Que De Fois, Près D’oxford

Pour un ami.
Que de fois, près d’Oxford, en ce vallon charmant,

Où l’on voit fuir sans fin des collines boisées,

Des bruyères couper des plaines arrosées,

La rivière qui passe et le vivier dormant,
Pauvre étranger d’hier, venu pour un moment,

J’ai reconnu, parmi les maisons ardoisées,

Le riant presbytère et ses vertes croisées,

Et j’ai dit en mon cœur : Vivre ici seulement !
Hélas ! si c’est là tout, qu’est-ce donc qui m’entraîne ?

Pourquoi si loin courir ? pourquoi pas la Touraine ;

Le pays de Rouen et ses pommiers fleuris ?
Un chaume du Jura, sous un large feuillage,

Ou bien, encor plus près, quelque petit village,

D’où, par delà Meudon, l’on ne voit plus Paris ?

Reposez-vous Et Remerciez

(Au sommet du Glenroe *).

Ayant monté longtemps d’un pas lourd et pesant
Les rampes, au sommet désiré du voyage,
Près du chemin gravi, bordé de fin herbage,
Oh ! qui n’aime à tomber d’un cœur reconnaissant ?

Qui ne s’y coucherait, délassé, se berçant
Aux propos entre amis, ou seul, au cri sauvage
Du faucon, près de là perdu dans le nuage,
— Nuage du matin, et qui bientôt descend ?

Mais, le corps étendu, n’oublions pas que l’âme,
De même que l’oiseau monte sans agiter
Son aile, ou qu’au torrent, sans fatiguer sa rame,

Le poisson sait tout droit en flèche remonter,
— L’âme (la foi l’aidant et les grâces propices)
Peut monter son air pur, ses torrents, ses délices !

* Sommet situé en Écosse.

Rome

À Madame de Staël.

Au sein de Parthénope as-tu goûté la vie ?
Dans le tombeau du monde apprenons à mourir !
Sur cette terre en vain, splendidement servie,
Le même astre immortel règne sans se couvrir ;

En vain, depuis les nuits des hautes origines,
Un ciel inaltérable y luit d’un fixe azur,
Et, comme un dais sans plis au front des Sept-Collines,
S’étend des monts Sabins jusqu’à la tour d’Astur :

Un esprit de tristesse immuable et profonde
Habite dans ces lieux et conduit pas à pas ;
Hors l’écho du passé, pas de voix qui réponde ;
Le souvenir vous gagne, et le présent n’est pas.

Accouru de l’Olympe, au matin de Cybèle,
Là Saturne apporta l’anneau des jours anciens ;
Janus assis scella la chaîne encor nouvelle ;
Vinrent les longs loisirs des Rois Arcadiens.

Et sans quitter la chaîne, en descendant d’Évandre,
On peut, d’or ou d’airain, tout faire retentir :
Chaque pierre a son nom, tout mont garde sa cendre,
Vieux Roi mystérieux, Scipion ou martyr.

Avoir été, c’est Rome aujourd’hui tout entière.
Janus ici lui-même apparaît mutilé ;
Son front vers l’avenir n’a forme ni lumière,
L’autre front seul regarde un passé désolé.

Et quels aigles pourraient lui porter les augures,
Quelle Sibylle encor lui chanter l’avenir ?
Ah ! le monde vieillit, les nuits se font obscures…
Et nous venus si tard, et pour tout voir finir,

Nous, rêveurs d’un moment, qui voulons des asiles,
Sans plus nous émouvoir des spectacles amers,
Dans la Ville éternelle, il nous siérait, tranquilles,
Au bout de son déclin, d’attendre l’Univers.

Voilà de Cestius la pyramide antique ;
L’ombre au bas s’en prolonge et meurt dans les tombeaux
Le soir étend son deuil et plus avant m’explique
La scène d’alentour, sans voix et sans flambeaux.

Comme une cloche au loin confusément vibrante,
La cime des hauts pins résonne et pleure au vent :
Seul bruit dans la nature ! on la croirait mourante ;
Et, parmi ces tombeaux, moi donc, suis-je vivant !

Heure mélancolique où tout se décolore
Et suit d’un vague adieu l’astre précipité !
Les étoiles au ciel ne brillent pas encore :
Espace entre la vie et l’immortalité !

Mais, quand la nuit bientôt s’allume et nous appelle
Avec ses yeux sans nombre ardents et plus profonds,
L’esprit se reconnaît, sentinelle fidèle,
Et fait signe à son char aux lointains horizons.

C’est ainsi que ton œil, ô ma noble Compagne,
Beau comme ceux des nuits, à temps m’a rencontré ;
Et je reçois de Toi, quand le doute me gagne,
Vérité, sentiment, en un rayon sacré.

Celui qui dans ta main sentit presser la sienne,
Pourrait-il du Destin désespérer jamais ?
Rien de grand avec toi que le bon n’entretienne,
Et le chemin aimable est près des hauts sommets.

Tant de trésors voisins, dont un peuple se sèvre,
Tentent ton libre esprit et font fête à ton cœur.
Laisse-moi découvrir son secret à ta lèvre,
Quand le fleuve éloquent y découle en vainqueur !

De ceux des temps anciens et de ceux de nos âges
Longtemps nous parlerons, vengeant chaque immolé ;
Et quand, vers le bosquet des pieux et des sages,
Nous viendrons au dernier, à ton père exilé,

Si ferme jusqu’au bout en lui-même et si maître,
Si tendre au genre humain par oubli de tout fiel,
Nous bénirons celui que je n’ai pu connaître,
Mais qui m’est révélé dans ton deuil éternel !

Sainte Thérèse À Jésus Crucifié

Sonnet.

Ce qui m’excite à t’aimer, ô mon Dieu,
Ce n’est pas l’heureux ciel que mon espoir devance,
Ce qui m’excite à t’épargner l’offense,
Ce n’est pas l’enfer sombre et l’horreur de son feu !

C’est toi, mon Dieu, toi par ton libre vœu
Cloué sur cette croix où t’atteint l’insolence ;
C’est ton saint corps sous l’épine et la lance,
Où tous les aiguillons de la mort sont en jeu.

Voilà ce qui m’éprend, et d’amour si suprême,
Ô mon Dieu, que, sans ciel même, je t’aimerais ;
Que, même sans enfer, encor je te craindrais !

Tu n’as rien à donner, mon Dieu, pour que je t’aime ;
Car, si profond que soit mon espoir, en l’ôtant,
Mon amour irait seul, et t’aimerait autant !

Sonnet De Sainte Thérèse À Jésus Crucifié

Ce qui m’excite à t’aimer, ô mon Dieu,

Ce n’est pas l’heureux ciel que mon espoir devance,

Ce qui m’excite à t’épargner l’offense,

Ce n’est pas l’enfer sombre et l’horreur de son feu !
C’est toi, mon Dieu, toi par ton libre vœu

Cloué sur cette croix où t’atteint l’insolence ;

C’est ton saint corps sous l’épine et la lance,

Où tous les aiguillons de la mort sont en jeu.
Voilà ce qui m’éprend, et d’amour si suprême,

Ô mon Dieu, que, sans ciel même, je t’aimerais ;

Que, même sans enfer, encor je te craindrais !
Tu n’as rien à donner, mon Dieu, pour que je t’aime ;

Car, si profond que soit mon espoir, en l’ôtant,

Mon amour irait seul, et t’aimerait autant !

Sous Un Souffle Apaisé Quand Rit La Mer Sereine

Traduit de Moschus.
I
Sous un souffle apaisé quand rit la mer sereine,

Tout mon cœur s’enhardit, et pour l’humide plaine

La terre est oubliée : ô mer, je viens à toi !

Mais qu’un grand vent s’élève et réveille l’effroi,

Que l’écume du flot blanchisse et fasse rage,

Tout mon amour alors se reprend au rivage ;

Je ne veux que les bois, et l’ombre et les gazons :

Le pin, par un grand vent, rend encor de doux sons.

Pêcheur, que je te plains, dans ta nef pour demeure,

Chassant ta proie errante au péril de chaque heure !

À moi le bon sommeil sous un platane épais !

À moi les jours couchés au sein d’un antre frais,

Et la source au long bruit, qui, roulant sous la voûte,

Charme et ne peut troubler le pasteur qui l’écoute !
II
Pan aimait Écho, sa voisine,

Qui pour le Satyre brûlait,

Et le Satyre aimait Nérine ;

Leur flamme, à tous trois, se brouillait.

Jeu bizarre, et pourtant le nôtre !

Ce qu’un amant inflige à l’autre,

D’un autre il l’éprouve à son tour :

Le talion est loi d’amour.

Or voici ma leçon ; que le novice entende :

 » Rends l’amour à qui t’aime, afin qu’on te le rende.  »
III
Quittant Pise et ses jeux, Alphée au flot d’argent

Cherche à travers les mers Aréthuse en plongeant ;

Et dans son sein il porte à la nymphe adorée

L’olivier des vainqueurs et la poudre sacrée.

Profond, pur, et chargé des amoureux cadeaux,

Il fend le flot amer sans y mêler ses eaux ;

Et le grand flot dormant ne sent rien, et l’ignore,

Et l’a laissé passer. Ah ! c’est Amour encore,

Le mauvais, le perfide et le rusé songeur,

C’est lui dont l’art secret fit du fleuve un plongeur !

Stances : Puisque, Sourde À Mon Vœu, La Fortune Jalouse

IMITÉ DE KIRKE WHITE.
Puisque, sourde à mon vœu, la fortune jalouse

Me refuse un toit chaste ombragé d’un noyer,

Quelques êtres qu’on aime et qu’on pleure, une épouse,

Et des amis, le soir, en cercle à mon foyer,
Ô nobles facultés, ô puissances de l’âme,

Levez-vous, et versez à ce cœur qui s’en va

L’huile sainte du fort, et ranimez sa flamme ;

Qu’il oublie aujourd’hui ce qu’hier il rêva.
Lorsque la nuit est froide, et que seul, dans ma chambre,

Près de mon poêle éteint j’entends siffler le vent,

Pensant aux longs baisers qu’en ces nuits de décembre

Se donnent les époux, mon cœur saigne, et souvent,
Bien souvent je soupire, et je pleure, et j’écoute.

Alors, ô saints élans, ô prière, arrivez ;

Vite, emportez-moi haut sous la céleste voûte,

À la troisième enceinte, aux parvis réservés !
Que je perde à mes pieds ces plaines nébuleuses,

Et l’hiver, et la bise assiégeant mes volets !

Que des sphères en rond les orgues merveilleuses

Animent sous mes pas le jaspe des palais ;
Que je voie à genoux les Anges sans paroles ;

Qu’aux dômes étoilés je lise, triomphant,

Ces mots du doigt divin, ces mystiques symboles,

Grands secrets qu’autrefois connut le monde enfant ;
Que lisaient les vieillards des premières années,

Qu’à ses fils en Chaldée enseignait chaque aïeul.

Sans plus songer alors à mes saisons fanées,

Peut-être j’oublierai qu’ici-bas je suis seul.

Sur Un Front De Quinze Ans

Sur un front de quinze ans les cheveux blonds d’Aline,

Débordant le bandeau qui les voile à nos yeux,

Baignent des deux côtés ses sourcils gracieux :

Tel un double ruisseau descend de la colline.
Et sa main, soutenant ce beau front qui s’incline,

Aime à jouer autour, et dans les flots soyeux

À noyer un doigt blanc, et l’ongle curieux

Rase en glissant les bords où leur cours se dessine.
Mais, au sommet du front, où le flot séparé

Découle en deux ruisseaux et montre un lit nacré,

Là, je crois voir Amour voltiger sur la rive ;
Nager la Volupté sur deux vagues d’azur ;

Ou sur un vert gazon, sur un sable d’or pur,

La Rêverie assise, aux yeux bleus et pensive.

Toujours Je La Connus Pensive Et Sérieuse

Tacendo il nome de questa gentilissima.

Dante, Vita nuova.

Toujours je la connus pensive et sérieuse :

Enfant, dans les ébats de l’enfance joueuse

Elle se mêlait peu, parlait déjà raison ;

Et, quand ses jeunes sœurs couraient sur le gazon,

Elle était la première à leur rappeler l’heure,

À dire qu’il fallait regagner la demeure ;

Qu’elle avait de la cloche entendu le signal ;

Qu’il était défendu d’approcher du canal,

De troubler dans le bois la biche familière,

De passer en jouant trop près de la volière :

Et ses sœurs l’écoutaient. Bientôt elle eut quinze ans,

Et sa raison brilla d’attraits plus séduisants :

Sein voilé, front serein où le calme repose,

Sous de beaux cheveux bruns une figure rose,

Une bouche discrète au sourire prudent,

Un parler sobre et froid, et qui plaît cependant ;

Une voix douce et ferme, et qui jamais ne tremble,

Et deux longs sourcils noirs qui se fondent ensemble.

Le devoir l’animait d’une grave ferveur ;

Elle avait l’air posé, réfléchi, non rêveur :

Elle ne rêvait pas comme la jeune fille,

Qui de ses doigts distraits laisse tomber l’aiguille,

Et du bal de la veille au bal du lendemain

Pense au bel inconnu qui lui pressa la main.

Le coude à la fenêtre, oubliant son ouvrage,

Jamais on ne la vit suivre à travers l’ombrage

Le vol interrompu des nuages du soir,

Puis cacher tout d’un coup son front dans son mouchoir.

Mais elle se disait qu’un avenir prospère

Avait changé soudain par la mort de son père ;

Qu’elle était fille aînée, et que c’était raison

De prendre part active aux soins de la maison.

Ce cœur jeune et sévère ignorait la puissance

Des ennuis dont soupire et s’émeut l’innocence.

Il réprima toujours les attendrissements

Qui naissent sans savoir, et les troubles charmants,

Et les désirs obscurs, et ces vagues délices

De l’amour dans les cœurs naturelles complices.

Maîtresse d’elle-même aux instants les plus doux,

En embrassant sa mère, elle lui disait vous.

Les galantes fadeurs, les propos pleins de zèle

Des jeunes gens oisifs étaient perdus chez elle ;

Mais qu’un cœur éprouvé lui contât un chagrin,

À l’instant se voilait son visage serein :

Elle savait parler de maux, de vie amère,

Et donnait des conseils comme une jeune mère.

Aujourd’hui la voilà mère, épouse, à son tour ;

Mais c’est chez elle encor raison plutôt qu’amour.

Son paisible bonheur de respect se tempère ;

Son époux déjà mûr serait pour elle un père ;

Elle n’a pas connu l’oubli du premier mois,

Et la lune de miel qui ne luit qu’une fois,

Et son front et ses yeux ont gardé le mystère

De ces chastes secrets qu’une femme doit taire.

Heureuse comme avant, à son nouveau devoir

Elle a réglé sa vie Il est beau de la voir,

Libre de son ménage, un soir de la semaine,

Sans toilette, en été, qui sort et se promène

Et s’asseoit à l’abri du soleil étouffant,

Vers six heures, sur l’herbe, avec sa belle enfant.

Ainsi passent ses jours depuis le premier âge,

Comme des flots sans nom sous un ciel sans orage,

D’un cours lent, uniforme, et pourtant solennel ;

Car ils savent qu’ils vont au rivage éternel.
Et moi qui vois couler cette humble destinée

Au penchant du devoir doucement entraînée,

Ces jours purs, transparents, calmes, silencieux,

Qui consolent du bruit et reposent les yeux,

Sans le vouloir, hélas ! je retombe en tristesse ;

Je songe à mes longs jours passés avec vitesse,

Turbulents, sans bonheur, perdus pour le devoir,

Et je pense, ô mon Dieu ! qu’il sera bientôt soir !

Un Grand Chemin Ouvert

Sonnet.

Un grand chemin ouvert, une banale route
À travers vos moissons ; tout le jour, au soleil
Poudreuse ; dont le bruit vous ôte le sommeil ;
Où la rosée en pleurs n’a jamais une goutte ;

— Gloire, à travers la vie, ainsi je te redoute.
Oh ! que j’aime bien mieux quelque sentier pareil
À ceux dont parle Horace, où je puis au réveil
Marcher au frais, et d’où, sans être vu, j’écoute !

Oh ! que j’aime bien mieux dans mon pré le ruisseau
Qui murmure voilé sous les fleurs du berceau,
Qu’un fleuve résonnant dans un grand paysage !

Car le fleuve avec lui porte, le long des bords,
Promeneurs, mariniers ; et les tonneaux des ports
Nous dérobent souvent le gazon du rivage.

Saint-Maur, août 1829.

Un Grand Chemin Ouvert, Une Banale Route

Fallentic semita vitæ.

Horace.
Un grand chemin ouvert, une banale route

A travers vos moissons ; tout le jour, au soleil

Poudreuse ; dont le bruit vous ôte le sommeil ;

Où la rosée en pleurs n’a jamais une goutte ;
— Gloire, à travers la vie, ainsi je te redoute.

Oh ! que j’aime bien mieux quelque sentier pareil

À ceux dont parle Horace, où je puis au réveil

Marcher au frais, et d’où, sans être vu, j’écoute !
Oh ! que j’aime bien mieux dans mon pré le ruisseau

Qui murmure voilé sous les fleurs du berceau,

Qu’un fleuve résonnant dans un grand paysage !
Car le fleuve avec lui porte, le long des bords,

Promeneurs, mariniers ; et les tonneaux des ports

Nous dérobent souvent le gazon du rivage.

Saint-Maur, août 1829.

Une Jeune Femme Au Bain

À Madame Récamier.
(Sur un portrait de Gérard.)

Dans ce frais pavillon de marbre et de verdure,
Quand le flot naturel avec art détourné,
Pour former un doux lac, vient baiser sans murmure
Le pourtour attiédi du pur jaspe veiné ;

Quand le rideau de pourpre assoupit la lumière,
Quand un buisson de rose achève la cloison ;
Chaste au sortir du bain ; ayant laissé derrière
Humide vêtement, blanche écume et toison ;

De fine mousseline à peine revêtue,
Assise, un bras fuyant, l’autre en avant penché ;
Son beau pied, non chaussé, d’albâtre et de statue,
S’éclairant, au parvis, d’un reflet détaché,

Au parvis étoilé, d’où transpire et s’exhale
Par les secrets d’un art, magicien flatteur,
Quelque encens merveilleux, quelque rose, rivale
Des roses du buisson à naïve senteur ;

Simple, et pour tout brillant, dans l’oubli d’elle-même,
À part ce blanc de lys et ces contours neigeux,
N’ayant de diamant, d’or et de diadème,
Que cette épingle en flèche attachant ses cheveux ;

N’ayant que ce dard-là, cette pointe légère,
Pour dire que l’abeille aurait bien son courroux,
Et pour nous dire encor qu’elle n’est pas bergère,
Un cachemire à fleurs coulant sur ses genoux ;

Sans miroir, sans ennui, sans un pli qui l’offense,
Sans rêve trop ému ni malheur qu’on pressent,
Mêlant un reste heureux d’insouciante enfance
À l’éclair éveillé d’un intérêt naissant ;

Qu’a-t-elle, et quelle est donc, ou mortelle ou déesse,
Dans son cadre enchanté de myrte et de saphir,
Cette élégante enfant, cette Hébé de jeunesse,
Hébé que tous les Dieux prendraient peine à servir ?

Elle est trouvée enfin la Psyché sans blessure,
La Nymphe sans danger dans les bains de Pallas ;
C’est Ariane heureuse, une Hélène encor pure,
Hélène avant Paris, même avant Ménélas !

Une Armide innocente, et qui de même enchaîne ;
Une Herminie aimée, ignorant son lien ;
Aux bosquets de Pestum une jeune Romaine
Songeant dans un parfum à quelque Émilien !

C’est celle que plus tard, non plus Grecque naïve,
Fleur des palais d’Homère et de l’antique ciel,
Mais Béatrix déjà, plus voilée et pensive,
Canove ira choisir pour le myrte immortel !

Mais à quoi tout d’abord rêve-t-elle à l’entrée
De son bel avenir, au fond de ses berceaux ?
À quoi s’oublie ainsi la jeune Idolâtrée ?
À quelle odeur subtile ? à quel soupir des eaux ?

À quel chant de colombe ?… à sa harpe éloignée ?
À l’abeille, au rayon ?… au piano de son choix ?
Peut-être au char magique où luit la Destinée,
Au frère du Consul, à ceux qui seront Rois ?

À l’épée, au génie, à la vertu si sainte,
À tout ce long cortège où chacun va venir
La nommer la plus belle, et dans sa chaste enceinte,
S’irriter, se soumettre, et bondir, et bénir ?

Car qui la vit sans craindre, en ces heures durables,
En ces printemps nombreux et si souvent nouveaux,
Les sages et les saints eux-mêmes égarables,
Les pères et les fils, enchaînés et rivaux ?

Heureuse, elle l’est donc ; tout lui chante autour d’elle ;
Un cercle de lumière illumine ses pas ;
C’est miracle et féerie ! — Arrêtez, me dit-elle ;
Heureuse, heureuse alors, oh ! ne le croyez pas !

— Elle a dit vrai… — Du sein de la fête obligée,
En plein bal, que de fois (écoutez cet aveu),
Songeant au premier mot qui l’a mal engagée,
Retrouvant tout d’un coup l’irréparable vœu,

Le retrouvant cruel, mais respectable encore,
(Car, même dans le trouble et sous l’attrait, toujours,
La Décence à pas lents, la Crainte qui s’honore,
De leur ton cadencé notèrent ses détours),

Que de fois donc, sentant cette lutte trop forte,
Du milieu des rivaux qui n’osent l’effleurer,
En hâte de sortir, un pied hors de la porte,
Elle se mit, ainsi que Joseph, à pleurer !

Et pleurant sous les fleurs, et de sa tête ornée
Épanchant les ennuis dans un amer torrent,
Elle dit comme Job :  » Que ne suis-je pas née !  »
Tant le bonheur d’hymen lui semble le plus grand !

Que de fatigue aussi, de soins (si l’on y pense),
Que d’angoisse pour prix de tant d’heureux concerts,
Triomphante Beauté, que l’on croit qui s’avance
D’une conque facile à la crête des mers !

L’Océan qui se courbe a plus d’un monstre humide,
Qu’il lance et revomit en un soudain moment.
Quel sceptre, que d’efforts, ô mortelle et timide,
Pour tout faire à vos pieds écumer mollement !

Ces lions qu’imprudente, elle irrite, elle ignore,
Dans le cirque, d’un geste, il faut les apaiser ;
Il faut qu’un peuple ardent qui se pousse et dévore
À ce ruban tendu s’arrête sans oser.

Ô fatigue du corps ! ô fatigue de l’âme !
Scintillement du front qui rougit et pâlit !
Que sa rosée a froid ! Cette rougeur de flamme
Cache un frisson muet qu’en vain elle embellit !

Ah ! c’est depuis ce temps, même depuis l’automne,
Quand la fête est ailleurs, quand l’astre pâle a lui,
Quand tout débris sauvé, toute chère couronne,
Au souvenir sacré se confond aujourd’hui ;

Lorsque causant des morts, des amitiés suprêmes,
Dans ce salon discret, le soir, à demi-voix,
Pour vous qui les pleurez, pour les jeunes eux-mêmes,
Le meilleur du discours est sur ceux d’autrefois,

C’est seulement alors, qu’assurée avec grâce,
Recouvrant les douleurs d’un sourire charmant,
Vous acceptez la vie, et, repassant sa trace,
Vous lui pardonnez mieux qu’aux jours d’enchantement.

Le dévouement plus pur, l’amitié plus égale,
Les mêmes, quelques-uns, chaque fois introduits,
Le bienfait remplissant chaque heure matinale,
Le génie à guérir, à sauver des ennuis ;

Au soir, quelque lecture ; aux jours où l’on regrette,
Un chant d’orage encor sur un clavier plus doux ;
Puis l’entretien que règle une muse secrète,
Tout un bel art de vivre éclos autour de vous :

Sur le mal, sur le bien, sur l’amour ou la gloire,
Sur tout objet, cueillir un rayon adouci,
En composer un mieux, à quoi vous voulez croire,
Voilà, voilà votre art, votre bonheur aussi !

Aimez-le, goûtez-en la pâleur inclinée ;
Il fuyait ce bain grec où nous vous admirons.
— Rappelons-nous l’aveu de la plus fortunée,
Mortels, sous tant de jougs où gémissent nos fronts !

Vous Avez Jeunesse Avec Beauté

Sonnet à madame L.

Madame, vous avez jeunesse avec beauté,
Un esprit délicat cher au cœur du Poète,
Un noble esprit viril, qui, portant haut la tête,
Au plus fort de l’orage a toujours résisté ;

Aujourd’hui vous avez, sous un toit écarté,
Laissant là pour jamais et le monde et la fête,
Près d’un époux chéri sur qui votre œil s’arrête,
Le foyer domestique et la félicité ;

Et chaque fois qu’errant, las de ma destinée,
Je viens, et que j’appuie à votre cheminée
Mon front pesant, chargé de son nuage noir,

Je sens que s’abîmer en soi-même est folie,
Qu’il est des maux passés que le bonheur oublie,
Et qu’en voulant on peut dès ici bas s’asseoir.

Le 8 février 1830.

Quand Le Poète En Pleurs

Quand le Poète en pleurs, à la main une lyre,
Poursuivant les beautés dont son cœur est épris,
À travers les rochers, les monts, les prés fleuris
Les nuages, les vents, mystérieux empire,

S’élance, et plane seul, et qu’il chante et soupire,
La foule en bas souvent, qui veut rire à tout prix,
S’attroupe, et l’accueillant au retour par des cris,
Le montre au doigt ; et tous, pauvre insensé, d’en rire !

Mais tous ces cris, Poète, et ces rires d’enfants,
Et ces mépris si doux aux rivaux triomphants,
Que t’importe, si rien n’obscurcit ta pensée,

Pure, aussi pure en toi qu’un rayon du matin,
Que la goutte de pleurs qu’une vierge a versée,
Ou la pluie en avril sur la ronce et le thym ?

Septembre 1829.

La Plaine

À mon ami Antoni D.. (DESCHAMPS).

Octobre.
Après la moisson faite et tous les blés rentrés,

Quand depuis plus d’un mois les champs sont labourés,

Qu’il gèlera demain, et qu’une fois encore

L’Automne, du plus haut des coteaux qu’elle dore,

Se retourne en fuyant, le front dans un brouillard,

Oh ! que la plaine est triste autour du boulevard !

C’est au premier coup d’œil une morne étendue,

Sans couleur ; çà et là quelque maison perdue,

Murs frêles, pignons blancs en tuiles recouverts ;

Une haie à l’entour en buissons jadis verts ;

Point de fumée au toit ni de lueur dans l’âtre ;

De grands tas au rebords des carrières de plâtre ;

Des moulins qui n’ont rien à moudre, ou ne pouvant

Qu’à peine remuer leurs quatre ailes au vent,

Et loin, sur les coteaux, au-dessus des villages,

De longs bois couronnés de leurs derniers feuillages ;

Car, tandis que de l’arbre en la plaine isolé

Le beau feuillage au vent s’en est d’abord allé,

Les bois sur les coteaux, comme l’homme en famille,

Résistent plus longtemps : un pâle rayon brille

Sur ce front de verdure à demi desséché,

Quand pour d’autres déjà le soleil est couché.

Mais dans la plaine, quoi ? des jachères pierreuses,

Et de maigres sillons en veines malheureuses,

Que la bêche, à défaut de charrue, a creusés ;

Et sur des ceps flétris des échalas brisés ;

De la cendre par place, un reste de fumée,

Et le sol tout noirci de paille consumée ;

Parfois un pâtre enfant, à la main son pain bis,

Dans le chaume des blés paissant quelques brebis ;

À ses pieds son chien noir, regardant d’un air grave

Une vieille qui glane au champ de betterave.

Et de loin l’on entend la charrette crier

Sous le fumier infect, le fouet du voiturier,

De plus près les grillons sous l’herbe sans rosée,

Ou l’abeille qui meurt sur la ronce épuisée,

Ou craquer dans le foin un insecte sans nom ;

D’ailleurs personne là pour son plaisir, sinon

Des chasseurs, par les champs, regagnant leurs demeures,

Sans avoir aperçu gibier depuis six heures

Moi pourtant je traverse encore à pas oisifs,

Et je m’en vais là-bas m’asseoir où sont les ifs.