Sur Nos Pas Le Profond Enfer S’est Refermé

Sur nos pas le profond enfer s’est refermé.

Ô compagnon pensif qui m’enseigne la route,

Moins réprouvés que nous, les morts au fond du gouffre

Blasphèment :  » Dieu nous hait, mais nous avons aimé.  »

Sur l’extrême plateau qu’une aube obscure teinte,

Nous desserrons nos mains qui vont se désunir,

Et nos funèbres cœurs roulent des souvenirs

Plaintifs comme le vol des âmes dans les limbes.

Vois s’étoiler le ciel terrestre au carrefour

Où Virgile attristé se sépare de Dante.

Un grand rêve t’arrête au seuil du monde humain ;

Tu restes dans la nuit quand je vais vers le jour :

Pour me guider hors des ténèbres du chemin,

Élève ton esprit sur moi, comme une lampe.

Taciturnes, Le Front Baissé, Nous Tisonnons

Taciturnes, le front baissé, nous tisonnons.

La mourante lueur du feu baigne les noms

Que notre main distraite a tracés dans les cendres ;

Son rouge éclat palpite au fond des glaces, teint

Nos visages, tes cils encore, puis s’éteint.

Le crépuscule mêle alors nos âmes tendres ;

Je noue à ton col svelte et nu mes bras tremblants,

Et je baise tes yeux fermés, tes yeux brûlants,

Dont les paupières d’ombre ont la douceur des cendres.

Ton Cœur Est Fatigué Des Voyages

Ton cœur est fatigué des voyages ? Tu cherches

Pour asile un toit bas et de chaume couvert,

Un verger frais baigné d’un crépuscule vert

Où du linge gonflé de vent pende à des perches ?

Alors ne va pas plus avant : Voici l’enclos.

Cette porte d’osier qui repousse des feuilles,

Ouvre-la, s’il est vrai, poète, que tu veuilles

Connaître après l’amer chemin, le doux repos.

Arrête-toi devant l’étable obscure. Ecoute.

L’agneau bêle, le bœuf mugit et l’âne brait.

Approche du cellier humide où, bruit secret,

Le laitage à travers les éclisses s’égoutte.

C’est le soir. La maison rêve ; regarde-la,

Vois le feu qu’on y fait à l’heure accoutumée

Se trahir dans l’azur par une humble fumée.

Mais tu cherchais la paix de l’âme ? Entre : Elle est là.

Ton Image En Tous Lieux Peuple Ma Solitude

Ton image en tous lieux peuple ma solitude.

Quand c’est l’hiver, la ville et les labeurs d’esprit,

Elle s’accoude au bout de ma table d’étude,

Muette, et me sourit.
A la campagne, au temps où le blé mûr ondule,

Amis du soir qui tombe et des vastes couchants,

Elle et moi nous rentrons ensemble au crépuscule

Par les chemins des champs.
Elle écoute avec moi sous les pins maritimes

La vague qui s’écroule en traînant des graviers.

Parfois, sur la montagne, ivre du vent des cimes,

Elle dort à mes pieds.
Elle retient sa part des tourments et des joies

Dont mon âme inégale est pleine chaque jour ;

Où que j’aille, elle porte au-devant de mes voies

La lampe de l’amour.
Enfin, comme elle est femme et sait que le poète

Ne voudrait pas sans elle oublier de souffrir,

Lorsqu’elle me voit triste elle étend sur ma tête

Ses mains pour me guérir.

Quel Est Ce Lied Qui Fait Son Nid Dans Mon Silence

Quel est ce lied qui fait son nid dans mon silence

Et qu’une femme au loin, délicate, apprivoise ?

Ah ! quel lied monotone a crispé mes mains moites

Au long des draps léchés de fla mm e agonisante ?

Nulle ne berce mon chagrin et ne me parle.

Ailleurs, je le sais bien, au fond de claires chambres.

Les mères ont des voix apaisantes qui chantent

Pour endormir les enfants tristes dans leurs larmes.

Ô cris des nouveau-nés vers les larges mamelles !

Quand sentirai-je ainsi rouler en lourdes vagues

Les seins, dorés comme l’automne et les rivages,

De la féconde épouse aux lèvres maternelles ?

Lied calme, écho lointain d’anciennes musiques,

Chapelet que les doigts d’amoureuses égrènent,

Buire d’où s’évapore un philtre léthargique,

Cil du page oublié dans le lit de la reine ;

Recèles-tu le sens secret de ma jeunesse

Qui se fane à vouloir des voluptés phtisiques.

Et qui se pleure et qui déchire par faiblesse

Sa chair païenne avec la haire catholique ?…

L’humble et doux grillon chante aigûment dans la cendre ;

Son cri plaintif contient l’immense été : les routes

Et la plaine où les blés pacifiques déroulent

Leurs flots lourds jusqu’aux monts où les soleils descendent.

Un voile de sommeil m’enveloppe et m’apaise ;

A fleur d’ombre je sens trembler des lueurs d’aube ;

Je devine à travers mes yeux clos une chose

Qui palpite et qui meurt ; et n’est-ce pas ma peine ?

Tu Rangeais En Chantant Pour Le Repas Du Soir

Tu rangeais en chantant pour le repas du soir

Le pain blond, du laitage et le fruit de nos treilles,

Autour d’un rayon d’or formé par les abeilles ;

Et te voici qui viens tout près de moi t’asseoir.
Il a plu ; l’air mouillé répand une odeur verte,

Le fifre d’un insecte invisible au plafond

Alterne avec le bruit que les gouttes d’eau font

Sur des feuilles au bord de la croisée ouverte.
Nous rêvons, accoudés sur la nappe, devant

Les mets simples auxquels nul de nous deux ne touche.

Nous nous taisons ; parfois tu poses sur ma bouche

Ton bras nu qui frissonne au souffle frais du vent.
La fenêtre faisant un cadre au paysage

Se peint avec les bois et l’horizon natal

Sur les flancs ronds et purs d’un vase de cristal

Dont le courbe miroir nous grossit le visage.
Là-bas, le ciel d’automne est rouge et soucieux.

Ô doux et longs instants d’amour ! Le crépuscule

Décolore déjà l’univers minuscule

Qui diaprait l’azur de la buire et nos yeux.
Ton coeur frappe à la place où ma tête s’appuie,

Nous écoutons les fruits tomber dans le jardin,

Pensifs, et tressaillant ensemble quand, soudain,

Le vent secoue un arbre encor chargé de pluie.
Alors, et bénissant le jour qui va finir,

Comme deux voyageurs, d’un regard en arrière,

Nous laissons dans l’ardeur d’une même prière

Et nos mains et nos voix et nos âmes s’unir.

Qui De Vous N’a Connu Les Soirs Où L’on Écoute

Qui de vous n’a connu les soirs où l’on écoute

L’orgueil gronder en soi comme un orgue funèbre,

Les soirs d’ombre et d’effroi, d’impuissance et de doute

Qui remuent au plus bas du cœur la cendre amère ?

Alors on est haineux et dur comme Satan,

On crispe en dieu tombé ses poings contre le ciel.

On voudrait voir finir le monde dans le sang

Et tout l’azur crever en déluge de fiel.

Or vient, très ignorante et très douce, une femme

Dont le corps jeune est frais comme l’eau des fontaines.

Sa bouche rit et chante et murmure :  » Je t’aime,

Je t’aime, fais-moi place aux côtés de ton âme ;

Je suis la bonne alcôve où tu pourras dormir.

Voici mes seins gonflés de chair pour te nourrir ;

Viens dans mes bras profonds, homme, éternel enfant,

Que je te berce, hors de l’espace et du temps.  »

Elle dit et s’enroule, anxieuse et lascive,

— Le chèvrefeuille ainsi frissonne autour du cippe —

Elle s’enroule et tremble autour de notre orgueil.

Cependant sa tendresse a forcé notre accueil

Et dénoué les nœuds qui nous serraient le cœur.

Le sang tumultueux fait bourdonner les tempes,

On sent courir en soi comme une vie ardente ;

Et, les yeux enfouis dans ces genoux de femme,

Défaillant à mourir d’une immense langueur,

Le mauvais orgueilleux frémit et fond en larmes.

Tu Sommeilles, Je Vois Tes Yeux Sourire Encore

Tu sommeilles ; je vois tes yeux sourire encore.

Ta gorge, ainsi deux beaux ramiers prennent l’essor,

Se soulève et s’abaisse au gré de ton haleine.

Tu t’abandonnes, lasse et nue et tout en fleur,

Et ta chair amoureuse est rose de chaleur.

Ta main droite sur toi se coule au creux de l’aine,

Et l’autre sur mon cœur crispe ses doigts nerveux.

Ce taciturne émoi flatte ma convoitise.

Ta bouche est entrouverte et ton souffle m’attise

Et le mien qui s’anime agite tes cheveux.

Vivant sachet rempli de nard, de myrrhe et d’ambre,

Tu répands tes parfums irritants dans la chambre.

Je te respire avec ivresse en caressant,

Comme un sculpteur modèle une onctueuse argile,

Ton corps flexible et plein de jeune bête agile.

La lumière étincelle à tes cils, et le sang

Peint une branche bleue à ta tempe fragile.

La courbe qui suspend à l’épaule ton sein

Emprunte aux purs coteaux nocturnes leur dessin.

Ta peau ferme a le grain du marbre et de la rose ;

Et moi je dis tout bas, pendant que je repose

Mon regard amoureux sur tes charmes choisis :

 » La gazelle couchée au frais de l’oasis

N’est pas plus douce à voir que la femme endormie,

Et les lys du matin jalousent mon amie. « 

Un Oiseau, Fauvette Ou Grive

Mars. Un oiseau, fauvette ou grive, je ne sais,

Chante amoureusement dans les feuilles nouvelles,

Et, transi de rosée encore, sèche ses ailes

Au soleil dans le jeune azur et le vent frais.

Les rosiers déterrés poussent des bourgeons roses.

L’orme a verdi, l’air est rayé de moucherons,

Et le vaste jardin sonore où nous errons

Nous salue au sortir de ses métamorphoses.

Là, dans l’ombre, pendue à d’invisibles fils,

Une goutte d’eau ronde et limpide étincelle

Et cette perle, o bien-aimée, a pour jumelle

Une larme qui point et brille entre vos cils.

Vous pleurez, contre moi tendrement inclinée,

Paie, vaincue enfin par la sûre douceur

Que la nature emploie à vous fondre le cœur,

Et tout entière offerte à votre destinée.

Vous pleurez, sans vouloir m’entendre, infiniment,

De vous sentir si faible en face de vous-même,

Et, pauvre être docile à l’homme qui vous aime,

Le baiser qui nous lie accroît votre tourment.

De ma bouche pourtant la vôtre se détache ;

Votre regard troublé me fuit, et, non moins prompt,

Rougissant d’une honte heureuse, votre front

Se creuse un nid obscur dans mon sein et s’y cache.

Vous restez là, confuse, à vous plaindre tout bas

Alors, ô gémissante et craintive colombe,

J’attire votre tête ardente qui retombe,

Et je l’étreins avec orgueil entre mes bras.

Et vous levez les yeux sur moi puis, pour me plaire,

Votre visage, encore malgré vous convulsif,

D’un arrière-sourire incertain et pensif

Et pareil aux premiers soleils de l’an, s’éclaire.

Qu’on Ouvre La Fenêtre Au Large

Qu’on ouvre la fenêtre au large, qu’on la laisse

Large ouverte à l’air bleu qui vient avant la nuit !

Je voudrais, ah ! marcher autour de moi sans bruit,

Entendre ce que dit l’automne à ma tristesse ;

Car voici la saison où la sève s’épuise.

C’est un des derniers soirs de septembre ; la brise

Promène sur les champs les cheveux de la Vierge ;

L’ombre des peupliers est longue sur les berges ;

L’herbe humide vacille et tombe au fil des faux ;

Les feuilles des rameaux frissonnent, le ruisseau

Bouillonne au loin d’écluse en écluse ; on entend

L’écho sourd des fléaux qui s’abattent sur l’aire,

Des voix, des pas d’enfants qui font craquer les faines.

Soirs de l’automne, soirs de douceur tendre et claire !

Septembre met l’anneau d’or rouge au doigt de l’an.

Vous qui passez là-bas, connaissez-vous ma peine,

La peine que je porte au fond de l’âme ? Elle est

Pâle comme un soleil déclinant sur la vigne,

Fraîche comme le grès d’une jarre de lait,

Et frémissante aussi comme un duvet de cygne.

Peine qu’on ne saurait nommer, chagrin sans cause

D’orphelin qu’à la nuit nulle chanson ne berce,

Pareille sous les pleurs aux fléchissantes roses

Dont le calice est lourd de pluie après l’averse,

Ma peine qui jadis ressemblait à l’hostie

Eblouissante et nue au coeur de l’ostensoir,

Cette peine est vraiment trop obscure ce soir :

Qu’on ouvre la fenêtre au large, sur la vie !

Un Soir Au Coucher Du Soleil

C’était encore un soir au coucher du soleil.

Je menais sur le bord murmurant d’une grève

Mon cœur qui te répond, ô mer, et qui pareil

A ton abîme obscur, gronde, s’apaise et rêve,

Se brise sur lui-même et fuit, revient baiser

D’humbles pieds d’amoureux qui vont sur le rivage.

Et de nouveau cabré, lourd d’orgueil et sauvage,

Remporte des sanglots qu’il ne peut apaiser.

Tendre comme l’écho d’une invisible harpe,

Le vent me caressait du vol de son écharpe.

Sur les confins des flots vaporeux et du ciel,

Le jour en s’en allant semait des violettes ;

Et montant les degrés des extases muettes

Ou Dieu mesure à l’homme un moment éternel,

Je regardais bondir sous la première étoile

Une barque rentrant au port à pleine voile.

Ô ! dis-je, vagabond des monts et de la mer,

Qui reprendras demain et toujours comme hier

Vers un but inconnu ton inlassable marche,

Puisque la nuit t’invite à t’asseoir sous son arche,

Cède à son doux appel. Le rêve intérieur

Ramènera ton âme aux anciennes années

Où tu jouais, d’un cœur paisible, enfant rieur,

Avec le fil qui brille aux mains des Destinées.

Chère maison natale aux balcons en fleurs ! Vois :

Un clair matin d’été scintille sur les toits.

Le jardin retentit de chants, de cris, de voix ;

Entends chuchoter l’eau, soupirer les feuillages,

Et les cloches frémir de l’aile dans leurs cages.

Dans un massif que l’aube aux doigts frais a mouillé,

Ton frère aux cils dorés voudrait, agenouillé,

Cueillir un papillon qu’il prend pour une rose.

Tout s’éveille et rayonne et chante, tout est pur.

Pareille à ce jardin baigné d’humide azur,

La vierge au temps d’amour rit et pleure sans cause.

Ô voyageur, regarde encore : C’est le soir.

Un rayon rouge et bas traverse les charmilles.

Le rêve enlace deux à deux les jeunes filles

Qui viennent au balcon s’accouder et s’asseoir.

 » Le soir est bon, le soir est tendre, disent-elles !…  »

Or l’amour est caché dans l’ombre de ces mots,

Et, craintives de fondre alors en longs sanglots,

Elles trompent leur cœur par de douces querelles.

 » L’absent, le cher et triste absent, reviendra-t-il ?

Loin du sol maternel il aime son exil,

Et l’année au détour du chemin suit l’année

Sans ramener cette âme à souffrir obstinée.

Pourtant le soir est bon, le soir est tiède et bleu ;

Son laiteux encens flotte à terre comme un voile,

Et dans le pâle azur infini, chaque étoile

Porte sur ses rayons notre prière à Dieu.  »

Toutes forment ainsi peut-être un même aveu,

Les douces vierges. L’air qui leur flatte la joue

Fait que le bras plus tendre à la taille se noue ;

Un pur désir émeut les jeunes seins gonflés.

Et le vent sur le mur berce les clématites.

Ô poète inquiet du monde, qui médites,

Opposant un front ferme aux grands souffles salés,

Souviens-toi que l’amour, docile au pas de l’heure,

Ne descend pas deux fois dans la même demeure !

Un soir tu reviendras, sentant qu’il se fait tard,

Au toit natal, chargé d’une âme de vieillard.

Tes yeux verront dans les miroirs rongés de rouille

Le sel de l’Océan qui te reste aux cheveux.

Ta main tremblante et lasse attisera les feux,

Signe du noir automne humide et sa dépouille ;

Et regardant, pensif, presque en pleurs, aboyer

La chimère de bronze accroupie au foyer,

Songeant à la maison jadis pleine de joie,

Au temps où tu courais encore dans les massifs,

A tes parents couchés aujourd’hui sous les ifs,

A ceux qui dans la vie ont pris la juste voie,

Devant un pauvre feu sans cesse rallumé

Tu connaîtras l’horreur de n’être pas aimé.

Requiem D’automne

Tout ce que le monde m’offre ici-bas

pour me consoler me pèse.

Imitation de Jésus-Christ.
L’automne fait gronder ses grandes orgues grises

Et célèbre le deuil des soleils révolus,

L’avare automne entasse aux rebords des talus

Les vols de feuilles d’or que flagelle la bise.
Stérile et glacial reliquaire où s’effrite

Ce qui ne peut pas être avec ce qui n’est plus,

L’âme s’entrouvre, et son fragile cristal nu

Vibre et s’étoile au bruit des branches qui se brisent.
Le dôme clair de la forêt tremble sans trêve,

Tandis que, prompt et froid et sifflant comme un glaive,

Le vent aigu du Doute effeuille tes croyances.
Que ce soit donc l’automne enfin de ta jeunesse,

Ô toi qui vas, au temps où les roses renaissent,

Ramasser d’âcres fruits sous l’arbre de Science.

Un Soir, Au Temps Du Sombre Équinoxe D’automne

Un soir, au temps du sombre équinoxe d’automne

Où la mer forcenée et redoublant d’assauts

Se cambre et bat d’un lourd bélier le roc qui tonne,

Nous étions dans un lieu qui domine les eaux.

Heure trouble, entre l’ombre et le jour indécise !

La faux du vent sifflait dans les joncs épineux.

A mes pieds, sur la terre humide et nue assise

Tu frissonnais devant l’horreur du ciel haineux.

Inattentive aux cris des stridentes mouettes,

Tu regardais la nuit de pente en pente errer ;

Des pleurs brûlaient tes yeux et tes lèvres muettes,

Et l’embrun te glaçait sans te désaltérer.

Et moi, sur ce rocher dont l’eau sculpte la proue,

Debout comme à l’avant d’un vaisseau de granit,

J’écoutais l’escadron des vagues qui s’ébroue

Et terrible, et ruant dans les récifs, hennit.

Ô bien-aimée ! ô plainte à mes pieds répandue !

Heure farouche où tout en moi désespérait,

Où toute ma pensée, affreusement tendue,

Luttait pour arracher au Destin son secret !

A l’Occident, au fond d’un porche de nuées,

Le soleil soucieux s’échancrait sur les flots ;

A mon cou, par tes mains étroitement nouées,

Tu suspendais ton corps secoué de sanglots ;

Et, sentant entre nous l’étendue infinie

Qui sépare du ciel l’esprit contemplateur,

Nous regardions le feu de l’astre en agonie

Dans les mers du couchant descendre avec lenteur.

Saison Fidèle Aux Cœurs

Saison fidèle aux cœurs qu’importune la joie,

Te voilà, chère Automne, encore de retour.

La feuille quitte l’arbre, éclatante, et tournoie

Dans les forêts à jour.

Les aboiements des chiens de chasse au loin déchirent

L’air inerte où l’on sent l’odeur des champs mouillés.

Gonflés d’humidité, les prés mornes soupirent

En cédant sous les pieds.

Les oiseaux voyageurs, par bandes, dans les nues,

Emigrent vers le Sud et les soleils plus chauds.

Les laboureurs, penchés sur les lentes charrues,

Couronnent les coteaux.

Le soir, à l’horizon, parfois le ciel est rose ;

Des troupes de corbeaux traversent le couchant.

Dans le creux des sillons de la plaine repose,

Pensive, une eau d’argent.