La Mort De Jeanne D’arc

Des pontifes divins, vendus à la puissance,

Sous les subtilités des dogmes ténébreux

Ont accablé son innocence.

Les anglais commandaient ce sacrifice affreux :

Un prêtre en cheveux blancs ordonna le supplice ;

Et c’est au nom d’un dieu par lui calomnié,

D’un dieu de vérité, d’amour et de justice,

Qu’un prêtre fut perfide, injuste et sans pitié.Dieu, quand ton jour viendra, quel sera le partage

Des pontifes persécuteurs ?

Oseront-ils prétendre au céleste héritage

De l’innocent dont ils ont bu les pleurs ?

Ils seront rejetés, ces pieux imposteurs,

Qui font servir ton nom de complice à leur rage,

Et t’offrent pour encens la vapeur du carnage.

La Sybille

Marchons, le ciel s’abaisse, et le jour pâlissant

N’est plus à son midi qu’un faible crépuscule;

Le flot qui vient blanchir les restes du port Jule

Grossit, et sur la cendre expire en gémissant.

Cet orage éloigné que l’Eurus nous ramène

Couvre de ses flancs noirs les pointes de Misène;

Avançons, et, foulant d’un pied religieux

Ces rivages sacrés que célébra Virgile,

Et d’où Néron chassa la majesté des dieux,

Allons sur l’avenir consulter la Sibylle.<< Ces débris ont pour moi d'invincibles appas, >>

Me répond un ami, qu’aux doux travaux d’Apelle,

A Rome, au Vatican son art en vain rappelle;

<< Ils parlent à mes yeux, ils enchaînent mes pas. << Ces lentisques flétris dont la feuille frissonne; << Ces pampres voltigeants et rougis par l'automne, << Tristes comme les fleurs qui couronnaient les morts, << Ces frêles cyclamens, fanés à leur naissance, << Plaisent à ma tristesse, en mêlant sur ces bords << Le deuil de la nature au deuil de la puissance. << Où sont ces dais de pourpre élevés pour les jeux, << Ces troupeaux d'affranchis, ces courtisans avides? << Où sont les chars d'airain, les trirèmes rapides, << Qui du soleil levant réfléchissaient les feux? << C'est là que des clairons la bruyante harmonie << A d'Auguste expirant ranimé l'agonie; << Vain remède! et le sang se glaçait dans son coeur, << Tandis que sur ces mers les jeux de Rome esclave, << Retraçant Actiura à ce pâle vainqueur, << Faisaient sourire Auguste au triomphe d'Octave! << Ces monuments pompeux, tous ces palais romains, << Où triomphaient l'orgueil, l'inceste et l'adultère, << De la vaine grandeur dont ils lassaient la terre << N'ont gardé que des noms en horreur aux humains. << Les voilà, ces arceaux désunis et sans gloire << Qui de Caligula rappellent la mémoire! << Vingt siècles les ont vus briser le fol orgueil << Des mers qui les couvraient d'écume et d'étincelles, << Leur chaîne s'est rompue et n'est plus qu'un écueil << Où viennent des pécheurs se heurter les nacelles. << Ces temples du plaisir par la mort habités, << Ces portiques, ces bains prolongés sous les ondes, << Ont vu Néron, caché dans leurs grottes profondes, << Condamner Agrippine au sein des voluptés. << Au bruit des flots, roulant sur cette voûte humide, << Il veillait, agité d'un espoir parricide! << Il lançait à Narcisse un regard satisfait, << Quand, muet d'épouvante et tremblant de colère, << Il apprit que ces flots, instrument du forfait, << Se soulevant d'horreur, lui rejetaient sa mère. << Tout est mort : c'est la mort qu'ici vous respirez: << Quand Rome s'endormit do débauche abattue, << Elle laissa dans l'air ce poison qui vous tue; << Il infecte les lieux qu'elle a déshonorés. << Telle, après les banquets de ces maîtres du monde, << S'élevait autour d'eux une vapeur immonde << Qui pesait sur leurs sens, ternissait les couleurs << Des fastueux tissus Où retombaient leurs têtes, << Et fanait à leurs pieds sur les marbres en pleurs, << Les roses dont Pestum avait jonché ces fêtes. << Virgile pressentait que, dans ces champs déserts << La mort viendrait s'asseoir au milieu des décombres>>

<< Alors qu'il les choisit pour y placer les ombres, << Le Styx aux noirs replis, l'Averne et les Enfers. << Contemplez ce pécheur; voyez, voyez nos guides; << Interrogez les traits de ces patres livides: << Ne croyez-vous pas voir des spectres sans tombeaux, << Qui, laissés par Caron sur le fatal rivage, << Tendant vers vous la main; entr'ouvrent leurs lambeaux << Pour mendier le prix de leur dernier passage?...>>

La Vie De Jeanne D’arc

Une voix s’éleva du milieu des orages,

Et Dieu, de tant d’audace invinsible témoin,

Dit aux flots étonnés : << Mourez sur ces rivages, Vous n'irez pas plus loin. >>Ainsi, quand, tourmentés d’une impuissante rage,

Les soldats de Bedfort, grossis par leurs succès,

Menaçaient d’un prochain naufrage

Le royaume et le nom français;

Une femme, arrêtant ces bandes formidables,

Se montra dans nos champs de leur foule inondés;

Et ce torrent vainqueur expira dans les sables

Que naguère il couvrait de ses flots débordés.

L’âme Du Purgatoire

Mon bien-aimé, dans mes douleurs,

Je viens de la cité des pleurs,

Pour vous demander des prières.

Vous me disiez, penché vers moi :

 » Si je vis, je prîrai pour toi.  »

Voilà vos paroles dernières.

Hélas ! hélas !

Depuis que j’ai quitté vos bras.

Jamais je n’entends vos prières.

Hélas ! hélas !

J’écoute, et vous ne priez pas. » Puisse au Lido ton âme errer,  »

Disiez-vous,  » pour me voir pleurer !  »

Elle s’envola sans alarme.

Ami, sur mon froid monument

L’eau du ciel tomba tristement,

Mais de vos yeux, pas une larme.

Hélas ! hélas !

Ce Dieu qui me vit dans vos bras.

Que votre douleur le désarme !

Moi seule, hélas !

Je pleure, et vous ne priez pas.

Le Jeune Diacre, Ou La Grèce Chrétienne

De Messène au cercueil fille auguste et plaintive,

Muse des grands revers et des nobles douleurs,

Désertant ton berceau, tu pleuras nos malheurs ;

Comme la Grèce alors la France était captive

De Messène au cercueil fille auguste et plaintive,

Reviens sur ton berceau, reviens verser des pleurs.Entre le mont évan et le cap de Ténare,

La mer baigne les murs de la triste Coron ;

Coron, nom malheureux, nom moderne et barbare,

Et qui de Colonis détrôna le beau nom.

Les grecs ont tout perdu : la langue de Platon,

La palme des combats, les arts et leurs merveilles,

Tout, jusqu’aux noms divins qui charmaient nos oreilles.

Le Vaisseau

Par les flots balancée, une barque légère

Hier m’avait porté sur ce vaste vaisseau

Qui fatiguait le golfe et sa vaine colère

D’un inébranlable fardeau.

Ses longs mâts dans les deux montaient en pyramides :

Comme un serpent ailé, leur flamme au sein des airs

Déroulait ses anneaux rapides,

Et j’admirais ce noir géant des mers,

Armé d’un triple rang de bronzes homicides,

Qui sortaient à demi de ses flancs entr’ouverts.Ces mots : Demain ! demain ! ce doux nom de la Grèce,

Volent débouche en bouche : on s’agite, on s’empresse.

L’un, penché sur les ponts, aux câbles des sabords

Enchaîne les foudres roulantes ;

L’autre court, suspendu sur les vergues tremblantes,

Où la voile, en criant, cède à ses longs efforts.

Leur chef le commandait, et son regard tranquille

De la poupe à la proue errait de tous côtés,

Avant d’abandonner cette masse immobile

Au souffle des vents irrités.

Lord Byron

Tel fut ton noble essor, Byron, et quelle vie,

Vieille de gloire en un matin,

D’un bruit plus imposant, d’un éclat plus soudain,

Irrita la mort et l’envie ?

Par de lâches clameurs quel génie insulté

Dans son obscurité première,

Changea plus promptement et sa nuit en lumière,

Et son siècle en postérité ?Poètes, respectez les prêtres et les femmes,

Ces terrestres divinités !

Comme dans les célestes âmes,

L’outrage est immortel dans leurs cœurs irrités.

Un temple, qu’on mutile, a recueilli Voltaire :

Vain refuge, et l’écho des foudres de la chaire,

Que le prêtre accoutume à maudire un grand nom,

Tonne encor pour chasser son ombre solitaire

Des noirs caveaux du Panthéon.

Parthénope Et L’étrangère

O femme, que veux-tu ? Parthénope, un asile.

– Quel est ton crime ? Aucun. Qu’as-tu fait ? Des ingrats.

– Quels sont tes ennemis ? Ceux qu’affranchit mon bras ;

Hier on m’adorait, aujourd’hui l’on m’exile.

– Comment dois-tu payer mon hospitalité ?

– Par des périls d’un jour et des lois éternelles.

– Qui t’osera poursuivre au sein de ma cité ?

– Des rois. Quand viendront-ils ? Demain. De quel côté ?

– De tous Eh bien ! Pour moi tes portes s’ouvrent-elles ?

– Entre ; quel est ton nom ? Je suis la Liberté !Recevez-la, remparts antiques,

Par elle autrefois habités ;

Au rang de vos divinités

Recevez-la, sacrés portiques ;

Levez-vous, ombres héroïques,

Faites cortége à ses côtés.

Beau ciel napolitain, rayonne d’allégresse ;

Ô terre, enfante des soldats ;

Et vous, peuples, chantez ; peuples, c’est la déesse

Pour qui mourut Léonidas.

Promenade Au Lido

Arrête, gondolier; que ta barque un moment

Cesse de fendre les lagunes;

L’essor qu’elle a reçu va mourir lentement

Sur les sables noirs de ces dunes.

Gondolier, je reviens : je viens dans un moment

Prêter l’oreille aux infortunes

De Clorinde et de son amant.Souvent un étranger, qui parcourait ces rives,

Prit plaisir aux accords de vos stances plaintives.

Je veux voir si ces lieux déserts

Ont gardé de lui quelque trace;

Car il aima, souffrit, chanta comme le Tasse,

Dont tu viens de chanter les vers

Trois Jours De Christophe Colomb

En quarantaine.<< En Europe! en Europe!-Espérez!-Plus d'espoir? << -Trois jours, leur dit Colomb, et je vous donne un monde Et son doigt le montrait, et son oeil, pour le voir, Perçait de l'horizon l'immensité profonde. Il marche, et des trois jours le premier jour a lui; Il marche, et l'horizon recule devant lui; Il marche, et le jour baisse. Avec l'azur de l'onde L'azur d'un ciel sans borne à ses yeux se confond, Il marche, il marche encore, et toujours; et la sonde Plonge et replonge en vain dans une mer sans fond.

Tyrtée Aux Grecs

Vieillard, garde ton rang Mais il court, il s’écrie :

 » Le signal est donné de vaincre ou de mourir ;

Ma vie est mon seul bien, je l’offre à la patrie :

Liberté, je cours te l’offrir. « Opprobre à tout guerrier dans la vigueur de l’âge,

Qui s’enfuit comme un lâche en spectacle au vainqueur,

Tandis que ce vieillard prodigue avec courage

Un reste de vieux sang qui réchauffait son cœur !

Sous les pieds des coursiers il se dresse, il présente

Sa barbe blanchissante,

L’intrépide pâleur de son front irrité ;

Tombe, expire ; et le fer, qu’il voit sans épouvante,

De sa bouche expirante

Arrache avec son ame un cri de liberté.

Une Semaine À Paris

Debout ! mânes sacrés de mes concitoyens !

Venez ; inspirez-les, ces vers où je vous chante.

Debout, morts immortels, héroïques soutiens

De la liberté triomphante !Brûlant, désordonné, sans frein dans son essor,

Comme un peuple en courroux qu’un même cri soulève,

Que cet hymne vers vous s’élève

De votre sang qui fume encor !

Quels sont donc les malheurs que ce jour nous apporte ?

— Ceux que nous présageaient ses ministres et lui.

— Quoi ! malgré ses serments ! — Il les rompt aujourd’hui

— Le ciel les a reçus.— Et le vent les emporte.

— Mais les élus du peuple ? — Il les a cassés tous.

— Les lois qu’il doit défendre ? — Esclaves comme nous.

— Et la pensée ? — Aux fers. — Et la liberté ? — Morte.

— Quel était notre crime ? — En vain nous le cherchons.

— Pour mettre en interdit la patrie opprimée,

Son droit ? — C’est le pouvoir. — Sa raison ? — Une armée.

— La nôtre est un peuple : marchons.

Hymne À Vénus

Tu parais, ton aspect embellit l’univers :

Je vois fuir devant toi les vents et les tempètes ;

L’azur éclate sur nos têtes ;

Un jour pur et divin se répand dans les airs.L’onde avec volupté caresse le rivage ;

Les oiseaux, palpitans sous leur toit de feuillage,

Célèbrent leurs plaisirs par de tendres concerts.

Des gouffres de Thétis tous les monstres informes

Font bouillonner les flots amers

Des élans amoureux de leurs masses énormes.

Les papillons légers se cherchent sous les fleurs,

Et par un doux hymen confondent leurs couleurs.

L’aigle suit dans les cieux sa compagne superbe :

Les serpens en sifflant s’entrelacent sous l’herbe :

Le tigre, dévoré d’une indomptable ardeur,

Terrible, l’œil sanglant et la gueule écumante,

Contemple, en rugissant d’amour et de fureur,

La sauvage beauté de son horrible amante.

La Dévastation Du Musée Et Des Monumens

Où vont ces chars pesans conduits par leurs cohortes?

Sous les voûtes du Louvre ils marchent à pas lents;

Ils s’arrêtent devant ses portes;

Viennent-ils lui ravir ses sacrés ornemens?Muses, penchez vos têtes abattues;

Du siècle de Léon les chefs-d’oeuvre divins

Sous un ciel sans clarté suivront les froids Germains;

Les vaisseaux d’Albion attendent nos statues.

Des profanateurs inhumains

Vont-ils anéantir tant de veilles savantes?

Porteront-ils le fer sur les toiles vivantes

Que Raphaël anima de ses mains?

À Napoléon

Dieu mortel, sous tes pieds les monts courbant leurs têtes

T’ouvraient un chemin triomphal;

Les élémens soumis attendaient ton signal;

D’une nuit pluvieuse écartant les tempêtes,

Pour éclairer tes fêtes,

Le soleil t’annonçait sur son char radieux;

L’Europe t’admirait dans une horreur profonde,

Et le son de ta voix, un signe de tes yeux,

Donnaient une secousse au monde.Ton souffle du chaos faisait sortir les lois;

Ton image insultait aux dépouilles des rois,

Et, debout sur l’airain de leurs foudres guerrières,

Entretenait le ciel du bruit de tes exploits.

Les cultes renaissans, étonnés d’être frères,

Sur leurs autels rivaux, qui fumaient à la fois,

Pour toi confondaient leurs prières.