Ma Seule Amour

Je l’aime ! Nuit, cachot sépulcral, mort vivante,
Ombre que mon sanglot ténébreux épouvante,
Solitudes du mal où fuit le grand puni,
Glaciers démesurés de l’hiver infini,
Ô flots du noir chaos qui m’avez vu proscrire,
Désespoir dont j’entends le lâche éclat de rire,
Vide où s’évanouit l’être, le temps, le lieu,
Gouffres profonds, enfers, abîmes ! j’aime Dieu !

Je l’aime. C’est fini. Lumière ! fiancée
De tout esprit ; soleil ! feu de toute pensée ;
Vie ! où donc êtesvous ? Je vous cherche. Ô tourment !
La création vit dans l’éblouissement ;
Ô regard innocent de l’aube idolâtrée,
Chaleur dont la nature est toute pénétrée !
Les fleuves sont joyeux dans l’herbe ; l’horizon
Resplendit ; le vent court ; des fleurs plein le gazon,
Des oiseaux, des oiseaux, et des oiseaux encore ;
Tout cela chante, rit, aime, inondé d’aurore ;
Le tigre dit : Et moi ? je veux ma part du ciel !
L’aube dore le tigre et l’offre à l’Éternel.
Moi seul, je reste affreux ! Hélas ! rien n’est immonde.
Moi seul, je suis la honte et la tache du monde.
Ma laideur, vague effroi des astres soucieux,
Perce à travers ma nuit et va salir les cieux.
Je ne vois rien, étant maudit ; mais dans l’espace
J’entends, j’entends dans l’eau qui fuit, dans l’air qui passe,
J’entends dans l’univers ce murmure : Vat’en !
Le porc dit au fumier : Je méprise Satan.
Je sens la nuit penser que je la déshonore.
Le tourbillonnement du grand souffle sonore,
Le vent du matin, libre et lâché dans le ciel,
Évite mon front morne et pestilentiel.

Jadis, ce jour levant, cette lueur candide,
C’était moi. Moi ! J’étais l’archange au front splendide,
La prunelle de feu de l’azur rayonnant,
Dorant le ciel, la vie et l’homme ; maintenant
Je suis l’astre hideux qui blanchit l’ossuaire.
Je portais le flambeau, je traîne le suaire ;
J’arrive avec la nuit dans ma main ; et partout
Où je vais, surgissant derrière moi, debout,
L’hydre immense de l’ombre ouvre ses ailes noires.

Les profonds infinis croisent leurs promontoires.
Tout devant moi, vers qui jadis l’amour vola,
Recule et fuit.

Je fus envieux. Ce fut là
Mon crime. Tout fut dit, et la bouche sublime
Cria : Mauvais ! Et Dieu me cracha dans l’abîme.

Oh ! je l’aime ! c’est là l’horreur, c’est là le feu !
Que vaisje devenir, abîmes ? J’aime Dieu !
Je suis damné !

Quelque Chose Que Je Dis D’amour

Quelque chose que je dis
D’amour, non de son pouvoir.
Toutefois, pour dire voir,
J’ai une Dame choisie,

La mieux en bien accomplie
Que l’on puisse jamais voir.
Quelque chose que je dis
D’amour, non de son pouvoir.

Mais à elle ne puis mie
Parler, selon mon vouloir,
Combien que, sans décevoir,
Je suis sien toute ma vie :
Quelque chose que je dis.

Ma Seule Amour Que Tant Désire

Ma seule amour que tant désire,
Mon réconfort, mon doux penser,
Belle nonpareille, sans per,
Il me déplaît de vous écrire.

Car j’aimasse mieux à le dire
De bouche, sans le vous mander,
Ma seule amour que tant désire,
Mon réconfort, mon doux penser !

Las ! or n’y puis-je contredire ;
Mais Espoir me fait endurer,
Qui m’a promis de retourner
En liesse, mon grief martyre,
Ma seule amour que tant désire !

Qui ? Quoi ? Comment ? A Qui ? Pourquoi

Qui ? quoy ? comment ? a qui ? pourquoy ?
Passez, presens ou avenir,
Quant me viennent en souvenir,
Mon cueur en penser n’est pas coy.

Au fort, plus avant que ne doy
Jamais je ne pense enquerir :
Qui ? quoy ? comment ? a qui ? pourquoy ?
Passez, presens ou avenir.

On s’en puet rapporter a moy
Qui de vivre ay eu beau loisir
Pour bien aprendre et retenir.
Assez ay congneu,je m’en croy :
Qui ? quoy ? comment ? a qui ? pourquoy ?

Mon Cœur M’a Fait Commandement

Mon cueur m’a fait commandement
De venir vers vostre jeunesse,
Belle que j’ayme loyaument (1),
Comme doy faire ma princesse.
Se vous demandés Pourquoi esse ?
C’est pour savoir quant vous plaira
Alegier sa dure destresse
Ma Dame, le sauray je ja (2) ?

Dictez le par vostre serment !
Je vous fais leale (3) promesse
Nul ne le saura, seulement
Fors que lui pour avoir leesse.
Or lui moustrés qu’estes maistresse
Et lui mandez qu’il guerira,
Ou s’il doit morir de destresse !
Ma Dame, le sauray je ja ?

Penser ne porroit nullement
Que la douleur, qui tant le blesse,
Ne vous desplaise aucunement.
Or faictes dont tant qu’elle cesse
Et le remectez en l’adresse
D’espoir, dont il party pieça (4) !
Respondez sans que plus vous presse !
Ma Dame le sauray je ja ?

1. Loyaument : Loyalement.
2. Ja : Bientôt.
3. Leale : Loyale.
4. Pieça : Il y a longtemps.

Qui ? Quoy ? Comment ? A Qui ? Pourquoy ?

Qui ? quoy ? comment ? a qui ? pourquoy ?

Passez, presens ou avenir,

Quant me viennent en souvenir,

Mon cueur en penser n’est pas coy.
Au fort, plus avant que ne doy

Jamais je ne pense enquerir :

Qui ? quoy ? comment ? a qui ? pourquoy ?

Passez, presens ou avenir.
On s’en puet rapporter a moy

Qui de vivre ay eu beau loisir

Pour bien aprendre et retenir.

Assez ay congneu,je m’en croy :

Qui ? quoy ? comment ? a qui ? pourquoy ?

Mon Cœur, Estouppe Tes Oreilles

Mon cueur, estouppe tes oreilles,
Pour le vent de Merencolie ;
S’il y entre, ne doubte mye,
Il est dangereux à merveilles ;

Soit que tu dormes ou tu veilles,
Fays ainsi que dy, je t’en prie.
Mon cueur, estouppe tes oreilles,
Pour le vent de Merencolie ;

Il cause doleurs nompareilles,
Dont s’engendre la maladie
Qui n’est pas de legier guerie ;
Croy moy, s’a raison te conseilles.
Mon cueur, estouppe tes oreilles.

Qui A Toutes Ses Hontes Beues

Qui a toutes ses hontes beues,

Il ne lui chault que l’en lui die,

Il laisse passer mocquerie

Devant ses yeulx, comme les nues.
S’on le hue par my les rues,

La teste hoche a chiere lie.

Qui a toutes ses hontes beues,

Il ne lui chault que l’en lui die.
Truffes sont vers lui bien venues ;

Quant gens rient, il fault qu’il rie ;

Rougir on ne le feroit mie ;

Contenances n’a point perdues,

Qui a toutes ses hontes beues.

Mon Cuer, Estouppe Tes Oreilles

Mon cuer, estouppe* tes oreilles

Pour le vent de merencolie !

S’il y entre, ne doubte mye,

Il est dangereux a merveilles.
Soit que tu donnes ou tu veilles,

Fais ainsi que dy, je t’en prie ;

Mon cuer, estouppe tes oreilles

Pour le vent de merencolie !
Il cause doleurs nompareilles

Dont s’engendre la maladie

Qui n’est pas de legier guerie.

Croy moy, s’a Raison te conseilles,

Mon cuer, estouppe tes oreilles !
(*) bouche

Votre Bouche Dit : Baisez-moi

Vostre bouche dit : Baisiez moy,
Ce m’est avis quant la regarde ;
Mais Dangier de trop prés la garde,
Dont mainte doleur je reçoy.

Laissiez m’avoir, par vostre foy,
Un doulx baisier, sans que plus tarde ;
Vostre bouche dit : Baisiez moy,
Ce m’est avis quant la regarde.

Dangier me heit, ne scay pourquoy,
Et tousjours Destourbier me darde ;
Je prie a Dieu que mal feu l’arde !
Il fust temps qu’il se tenist coy.
Vostre bouche dit : Baisiez moy.

Mon Cueur M’a Fait Commandement

Mon cueur m’a fait commandement

De venir vers vostre jeunesse,

Belle que j’ayme loyaument*,

Comme doy faire ma princesse.

Se vous demandés :   » Pour quoy esse ?

C’est pour savoir quant vous plaira

Alegier sa dure destresse

Ma dame, le sauray je ja** ?
Ditez le par vostre serment !

Je vous fais leale*** promesse

Nul ne le saura, seulement

Fors que lui pour avoir leesse.

Or lui moustrés qu’estes maistresse

Et lui mandez qu’il guerira,

Ou s’il doit morir de destresse !

Madame, le sauray je ja ?
Penser ne porroit nullement

Que la douleur, qui tant le blesse,

Ne vous desplaise aucunement.

Or faitez dont tant qu’elle cesse

Et le remettés en l’adresse

D’espoir, dont il party pieça**** !

Respondez sans que plus vous presse !

Madame le sauray je ja ?
(*) loyalement

(**) bientôt

(***) loyale

(****) il y a longtemps

Yver, Vous N’estes Qu’un Villain

Yver, vous n’estes qu’un villain !

Esté est plaisant et gentil,

En tesmoing de May et d’Avril

Qui l’acompaignent soir et main*.
Esté revest champs, bois et fleurs,

De sa livree de verdure

Et de maintes autres couleurs,

Par l’ordonnance de Nature.
Mais vous, Yver, trop estes plain

De nege, vent, pluye et grezil ;

On vous deust banir en essil**.

Sans point flater, je parle plain,

Yver, vous n’estes qu’un villain !
(*) matin

(**) exil

Ne Hurtez Plus A L’uis De Ma Pensee

Ne hurtez plus a l’uis de ma pensee,

Soing et Soussi, sans tant vous traveiller !

Car elle dort et ne veult s’esveiller ;

Toute la nuyt en paine a despensee.
En dangier est, s’elle n’est bien pensee.

Cessez ! cessez ! Laissez la sommeiller !

Ne hurtez plus a l’uis de ma pensee,

Soing et Soussi, sans tant vous traveiller !
Pour la guerir bon Espoir a pensee

Medecine qu’a fait apareiller ;

Lever ne peut son chief de l’oreiller,

Tant qu’en repos se soit recompensee.

Ne hurtez plus a l’uis de ma pensee !

N’est-elle De Tous Biens Garnie

N’est elle de tous biens garnie ?
Celle que j’aime loyalement ;
Il m’est advis, par mon serment,
Que sa pareille n’a en vie.

Qu’en dites-vous ? je vous en prie,
Que vous en semble vraiment ?
N’est elle de tous biens garnie ?
Celle que j’aime loyalement ;

Soit qu’elle danse, chante ou rit.
Ou face quelque ébattement :
Fait en loyal jugement,
Sans faveur ou sans flatterie ;
N’est elle de tous biens garnie ?

Ou Puis Parfont De Ma Merencolie

Ou puis parfont de ma merencolie

L’eaue d’Espoir que ne cesse tirer,

Soif de Confort la me fait desirer,

Quoy que souvent je la trouve tarie.
Necte la voy ung temps et esclercie,

Et puis après troubler et empirer,

Ou puis parfont de ma merencolie

L’eaue d’Espoir que ne cesse tirer.
D’elle trempe mon ancre d’estudie,

Quant j’en escrips, mais pour mon cueur irer ;

Fortune vient mon pappier dessirer,

Et tout gecte par sa grant felonnie

Ou puis parfont de ma merencolie.