Ne Cherche Pas De Tes Mains

Ne cherche pas de tes mains

À raccrocher la lumière,

Personne ne te retient

Et cette heure est la dernière.

Ta mère est morte elle aussi.

Te revois-tu tout petit ?

Que la pelouse était verte

Sous les fenêtres ouvertes !
1910

Souvent Le Coeur Qu’on Croyait Mort

Souvent le coeur qu’on croyait mort

N’est qu’un animal endormi ;

Un air qui souffle un peu plus fort

Va le réveiller à demi ;

Un rameau tombant de sa branche

Le fait bondir sur ses jarrets

Et, brillante, il voit sur les prés

Lui sourire la lune blanche.

Ô Beauté Nue

Ô Beauté nue à jamais solitaire,

Élève ton corps blanc du milieu des fougères

Et laisse que le souffle ingénu du matin

Caresse ton épaule et le bout de ton sein ;

Laisse sous le jour bleu qui coule des ramures

S’élever noblement parmi ta chevelure

Ta forme svelte et songe au vaporeux murmure

Des feuillages traînants et des bouleaux pleureurs.

Dans une brume douce au loin la ville meurt

Et fume sur les monts où l’église s’envole

De l’essor infini de ses tourelles folles ;

Et le long des coteaux en un tournant chemin

La file nébuleuse et vague des humains

Regagne lentement ses murs pleins de mystère.

Te Voilà Dans Les Bois

Te voilà dans les bois,

Nuit douce et blanche,

Et ton ombre se penche

Autour de moi.

Tout à l’heure, mauves de brume,

Les pins veloutaient le coteau

Et l’azur était comme une eau

Vaporeuse où la lune fume.

Mais rien de l’instant lumineux

Dans ces espaces ne demeure.

Ainsi l’âme ferme les yeux

Sur sa peine afin qu’elle meure.

Ô Mes Fougères, J’ai Passé

Ô mes fougères, j’ai passé

Dans votre vallon immobile ;

Le jour lentement effacé

Inclinait son azur tranquille

Dans le ramage des bouleaux

Et sur vos feuilles de dentelle

Que des reflets bleus comme une eau

Couvraient d’une teinte irréelle :

Mes tristes mains ont caressé

Lentement dans le soir tranquille,

Larges fougères immobiles,

Votre feuillage et j’ai passé.

Tu Tettes Le Lait Pur De Mon Âme Sereine

Tu tettes le lait pur de mon âme sereine,

Mon petit nourrisson qui n’as pas vu le jour,

Et sur ses genoux blancs elle, berce la tienne

En lui parlant tout bas de la vie au front lourd.
Voici le lait d’esprit et le lait de tendresse,

Voici le regard d’or qu’on jette sur les cieux ;

Goûte près de mon coeur l’aube de la sagesse ;

Car sur terre jamais tu ne comprendras mieux.
Vois, mon âme sur toi s’inclinant plus encore,

Dans le temps que tu dors au berceau de mon flanc,

Brode des oiseaux blonds avec des fils d’aurore

Pour draper sur ton être un voile étincelant ;
Elle forme en rêvant ton âme nébuleuse

Dont le jeune noyau est encore amolli

Et t’annonce le jour, prudente et soucieuse,

En le laissant filtrer entre ses doigts polis.
Ouvre d’abord tes yeux à mon doux crépuscule,

Prépare-les longtemps à l’éclat du soleil ;

Vole dans mes jardins, léger comme une bulle,

Afin de ne pas trop t’étonner au réveil.
Cours après les frelons, joue avec les abeilles

Que pour toi ma pensée amène du dehors,

Soupèse entre tes mains la mamelle des treilles,

Souffle sur cette eau mauve où la campagne dort.
Entre dans ma maison intérieure et nette

Où de beaux lévriers s’allongent près du mur,

Vois des huiles brûler dans une cassolette

Et le cristal limpide ainsi qu’un désir pur.
Ce carré de clarté là-bas, c’est la fenêtre

Où le soleil assied son globe de rayons.

Voici tout l’Orient qui chante dans mon être

Avec ses oiseaux bleus, avec ses papillons ;
Sur la vitre d’azur une rose s’appuie.

En dégageant son front du feuillage élancé ;

Ma colombe privée y somnole, meurtrie

De parfum, oubliant le grain que j’ai versé.
Entr’ouvre l’huis muet, petit mage candide.

Toi seul peux pénétrer avec tes légers pas

Dans la salle secrète où, lasse et le coeur vide,

Sur des maux indécis j’ai sangloté tout bas.
Ou bien, si tu le veux, descends par la croisée

Sur le chemin poudreux du rayon de midi,

Ainsi qu’un dieu poucet à la chair irisée

Qui serait de la rose et du soleil sorti.
Je suis là, je souris, donne-moi ta main frêle,

Plus douce à caresser que le duvet des fleurs ;

Je veux te raconter la légende éternelle

Du monde qui comprend le rire et les douleurs.
Écoute et souviens-toi d’avoir touché mon âme ;

Quelque jour je pourrai peut-être dans tes yeux

La retrouver avec son silence et sa flamme

Et peut-être qu’alors je la comprendrai mieux.
Ô toi que je cajole avec crainte dans l’ouate,

Petite âme en bourgeon attachée à ma fleur,

D’un morceau de mon coeur je façonne ton coeur,

Ô mon fruit cotonneux, petite bouche moite.

Parfois Dans Mon Miroir

Parfois dans mon miroir où larde l’indolence

Je m’apparais songeant sur un fond de silence ;

La fenêtre d’en face y fait danser sans bruit

Son feuillage d’été que la brise conduit ;

Une bruine d’or s’effrite sur mes tempes.

J’ai le cadre fumeux et léger des estampes.

Alors de ce tableau de rêve où peu à peu

Les formes et le jour s’accusent moins ombreux,

Je palpe en hésitant la prochaine atmosphère

Comme un pan d’horizon détaché de la terre ;

Et mon âme indécise et qui se débattait

Entre mon être morne et mon pâle reflet

Me fuit. Je sens soudain que sa chaleur me quitte

Et que c’est le reflet seulement qu’elle habite.

L’homme Et Son Fils Menant Leur Vache D’un Pas Lourd

L’homme et son fils menant leur vache d’un pas lourd

S’en vont sur le chemin luisant encor de pluie.

Un soleil velouteux et gris de petit jour

Enveloppe en rêvant la montagne endormie.

La vache dit adieu à son dernier matin :

Plus jamais le pré vert où sautait sa mamelle

Lourde et riche à plaisir d’un printanier butin.

Pourtant, que cette aurore a l’air d’être éternelle !
1910

Petites Violettes Blanches

Petites violettes blanches,

J’aime ce cadre de printemps

Que vous me faites quand je penche

Mon visage sur les étangs.

Voyez, ma robe humble et fanée

Comme elle s’allonge dans l’eau

Et par une algue enrubannée

Devient légère avec le flot ;

Voyez comme l’ombre mouvante

Qui tombe du bouleau pleureur

Fait une délicate mante

De dentelle autour de mon cœur.

Ma Maison Est Assise Au Vent

Ma maison est assise au vent

Dans une plaine sombre et nue

Comme un tombeau pour un vivant

Où s’agite ma chair menue.
Les longs brouillards viennent frôler

Au soir ma porte solitaire,

Et je ne sais rien de la terre

Que ma tristesse d’exilé.
1909

Peut-être Serai-je Plus Gaie

Peut-être serai-je plus gaie

Quand, dédaigneuse du bonheur,

Je m’en irai vieille et fanée,

La neige au front et sur le coeur :
Quand la joie ou les cris des autres

Seront mon seul étonnement

Et que des pleurs qui furent nôtres

Je n’aurai que le bavement.
Alors, on me verra sourire

Sur un brin d’herbe comme au temps

Où sans souci d’apprendre à lire

Je courais avec le printemps.

Une Vapeur Mauve Et Légère

Une vapeur mauve et légère

Du ciel bruinait sur les monts

Sa lueur caressait la terre

Et la profondeur des vallons ;

Sur la verte et rase prairie

Elle s’allongeait en fumant.

Fraîcheur qui pénètre la vie,

Mollesse de l’ombre et du vent,

Ô paysage, instant de calme.

Paysage qu’on voudrait mettre

Dans un cadre au faîte arrondi

Et simple comme une fenêtre

Ouverte sur le jour pâli.