Ballade De L’âme De Paul Verlaine

Cachée en ce beau lit de branches et de feuilles,
Sur cet autel de mousse où j’ai versé des roses,
De la myrrhe et du miel,
Tendrement je te porte, et doucement te pose,
Ô fille morte
De l’éternel soleil !

Et voici que je t’ouvre encore,
Comme autrefois la porte d’or,
Éclatante et sonore,
Et qu’à mon souffle tu renais,
Fille des primitives forêts,
Et que tu danses et t’enivres
De revoir la lumière et de vivre.

Le vent dénoue ta chevelure
De mille étincelles, et ta ceinture
Immense de feu ;
Tu as des ailes
D’abeille blonde et d’oiseau bleu.

Que les airs embrasés gardent ta trace,
Et ta présence parfumée ;
Flamme, ne meurs pas tout entière
Toi dont je baise la cendre ardente,
Ame pure, âme claire,
Divinité future.

Exhortation

je t’aime, avec ton oeil candide et ton air mâle,
Ton fichu de siamoise et ton cou brun de hâle,
Avec ton rire et ta gaîté,
Entre la Liberté, reine aux fières prunelles,
Et la Fraternité, doux ange ouvrant ses ailes,
Ma paysanne Egalité !

Le Marché De La Madeleine

Rien ne captive autant que ce particulier
Charme de la musique où ma langueur s’adore,
Quand je poursuis, aux soirs, le reflet que mordore
Maint lustre au tapis vert du salon familier.

Que j’aime entendre alors, plein de deuil singulier,
Monter du piano, comme d’une mandore
Le rythme somnolent où ma névrose odore
Son spasme funéraire et cherche à s’oublier !

Gouffre intellectuel, ouvretoi, large et sombre,
Malgré que toute joie en ta tristesse sombre,
J’y peux trouver encor comme un reste d’oubli,

Si mon âme se perd dans les gammes étranges
De ce motif en deuil que Chopin a poli
Sur un rythme inquiet appris des noirs Archanges.

Le Poète Ne Se Plaint Pas De La Mort Prochaine…

Mon coeur est comme un Hérode morne et pâle,
Un Salomon somptueux, triste et puissant
Qui suit d’un oeil magnifique et languissant
Les ballets infinis dans les hautes salles.

Rêve sans fin, les plus belles ont passé,
Portant des noms si doux qu’ils font chanter l’âme.
Le roi s’ennuie à voir tourner ses femmes,
Roses de feu, les plus chaudes l’ont glacé.

L’archet final sanglote sur la mineure.
C’est une enfant qui danse comme l’on pleure ;
Sous son pas, c’est l’âme même qu’elle effleure :
Elle s’appelle, ô suave, la Pitié.

Et dans son coeur, grand lys dur et solitaire,
Comme une eau fraîche et pure qui désaltère
Le roi sent tomber les larmes de la terre ;
Et s’élançant de son trône d’or altier

Tombe à genoux et baise l’enfant au pied !

Le Poète Se Souvient D’une Fleur…

Corps violent, redoutable, honteux,
Corps de poète habitué aux larmes,
Qui te secoue ainsi, qui te désarme ?
(Bruxelles dort orné de mille feux)

Dans le pays de la bonne souffrance
(Rappelletoi cette maison des champs)
Archange infirme ivre de ton silence,
N’attendaistu qu’un amour plus pressant ?

On connaît bien le gouffre où je me penche,
La Muse morte y couche entre ses dieux.

Regardez tous (c’est une page blanche)
Et enterrez les poètes chez eux.

Le Rossignol

Noces du samedi ! noces où l’on s’amuse,
Je vous rencontre au bois où ma flaneuse Muse
Entend venir de loin les cris facétieux
Des femmes en bonnet et des gars en messieurs
Qui leur donnent le bras en fumant un cigare,
Tandis qu’en un bosquet le marié s’égare,
Souvent imberbe et jeune, ou parfois mûr et veuf,
Et tout fier de sentir, sur sa manche en drap neuf,
Chefd’oeuvre d’un tailleurconcierge de Montrouge,
Sa femme, en robe blanche, étaler sa main rouge.