Sois Pure Comme La Rosée

Sois pure comme la rosée,

Comme le ciel que tu reflètes ;

Sois légère aux herbes brisées,

Ame tremblante du poète.
Colore-toi du sang de l’aube,

Scintille en larme aux cils des feuilles ;

Et si des roses te recueillent,

Qu’une vierge cueille ces roses.
Sois lumineuse et résignée,

Rafraîchis le pied qui te foule ;

Souris au soleil hostile, ourle

Les rosaces des araignées :
Comme la froide et radieuse

Rosée enivre les cigales,

Tristesse du poète, abreuve

L’harmonieux concert des âmes !

Vous, Le Charme Et L’honneur De Mon Jardin Natal

Vous, le charme et l’honneur de mon jardin natal,

Enfant qui secouez dans les herbes aiguës,

Pour en faire tomber des bêtes de métal,

Le parasol blanc des ciguës ;

Vous qui vivez, naïf et frais, toujours fêté,

Cette heure de la vie où l’on pleure sans cause,

Aujourd’hui, jeune dieu rose et blond de l’été,

Mon frère, je vous vis déchirer une rose.

La brise, en dissipant les feuilles, les mêla

Aux libres papillons du ciel, et vous, volage,

Ayant fui vers des jeux nouveaux, je restai là,

Songeant que vous aussi vous atteindriez l’âge

Où l’on rêve devant la fleur au sein nacré,

L’âge, hélas où l’amour sur les âmes se pose,

Où le cœur, pressentant la femme, est déchiré

Par la simple odeur d’une rose.

Souffrir Infiniment, Souffrir

Souffrir infiniment, souffrir, souffrir assez

Pour que le soc tranchant et fort de la douleur

Ouvre à fond ce coteau de vigne desséché

Et qu’au prochain automne on vendange mon cœur !

Souffrir ? Je ne sais plus souffrir, j’ai trop pensé ;

Et j’envie en mon dur sépulcre intérieur,

Ô lamentable Dieu des croix, ton front penché

Où des filets de sang versent de la fraîcheur.

J’implore un coup de lance au flanc, j’ai soif de fiel.

Qu’une femme, implacable entre toutes les femmes,

Me tende sa chair froide et sa bouche où je puisse

Me blesser d’un atroce amour ! L’étoile au ciel

Palpite d’un éclat plus vif après la pluie,

Et notre âme renaît plus claire dans les larmes.

Souvent, Le Front Posé Sur Tes Genoux

Souvent, le front posé sur tes genoux, je pleure,

Plus faible que ton cœur amoureux, faible femme,

Et ma main qui frémit en recevant tes larmes

Se dérobe aux baisers de feu dont tu l’effleures.

 » Mais, dis-tu, cher petit enfant, tu m’inquiètes ;

J’ai peur obscurément de cette peine étrange :

Quel incurable rêve ignoré des amantes

L’Infini met-il donc au cœur de ces poètes ?  »

Il ne faut plus parler, ma bien-aimée. Ah ! Laisse…

La douceur de tes doigts à mes tempes me blesse.

Sache qu’il est ainsi d’immenses nuits d’étoiles

Où j’implore, malgré mon cœur, que tu t’éloignes,

Où ta voix, tes serments, ta bouche et ta chair nue

Ne font qu’approfondir ma détresse inconnue.

Stériles Nuits D’hiver Où Ton Âme Trop Pauvre

Stériles nuits d’hiver où ton âme trop pauvre,

Haineuse et lâche, éparse au vent, boueuse et noire,

Fuyant l’âtre où les chats obséquieux se chauffent

Et le thé musical et blond des rêveurs sobres,

Dans la rue où l’impur amour chuchote et rôde

Porte comme une croix son lourd désir de gloire !

Retourne boire alors dans les tavernes, boire

Les vins de pourpre où l’œil voit fleurir sous des roses

Les jeunes seins légers des danseuses d’Hérode,

Les vins d’ambre pareils aux feuillages d’octobre,

Et la liqueur de lait, d’opale et d’émeraude.

Ô ruches de rumeur inféconde, tavernes

Où vont mortellement rire jusqu’au jour terne

Les rêveurs qui sont veufs d’amour et de génie !

On dément sa douleur et son cœur, on renie

La foi qui réconforte et le bel art sincère,

Et les âcres poisons qu’on puise dans les verres

Accroissent l’impuissance et les sourdes colères.

Ô fins des nuits, départs lugubres des tavernes

Quand le vent fait tinter les vitres des lanternes !

Un train siffle, la neige est noire dans les rues,

Et les arbres plaintifs croisent leurs ombres nues

Le long des murs où le poète, enfant divin,

Titube pesamment de tristesse et de vin.

Va-t’en, la pierre humide est bonne au sang qui brûle,

Va-t’en, rêveur, poser tes coudes et ton front

Sur le granit rugueux du parapet d’un pont.

Ta bouche desséchée aspirera la brume,

La fraîcheur de la mort remplira tes narines,

Et tu verras, funèbre et forte volupté,

Le fleuve, sombre, large et lourd comme un Léthé,

Grand voyageur qui roule embrassé d’autres villes,

Le fleuve lent mêlé en remous sur les piles

L’ombre, le sang et l’or qu’il ne peut emporter.

Sur Nos Pas Le Profond Enfer S’est Refermé

Sur nos pas le profond enfer s’est refermé.

Ô compagnon pensif qui m’enseigne la route,

Moins réprouvés que nous, les morts au fond du gouffre

Blasphèment :  » Dieu nous hait, mais nous avons aimé.  »

Sur l’extrême plateau qu’une aube obscure teinte,

Nous desserrons nos mains qui vont se désunir,

Et nos funèbres cœurs roulent des souvenirs

Plaintifs comme le vol des âmes dans les limbes.

Vois s’étoiler le ciel terrestre au carrefour

Où Virgile attristé se sépare de Dante.

Un grand rêve t’arrête au seuil du monde humain ;

Tu restes dans la nuit quand je vais vers le jour :

Pour me guider hors des ténèbres du chemin,

Élève ton esprit sur moi, comme une lampe.

Taciturnes, Le Front Baissé, Nous Tisonnons

Taciturnes, le front baissé, nous tisonnons.

La mourante lueur du feu baigne les noms

Que notre main distraite a tracés dans les cendres ;

Son rouge éclat palpite au fond des glaces, teint

Nos visages, tes cils encore, puis s’éteint.

Le crépuscule mêle alors nos âmes tendres ;

Je noue à ton col svelte et nu mes bras tremblants,

Et je baise tes yeux fermés, tes yeux brûlants,

Dont les paupières d’ombre ont la douceur des cendres.

Ton Cœur Est Fatigué Des Voyages

Ton cœur est fatigué des voyages ? Tu cherches

Pour asile un toit bas et de chaume couvert,

Un verger frais baigné d’un crépuscule vert

Où du linge gonflé de vent pende à des perches ?

Alors ne va pas plus avant : Voici l’enclos.

Cette porte d’osier qui repousse des feuilles,

Ouvre-la, s’il est vrai, poète, que tu veuilles

Connaître après l’amer chemin, le doux repos.

Arrête-toi devant l’étable obscure. Ecoute.

L’agneau bêle, le bœuf mugit et l’âne brait.

Approche du cellier humide où, bruit secret,

Le laitage à travers les éclisses s’égoutte.

C’est le soir. La maison rêve ; regarde-la,

Vois le feu qu’on y fait à l’heure accoutumée

Se trahir dans l’azur par une humble fumée.

Mais tu cherchais la paix de l’âme ? Entre : Elle est là.

Ton Image En Tous Lieux Peuple Ma Solitude

Ton image en tous lieux peuple ma solitude.

Quand c’est l’hiver, la ville et les labeurs d’esprit,

Elle s’accoude au bout de ma table d’étude,

Muette, et me sourit.
A la campagne, au temps où le blé mûr ondule,

Amis du soir qui tombe et des vastes couchants,

Elle et moi nous rentrons ensemble au crépuscule

Par les chemins des champs.
Elle écoute avec moi sous les pins maritimes

La vague qui s’écroule en traînant des graviers.

Parfois, sur la montagne, ivre du vent des cimes,

Elle dort à mes pieds.
Elle retient sa part des tourments et des joies

Dont mon âme inégale est pleine chaque jour ;

Où que j’aille, elle porte au-devant de mes voies

La lampe de l’amour.
Enfin, comme elle est femme et sait que le poète

Ne voudrait pas sans elle oublier de souffrir,

Lorsqu’elle me voit triste elle étend sur ma tête

Ses mains pour me guérir.

Quel Est Ce Lied Qui Fait Son Nid Dans Mon Silence

Quel est ce lied qui fait son nid dans mon silence

Et qu’une femme au loin, délicate, apprivoise ?

Ah ! quel lied monotone a crispé mes mains moites

Au long des draps léchés de fla mm e agonisante ?

Nulle ne berce mon chagrin et ne me parle.

Ailleurs, je le sais bien, au fond de claires chambres.

Les mères ont des voix apaisantes qui chantent

Pour endormir les enfants tristes dans leurs larmes.

Ô cris des nouveau-nés vers les larges mamelles !

Quand sentirai-je ainsi rouler en lourdes vagues

Les seins, dorés comme l’automne et les rivages,

De la féconde épouse aux lèvres maternelles ?

Lied calme, écho lointain d’anciennes musiques,

Chapelet que les doigts d’amoureuses égrènent,

Buire d’où s’évapore un philtre léthargique,

Cil du page oublié dans le lit de la reine ;

Recèles-tu le sens secret de ma jeunesse

Qui se fane à vouloir des voluptés phtisiques.

Et qui se pleure et qui déchire par faiblesse

Sa chair païenne avec la haire catholique ?…

L’humble et doux grillon chante aigûment dans la cendre ;

Son cri plaintif contient l’immense été : les routes

Et la plaine où les blés pacifiques déroulent

Leurs flots lourds jusqu’aux monts où les soleils descendent.

Un voile de sommeil m’enveloppe et m’apaise ;

A fleur d’ombre je sens trembler des lueurs d’aube ;

Je devine à travers mes yeux clos une chose

Qui palpite et qui meurt ; et n’est-ce pas ma peine ?

Tu Rangeais En Chantant Pour Le Repas Du Soir

Tu rangeais en chantant pour le repas du soir

Le pain blond, du laitage et le fruit de nos treilles,

Autour d’un rayon d’or formé par les abeilles ;

Et te voici qui viens tout près de moi t’asseoir.
Il a plu ; l’air mouillé répand une odeur verte,

Le fifre d’un insecte invisible au plafond

Alterne avec le bruit que les gouttes d’eau font

Sur des feuilles au bord de la croisée ouverte.
Nous rêvons, accoudés sur la nappe, devant

Les mets simples auxquels nul de nous deux ne touche.

Nous nous taisons ; parfois tu poses sur ma bouche

Ton bras nu qui frissonne au souffle frais du vent.
La fenêtre faisant un cadre au paysage

Se peint avec les bois et l’horizon natal

Sur les flancs ronds et purs d’un vase de cristal

Dont le courbe miroir nous grossit le visage.
Là-bas, le ciel d’automne est rouge et soucieux.

Ô doux et longs instants d’amour ! Le crépuscule

Décolore déjà l’univers minuscule

Qui diaprait l’azur de la buire et nos yeux.
Ton coeur frappe à la place où ma tête s’appuie,

Nous écoutons les fruits tomber dans le jardin,

Pensifs, et tressaillant ensemble quand, soudain,

Le vent secoue un arbre encor chargé de pluie.
Alors, et bénissant le jour qui va finir,

Comme deux voyageurs, d’un regard en arrière,

Nous laissons dans l’ardeur d’une même prière

Et nos mains et nos voix et nos âmes s’unir.

Qui De Vous N’a Connu Les Soirs Où L’on Écoute

Qui de vous n’a connu les soirs où l’on écoute

L’orgueil gronder en soi comme un orgue funèbre,

Les soirs d’ombre et d’effroi, d’impuissance et de doute

Qui remuent au plus bas du cœur la cendre amère ?

Alors on est haineux et dur comme Satan,

On crispe en dieu tombé ses poings contre le ciel.

On voudrait voir finir le monde dans le sang

Et tout l’azur crever en déluge de fiel.

Or vient, très ignorante et très douce, une femme

Dont le corps jeune est frais comme l’eau des fontaines.

Sa bouche rit et chante et murmure :  » Je t’aime,

Je t’aime, fais-moi place aux côtés de ton âme ;

Je suis la bonne alcôve où tu pourras dormir.

Voici mes seins gonflés de chair pour te nourrir ;

Viens dans mes bras profonds, homme, éternel enfant,

Que je te berce, hors de l’espace et du temps.  »

Elle dit et s’enroule, anxieuse et lascive,

— Le chèvrefeuille ainsi frissonne autour du cippe —

Elle s’enroule et tremble autour de notre orgueil.

Cependant sa tendresse a forcé notre accueil

Et dénoué les nœuds qui nous serraient le cœur.

Le sang tumultueux fait bourdonner les tempes,

On sent courir en soi comme une vie ardente ;

Et, les yeux enfouis dans ces genoux de femme,

Défaillant à mourir d’une immense langueur,

Le mauvais orgueilleux frémit et fond en larmes.

Tu Sommeilles, Je Vois Tes Yeux Sourire Encore

Tu sommeilles ; je vois tes yeux sourire encore.

Ta gorge, ainsi deux beaux ramiers prennent l’essor,

Se soulève et s’abaisse au gré de ton haleine.

Tu t’abandonnes, lasse et nue et tout en fleur,

Et ta chair amoureuse est rose de chaleur.

Ta main droite sur toi se coule au creux de l’aine,

Et l’autre sur mon cœur crispe ses doigts nerveux.

Ce taciturne émoi flatte ma convoitise.

Ta bouche est entrouverte et ton souffle m’attise

Et le mien qui s’anime agite tes cheveux.

Vivant sachet rempli de nard, de myrrhe et d’ambre,

Tu répands tes parfums irritants dans la chambre.

Je te respire avec ivresse en caressant,

Comme un sculpteur modèle une onctueuse argile,

Ton corps flexible et plein de jeune bête agile.

La lumière étincelle à tes cils, et le sang

Peint une branche bleue à ta tempe fragile.

La courbe qui suspend à l’épaule ton sein

Emprunte aux purs coteaux nocturnes leur dessin.

Ta peau ferme a le grain du marbre et de la rose ;

Et moi je dis tout bas, pendant que je repose

Mon regard amoureux sur tes charmes choisis :

 » La gazelle couchée au frais de l’oasis

N’est pas plus douce à voir que la femme endormie,

Et les lys du matin jalousent mon amie. « 

Un Oiseau, Fauvette Ou Grive

Mars. Un oiseau, fauvette ou grive, je ne sais,

Chante amoureusement dans les feuilles nouvelles,

Et, transi de rosée encore, sèche ses ailes

Au soleil dans le jeune azur et le vent frais.

Les rosiers déterrés poussent des bourgeons roses.

L’orme a verdi, l’air est rayé de moucherons,

Et le vaste jardin sonore où nous errons

Nous salue au sortir de ses métamorphoses.

Là, dans l’ombre, pendue à d’invisibles fils,

Une goutte d’eau ronde et limpide étincelle

Et cette perle, o bien-aimée, a pour jumelle

Une larme qui point et brille entre vos cils.

Vous pleurez, contre moi tendrement inclinée,

Paie, vaincue enfin par la sûre douceur

Que la nature emploie à vous fondre le cœur,

Et tout entière offerte à votre destinée.

Vous pleurez, sans vouloir m’entendre, infiniment,

De vous sentir si faible en face de vous-même,

Et, pauvre être docile à l’homme qui vous aime,

Le baiser qui nous lie accroît votre tourment.

De ma bouche pourtant la vôtre se détache ;

Votre regard troublé me fuit, et, non moins prompt,

Rougissant d’une honte heureuse, votre front

Se creuse un nid obscur dans mon sein et s’y cache.

Vous restez là, confuse, à vous plaindre tout bas

Alors, ô gémissante et craintive colombe,

J’attire votre tête ardente qui retombe,

Et je l’étreins avec orgueil entre mes bras.

Et vous levez les yeux sur moi puis, pour me plaire,

Votre visage, encore malgré vous convulsif,

D’un arrière-sourire incertain et pensif

Et pareil aux premiers soleils de l’an, s’éclaire.