allais m’envoler.

C’est un travail très dur Si t’avanc’s pas tu r’cules,

L’ivresse est un pays où faut pas rigoler !
T’as des gens qui picol’nt sans aucun savoir-faire,

Eh bien, voilà des gars qui s’envol’ront jamais,

Qui cess’ront pas d’ramper, qui quitt’ront jamais terre

Alors que moi je sens que ça va pas tarder,

J’vais survoler Paris comme un ange véritable.

J’aim’rais pouvoir emm’ner tous mes potes avec moi

Mais comm’ils s’fout’ de moi pasque j’mont’ sur la table

J’vais m’envoler tout seul et j’les emmèn’rai pas !
Il est huit heur’s du soir, y a douze heur’s que j’travaille,

Je me sens tout léger comme un petit zoizeau.

Me v’là sur le trottoir avec des gens qui braillent,

Je vais prendr’ mon élan Je serai tell’ment beau

Que tous ces connards-là en auront plein la vue.

Allez hop ! C’est parti ! Non, c’est pas pour ce soir.

Y a vingt ans que j’m’exerce C’est toujours pein’ perdue.

J’essaye encore demain Après, j’arrête de boire.

Quand On N’a Rien À Dire

Quand on n’a rien à dire et du mal à se taire,

On peut toujours aller gueuler dans un bistrot,

Parler de son voisin qui n’a pas fait la guerre,

Parler de Boumedienne et de Fidel Castro,

Parler parler parler pour que l’air se déplace,

Pour montrer qu’on sait vivre et qu’on a des façons,

Parler de son ulcère ou bien des saints de glace,

Pour fair’ croire aux copains qu’on n’est pas le plus con.
Quand on n’a rien à dire on parle de sa femme

Qui ne vaut pas tripette et qui n’a plus vingt ans,

Qui sait pas cuisiner, qui n’aime que le drame,

Qui découche à tout va, qu’a sûrement des amants.

On parle du Bon Dieu, on parle de la France

Ou du Vittel-cassis qui vaut pas çui d’avant,

On pense rien du tout on dit pas tout c’ qu’on pense.

Quand on n’a rien à dire on peut parler longtemps.
Quand on n’a rien à dire on parle du Mexique

De l’Amérique du Nord où tous les gens sont fous,

Du Pape et du tiercé, des anti-alcooliques,

Du cancer des fumeurs et des machines à sous,

Des soldats des curés, d’la musiqu’ militaire,

De la soupe à l’oignon, de l’îl’ de la Cité.

Quand on n’a rien à dire et du mal à se taire

On arrive au sommet de l’imbécilité.

La Crucifixion

I
Tu viens c’t’ après-midi à la crucifixion ?

T’as qu’à v’nir avec moi, ça t’chang’ra les idées !

Ta bergère est pas là, profit’de l’occasion

Moi j’ai prév’nu Lévy que j ‘prenais ma journée

J’y ai dit  » j’veux voir ça, et pis j’ai mes raisons !  »

Il a pas pu r’fuser vu qu’il y va, cézigue !

Ça va ram ‘ner du monde et marquer la saison

C’ t’affair’là, tu vas voir, mais le truc qui m’intrigue

C’est qu’sur les trois clients qu’ils vont foutre au séchoir

Y en a deux, paraît-il, qu’on a dû bien connaître

Ils nous ont fait marron sur un coup d’marché noir

On ira les r’garder, ça les amus’ra p’t’être
Quand on avait l’tuyau pour les surplus romains

J’avais tout préparé, tout mâché la besogne,

On était cinq su’l’coup, vraiment du cousu-main !

Quand ils nous ont doublé, on a passé la pogne

Mais j’dois dire qu’aujourd’hui, je vais bien rigoler

Comm’quoî, mon vieux cochon, y a tout d’même un’justice

Comm’disait mon vieux père :  » Faut pas tuer ni voler à moins

D’être certain que le coup réussisse !  »
Le troisième, il paraît qu’il marche à la gamberge

Il jacte à droite à gauche, on l’a vu v’nir de loin

Il est pas vieux du tout, il n’a pas trente-cinq berges

On n’sait pas bien qui c’est, c’est pas un gars du coin

C’est un genr’de r’bouteux, il guérit les malades

Ça fait trois ans, guèr’plus, qu’il est sur le trimard

N’empêch’que le Pilate et ses p’tits camarades

L’ont prié d’obéir et d’arrêter son char

Comm’disait mon vieux père :  » La poisse, elle vient tout’seule

Mais plus tu veux jacter, plus qu’ell’vient rapid’ment

C’est un’bell’qualité d’savoir fermer sa gueule  »

Mon père, pour un ivrogne, il n’manquait pas d’jug’ment !
D’ailleurs, en fait d’jug’ment, c’est par là qu’ça commence

Si tu veux v’nir, tu viens Moi j’veux pas m foutr’en r’tard

Tu viens pas Moi j’m’en vais J’te dirai c’que j’en pense !

J’pass’rai pour l’apéro, à sept heures, au plus tard.
II
Ça y est, me v’la r’venu, j’en ai les jamb’coupées

J’ai vu assez d’salauds pour le restant d’mes jours

Et c’est l’genr’d’histoir’ qui s’ra vite étouffée

T’en entendras causer, crois-moi, pis mêm’les sourds
D’abord le tribunal, une vraie rigolade !

Les carott’ étaient cuites, archi-cuites au début

Le Pilate s’en foutait, mais les p’tits camarades

Ça gueulait maximum, aussi fort qu’ils ont pu

Le mec, il était là, il a pas dit grand-chose

Et pis j’étais trop loin ; j’ai pas bien entendu

Tout l’mond’braillaît là-d’dans, mais pour plaider sa cause

Y a personn’qu’à moufté Ni l’avocat non plus

D’ailleurs, y en n’avait pas ! C’était la mascarade !

Et j’suis sûr que le gars il est blanc comm’l’agneau

Tu peux dir’que l’Pîlate et ses p’tits camarades

Ça fait avec nous autres un’bell’band’de salauds

On a beau êtr’voyou, viv’comm’des malhonnêtes

Y a tout d’mêm’des machins qui vous fout’le bourdon

Tout était combiné, mêm’Ja croix qu’était prête

Et quand on vous y colle on sait qu’c’est pour de bon

Et pis la croix maint’nant c’est toi qui t’la coltines

C’est nouveau, j’te préviens, si ça t’arrive un jour

Tout seul et ça su’l’dos jusqu’en haut d’la colline.

Il s’est juste arrêté pour faire un p’tit discours,

Il s’trouvait juste en face d’un ramassis d’bonn’femmes

Qui chialaient comm’des veaux, faut dir’qu’y avait d’quoi,

Il leur a dit comm’ça  » pour le salut d’vos âmes

il vaudrait mieux pleurer sur vous-mêmes que sur moi !  »
Sa vieille elle était là, la pauv’mémère, tout’seule

Y aurait pas eu un mec pour y donner la main,

Surtout quand son fiston il s’est cassé la gueule !

Trois fois d’suite sous les coups d’ces enfoirés d’romains !

Moi, ça m’a foutu l’noir, pourtant j’suis pas sensible

Ça m’a tout barbouillé, j’en suis cœur sur carreau !

Faut dir’que l’populo c’est vraiment des horribles

Ils sont pour la plupart plus fumiers qu’les bourreaux
Bref, je n’suis pas r’venu pour gâcher la soirée

Ils l’ont cloué là-d’ssus et tout l’monde est parti

Moi j’en suis lessivé, tu parles d’une journée

Et tout l’monde est pareil et pis c’est pas fini
Les deux autres ? Ah ben oui, pardonn’moi si j’t’excuse

Hé ben j’les ai pas vus, j’y ai mêm’plus pensé !

Ils sont toujours là-haut, vas-y si ça t’amuse

Pour moi ça va comm’ça, j’en ai vu bien assez !

Paulo, tu m’connais bien, tu sais qu’les innocents

Je m’en fous complèt’ment, seul’ment pour le quart d’heure

Je dois dir’que c’que j’ai vu, ça m’a tourné les sangs

Un mot que j’dis jamais, Paulo, ça m’a fait peur !

Quarante Ans

Quarante ans, quarante ans, mais c’est le bout du monde !

Je me suis dit cela, c’était à peine hier,

Et voilà qu’aujourd’hui c’est question de secondes

Quarante ans, pas déjà Sinon à quoi ça sert

D’avoir eu dix-huit ans, des cerises à l’oreille

Et des fleurs aux cheveux, d’avoir tout espéré ?

L’amour à lui tout seul était une merveille,

Et puis le temps passait, dont je n’ai rien gardé.
Quarante ans, quarante ans, c’est presque ridicule

Je n’ai rien fait du tout, sinon quelques erreurs.

L’innocent que j’étais, je le vois qui recule.

Il peut bien s’en aller, je le connais par coeur,

Je le connais déjà depuis quarante années,

De face et de profil, en noir et en couleur,

Et ses anges gardiens, et ses âmes damnées,

Je sais ce qui l’enchante et qui lui fait peur
Quarante ans, quarante ans, non ce n’est pas possible,

Pas aujourd’hui, demain, une semaine ou deux

Hier on me traitait encore d’enfant terrible !

Comment aurais-je fait pour être déjà vieux ?

Quarante ans, oui, déjà C’est beaucoup pour mon âge.

Pauvre petit jeune homme, on a des cheveux gris,

On est un peu morose, on va devenir sage,

On n’a pas fait grand chose et l’on n’a rien compris
À quarante ans passés, la jeunesse commence,

Je vais me répéter ces mots-là tous les jours,

Je vais déambuler en pleine adolescence,

Perdre mes illusions, réinventer l’amour

Quarante ans, quarante ans, c’est l’âge du bonheur,

Pour l’homme que je suis, c’est l’âge des victoires,

Et j’ai tout ce qu’il faut pour faire un beau vainqueur,

Mais déjà quarante ans, je n’ose pas y croire.

La Musique Militaire

Je n’connais rien d’plus beau qu’la musique militaire.

Au moins ça, c’est viril, c’est bon pour nos p’tits gars !

Quand sonnent les tambours, tout l’monde est solidaire,

Le rythme vous entraîne, on y va d’un seul pas !

Le regard fier et droit, vers l’enn’mi qui recule,

Ayant déjà compris qu’il n’avait plus d’espoir.

Vaincre s’écrit pour nous en lettres majuscules,

C’est avec des clairons que l’on écrit l’histoire !

Fallait nous voir, nous autres, au quatre-vingt-treizième,

On en voulait, j’vous jure, oh sacré nom de nom !

On avait beau suer d’peur, on avançait quand même,

Musique en tête, hardi ! Baïonnette au canon

Mais les jeun’s d’aujourd’hui, ça joue les anarchistes,

Ça prétend réfléchir, la guerre ne leur dit rien,

Malheureux galopins, c’est tout d’même un peu triste,

Vous irez comm’ les autres, au baroud, j’espèr’ bien !

La musiqu’ militaire, c’est comme un bain d’jouvence,

Ça nous rappelle à tous quels gaillards nous étions !

On leur en a fait voir ! Tous les enn’mis d’la France

Devant nous, dans mon temps, ça baissait pavillon !

Y a pas d’raison qu’ce soit toujours les mêm’ qui paient

Pour sauver la Patrie et l’honneur du drapeau,

On s’est battu pour eux, ils nous doiv’nt la pareille.

C’est l’devoir du soldat d’aller risquer sa peau.

La musiqu’ militaire, y a qu’ça qui fait des hommes

Et pas des p’tits voyous, du gibier d’boît’ de nuit !

S’ils avaient fait comm’ moi la bataill’ de la Somme,

Ils auraient sûr’ment l’droit d’en êt’ fiers aujourd’hui.

Ah ! Si on écoutait les conseils des vieill’ classes

On leur battrait l’rappel, on les f’rait foutre au rang

Et voir en première ligne un peu comment ça s’passe !

Et dev’nir, s’il le faut, l’orgueil de leurs parents !

Question Mentalité

Question mentalité tu sais qu’j’ai des principes

C’est pour ça qu’avec moi faut travailler correct

Comm’ça tout ira bien, je n’suis pas mauvais type

T’as un joli p’tit cul, faut tâcher d’faire avec

C’est moi personnellement qui vais t’prendr’à la base

C’est la chanc’de ta vie, je te mets sur Paris

Seul’ment je te préviens, faut leur fout’ de l’esstase

Vu qu’l’esstase y a pus qu’ça pour fair’monter tes prix
Le mich’ton c’est pas lui qui commande, attention !

Mais question sentiment, faut bien y laisser croire

Que c’est lui qui t’apprend, qu’au plumard c’est un lion

C’est pour ça qu’au départ, il faut pas l’fair trop boire

Tu risques de l’finir avant de l’commencer

Alors il est vexé, question orgueil il r’naude

Jamais tu le r’verras, c’est fini c’est classé

Les finir à la main, ça s’fait mais c’est d’la fraude
Celui qui cherche un cul c’est qu’il en a besoin

En général c’est pas pour planter des tulipes

Je veux qu’i’t’fout’K.O. ! Faut pas qu’il gagne aux points

C’est pour ça qu’l’important, c’est d’fignoler tes pipes !

C’est un hors d’oeuvr’rien d’plus, un amus’gueul’c’est tout

Il faut qu’i’soye d’attaque pour le plat d’résistance

Tu lui gueul’qu’i’t’rend folle pendant qu’il tir’son coup

Et quand il a fini tu lui gueul’  » viv’la France « .

La Pierrette À Pigale

Le premier qui me dit des mots qui me plais’nt pas

Je l’attrape au kolback et j’y file un’ mandale,

J’fais quatre vingt kilos et tâtez, y a pas d’gras !

Et c’est moi qu’on appell’ la Pierrette, à Pigalle.

J’ai 42 balais et j’ai 10 ans d’Légion,

Et si j’aim’ les bas d’soie et les talons aiguille,

L’premier qu’est pas content, je les lui plante au fion !

Quoiqu’de mon naturel, je soye plutôt bonn’ fille.
C’qu’i’ faut pas dans la griv’ c’est l’imagination,

On se vir’ sa cuti, comm’ ça, comm’ qui rigole,

Avec le temps qui passe on se chop’ des passions,

On commenc’ comm’ caïds, on se r’trouv’ chez les folles,

Et pis quoi ? Du moment qu’on est bien dans sa peau,

C’est plutôt rigolo de chanstiquer ses fringues,

De s’coller des perlouzes C’est p’t’-êt’ con, mais c’est beau !

Sans c’truc-là, dans l’désert, moi je s’rais dev’nu dingue.
Alors il faut comprendre Quand t’as joué les costauds

Pendant dix ou quinze ans, un beau jour t’en as classe,

Tu cherches ailleurs Tu trouves ! Et pis tu chang’s de peau ;

Mêm’ de s’fair’ mett’ un peu, je te jure, ça délasse.

Ceci dit, moi je tiens à ma virilité,

Si j’me sape en gonzesse, c’est pas tell’ment qu’ j’adore,

C’est que ma clientèle, y a qu’ça pour l’exciter

Alors je fais c’qu’i’faut, c’est plutôt du folklore.
Et pis moi sur la peau j’ai que d’l’Yves Saint-Laurent,

Je supporterais pas des trucs qui soyent vulgaires,

C’est comm’ ça que je m’fais dans les 20 briques par an,

Je n’me faisais pas ça quand j’étais militaire ;

Le seul dram’ de ma vie, c’est que mon p’tit ami,

Il a vingt ans d’moins qu’moi, j’ai peur qu’i’s’fass’ la malle,

C’est pas son intérêt, j’l’ai prév’nu, j’y ai dit !

Tout l’mond’ saurait qui c’est la Pierrette à Pigalle

Si Monseigneur Voulait

Si Monseigneur l’évêque voulait bien racheter

Le bordel clandestin de la rue Saint-Antoine.

Et le petit bistrot qui se trouve à côté,

Ça ferait bien plaisir à monsieur le Chanoine.

L’archiprêtre a besoin de ce que vous savez.

Il n’est plus temps pour lui de changer d’habitude,

Il se confesse après, trois Pater trois Ave,

N’empêch’ que les bonn’ dames trouv’nt la chose un peu rude.
Si Monseigneur l’évêque pouvait envisager

D’acquérir en sous-main l’endroit que j’lui signale,

Il pourrait apaiser les besoins du clergé

En tout’ sécurité, à l’abri du scandale

Madam’ de Saint-Laurent a mis les choses au point.

Si je vends mon bordel à Monseigneur l’évêque,

Mes p’tites en s’ront ravies, ell’s en prendront bien soin !

Qu’il vienn’ bouffer chez moi, dimanche, avec un chèque !
Si seul’ment je pouvais convaincre Monseigneur,

J’en serais si content pour notre bon Chanoine

Et pour tous ces messieurs, je les connais par coeur.

Achetez le bordel de la rue Saint-Antoine,

Le personnel est bien, les locaux sont repeints,

Y’a pas d’morte saison, que Monseigneur se l’dise !

Et ces petites, au fond, faut bien qu’ell’ gagn’t leur pain,

Il vaut mieux que ce soit dans le giron d’l’Église.

Le Bistrot D’alphonse

C’est au bistrot d’Alphonse, entre onze heures et minuit,

qu’on est venus, trente ans, se tourniquer la gueule

Et se pourrir le foie, un peu toutes les nuits.

La folie va son train, la vache, elle agit seule.

Nul ne l’entend venir mais son oeil est brillant

Et notre cinquantaine à pas de loup s’approche.

L’amour se fait la malle, on n’est plus très vaillant,

À la hauteur, bien sûr, mais c’est pas dans la poche !
Alphonse est bien gentil, c’est mon plus vieux copain,

Son cognac est parfait, son pinard impeccable.

Dans son temps, paraît-il, c’était un chaud lapin

Mais plus personne au lit quand on dort sous la table !

Trente ans de gueul’ de bois, et sans désemparer !

Et lui, le malheureux, qui buvait pour l’exemple

La cirrhose a fini par tout accaparer.

Quand tu sers ton calva l’as la pogne qui tremble !
À voir la gueul’ qu’on a, on se prend à rêver,

On se découvre enfin des idées générales.

Il est bien évident qu’on va bientôt crever,

Alphonse, le premier, pour sauver la morale.

Alphonse ! La fortune ell’ mûrit pas tout’ seule,

Il faut la provoquer, y mettre tout son coeur.

Nous, c’est pour t’enrichir qu’on s’est saoulé la gueule

Et quand tu s’ras crevé, on ira boire ailleurs !

Si Tu Me Payes Un Verre

Si tu me payes un verre, je n’te demand’rai pas

Où tu vas, d’où tu viens, si tu sors de cabane,

Si ta femme est jolie ou si tu n’en as pas,

Si tu traînes tout seul avec un coeur en panne.

Je ne te dirai rien, je te contemplerai.

Nous dirons quelques mots en prenant nos distances,

Nous viderons nos verres et je repartirai

Avec un peu de toi pour meubler mon silence.
Si tu me payes un verre, tu pourras si tu veux

Me raconter ta vie, en faire une épopée

En faire un opéra J’entrerai dans ton jeu

Je saurai sans effort me mettre à ta portée

Je réinventerai des sourir’ de gamin

J’en ferai des bouquets, j’en ferai des guirlandes

Je te les offrirai en te serrant la main

Il ne te reste plus qu’à passer la commande
Si tu me payes un verre, que j’aie très soif ou pas,

Je te regarderai comme on regarde un frère,

Un peu comme le Christ à son dernier repas.

Comme lui je dirai deux vérités premières :

Il faut savoir s’aimer malgré la gueul’ qu’on a

Et ne jamais juger le bon ni la canaille.

Si tu me payes un verre, je ne t’en voudrai pas

De n’être rien du tout Je ne suis rien qui vaille !
Si tu me payes un verre, on ira jusqu’au bout,

Tu seras mon ami au moins quelques secondes.

Nous referons le monde, oscillants mais debout,

Heureux de découvrir que si la terre est ronde

On est aussi ronds qu’elle et qu’on s’en porte bien.

Tu cherchais dans la foule une voix qui réponde,

Alors, paye ton verre et je paierai le mien,

Nous serons les cocus les plus heureux du monde.

Le Cul De Ma Sœur

Ma sœur avait un cul quasiment historique

mêm’ les vieux du quartier n’avaient jamais vu mieux

il était insolent, il était poétique

et le plus fort de tout c’est qu’il faisait sérieux

On venait de très loin voir cette pièce unique

Histoire de dir’ plus tard qu’on s’en était servi

Un cul beau comme un Dieu, glorieux et magnifique

tous ceux qui l’avaient vu s’en retournaient ravis
Avec un cul comm’ ça, si tu fais pas fortune

ou bien ce s’ra la flemme ou bien ce s’ra qu’t’es con !

va-t-en un peu l’offrir un peu le soir au clair de lune

et tu verras ma sœur si c’est moi qu’ai raison.
Il est bien évident qu’une telle merveille

ne peut pas être vu par le premier venu

ma sœur montrait son cul à ceux qu’avaient d’l’oseille

Et l’on payait d’avance, en or bien entendu

Grâce à lui le quartier redevint touristique

retrouva d’un seul coup, tout’sa prospérité

ma sœur battait de loin les courtisanes antiques

c’est elle qui rendit son faste à la cité
Ma mère savait r’cevoir le client, ça faut dire !

Ell’faisait patienter au p’tit salon du bas,

le p’tit clin d’oeil en coin, toujours le mot pour rire

Ah ça, mon bon monsieur, vous ne l’regrett’rez pas

c’est un cadeau du ciel, un’ fill’ comm’ ça, j’vous jure

adorant son travail et modeste avant tout

avec un d’ces pétards bon pour tout’ les pointures

un cul mon bon monsieur comme y en n’a pas beaucoup !

Tango (toi Tu Baises)

Toi tu baises comme un’ reine et c’est un compliment

que j’ai pas l’habitud’ de faire à la légère.

T’as que’chose et j’suis sûr qu’avec de l’entrain’ment

si tu suis mes conseils, tu peux faire une carrière

mais faut pas t’gaspiller avec n’importe qui,

rien que du premier choix, toi t’as l’genre scientifique,

et même un raffiné, avec toi c’est d’l’acquis.

V’là mon avis, t’as l’don, te manqu’ que la technique.
Un’ belle anatomie quand on sait s’en servir

ça vous enrichit mieux qu’ d’avoir fair des études,

mais les admirateurs, il faut bien s’les choisir ;

toi t’auras vit’ compris, juste un peu d’habitude

Les gonzesses on peut dir’ que j’connais la question,

j’ai connu des championn’s mais toi tu les bats toutes.

Mêm’ quand tu parles pas t’as d’la conversation.

Heureusement qu’ le hasard m’a placé sur ta route
Les rousses on a beau dire, dès qu’il s’agit d’baiser,

ell’s ont ça dans la peau, y’a rien à leur apprendre,

C’est pas plutôt fini qu’il faudrait r’commencer,

mais toi tu m’as surpris et j’suis dur à surprendre.

Tu m’fous la chair de poule, j’os’ même pus t’regarder ;

il suffit qu’ tu t’approches et me v’là dans les transes,

il va s’passer que’qu’chose et ça va pas tarder.

Allez viens mon amour ; amèn’-toi qu’on r’commence.

Le Français (pour Nos Amis Québécois)

Moi qui vis à Paris depuis plus de vingt ans,

Qui suis né quelque part au coeur de la Champagne,

Jusqu’à ces temps derniers je m’estimais content,

Mais tout est bien fini, la panique me gagne.
Quand je lève mes yeux sur les murs de ma ville,

Moi qui n’ai jamais su plus de trois mots d’anglais,

Je dois parler par gestes et c’est bien difficile

Alors je viens chez vous retrouver le français.
Mes amis pour un rien se font faire des check-up,

Moi je me porte bien, j’en rigole de confiance,

J’écoute des longs playings le soir sur mon pick-up ;

Des rockmen, des crooners, y en a pas mal en France.
Et j’bouffe des mixed-up grills, des pommes chips à gogo,

Alors que j’aim’rais tant manger des pommes de terre

Avec des p’tits bouts d’foie et des p’tits bouts d’gigot,

Mais pour ça c’est fini, il faudra bien s’y faire.
On boit des lemon dry dans les snack-bars du coin,

En plein coeur de Paris ça me fait mal au ventre,

Et l’odeur des hot-dogs j’la sens v’nir de si loin

Que mon coeur se soulève aussitôt que j’y rentre.
Et l’on fait du footing, du shopping, des plannings,

De quoi décourager mêm’ la reine d’Angleterre.

Ma femme la s’main’ dernière s’est fait faire un lifting,

J’ai fait du happening pour passer ma colère.
Mais ça peut plus durer, j’peux plus vivre comm’ ça,

J’aime le vieux langage que parlaient mes ancêtres.

Je vous jure que chez nous il s’en va pas à pas

Tant pis pour nos enfants, ils s’y feront peut-être,
Mais moi je n’m’y fais pas, alors j’ai pris l’avion,

J’ai salué Paris du haut de ma nacelle,

Je suis venu chez vous chercher avec passion

Au bord du Saint-Laurent ma langue maternelle.

Le Quartier Des Halles

Je ne reviendrai plus dans le quartier des Halles.

Mes diables sont partis, pour Dieu sait quel enfer

Les touristes ont marché sur les derniers pétales

De nos derniers bouquets, on ne peut rien y faire.

Je ne suis pas client pour les pèlerinages.

Bien le bonjour chez vous ! Je ne reviendrai plus,

J’emporte mes souv’nirs avec le paysage,

Le passé dans ma poche et mon mouchoir dessus.
Lèvres couleur de sang et du velours aux chasses,

La belle sans merci fumaille en rêvassant.

Au pas lent des années j’étais celui qui passe,

Mais de Sainte Apolline au Squar’ des Innocents

On ne me verra plus jamais traîner mes guêtres

Au gré des muscadets de quatre heur’s du matin

Avec mon cinéma tout vivant dans ma tête

Et l’étincelle froide au regard des tapins.
J’allais déambuler je croisais des fantômes,

Tire-laine en ribote ou pendus décrochés,

Et ça tourbillonnait autour des jolies mômes

Maculées de sang frais par les garçons bouchers.

Les camions de lilas s’ouvraient en avalanches

Et tout autour de moi l’air sentait le printemps.

En des temps très anciens, Saint-Eustache était blanche.

Là-bas j’étais chez moi, bien peinard, et pourtant

On ne me verra plus dans le quartier des Halles,

Ce qui peut s’y passer ne m’intéresse plus

Les temps sont accomplis, à nous de fair’ la malle,

Je ne suis pas client pour les regrets non plus

Adieu mes fleurs de sang, mes panthères de jeunesse,

Je vais aller traîner sur les quais de Bercy.

Malgré moi j’ai le coeur éclaté de tendresse,

Saint-Eustache a gagné, les diables sont partis.

Le Regret Des Bordels

La conn’rie qu’on a faite en verrouillant les claques,

en balançant du coup tout’s les souris dehors !

Ça méritait d’autor un’ volée d’pair’s de claques,

mais, comm’ disait papa, tous les cons sont pas morts,

Voilà des pauv’s gamines qui vivaient en famille,

qui r’cevaient vaill’ que vaille un peu d’éducation

et qui sont désormais sans soutien, les pauv’s filles.

La conn’rie qu’on a faite en fermant les boxons !
Mon père, il s’en payait de la lanterne rouge,

il y cassait sa s’maine et tous les sam’dis soirs

ma pauv’mère le cherchait tout’ la nuit dans les bouges ;

lui ronflait au bordel, toujours complèt’ment noir.

Les putains le bordaient, lui faisaient des papouilles,

soit des trucs inédits, soit des spécialités.

Moi j’osais pas y aller, j’avais bien trop la trouille,

et quand l’courage m’est v’nu, ils étaient supprimés.
La conn’rie qu’on a faite en fermant les bordels,

en obligeant l’brav’ monde à baiser n’importe où !

Ma tante en avait un, je n’parle pas pour elle,

vu qu’la vache en claquant m’a rien laissé du tout,

mais vraiment, quand je pense au destin d’mes frangines

qui douées comme ell’s étaient s’raient sous-maîtresses maint’nant,

je m’dis qu’la république est bien dans la débine

et qu’on a mis l’bordel rien qu’en les supprimant