Mon Pauvre Cœur

Va ton chemin, mon pauvre cœur.

Dans le soir rempli de fumées ;

Toutes les maisons sont fermées,

Suis la lune, mon pauvre cœur.

Ainsi je cours après la lune

Comme après ma fuyante image ;

Elle est au fond de l’ombre brune

Ou dans l’eau se dérobe et nage.

Quelquefois Sur Le Seuil De Pierre

Quelquefois sur le seuil de pierre

J’écoute, pensive, le chant

Des martinets, delà lumière

Et des guêpes brunes du champ.

Le jour dans sa ronde joyeuse

D’ailes, de feuilles et de cris

Bat ma maison silencieuse

Comme un nid de chauve-souris.

Mais qu’autour de moi l’heure vaine

S’illumine d’un temps si pur,

Je suis grave et même sereine

D’avoir l’ombre en mes quatre murs.

Musique

Une lente voix murmure

Dans la verte feuillaison ;

Est-ce un rêve ou la nature

Qui réveille sa chanson ?

Cette voix dolente et pure

Glisse le long des rameaux :

Si fondue est la mesure

Qu’elle se perd dans les mots,

Si douces sont les paroles

Qu’elles meurent dans le son

Et font sous les feuilles molles

Un mystère de chanson.
Ô lente voix réveillée

Qui caresse la feuillée

Comme la brise et le vent ;

Voix profondes de la vie

Et de l’âme réunies

Qui murmurez en rêvant.

Une forme s’effaçant

Dont les gestes nus et blancs

Flottent dans l’ombre légère

Sous un rideau de fougères

Semble exhaler à demi

De ses lèvres entr’ouvertes

Un chant de silence aussi

Berceur que les branches vertes.
À peine si le murmure

De la muette chanson

Poursuit sa note et s’épure

Dans la douce feuillaison ;

Et la main passe en silence

Sur la tige d’un surgeon

Dont le rythme fin balance

Les branches de ce vallon.

Ô musique qui t’envoles

Sur les papillons glissants

Et dans la plainte du saule

Et du ruisseau caressant !
Passe, chant grêle des choses,

Coule, aile fluide qui n’ose

Peser sur l’azur pâli,

Sur les rameaux endormis ;

Efface-toi, chant de l’âme

Où se mêlent des soupirs

Dans la fuite molle et calme

Des voix qu’on ne peut saisir.
1910

Regarde Sous Ces Rameaux

Regarde sous ces rameaux

Où murmurent les oiseaux

Toutes ces croix alignées :

Ce sont les tristes épées

Qui nous fixeront au sol ;

Et pourtant, ce rossignol
1910

Nature, Laisse-moi Me Mêler À Ta Fange

Nature, laisse-moi me mêler à ta fange,

M’enfoncer dans la terre où la racine mange,

Où la sève montante est pareille à mon sang.

Je suis comme ton monde où fauche le croissant

Et sous le baiser dru du soleil qui ruisselle,

J’ai le frisson luisant de ton herbe nouvelle.

Tes oiseaux sont éclos dans le nid de mon coeur,

J’ai dans la chair le goût précis de ta saveur,

Je marche à ton pas rond qui tourne dans la sphère,

Je suis lourde de glèbe, et la branche légère

Me prête sur l’azur son geste aérien.

Mon flanc s’appesantit de germes sur le tien.

Oh ! laisse que tes fleurs s’élevant des ravines

Attachent à mon sein leurs lèvres enfantines

Pour prendre part au lait de mes fils nourrissons ;

Laisse qu’en regardant la prune des buissons

Je sente qu’elle est bleue entre les feuilles blondes

D’avoir sucé la vie à ma veine profonde.

Personne ne saura comme un fils né de moi

M’aura donné le sens de la terre et des bois,

Comment ce fruit de chair qui s’enfle de ma sève

Met en moi la lueur d’une aube qui se lève

Avec tous ses émois de rosée et d’oiseaux,

Avec l’étonnement des bourgeons, les réseaux

Qui percent sur la feuille ainsi qu’un doux squelette,

La corolle qui lisse au jour sa collerette,

Et la gousse laineuse où le grain ramassé

Ressemble à l’embryon dans la nuit caressé.

Enfant, abeille humaine au creux de l’alvéole,

Papillon au maillot de chrysalide molle,

Astre neuf incrusté sur un mortel azur !

Je suis comme le Dieu au geste bref et dur

Qui pour le premier jour façonna les étoiles

Et leur donna l’éclair et l’ardeur de ses moelles.

Je porte dans mon sein un monde en mouvement

Dont ma force a couvé les jeunes pépiements,

Qui sentira la mer battre dans ses artères,

Qui lèvera son front dans les ombres sévères

Et qui, fait du limon du jour et de la nuit,

Valsera dans l’éther comme un astre réduit.

Si La Lune Rose Venait

Si la lune rose venait

En robe de petite fille

Danser sur le foin nouveau-né

Devant la source qui frétille,

Elle aurait tes deux mollets ronds

Et tes yeux argentés d’eau brune,

Mon fils, poupée en court jupon,

Au visage de clair de lune.
1908

Nature, Laisse-moi…

Romance.

Combien j’ai douce souvenance
Du joli lieu de ma naissance !
Ma soeur, qu’ils étaient beaux les jours
De France !
O mon pays, sois mes amours
Toujours !

Te souvientil que notre mère,
Au foyer de notre chaumière,
Nous pressait sur son coeur joyeux,
Ma chère ?
Et nous baisions ses blancs cheveux
Tous deux.

Ma soeur, te souvientil encore
Du château que baignait la Dore ;
Et de cette tant vieille tour
Du Maure,
Où l’airain sonnait le retour
Du jour ?

Te souvientil du lac tranquille
Qu’effleurait l’hirondelle agile,
Du vent qui courbait le roseau
Mobile,
Et du soleil couchant sur l’eau,
Si beau ?

Oh ! qui me rendra mon Hélène,
Et ma montagne et le grand chêne ?
Leur souvenir fait tous les jours
Ma peine :
Mon pays sera mes amours
Toujours !

Si Vous Venez Sous Mes Ombrages

Si vous venez sous mes ombrages,

Ô voyageurs, vous reposer,

Goûtez la fraîcheur des nuages

Où glissent mes plus doux baisers ;

Écoulez les feuilles luisantes

Remuer avec un bruit d’eau

Au-dessus des sources dormantes

Où mon rêve sobre est enclos.

Sous la lumière atténuée

Cheminez sans voix et gardez

Le souvenir de ces nuées

Qui caressent les noirs sommets

Dans la pluvieuse buée.

Ne Cherche Pas De Tes Mains

Ne cherche pas de tes mains

À raccrocher la lumière,

Personne ne te retient

Et cette heure est la dernière.

Ta mère est morte elle aussi.

Te revois-tu tout petit ?

Que la pelouse était verte

Sous les fenêtres ouvertes !
1910

Souvent Le Coeur Qu’on Croyait Mort

Souvent le coeur qu’on croyait mort

N’est qu’un animal endormi ;

Un air qui souffle un peu plus fort

Va le réveiller à demi ;

Un rameau tombant de sa branche

Le fait bondir sur ses jarrets

Et, brillante, il voit sur les prés

Lui sourire la lune blanche.

Ô Beauté Nue

Ô Beauté nue à jamais solitaire,

Élève ton corps blanc du milieu des fougères

Et laisse que le souffle ingénu du matin

Caresse ton épaule et le bout de ton sein ;

Laisse sous le jour bleu qui coule des ramures

S’élever noblement parmi ta chevelure

Ta forme svelte et songe au vaporeux murmure

Des feuillages traînants et des bouleaux pleureurs.

Dans une brume douce au loin la ville meurt

Et fume sur les monts où l’église s’envole

De l’essor infini de ses tourelles folles ;

Et le long des coteaux en un tournant chemin

La file nébuleuse et vague des humains

Regagne lentement ses murs pleins de mystère.

Te Voilà Dans Les Bois

Te voilà dans les bois,

Nuit douce et blanche,

Et ton ombre se penche

Autour de moi.

Tout à l’heure, mauves de brume,

Les pins veloutaient le coteau

Et l’azur était comme une eau

Vaporeuse où la lune fume.

Mais rien de l’instant lumineux

Dans ces espaces ne demeure.

Ainsi l’âme ferme les yeux

Sur sa peine afin qu’elle meure.

Ô Mes Fougères, J’ai Passé

Ô mes fougères, j’ai passé

Dans votre vallon immobile ;

Le jour lentement effacé

Inclinait son azur tranquille

Dans le ramage des bouleaux

Et sur vos feuilles de dentelle

Que des reflets bleus comme une eau

Couvraient d’une teinte irréelle :

Mes tristes mains ont caressé

Lentement dans le soir tranquille,

Larges fougères immobiles,

Votre feuillage et j’ai passé.

Tu Tettes Le Lait Pur De Mon Âme Sereine

Tu tettes le lait pur de mon âme sereine,

Mon petit nourrisson qui n’as pas vu le jour,

Et sur ses genoux blancs elle, berce la tienne

En lui parlant tout bas de la vie au front lourd.
Voici le lait d’esprit et le lait de tendresse,

Voici le regard d’or qu’on jette sur les cieux ;

Goûte près de mon coeur l’aube de la sagesse ;

Car sur terre jamais tu ne comprendras mieux.
Vois, mon âme sur toi s’inclinant plus encore,

Dans le temps que tu dors au berceau de mon flanc,

Brode des oiseaux blonds avec des fils d’aurore

Pour draper sur ton être un voile étincelant ;
Elle forme en rêvant ton âme nébuleuse

Dont le jeune noyau est encore amolli

Et t’annonce le jour, prudente et soucieuse,

En le laissant filtrer entre ses doigts polis.
Ouvre d’abord tes yeux à mon doux crépuscule,

Prépare-les longtemps à l’éclat du soleil ;

Vole dans mes jardins, léger comme une bulle,

Afin de ne pas trop t’étonner au réveil.
Cours après les frelons, joue avec les abeilles

Que pour toi ma pensée amène du dehors,

Soupèse entre tes mains la mamelle des treilles,

Souffle sur cette eau mauve où la campagne dort.
Entre dans ma maison intérieure et nette

Où de beaux lévriers s’allongent près du mur,

Vois des huiles brûler dans une cassolette

Et le cristal limpide ainsi qu’un désir pur.
Ce carré de clarté là-bas, c’est la fenêtre

Où le soleil assied son globe de rayons.

Voici tout l’Orient qui chante dans mon être

Avec ses oiseaux bleus, avec ses papillons ;
Sur la vitre d’azur une rose s’appuie.

En dégageant son front du feuillage élancé ;

Ma colombe privée y somnole, meurtrie

De parfum, oubliant le grain que j’ai versé.
Entr’ouvre l’huis muet, petit mage candide.

Toi seul peux pénétrer avec tes légers pas

Dans la salle secrète où, lasse et le coeur vide,

Sur des maux indécis j’ai sangloté tout bas.
Ou bien, si tu le veux, descends par la croisée

Sur le chemin poudreux du rayon de midi,

Ainsi qu’un dieu poucet à la chair irisée

Qui serait de la rose et du soleil sorti.
Je suis là, je souris, donne-moi ta main frêle,

Plus douce à caresser que le duvet des fleurs ;

Je veux te raconter la légende éternelle

Du monde qui comprend le rire et les douleurs.
Écoute et souviens-toi d’avoir touché mon âme ;

Quelque jour je pourrai peut-être dans tes yeux

La retrouver avec son silence et sa flamme

Et peut-être qu’alors je la comprendrai mieux.
Ô toi que je cajole avec crainte dans l’ouate,

Petite âme en bourgeon attachée à ma fleur,

D’un morceau de mon coeur je façonne ton coeur,

Ô mon fruit cotonneux, petite bouche moite.