Amour

[…] Regardez cette mine orgueilleuse et sauvage
Le feu de la Colere éclate en son visage.
Son Esprit en desir détaché de son corps,
Donne un second combat aux Esprits de ces morts
Il sent avec plaisir leur meurtre et la victoire :
Il les égorge avecque la memoire :
Et cherche dans leur sang, qui commence à pourrir,
S’il n’est rien demeuré qui puisse encor mourir.
Sa haine cependant accompagnant leurs Ombres,
Jusqu’à ce bas pais de feux tristes et sombres,
Prepare à leurs tourmens, des vautours, des rochers,
Des hydres, des grifons, des cordeaux, des buchers :
Et compose un souhait contre les malheureuses,
De tout ce que l’Enfer a de fables affreuses.

Il faut icy donner du courage à nos yeux,
Pour leur faire passer ce Pont prodigieux,
Où des morts élevez de l’une à l’autre rive,
Font une digue à l’onde, et la tiennent captive,
Effroyable travail, barbare invention,
Où toute la Nature est en confusion
Pont, Cimetiere, Ecueil, Theatre de la guerre ;
Pont sans pierre et sans bois ; Cimetiere sans terre ;
Ecueil mol et cruel, qui fais du sang dans l’eau ;
Theatre où mille corps n’ont qu’un flotant tombeau :
Au pais de la Mort ces funestes rivieres,
Où l’on ne void flotter pour bateaux que des bieres ;
Ni ce Lac eternel où réside l’effroy,
Pourroientils sur leurs eaux souffrir de tels ouvrages,
A moins que de détruire euxmesmes leurs rivages ?
Ce Fleuve s’en effraye, il n’ose l’approcher,
Et cherche sous la terre un lieu pour se cacher.
Son onde épouvantée en retarde sa course,
Et remonte en tremblant vers le lieu de sa source.
A voir de loin fumer le sang qui le remplit,
On croiroit que le feu se soit pris à son lit.
… Au lieu qu’auparavant les plus belles Etoiles,
Laissant à ces peupliers leur carquois et leurs voiles,
Nettoyoient dans ce fleuve, après le jour éteint,
Les vapeurs dont la terre avoit terni leur teint :
Que la Lune y venoit laver ces taches sombres,
Que les monts et les bois luy causent de leurs ombres :
Que l’Astre des Estez au milieu de son cours,
Y trempoit les rayons dont il fait les grands jours :
Et qu’avec les Zephyrs, les Nymphes des fontaines,
Tenoient toujours le Bal, ou le Cercle en ces plaines :
On n’y void maintenant qu’un Theatre d’horreur,
Où la Haine a lassé les bras à la fureur :
Qu’un fleuve à qui le sang a fait changer de face ;
Et qui mesme en son lit, à peine trouve place :
Que des membres sanglants, separez de leurs corps,
Que des dards, des chevaux, et des peuples de morts,
A qui leurs armes sont de nobles sepultures,
Et qui pleuvent encor leur sort par leurs blessures…

Jubilé En Canada

Le beau jardin fleuri de flammes
Qui nous semblait le double ou le miroir
Du jardin clair que nous portions dans l’âme
Se cristallise en gel et or, ce soir.

Un grand silence blanc est descendu s’asseoir
Làbas, aux horizons de marbre,
Vers où s’en vont, par défilé, les arbres
Avec leur ombre immense et bleue
Et régulière, à côté d’eux.

Aucun souffle de vent, aucune haleine.
Les grands voiles du froid
Se déplient seuls, de plaine en plaine,
Sur des marais d’argent ou des routes en croix.

Les étoiles paraissent vivre.
Comme l’acier, brille le givre,
A travers l’air translucide et glacé.
De clairs métaux pulvérisés
A l’infini semblent neiger
De la pâleur d’une lune de cuivre.
Tout est scintillement dans l’immobilité.

Et c’est l’heure divine, où l’esprit est hanté
Par ces mille regards que projette sur terre,
Vers les hasards de l’humaine misère,
La bonne et pure et inchangeable éternité.

La Fiancée

Viande, sourcils, cheveux, ma bière et mon linceul,
La tombe a tout manié : sa besogne est finie ;
Et dans mon souterrain je vieillis seul à seul
Avec l’affreux silence et la froide insomnie.

Mon crâne a constaté sa diminution,
Et, résidu de mort qui s’écaille et s’émiette,
J’en viens à regretter la putréfaction
Et le temps où le ver n’était pas à la diète.

Mais l’oubli passe en vain la lime et le rabot
Sur mon débris terreux de plus en plus nabot :
La chair de femme est là, frôleuse et tracassière !

Pour des accouplements fourbes et scélérats
Le désir ouvre encor ce qui fut mes deux bras,
Et ma lubricité survit à ma poussière.