Premier Chagrin

Le bassin est uni : sur son onde limpide

Pas un souffle de vent ne soulève une ride ;

Au lever du soleil, chaque flot argenté

Court, par un autre flot sans cesse reflété ;

Il répète ses fleurs, comme un miroir fidèle ;

Mais la pointe des joncs sur la rive a tremblé,

Près du bord, qu’elle rase, a crié l’hirondelle…

Et l’azur du lac s’est troublé !

Au sein du bois humide, où chaque feuille est verte,

Où le gazon touffu boit la rosée en pleurs,

Où l’espoir des beaux jours rit dans toutes les fleurs,

Aux baisers du printemps, la rose s’est ouverte ;

Mais au fond du calice un insecte caché

Vit, déchirant la fleur de sa dent acérée,

Et la rose languit, pâle et décolorée,

Sur son calice desséché !

Un passé tout rempli de chastes jouissances,

Des baisers maternels, du calme dans le port ;

Un présent embelli de vagues espérances

Et de frais souvenirs… amis, voilà mon sort !

L’avenir n’a pour moi qu’un gracieux sourire ;

J’ai dix-huit ans ! mon âge est presque le bonheur…

Je devrais être heureux… non ! mon âme désire

Et j’ai du chagrin dans le cœur !

Premier Désir

Une femme ! jamais une bouche de femme

N’a soufflé sur mon front, ne m’a baisé d’amour.

Je n’ai jamais senti, sous deux lèvres de flamme,

Mes deux yeux se fermer et s’ouvrir tour à tour ;

Et jamais un bras nu, jamais deux mains croisées,

Comme un double lien, autour de moi passées,

N’ont attiré mon corps vers un bien inconnu.

Jamais un œil de femme au mien n’a répondu.

Une femme ! une femme ! oh ! qui pourra me dire

Si jamais une femme, avec son doux sourire,

Avec son sein qui bat et qui fait palpiter,

Avec sa douce voix qu’il est doux d’écouter,

Si jamais une femme, aimable, prévenante,

Amie aux mauvais jours, aux jours heureux amante,

Si cet ange du ciel un jour me sourira,

Si sa main à ma main quelquefois répondra ?…

Qu’aimez-vous

J’aime un œil noir sous un sourcil d’ébène,

Sur un front blanc j’aime de noirs cheveux :

Et vous avez de longs cheveux d’ébène

Sur un front blanc, et le jais est à peine

Aussi noir que vos yeux.

J’aime un beau corps, qui se penche avec grâce,

Sur un sopha négligemment porté ;

Et savez-vous avec combien de grâce

Sur un sopha vous vous inclinez, lasse

Et brûlante de volupté !

Et puis, quand, là, plaintive et paresseuse,

Le cœur ému, l’œil à moitié fermé,

Vous soupirez… J’aime une paresseuse,

Un long soupir, une voix langoureuse,

Un regard enflammé.

J’aime à trouver un mélange de joie,

De rêverie et de douce langueur :

Pourquoi chez vous ces chagrins, cette joie

Ce sein qui bat contre un fichu de soie,

Ce sourire triste et moqueur ?…

Parfois un mot, un songe, une pensée,

De votre joue efface la pâleur :

Souvent un songe, un mot, une pensée,

Une pâleur lentement effacée

Me fait battre le cœur.

Vienne un caprice, une idée indécise,

Comme un oiseau loin de moi vous volez.

J’aime un caprice, une idée indécise,

J’aime la place où vous étiez assise,

J’aime la place où vous allez…

Un ange… un ange aussi beau que vous-même,

Dont le parler comme le vôtre est doux…

Qui rit aussi… dont le nom est le même

Que votre nom… Oui, voilà ce que j’aime,

Tout ce que j’aime !… — Et vous ?…

Soupçon

Que le soc imprudent ait blessé sa racine,

Le lis ne soutient plus son front qui se flétrit ;

Son calice fermé languissamment s’incline,

Perd son dernier parfum, se dessèche et périt.

Aux jours de ton printemps, ainsi, triste et pensive,

Tu laisses le chagrin se glisser dans ton cœur :

Tu souffres, tu gémis, et ta bouche craintive

N’a jamais dans mon sein épanché ta douleur.

Hier, tu me disais :  » Va, crois-en ma tendresse :

Le jour qui va venir chassera mon chagrin !  »

Il est venu ce jour, ô ma jeune maitresse !…

Où sont ces yeux plus purs et ce front plus serein ?…

Du soleil matinal quand un rayon timide

Traversait, en tremblant, les volets entr’ouverts,

Suspendue aux longs cils de ta paupière humide,

Une larme mouilla tes charmes découverts.

— Le pâtre attend en paix le retour de l’aurore ;

Sous le feuillage obscur l’oiseau vient se cacher :

Regarde, tout est calme… Et le soir trouve encore

Sur ta joue embrasée une larme à sécher !…

D’un éclair de gaîté qui sur ton front expire,

Ô ma Zélie ! en vain tu voudrais te parer ;

Dis-moi : pourquoi forcer tes lèvres à sourire ?…

Cela fait tant de mal !… — et tu voudrais pleurer !…

Pleure !… pleure ! Mais, quoi !… tu détournes la vue !…

Ma présence te pèse, et semble t’alarmer !…

Un mot, Zélie, un mot de ta bouche ingénue !…

Non ?… — Je comprends… un autre a su se faire aimer !

Avec les jolis riens, avec les doux murmures,

Dont tu semais, tout bas, des entretiens charmants,

Un autre plus heureux, de tes lèvres parjures,

D’un éternel amour a reçu les serments.

De ma trompeuse amante un autre a la tendresse ;

Un autre sourira, si, vers la fin du jour,

Je vois son bras tremblant presser l’enchanteresse,

Rouge encore de pudeur, de plaisir et d’amour…

— Ciel !… un triste soupir… une voix affaiblie…

Un reproche timide… Ah ! garde tes secrets ;

Je dois les respecter ; je le veux… — mais, Zélie !

Si j’avais des chagrins, moi, je te les dirais.

Tes Yeux Où Je Lis Ton Âme

Noirs et brûlants, jeune femme,

Noirs et brûlants, qu’ils sont beaux !!!

Ils ont troublé mon repos,

Tes yeux, où je lis ton âme,

Tes yeux noirs, qui sont si beaux !…

J’ai vu des yeux d’Espagnole,

Qui faisaient rêver d’amour :

D’où s’échappaient tour-à-tour

Et le regard qui console,

Et celui d’où naît l’amour ;

J’ai vu les blondes Anglaises

Et l’azur de leurs grands yeux ;

Le regard des Milanaises

M’a brûlé de tous ses feux ;

Ni les filles d’Italie,

Ni les filles d’Ibérie,

Qui pourtant sont tout ardeur !

Ni les femmes d’Angleterre,

Ni personne sur la terre

N’a ton coup d’œil enchanteur…

Je te fais une prière :

Que j’aie un regard de toi !

Soulève encore ta paupière,

En fixant tes yeux sur moi.

Assez !… c’est assez !… mon âme

Se fond sous des yeux si beaux,

J’y perdrais tout mon repos…

Noirs et brûlants, jeune femme,

Noirs et brûlants, qu’ils sont beaux !

Volupté

Comme de leurs rameaux s’enveloppent les saules

Dont l’humble tronc se dérobe aux regards,

Dénoués dans nos jeux, laisse tomber, épars,

Tes noirs cheveux sur tes blanches épaules.

Autour de moi jette un bras nonchalant ;

Par un charme invincible à ma bouche attachée,

Sur mes genoux reste couchée,

Comme un capricieux enfant.

Et pour mourir tous deux dans une même extase,

Que sur mon sein ton sein se soulève éperdu !

Que dans mon souffle ardent ton souffle confondu

Des mêmes flammes nous embrase !

Ainsi deux sons de harpe ensemble vont mourir,

Ainsi deux échos se répondent,

Ainsi deux baisers se confondent,

Ainsi deux longs soupirs ne forment qu’un soupir.

Le Poète Méconnu

Enfant, sa jeune âme a des ailes,

À des ailes de papillon :

Tantôt errant sur un sillon

Et rasant les moissons nouvelles,

Tantôt empressée à s’asseoir,

Rêveuse, au sein des églantines,

Ou, sous les blanches aubépines,

Respirant les parfums du soir.

Jeune homme, à ses ailes accrues

Il se fie, ainsi qu’un aiglon,

Qui, dédaignant l’humble vallon,

Bâtit son aire dans les nues :

Son œil va fixer l’astre Dieu,

Dont un rayon donne la vie ;

Et la flamme, au soleil ravie,

Lui trace une route de feu.

Quand les réalités sévères,

Plus tard, apportant la douleur,

L’une après l’autre de son cœur

Arrachent les douces chimères,

L’âme du poète attristé

S’abat, pareille à la tempête,

Et poursuit d’une aile inquiète

Un avenir désenchanté.

Bientôt il trouve la vieillesse :

C’est en vain qu’il s’est efforcé

De soustraire son front glacé

A la main du Temps qui le presse

Alcyon flottant sur l’écueil,

Il appelle son âme errante,

Ouvre encore une aile, mourante…

Et va tomber dans un cercueil !

Là seulement, pour le génie,

Commence la postérité :

Radieux d’immortalité,

Ressaisis ta gloire ternie,

Poète !… on t’abreuva de fiel,

Ton lit de mort fut solitaire,

Mais ton dernier pas sur la terre

Est ton premier pas vers le ciel !

Le Sylphe

L’aile ternie et de rosée humide,

Sylphe inconnu, parmi les fleurs couché,

Sous une feuille, invisible et timide,

J’aime à rester caché.

Le vent du soir me berce dans les roses ;

Mais quand la nuit abandonne les cieux,

Au jour ardent mes paupières sont closes :

Le jour blesse mes yeux.

Pauvre lutin, papillon éphémère,

Ma vie, à moi, c’est mon obscurité !

Moi, bien souvent, je dis :  » C’est le mystère

 » Qui fait la volupté !  »

Et je m’endors dans les palais magiques,

Que ma baguette élève au fond des bois,

Et dans l’azur des pâles véroniques

Je laisse errer mes doigts.

Quand tout-à-coup l’éclatante fanfare

A mon oreille annonce le chasseur,

Dans les rameaux mon faible vol s’égare,

Et je tremble de peur.

Mais, si parfois, jeune, rêveuse et belle,

Vient une femme, à l’heure où le jour fuit,

Avec la brise, amoureux, autour d’elle

Je voltige sans bruit.

J’aime à glisser, aux rayons d’une étoile,

Entre les cils qui bordent ses doux yeux ;

J’aime à jouer dans les plis de son voile

Et dans ses longs cheveux.

Sur son beau sein quand son bouquet s’effeuille,

Quand à la tige elle arrache un bouton,

J’aime surtout à voler une feuille

Pour y tracer mon nom…

Oh ! respectez mes jeux et ma faiblesse,

Vous qui savez le secret de mon cœur !

Oh ! laissez-moi, pour unique richesse,

De l’eau dans une fleur.

L’air frais du soir ; au bois, une humble couche ;

Un arbre vert pour me garder du jour…

Le sylphe, après, ne voudra qu’une bouche

Pour y mourir d’amour !

L’ennui

Mon cœur est froid, ma tête est vide,

Je suis triste, et ne sais pourquoi :

Toujours, comme un spectre livide,

L’ennui se dresse devant moi.

Sous un poids mortel abattue,

Ma jeunesse va se flétrir ;

Le dégoût m’accable et me tue ;

Je ne puis vivre ni mourir.

Mon âme, en proie à l’amertume,

S’acharne à rêver des tourments,

Et tout mon soleil se consume

Sans pouvoir me faire un printemps.

Au bonheur suis-je donc rebelle ?

Non ! je l’ai connu plus d’un jour :

Mais, à présent, en vain j’appelle…

— Plus de maîtresse !… et plus d’amour !…

Les Deux Muses

La muse classique

Tranquille amant des jeunes immortelles,

Qui, sur le Pinde, ont proclamé ton nom,

Sois-leur dévot : fuis les routes nouvelles,

Point de salut hors de mon Hélicon !

De ton encens montre-toi plus avare :

Crains d’invoquer un dieu capricieux :

Tu volerais sur les ailes d’Icare…

Fuis le soleil ! n’approche pas des cieux !

La muse romantique

Brûlant d’amour, palpitant d’harmonie,

Jeune, laissant jaillir tes vers brûlants,

Libre, fougueux, demande à ton génie

Des chants nouveaux, indépendants.

Du feu sacré si le ciel est avare,

Va l’y ravir d’un vol audacieux ;

Vole, jeune homme !… oui, souviens-toi d’Icare ;

Il est tombé, mais il a vu les cieux !

L’inconnue

C’était un soir que tout brillait de feux ;

Un soir qu’éclatant de lumières,

Tivoli lassait les paupières

De mille curieux.

Là, des bosquets blanchis ; là, des masses plus sombres ;

Des soleils de cristal, des jours brusques, des ombres

Qui s’allongent sur le gazon ;

Aux branches des ormeaux des lampes suspendues ;

Des nacelles dans l’air ; d’innombrables statues

Et des chœurs qui dansent en rond !

Ô jardins enchantés ! scènes éblouissantes !

Brises du soir ! zéphirs ! haleines caressantes !

Air brûlant, imprégné de désirs et d’amour !

Femmes, qu’on suit de l’œil de détour en détour !

Tumulte ! bals confus, aux amants si propices !

Tourbillon entraînant ! Tivoli !… — Quand mon cœur,

Froissé par le dégoût, mais ardent au bonheur,

Voudra du souvenir savourer les délices,

J’irai sous tes arceaux, à la place où brilla,

Comme un astre d’argent, comme un blanc météore,

Comme un premier éclat d’une naissante aurore,

Cette belle inconnue… Et je dirai :  » C’est là !  »

C’est là qu’elle s’assit, rêveuse

Et fermant ses yeux à demi :

Là qu’elle demeura, pâle et silencieuse,

Près d’un vieil époux endormi.

Malheureuse peut-être au sein de la richesse !

Malheureuse peut-être avec tant de jeunesse !…

Comme elle était belle, grand Dieu !

Et je l’oublierais, moi !… j’oublierais sa tristesse

Et son regard qui semblait un adieu !…

Non !… non, jamais ! — Un jour, dans les fêtes bruyantes,

De plaisir, de beauté, des femmes rayonnantes,

Pourront étaler à mes yeux

De leurs dix-huit printemps les grâces orgueilleuses,

Et tracer, en riant, dans leurs danses joyeuses,

Des pas voluptueux.

Quand je verrai leurs rangs s’ouvrir à mon passage,

Quand j’aurai vu rougir leur gracieux visage,

Peut-être alors mon cœur palpitera ;

A mes regards une autre sera belle :

Mais je dirai : Ce n’est pas elle…

Et mon bonheur s’envolera.

L’indifférente

Ah ! qu’elle est belle !… qu’elle est belle !…

Oh ! qu’il doit avoir de bonheur

Celui qui respire près d’elle,

Celui qui fait battre son cœur !

Et l’on m’a dit :  » Non !… cette femme

Que tant d’amour semble entourer,

Froide et rêveuse, n’a point d’âme

Qu’un jeune époux puisse enivrer !  »

Jamais sa paupière brûlante

Dans ses yeux n’a caché de feu ;

Jamais à sa lèvre tremblante

Nul n’a surpris un tendre aveu.

Comme la brise qui soupire

Après une longue chaleur,

Arrache un murmure à la lyre,

Arrache une feuille à la fleur :

Mille amants cherchent à lui plaire,

Mais elle n’en préfère aucun.

Sur une tige solitaire

C’est une rose sans parfum…

Blasphème !… au fond de sa pensée

Si jamais œil mortel n’a lu ;

A la main qui l’avait pressée

Si sa main n’a point répondu,

C’est qu’à cette âme encore muette,

Pour qu’elle rende un premier son,

Il faut une âme de poète,

Comme du soleil à Memnon !…

Mon Rêve

 » Jeune imprudent, ne brave pas l’orage,

L’indépendance est un mot oublié !

Courbe ton front !  » me disait un vieux sage,

Qu’au char des grands la crainte avait lié.

 » Que le bandeau qui couvre nos misères,

Lui dis-je alors, par vous soit écarté :

Mais moi, qui suis dans l’âge des chimères,

Ah ! laissez-moi rêver la liberté !

Si votre cœur, lassé de trop de haines,

A soixante ans, ne peut plus s’émouvoir ;

Si, sans frémir, vous contemplez nos chaînes.

Moi, j’ai vingt ans, je ne veux pas les voir !

D’illusions j’ai bercé ma jeunesse,

Je crains encore la triste vérité…

Gardez, gardez votre froide sagesse,

Et laissez- moi rêver la liberté !…

Quand les bourreaux, sous d’injustes entraves,

Des nobles cœurs ont comprimé l’essor,

Serfs indolents, que des milliers d’esclaves

Pour s’affranchir n’osent faire un effort !

Moi, du soleil je sens les étincelles,

Du champ des airs, aiglon déshérité,

Moi, vers les cieux, je tends encore mes ailes…

Ah ! laissez-moi rêver la liberté !…

Je sais qu’au sein même des républiques,

La liberté craint les ambitieux…

Je sais qu’il est des prêtres fanatiques

Qui se sont mis à la place des dieux.

Mais je caresse un séduisant mensonge,

Je suis amant !… Rois, pontifes, beauté,

Puisque pour nous elle n’est plus qu’un songe,

Ah ! laissez-moi rêver la liberté ! « 

Bergeronnette

Pauvre petit oiseau des champs,

Inconstante bergeronnette.

Qui voltiges, vive et coquette,

Et qui siffles tes jolis chants ;

Bergeronnette si gentille,

Qui tournes autour du troupeau.

Par les prés sautille, sautille,

Et mire-toi dans le ruisseau !

Vas, dans tes gracieux caprices,

Becqueter la pointe des fleurs,

Ou poursuivre, au pied des génisses,

Les mouches aux vives couleurs.

Reprends tes jeux, bergeronnette,

Bergeronnette au vol léger ;

Nargue l’épervier qui te guette !

Je suis là pour te protéger ;

Si haut qu’il soit, je puis l’abattre…

Petit oiseau, chante !… et demain,

Quand je marcherai, viens t’ébattre,

Près de moi, le long du chemin.

C’est ton doux chant qui me console,

Je n’ai point d’autre ami que toi !

Bergeronnette, vole, vole,

Bergeronnette, devant moi !…

Dans Tous Mes Rêves, C’était Vous

Dans tous mes rêves c’était vous !

Vous étiez belle,

Et je tombais à vos genoux :

Ou si, rebelle,

Quand vous me donniez un doux nom,

Je disais :  » Non !..  »

Je vous voyais, vive et boudeuse,

Belle grondeuse,

Sous vos mains cacher vos grands yeux ;

Puis après, avec un sourire

Presque joyeux,

Vous pencher sur mon front, et dire :

 » Je vais pleurer

Et je sentais alors mon âme

Se déchirer.

Ô jeune femme,

Reviens me tendre encore les bras,

Ne pleure pas !

Ton sourire est doux ; mais des larmes

Sur tant de charmes,

Sont un filtre mystérieux…

Ne pleure pas, ange aux doux yeux !…  »

Vive et légère,

Soudain vous regardiez les cieux ;

Et votre douleur mensongère,

Flot par un autre flot heurté

Et rejeté,

S’effaçait pour ne plus paraître

Comme un éclair,

Comme une larme dans la mer.

A l’heure où l’aurore va naître,

Oh ! que de fois,

Tenant une rose en vos doigts,

Le sein nu, la paupière humide,

Le front timide,

Les sens accablés de langueur,

Rouge et brûlante,

D’amour tremblante,

Posant une main sur mon cœur,

Oh ! que de fois, belle des belles !

Vous m’avez couvert de vos ailes

En frémissant,

Moi, caressant,

Moi, palpitant avec délire,

Et n’osant dire :

 » Pourquoi viens-tu de m’embraser ?

Femme, un baiser !…

Je veux un baiser de ta bouche…  »

Vous deviniez :

Et sur le duvet de ma couche

Vous incliniez

Tout-à-coup, l’aurore jalouse

De mon épouse

Venait annoncer le départ :

Elle fuyait !… mais un sourire,

Mais un regard,

Mais une bouche qui soupire,

Pleins de regrets, venaient me dire :

 » Enivre-toi,

Jeune homme !… Le bonheur, c’est moi !… «