Le Bistrot D’alphonse

C’est au bistrot d’Alphonse, entre onze heures et minuit,

qu’on est venus, trente ans, se tourniquer la gueule

Et se pourrir le foie, un peu toutes les nuits.

La folie va son train, la vache, elle agit seule.

Nul ne l’entend venir mais son oeil est brillant

Et notre cinquantaine à pas de loup s’approche.

L’amour se fait la malle, on n’est plus très vaillant,

À la hauteur, bien sûr, mais c’est pas dans la poche !
Alphonse est bien gentil, c’est mon plus vieux copain,

Son cognac est parfait, son pinard impeccable.

Dans son temps, paraît-il, c’était un chaud lapin

Mais plus personne au lit quand on dort sous la table !

Trente ans de gueul’ de bois, et sans désemparer !

Et lui, le malheureux, qui buvait pour l’exemple

La cirrhose a fini par tout accaparer.

Quand tu sers ton calva l’as la pogne qui tremble !
À voir la gueul’ qu’on a, on se prend à rêver,

On se découvre enfin des idées générales.

Il est bien évident qu’on va bientôt crever,

Alphonse, le premier, pour sauver la morale.

Alphonse ! La fortune ell’ mûrit pas tout’ seule,

Il faut la provoquer, y mettre tout son coeur.

Nous, c’est pour t’enrichir qu’on s’est saoulé la gueule

Et quand tu s’ras crevé, on ira boire ailleurs !

Si Tu Me Payes Un Verre

Si tu me payes un verre, je n’te demand’rai pas

Où tu vas, d’où tu viens, si tu sors de cabane,

Si ta femme est jolie ou si tu n’en as pas,

Si tu traînes tout seul avec un coeur en panne.

Je ne te dirai rien, je te contemplerai.

Nous dirons quelques mots en prenant nos distances,

Nous viderons nos verres et je repartirai

Avec un peu de toi pour meubler mon silence.
Si tu me payes un verre, tu pourras si tu veux

Me raconter ta vie, en faire une épopée

En faire un opéra J’entrerai dans ton jeu

Je saurai sans effort me mettre à ta portée

Je réinventerai des sourir’ de gamin

J’en ferai des bouquets, j’en ferai des guirlandes

Je te les offrirai en te serrant la main

Il ne te reste plus qu’à passer la commande
Si tu me payes un verre, que j’aie très soif ou pas,

Je te regarderai comme on regarde un frère,

Un peu comme le Christ à son dernier repas.

Comme lui je dirai deux vérités premières :

Il faut savoir s’aimer malgré la gueul’ qu’on a

Et ne jamais juger le bon ni la canaille.

Si tu me payes un verre, je ne t’en voudrai pas

De n’être rien du tout Je ne suis rien qui vaille !
Si tu me payes un verre, on ira jusqu’au bout,

Tu seras mon ami au moins quelques secondes.

Nous referons le monde, oscillants mais debout,

Heureux de découvrir que si la terre est ronde

On est aussi ronds qu’elle et qu’on s’en porte bien.

Tu cherchais dans la foule une voix qui réponde,

Alors, paye ton verre et je paierai le mien,

Nous serons les cocus les plus heureux du monde.

Le Cul De Ma Sœur

Ma sœur avait un cul quasiment historique

mêm’ les vieux du quartier n’avaient jamais vu mieux

il était insolent, il était poétique

et le plus fort de tout c’est qu’il faisait sérieux

On venait de très loin voir cette pièce unique

Histoire de dir’ plus tard qu’on s’en était servi

Un cul beau comme un Dieu, glorieux et magnifique

tous ceux qui l’avaient vu s’en retournaient ravis
Avec un cul comm’ ça, si tu fais pas fortune

ou bien ce s’ra la flemme ou bien ce s’ra qu’t’es con !

va-t-en un peu l’offrir un peu le soir au clair de lune

et tu verras ma sœur si c’est moi qu’ai raison.
Il est bien évident qu’une telle merveille

ne peut pas être vu par le premier venu

ma sœur montrait son cul à ceux qu’avaient d’l’oseille

Et l’on payait d’avance, en or bien entendu

Grâce à lui le quartier redevint touristique

retrouva d’un seul coup, tout’sa prospérité

ma sœur battait de loin les courtisanes antiques

c’est elle qui rendit son faste à la cité
Ma mère savait r’cevoir le client, ça faut dire !

Ell’faisait patienter au p’tit salon du bas,

le p’tit clin d’oeil en coin, toujours le mot pour rire

Ah ça, mon bon monsieur, vous ne l’regrett’rez pas

c’est un cadeau du ciel, un’ fill’ comm’ ça, j’vous jure

adorant son travail et modeste avant tout

avec un d’ces pétards bon pour tout’ les pointures

un cul mon bon monsieur comme y en n’a pas beaucoup !

Tango (toi Tu Baises)

Toi tu baises comme un’ reine et c’est un compliment

que j’ai pas l’habitud’ de faire à la légère.

T’as que’chose et j’suis sûr qu’avec de l’entrain’ment

si tu suis mes conseils, tu peux faire une carrière

mais faut pas t’gaspiller avec n’importe qui,

rien que du premier choix, toi t’as l’genre scientifique,

et même un raffiné, avec toi c’est d’l’acquis.

V’là mon avis, t’as l’don, te manqu’ que la technique.
Un’ belle anatomie quand on sait s’en servir

ça vous enrichit mieux qu’ d’avoir fair des études,

mais les admirateurs, il faut bien s’les choisir ;

toi t’auras vit’ compris, juste un peu d’habitude

Les gonzesses on peut dir’ que j’connais la question,

j’ai connu des championn’s mais toi tu les bats toutes.

Mêm’ quand tu parles pas t’as d’la conversation.

Heureusement qu’ le hasard m’a placé sur ta route
Les rousses on a beau dire, dès qu’il s’agit d’baiser,

ell’s ont ça dans la peau, y’a rien à leur apprendre,

C’est pas plutôt fini qu’il faudrait r’commencer,

mais toi tu m’as surpris et j’suis dur à surprendre.

Tu m’fous la chair de poule, j’os’ même pus t’regarder ;

il suffit qu’ tu t’approches et me v’là dans les transes,

il va s’passer que’qu’chose et ça va pas tarder.

Allez viens mon amour ; amèn’-toi qu’on r’commence.

Le Français (pour Nos Amis Québécois)

Moi qui vis à Paris depuis plus de vingt ans,

Qui suis né quelque part au coeur de la Champagne,

Jusqu’à ces temps derniers je m’estimais content,

Mais tout est bien fini, la panique me gagne.
Quand je lève mes yeux sur les murs de ma ville,

Moi qui n’ai jamais su plus de trois mots d’anglais,

Je dois parler par gestes et c’est bien difficile

Alors je viens chez vous retrouver le français.
Mes amis pour un rien se font faire des check-up,

Moi je me porte bien, j’en rigole de confiance,

J’écoute des longs playings le soir sur mon pick-up ;

Des rockmen, des crooners, y en a pas mal en France.
Et j’bouffe des mixed-up grills, des pommes chips à gogo,

Alors que j’aim’rais tant manger des pommes de terre

Avec des p’tits bouts d’foie et des p’tits bouts d’gigot,

Mais pour ça c’est fini, il faudra bien s’y faire.
On boit des lemon dry dans les snack-bars du coin,

En plein coeur de Paris ça me fait mal au ventre,

Et l’odeur des hot-dogs j’la sens v’nir de si loin

Que mon coeur se soulève aussitôt que j’y rentre.
Et l’on fait du footing, du shopping, des plannings,

De quoi décourager mêm’ la reine d’Angleterre.

Ma femme la s’main’ dernière s’est fait faire un lifting,

J’ai fait du happening pour passer ma colère.
Mais ça peut plus durer, j’peux plus vivre comm’ ça,

J’aime le vieux langage que parlaient mes ancêtres.

Je vous jure que chez nous il s’en va pas à pas

Tant pis pour nos enfants, ils s’y feront peut-être,
Mais moi je n’m’y fais pas, alors j’ai pris l’avion,

J’ai salué Paris du haut de ma nacelle,

Je suis venu chez vous chercher avec passion

Au bord du Saint-Laurent ma langue maternelle.

Le Quartier Des Halles

Je ne reviendrai plus dans le quartier des Halles.

Mes diables sont partis, pour Dieu sait quel enfer

Les touristes ont marché sur les derniers pétales

De nos derniers bouquets, on ne peut rien y faire.

Je ne suis pas client pour les pèlerinages.

Bien le bonjour chez vous ! Je ne reviendrai plus,

J’emporte mes souv’nirs avec le paysage,

Le passé dans ma poche et mon mouchoir dessus.
Lèvres couleur de sang et du velours aux chasses,

La belle sans merci fumaille en rêvassant.

Au pas lent des années j’étais celui qui passe,

Mais de Sainte Apolline au Squar’ des Innocents

On ne me verra plus jamais traîner mes guêtres

Au gré des muscadets de quatre heur’s du matin

Avec mon cinéma tout vivant dans ma tête

Et l’étincelle froide au regard des tapins.
J’allais déambuler je croisais des fantômes,

Tire-laine en ribote ou pendus décrochés,

Et ça tourbillonnait autour des jolies mômes

Maculées de sang frais par les garçons bouchers.

Les camions de lilas s’ouvraient en avalanches

Et tout autour de moi l’air sentait le printemps.

En des temps très anciens, Saint-Eustache était blanche.

Là-bas j’étais chez moi, bien peinard, et pourtant

On ne me verra plus dans le quartier des Halles,

Ce qui peut s’y passer ne m’intéresse plus

Les temps sont accomplis, à nous de fair’ la malle,

Je ne suis pas client pour les regrets non plus

Adieu mes fleurs de sang, mes panthères de jeunesse,

Je vais aller traîner sur les quais de Bercy.

Malgré moi j’ai le coeur éclaté de tendresse,

Saint-Eustache a gagné, les diables sont partis.

Le Regret Des Bordels

La conn’rie qu’on a faite en verrouillant les claques,

en balançant du coup tout’s les souris dehors !

Ça méritait d’autor un’ volée d’pair’s de claques,

mais, comm’ disait papa, tous les cons sont pas morts,

Voilà des pauv’s gamines qui vivaient en famille,

qui r’cevaient vaill’ que vaille un peu d’éducation

et qui sont désormais sans soutien, les pauv’s filles.

La conn’rie qu’on a faite en fermant les boxons !
Mon père, il s’en payait de la lanterne rouge,

il y cassait sa s’maine et tous les sam’dis soirs

ma pauv’mère le cherchait tout’ la nuit dans les bouges ;

lui ronflait au bordel, toujours complèt’ment noir.

Les putains le bordaient, lui faisaient des papouilles,

soit des trucs inédits, soit des spécialités.

Moi j’osais pas y aller, j’avais bien trop la trouille,

et quand l’courage m’est v’nu, ils étaient supprimés.
La conn’rie qu’on a faite en fermant les bordels,

en obligeant l’brav’ monde à baiser n’importe où !

Ma tante en avait un, je n’parle pas pour elle,

vu qu’la vache en claquant m’a rien laissé du tout,

mais vraiment, quand je pense au destin d’mes frangines

qui douées comme ell’s étaient s’raient sous-maîtresses maint’nant,

je m’dis qu’la république est bien dans la débine

et qu’on a mis l’bordel rien qu’en les supprimant

Les Enfants De Louxor

Quand je sens, certains soirs, ma vie qui s’effiloche

Et qu’un vol de vautours s’agite autour de moi,

Pour garder mon sang froid, je tâte dans ma poche

Un caillou ramassé dans la Vallée des Rois.

Si je mourrais demain, j’aurais dans la mémoire

L’impeccable dessin d’un sarcophage d’or

Et pour m’accompagner au long des rives noires

Le sourire éclatant des enfants de Louxor.
À l’intérieur de soi, je sais qu’il faut descendre

À pas lents, dans le noir et sans lâcher le fil,

Calme et silencieux, sans chercher à comprendre,

Au rythme des bateaux qui glissent sur le Nil,

C’est vrai, la vie n’est rien, le songe est trop rapide,

On s’aime, on se déchire, on se montre les dents,

J’aurais aimé pourtant bâtir ma Pyramide

Et que tous mes amis puissent dormir dedans.
Combien de papyrus enroulés dans ma tête

Ne verront pas le jour ou seront oubliés

Aussi vite que moi? Ma légende s’apprête,

Je suis comme un désert qu’on aurait mal fouillé.

Si je mourais demain, je n’aurais plus la crainte

Ni du bec du vautour ni de l’oeil du cobra.

Ils ont régné sur tant de dynasties éteintes

Et le temps, comme un fleuve, à la force des bras
Les enfants de Louxor ont quatre millénaires,

Ils dansent sur les murs et toujours de profil,

Mais savent sans effort se dégager des pierres

À l’heure où le soleil se couche sur le Nil.

Je pense m’en aller sans que nul ne remarque

Ni le bien ni le mal que l’on dira de moi

Mais je déposerai tout au fond de ma barque

Le caillou ramassé dans la Vallée des Rois.

Les Folles

Si tu m’avais connu quand j’étais jeune et belle

Y a seul’ment cinq six ans, t’aurais sauté en l’air

Je peux dir’ que j’fauchais mon oseille à la pelle

L’amour c’est un pactole mais faut savoir le faire

J’ai fait mes premiers pas dans l’île de la Cité

J’avais dans les treize ans, je n’ connaissais personne

La chance m’a fait croiser le cocu d’une baronne

Et ce qui l’a flingué, c’est ma féminité.
À dix-sept ans, j’avais quatre amants, cinq voitures

Pour avoir du pognon, j’avais qu’à l’ver les cils

Mais ce qu’il faut trouver, c’est des liaisons qui durent

Après, ça va tout seul, on a la vie facile

J’étais connu partout, j’étais le roi des plages,

Tu peux mêm’ pas savoir comme j’étais beau tout nu

Maint’nant j’ fais boudiné Qu’est-ce que tu veux, c’est l’âge

T’aurais pas résisté, si tu m’avais connu.
Au fond, c’est la Patrie qu’a brisé ma carrière

J’étais avec un vieux, milliardaire, à Capri

J’me suis r’trouvé sans un, dix-huit mois militaire

Avec des gens vulgaires C’était pas l’même esprit !

Quand je suis arrivé, le soir, à la chambrée

Me fair’ beaucoup d’amis, moi j’demandais pas mieux.

I’ m’ont traité de tout, j’en étais boulversée

Tout ça pasque j’avais du rimmel sur les yeux.
Tu sais, j’ai toujours eu l’épiderme fragile

Faut que j’ mette de la crème, sinon je suis fripé

Fallait qu’ je l’ fasse en douce, i’m’laissaient pas tranquille

Un jour, j’en pouvais plus, j’les aurais bien griffés.

J’étais tout blond dans l’temps, blond doré, couleur paille

T’aurais dit Jean Marais dans l’Éternel Retour

I’m’ont tondu, rasé C’est malin comm’ trouvaille !

Attaché sur une chaise au beau milieu d’la cour.
J’ai dit  » pisque c’est ça, fini la gentillesse  »

J’ai vampé l’colonel et j’l’ai tout compromis !

Il m’écrivait des lettres où qu’i m’parlait d’mes fesses

On a dû le déplacer, d’ailleurs, pis moi aussi.

Cinq ans d’Afrique du Nord, j’ai fait ça, c’était chouette !

D’abord à la Légion, ensuite à la Casbah

J’dansais dans un clandé, on m’appelait Mistinguett

Si j’avais tout le pognon que j’ai gagné là-bas.
Seul’ment c’était trop beau, trop beau pour que ça dure

J’ai dû quitter tout ça rapport aux évèn’ments

Et puis voilà voilà J’suis chez Madame Arthur

Bien sûr c’est pas l’Pérou, mais j’vis correctement

Mais tu vois c’qui m’ennuie, c’est qu’cà soye à Pigalle

Pasque j’aime pas l’quartier, je peux pas le supporter

Les putains je m’en fous quand ell’font pas scandale

Mais y’a vraiment trop de flics, et pis c’est plein d’pédés.

Les Pauvres

Les pauvres sont charmants, pour peu qu’on les approche.

La plupart sont polis, j’en ai vu de tout près.

Bien sûr, j’avais un peu de monnaie dans ma poche

Mais ils n’en savaient rien, je n’ai donné qu’après.

Les pauvres sont curieux, le travail les attire,

Y compris les métiers fort sales et rebutants.

Je crois qu’ils ont raison, l’oisiveté c’est pire !

Ils se plaignent, c’est vrai, mais ils sont très contents.
Au fond, la pauvreté c’est un genr’ qu’ils se donnent.

La preuve : j’en ai vu sourire à pleines dents !

Pour nommer leur épouse, ils disent la patronne

Pour tout dire en un mot, les pauvres sont tordants.

La plupart sont très laids, à force d’être sales,

Que leurs têtes ressemblent aux têtes d’ouvriers

Qui, ceux-là, sont affreux, n’aimant que le scandale,

Prêts à n’importe quoi pour être mieux payés.
Mon Dieu, ceux-là, bien sûr, sont de fort mauvais pauvres,

Ils sont mal éduqués, ils se battent entre eux,

Lorsque j’en aperçois, je prends peur, je me sauve.

Qu’ils soient dans la misère, ces monstres-là, tant mieux !
Mes pauvres à moi sont doux, sont souriants, sont timides.

Ils se vantent bien haut d’aimer Notre Seigneur.

Certes, beaucoup d’entre eux sont à moitié stupides,

Mais ils n’y sont pour rien ! C’est presque mieux d’ailleurs.

Leurs enfants, quelquefois, ont de beaux yeux si tendres

Qu’on peut émerveiller avec n’importe quoi.

J’ai souvent regretté qu’ils ne soient pas à vendre,

J’en aurais acheté pour les mettre chez moi.

Au Lux-bar

Les feignants du Lux-Bar, les paumés, les horribles,

Tous ceux qui, rue Lepic, vienn’nt traîner leurs patins,

Les rigolos du coin, les connards, les terribles

Qui sont déjà chargés à dix heur’ du matin

Les racines au bistrot, ça va pas jusqu’à Blanche,

Et même les Abbesses, ils ont jamais vu ça !

Avec dix coups d’rouquin ils se font leur dimanche

Et je les aime bien, je n’sais pas trop pourquoi.
Y a Jojo qui connaît des chansons par centaines,

Qui gueule comme un âne avec un’ voix d’acier

Et sur un ch’val boiteux va bouffer tout’ sa s’maine,

Qui crèv’rait si demain on supprimait l’tiercé,

Et l’Patron du Lux-Bar, c’est l’Auvergne en personne,

Bien avant d’savoir lire il savait d’jà compter,

Mais tous les habitués viennent pour la patronne

Et lui, le malheureux, s’en est jamais douté !
Et puis y a les souris des rues avoisinantes

Au valseur agressif, au sourire accueillant,

Qui font toujours la gueule et sont toujours contentes,

Qui racontent leur vie en séchant leur coup d’blanc.

Au Lux-Bar on s’retrouve un peu comme en famille ;

L’poissonnier d’à côté, çui qui vend du requin,

Vient y boir’ son whisky parmi les joyeux drilles

Qui ne sont rien du tout, mais qui sont tous quelqu’un.
Les copains du Lux-Bar, les truands, les poètes,

Tous ceux qui dans Paris ont trouvé leur pat’lin

Au bas d’la rue Lepic viennent se fair’ la fête

Pour que les Auvergnats puissent gagner leur pain.

Les Vieillards

Les vieillards c’est pas beau, ça fout rien, ça fait d’l’ombre,

Qu’on les fout’ n’importe où c’est moche et ça encombre,

Les faire bosser macach’, c’est immoral comme tout,

Ça vous f’rait mal juger, montrer du doigt partout.
Alors on garde ça, juste un p’tit peu d’patience,

On les coll’ dans un coin où ça s’remarque pas,

C’est sage et ça dit rien, on sait pas c’que ça pense,

L’ plus triste c’est qu’ça bouffe et qu’ ça n’rapporte pas.
Quand j’rassembl’ les souv’nirs que j’ai de ma grand-mère,

Pauv’ femm’ qui finissait ses jours en déconnant,

Je m’rappell’ c’que ma mèr’ lui braillait si souvent :

 » Tu n ‘sais plus fair’ qu’un’ chos’, ramasser la poussière !  »
La viocqu’ répondait rien, ell’ rigolait tout’ seule

En mordillant ses ch’veux qu’ell’ ram’nait par devant,

Et mon pèr’ bougonnait, songeur en la r’gardant :

 » Non content’ de m’fair’ suer, faut qu’ell’ s’fout’ de ma gueule.  »
Et plus qu’ils sont toquards, plus qu’ils ont la vie dure,

En buter quelques-uns, pas question, y a des lois.

J’ai essayé un jour d’en s’mer un dans un bois,

Peau d’balle, essayez donc, ils vous r’vienn’nt en voiture !

Ivrogne Et Pourquoi Pas

Ivrogne, c’est un mot qui nous vient de province

Et qui ne veut rien dire à Tulle ou Châteauroux,

Mais au coeur de Paris je connais quelques princes

Qui sont selon les heures, archange ou loup-garou

L’ivresse n’est jamais qu’un bonheur de rencontre,

Ça dure une heure ou deux, ça vaut ce que ça vaut,

Qu’il soit minuit passé ou cinq heure à ma montre,

Je ne sais plus monter que sur mes grands chevaux.
Ivrogne, ça veut dire un peu de ma jeunesse,

Un peu de mes trente ans pour une île aux trésors,

Et c’est entre Pigalle et la rue des Abesses

Que je ressuscitais quand j’étais ivre-mort

J’avais dans le regard des feux inexplicables

Et je disais des mots cent fois plus grands que moi,

Je pouvais bien finir ma soirée sous la table,

Ce naufrage, après tout, ne concernait que moi.
Ivrogne, c’est un mot que ni les dictionnaires

Ni les intellectuels, ni les gens du gratin

Ne comprendront jamais C’est un mot de misère

Qui ressemble à de l’or à cinq heure du matin.

Ivrogne et pourquoi pas ? Je connais cent fois pire,

Ceux qui ne boivent pas, qui baisent par hasard,

Qui sont moches en troupeau et qui n’ont rien à dire.

Venez boire avec moi On s’ennuiera plus tard.

Mémère

Mémère, tu t’en souviens, de notre belle époque,

C’était la première fois qu’on aimait pour de bon.

A présent, faut bien l’dire, on a l’air de vieux schnocks,

Mais c’qui fait passer tout, c’est qu’on a la façon.

Tu t’rappell’s ta guêpière, à présent quand j’y pense

J’en rigol’ tout douc’ment mais c’est plus fort que moi,

Comment qu’tu f’rais maint’nant pour y loger ta panse ?

On a pris d’la bouteille tous les deux à la fois.

Mémère, tu t’en souviens comm’ t’as fait des histoires

Pour me laisser cueillir la marguerite aux champs,

Et pourtant c’était pas vraiment la mer à boire,

Ça t’a fait des ennuis mais c’était pas méchant

Tu t’rappell’s comm’ j’étais, je n’savais pas quoi dire ;

Y a des coups, pour un peu, j’t’aurais bien dit des vers.

T’as bien changé, mémère. Quand je vois ta tir’lire,

Comment qu’ça m’donne envie d’fair’ la route à l’envers !
Mémère, tu t’en souviens des p’tits diabolos menthe,

Des bouteill’s de mousseux du quatorze juillet !

Un éclair au café, j’veux bien mais faut qu’tu chantes !

Chérie, t’as renversé ton verre, faut l’essuyer.

Mon Dieu, c’est pourtant vrai que je t’app’lais chérie

Il n’faut pas m’en vouloir, mais je n’m’en souv’nais plus.

On parle des souv’nirs, mais c’est fou c’qu’on oublie.

J’te d’mande pardon, chérie, et qu’on n’en parle plus.
Mémère, si j’te dis ça, c’est pour te dir’ que j’t’aime,

Te l’dire comm’ ça, tout cru, c’était trop dur pour moi,

Mais au fond, j’suis content, j’vois qu’t’as compris quand même,

Et j’peux te l’dire, mémère, j’ai jamais aimé qu’toi.

Je Finirai Ma Vie À L’armée Du Salut

Je finirai ma vie à l’Armée du Salut.

Depuis bientôt vingt ans je connais la péniche,

Je la voyais souvent quand j’étais presque riche,

Près du Pont d’Austerlitz où je n’habite plus.

J’avais un vieil ami, loup au Jardin des Plantes,

Il est mort, il y a deux ans, on se suivra de peu

Car bien qu’en rigolant je glisse sur la pente.

Au ciel, on s’en ira chasser les cons, nous deux.
Je finirai ma vie entre quatre guignols

Qu’on aura mis dehors à la porte d’un bouge,

Qui n’auront plus de quoi s’offrir un verr’ de rouge,

Un tout petit manteau peut-être chez Borniol.

En récapitulant tous les pots qu’on a bus

On se récitera un peu d’Appolinaire

Un peu pour se fair’mal, un peu pour se distraire,

Avant d’aller dormir à l’Armée du Salut.
Il sera trois ou quatre ou cinq heur’ du matin,

Le jour se lèvera sur le Jardin des Plantes,

Ma femme, c’est certain, ne sera pas contente,

Mais j’aurai trop de mal à lâcher mes copains.

Sur le bord de la Seine j’irai poser mon cul,

Oubliant quarante ans de vie sans importance,

À jamais fatigué de dir’ce que je pense,

Je finirai ma vie à l’Armée du Salut.
Et j’y découvrirai sous de vieux oripeaux

Lacenaire et Landru, Roméo et Juliette,

Deux ou trois m’as-tu-vu qui s’étaient crus poètes

et qui n’ont jamais eu que du vent dans la peau,

Trois hommes sans collier pour quatre chiens perdus,

Un cabot sans théâtre, un avocat sans cause,

Mais pour eux je serai peut-être quelque chose,

Alors en arrivant je leur dirai :  » Salut! «