Valse

I
Loin du bal, dans le parc humide

Déjà fleurissaient les lilas ;

Il m’a pressée entre ses bras.

Qu’on est folle à l’âge timide !
Par un soir triomphal

Dans le parc, loin du bal,

Il me dit ce blasphème :

 » Je vous aime !  »
Puis j’allai chaque soir,

Blanche dans le bois noir,

Pour le revoir

Lui mon espoir, mon espoir

Suprême.
Loin du bal dans le parc humide

Qu’on est folle à l’âge timide !
II
Dans la valse ardente il t’emporte

Blonde fiancée aux yeux verts ;

Il mourra du regard pervers,

Moi, de son amour je suis morte.
Par un soir triomphal

Dans le parc, loin du bal

Il me dit ce blasphème :

 » Je vous aime !  »
Ne jamais plus le voir

A présent tout est noir ;

Mourir ce soir

Est mon espoir, mon espoir

Suprême.
Dans la valse ardente il l’emporte

Moi, je suis oubliée et morte.
Époque perpétuelle

Inscriptions cunéiformes,

Vous conteniez la vérité ;

On se promenait sous des ormes,

En riant aux parfums d’été ;
Sardanapale avait d’énormes

Richesses, un peuple dompté,

Des femmes aux plus belles formes,

Et son empire est emporté !
Emporté par le vent vulgaire

Qu’amenaient pourvoyeurs, marchands,

Pour trouver de l’or à la guerre.
La gloire en or ne dure guère ;

Le poète sème des chants

Qui renaîtront toujours sur terre.

Vers Amoureux

Comme en un préau d’hôpital de fous

Le monde anxieux s’empresse et s’agite

Autour de mes yeux, poursuivant au gîte

Le rêve que j’ai quand je pense à vous.
Mais n’en pouvant plus, pourtant, je m’isole

En mes souvenirs. Je ferme les yeux;

Je vous vois passer dans les lointains bleus,

Et j’entends le son de votre parole.
*
Pour moi, je m’ennuie en ces temps railleurs.

Je sais que la terre aussi vous obsède.

Voulez-vous tenter (étant deux on s’aide)

Une évasion vers des cieux meilleurs?

Villégiature

C’est moi seul que je veux charmer en écrivant

Les rêves bienheureux que me dicte le vent,

Les souvenirs que j’ai des baisers de sa bouche,

De ses yeux, ciels troublés où le soleil se couche,

Des frissons que mon cou garde de ses bras blancs,

De l’abandon royal qui me livrait ses flancs.

Or que le vent discret fait chuchoter les chênes
Et que le soleil soûle, aux clairières prochaines,

Vipères et lézards endormis dans le thym,

Couché sur le sol sec, je pense au temps lointain.

Je me dis que je vois encor le ciel, et qu’Elle

Ame superbe, fleur de beauté, splendeur frêle,

Arrivée après moi, s’en est allée avant.
Et j’écoute les chants tristes que dit le vent.
La mouche désoeuvrée et la fourmi hâtive

Ne veulent pas qu’aux bois l’on rêve et l’on écrive;

Aussi les guêpes, les faucheux, les moucherons

Je vais, le long des blés, cueillir des liserons

A la suavité mystérieuse, amère,

Comme le souvenir d’une joie éphémère.
Les champs aussi sont pleins d’insectes affairés,

Foule de gens de tous aspects, de tous degrés.

Noir serrurier, en bas, le grillon lime et grince.

Le frelon, ventru comme un riche de province,

Prend les petites fleurs entre ses membres courts.

Les papillons s’en vont à leurs brèves amours

Sous leurs manteaux de soie et d’or. La libellule

Effleure l’herbe avec un dédain ridicule.

C’est la ville.

Et je pense à la ville, aux humains,

Aux fiers amis, aux bals où je pressais ses mains;

Malgré que la bêtise et l’intrigue hâtive

N’y souffrent pas non plus qu’on rêve et qu’on écrive.

Vision

À Puvis de Chavannes.
I
Au matin, bien reposée,

Tu fuis, rieuse, et tu cueilles

Les muguets blancs, dont les feuilles

Ont des perles de rosée.
Les vertes pousses des chênes

Dans ta blonde chevelure

Empêchent ta libre allure

Vers les clairières prochaines.
Mais tu romps, faisant la moue,

L’audace de chaque branche

Qu’attiraient ta nuque blanche

Et les roses de ta joue.
Ta robe est prise à cet arbre,

Et les griffes de la haie

Tracent parfois une raie

Rouge, sur ton cou de marbre.
II
Laisse déchirer tes voiles.

Qui es-tu, fraîche fillette,

Dont le regard clair reflète

Le soleil et les étoiles ?
Maintenant te voilà nue.

Et tu vas, rieuse encore,

Vers l’endroit d’où vient l’aurore ;

Et toi, d’où es-tu venue ?
Mais tu ralentis ta course

Songeuse et flairant la brise.

Délicieuse surprise,

Entends le bruit de la source.
Alors frissonnante, heureuse

En te suspendant aux saules,

Tu glisses jusqu’aux épaules,

Dans l’eau caressante et creuse.
Là-bas, quelle fleur superbe !

On dirait comme un lys double ;

Mais l’eau, tout autour est trouble

Pleine de joncs mous et d’herbe.
III
Je t’ai suivie en satyre,

Et caché, je te regarde,

Blanche, dans l’eau babillarde ;

Mais ce nénuphar t’attire.
Tu prends ce faux lys, ce traître.

Et les joncs t’ont enlacée.

Oh ! mon coeur et ma pensée

Avec toi vont disparaître !
Les roseaux, l’herbe, la boue

M’arrêtent contre la rive.

Faut-il que je te survive

Sans avoir baisé ta joue ?
Alors, s’il faut que tu meures,

Dis-moi comment tu t’appelles,

Belle, plus que toutes belles !

Ton nom remplira mes heures.
 » Ami, je suis l’Espérance.

Mes bras sur mon sein se glacent.  »
Et les grenouilles coassent

Dans l’étang d’indifférence.

Vocation

A Etienne Carjat
Jeune fille du caboulot,

De quel pays es-tu venue

Pour étaler ta gorge nue

Aux yeux du public idiot ?
Jeune fille du caboulot,

Il te déplaisait au village

De voir meurtrir, dans le bel âge

Ton pied mignon par un sabot.
Jeune fille du caboulot,

Tu ne pouvais souffrir Nicaise

Ni les canards qu’encor niaise

Tu menais barboter dans l’eau.
Jeune fille du caboulot,

Ne penses-tu plus à ta mère,

A la charrue, à ta chaumière ?

Tu ne ris pas à ce tableau.
Jeune fille du caboulot,

Tu préfères à la charrue

Ecouter les bruits de la rue

Et nous verser l’absinthe à flot.
Jeune fille du caboulot,

Ta mine rougeaude était sotte,

Je t’aime mieux ainsi, pâlotte,

Les yeux cernés d’un bleu halo.
Jeune fille du caboulot,

Dit un sermonneur qui t’en blâme,

Tu t’ornes le corps plus que l’âme,

Vers l’enfer tu cours au galop.
Jeune fille du caboulot,

Que dire à cet homme qui plaide

Qu’il faut, pour bien vivre, être laide,

Lessiver et se coucher tôt ?
Jeune fille du caboulot,

Laisse crier et continue

A charmer de ta gorge nue

Les yeux du public idiot.

Vue Sur La Cour

La cuisine est très propre et le pot-au-feu bout

Sur le fourneau. La bonne, attendant son troubade,

Epluche en bougonnant légumes et salade,

Ses doigts rouges et gras, avec du noir au bout,

Trouvent les vers de terre entre les feuilles vertes.

On bat des traversins aux fenêtres ouvertes.

Mais voici le pays. Après un gros bonjour,

On lui donne la fleur du bouillon, leur amour

S’abrite à la vapeur du pot, chaud crépuscule

Et je ne trouve pas cela si ridicule.

Sonnet (il Y A Des Moments Où Les Femmes Sont Fleurs)

Il y a des moments où les femmes sont fleurs ;

On n’a pas de respect pour ces fraîches corolles

Je suis un papillon qui fuit des choses folles,

Et c’est dans un baiser suprême que je meurs.
Mais il y a parfois de mauvaises rumeurs ;

Je t’ai baisé le bec, oiseau bleu qui t’envoles,

J’ai bouché mon oreille aux funèbres paroles ;

Mais, Muse, j’ai fléchi sous tes regards charmeurs.
Je paie avec mon sang véritable, je paie

Et ne recevrai pas, je le sais, de monnaie,

Et l’on me laissera mourir au pied du mur.
Ayant traversé tout, inondation, flamme,

Je ne me plaindrai pas, délicieuse femme,

Ni du passé, ni du présent, ni du futur !

Sonnet Madrigal

J’ai voulu des jardins pleins de roses fleuries,

J’ai rêvé de l’Eden aux vivantes féeries,

De lacs bleus, d’horizons aux tons de pierreries;

Mais je ne veux plus rien; il suffit que tu ries.
Car, roses et muguets, tes lèvres et tes dents

Plus que l’Eden, sont but de désirs imprudents,

Et tes yeux sont des lacs de saphirs, et dedans

S’ouvrent des horizons sans fin, des cieux ardents.
Corps musqués sous la gaze où l’or lamé s’étale,

Nefs, haschisch j’ai rêvé l’ivresse orientale,

Et mon rêve s’incarne en ta beauté fatale.
Car, plus encor qu’en mes plus fantastiques voeux,

J’ai trouvé de parfums dans l’or de tes cheveux,

D’ivresse à m’entourer de tes beaux bras nerveux.

Trois Quatrains (le Casque De Velours)

Le casque de velours, qui de plumes s’égaie,

Rabat sur les sourcils les boucles, frondaison

D’or frisé. Les yeux froids, prêts à la trahison,

Dardent leurs traits d’acier sous cette blonde haie.
Et l’oreille mignonne écoute gravement

Ce qu’on dit du profil. Pleine et rose la joue

S’émeut aux madrigaux. La bouche fait la moue,

Mais le petit nez fier n’a pas un mouvement.
Et puis le cou puissant dont la blancheur étonne,

Fait rêver aux blancheurs opulentes du sein.

Voici le fond qu’il faut au lumineux dessin:

Un matin rose, avec arbres rouillés, l’automne.

Sonnet (j’ai Bâti Dans Ma Fantaisie)

J’ai bâti dans ma fantaisie

Un théâtre aux décors divers:

– Magiques palais, grands bois verts –

Pour y jouer ma poésie.
Un peu trop au hasard choisie,

La jeune première à l’envers

Récite quelquefois mes vers.

Faute de mieux je m’extasie.
Et je déclame avec tant d’art

Qu’on me croirait pris à son fard,

Au fard que je lui mets moi-même.
Non. Sous le faux air virginal

Je vois l’être inepte et vénal,

Mais c’est le rôle seul que j’aime.

Sonnet Métaphysique

Dans ces cycles, si grands que l’âme s’en effraie,

L’impulsion première en mouvements voulus

S’exerce. Mais plus loin la Loi ne règne plus:

La nébuleuse est, comme au hasard, déchirée.
Le monde contingent où notre âme se fraie

Péniblement la route au pays des élus,

Comme au-delà du ciel ces tourbillons velus

S’agite discordant dans la valse sacrée.
Et puis en pénétrant dans le cycle suivant,

Monde que n’atteint pas la loupe du savant,

Toute-puissante on voit régner la Loi première.
Et sous le front qu’en vain bat la grêle et le vent,

Les mondes de l’idée échangeant leur lumière

Tournent équilibrés dans un rhythme vivant.

Tsigane

Dans la course effarée et sans but de ma vie

Dédaigneux des chemins déjà frayés, trop longs,

J’ai franchi d’âpres monts, d’insidieux vallons.

Ma trace avant longtemps n’y sera pas suivie.
Sur le haut des sommets que nul prudent n’envie,

Les fins clochers, les lacs, frais miroirs, les champs blonds

Me parlent des pays trop tôt quittés. Allons,

Vite ! vite ! en avant. L’inconnu m’y convie.
Devant moi, le brouillard recouvre les bois noirs.

La musique entendue en de limpides soirs

Résonne dans ma tête au rhythme de l’allure.
Le matin, je m’éveille aux grelots du départ,

En route ! Un vent nouveau baigne ma chevelure,

Et je vais, fier de n’être attendu nulle part.

Sonnet (je Ne Vous Ferai Pas De Vers)

Sonnet
Je ne vous ferai pas de vers,

Madame, blonde entre les blondes,

Vous réduiriez trop l’univers,

Vous seriez reine sur les mondes.
Vos yeux de saphir, grands ouverts,

Inquiètent comme les ondes

Des fleuves, des lacs et des mers

Et j’en ai des rages profondes.
Mais je suis pourtant désarmé

Par la bouche, rose de mai,

Qui parle si bien sans parole,
Et qui dit le mot sans pareil,

Fleur délicieusement folle

Éclose à Paris, au soleil.

Sonnet Souvenirs

À Mme N.

Je voudrais, en groupant des souvenirs divers,
Imiter le concert de vos grâces mystiques.
J’y vois, par un soir d’or où valsent les moustiques,
La libellule bleue effleurant les joncs verts ;

J’y vois la brune amie à qui rêvait en vers
Celui qui fit le doux cantique des cantiques ;
J’y vois ces yeux qui, dans des tableaux encaustiques,
Sont, depuis Cléopâtre, encore grands ouverts.

Mais, l’opulent contour de l’épaule ivoirine,
La courbe des trésors jumeaux de la poitrine,
Font contraste à ce frêle aspect aérien ;

Et, sur le charme pris aux splendeurs anciennes,
La jeunesse vivante a répandu les siennes
Auprès de qui cantique ou tableau ne sont rien.

Un Immense Désespoir

Un immense désespoir

Noir

M’atteint

Désormais, je ne pourrais

M’égayer au rose et frais

Matin.
Et je tombe dans un trou

Fou,

Pourquoi

Tout ce que j’ai fait d’efforts

Dans l’Idéal m’a mis hors

La Loi ?
Satan, lorsque tu tombas

Bas,

Au moins

Tu payais tes voeux cruels,

Ton crime avait d’immortels

Témoins.
Moi, je n’ai jamais troublé,

Blé,

L’espoir

Que tu donnes aux semeurs

Cependant, puni, je meurs

Ce soir.
J’ai fait à quelque animal

Mal

Avec

Une badine en chemin,

Il se vengera demain

Du bec.
Il me crèvera les yeux

Mieux

Que vous

Avec l’épingle à chapeau

Femmes, au contact de peau

Si doux.