À Madame

Ô laissezvous aimer !… ce n’est pas un retour,
Ce n’est pas un aveu que mon ardeur réclame ;
Ce n’est pas de verser mon âme dans votre âme,
Ni de vous enivrer des langueurs de l’amour ;

Ce n’est pas d’enlacer en mes bras le contour
De ces bras, de ce sein ; d’embraser de ma flamme
Ces lèvres de corail si fraîches ; non, madame,
Mon feu pour vous est pur, aussi pur que le jour.

Mais seulement, le soir, vous parler à la fête,
Et tout bas, bien longtemps, vers vous penchant la tête,
Murmurer de ces riens qui vous savent charmer ;

Voir vos yeux indulgents plus mollement reluire ;
Puis prendre votre main, et, courant, vous conduire
A la danse légère… ô laissezvous aimer !

Chacun En Sa Beauté

Il pleut ; la brume est épaissie ;
Voici novembre et ses rougeurs
Et l’hiver, effroyable scie
Que Dieu nous fait, à nous songeurs.

L’abeille errait, l’aube était large,
L’oiseau jetait de petits cris,
Les moucherons sonnaient la charge
A l’assaut des rosiers fleuris,

C’était charmant. Adieu ces fêtes,
Adieu la joie, adieu l’été,
Adieu le tumulte des têtes
Dans le rire et dans la clarté !

Adieu les bois où le vent lutte,
Où Jean, dénicheur de moineaux,
Jouait aussi bien de la flûte
Qu’un grec de l’île de Tinos !

Il faut rentrer dans la grand’ville
Qu’Alceste laissait à Henri,
Où la foule encor serait vile
Si Voltaire n’avait pas ri.

Noir Paris ! tas de pierre morne
Qui, sans Molière et Rabelais,
Ne serait encor qu’une borne
Portant la chaîne des palais !

Il faut rentrer au labyrinthe
Des pas, des carrefours, des moeurs,
Où l’on sent une sombre crainte
Dans l’immensité des rumeurs.

Je regarderai ma voisine,
Puisque je n’ai plus d’autre fleur,
Sa vitre vague où se dessine
Son profil, divin de pâleur,

Son réchaud où s’enfle la crème,
Sa voix qui dit encor maman ;
Gare ! c’est le seuil d’un poëme,
C’est presque le bord d’un roman.

Ma voisine est une ouvrière
Au front de neige, aux dents d’émail,
Qu’on voit tous les soirs en prière
Et tous les matins au travail.

Cet ange ignore que j’existe
Et, laissant errer son oeil noir,
Sans le savoir, me rend très triste
Et très joyeux sans le vouloir.

Elle est propre, douce, fidèle,
Et tient de Dieu, qui la bénit,
Des simplicités d’hirondelle
Qui ne sait que bâtir son nid.

Il Y Faudrait De La Musique De Gluck

La lampe dans la chambre est une rose blanche
Qui s’ouvre tout à coup au jardin gris du soir ;
Son reflet au plafond dilate un halo noir
Et c’est assez pour croire un peu que c’est dimanche.

La lampe dans la chambre est une lune blanche
Qui fait fleurir dans les miroirs des nénuphars ;
On ne sait plus quel jour il est, ni s’il est tard,
Sauf qu’on est doux comme à la fin d’un beau dimanche.

Sourire de la lampe en sa dentelle blanche
Qu’on dirait une coiffe où dorment des cheveux ;
Lampe amicale aux lents regards d’un calme feu
Qui donne à l’air de chaque soir l’air du dimanche.

La Voilà, Pauvre Mère, À Paris Arrivée

A Catulle mendès.

Les Parisiens, entendus
Aux riens charmants plus qu’au bienêtre,
Se font des jardins suspendus
D’un simple rebord de fenêtre,

On peut voir en toute saison
Des fils de fer formant treillage
Faire une fête à la maison
De quelques bribes de feuillage.

Dès qu’il a fait froid, leurs couleurs
Ne sont plus que mélancolie ;
Mais cette habitude des fleurs
Est parisienne et jolie.

Ainsi, tout en haut, sous les toits,
L’enfant aux paupières gonflées,
Qui coud en se piquant les doigts,
A près d’elle des giroflées.

Quelquefois même, et c’est charmant
Sur la tête de la petite,
On voit luire distinctement
Des étoiles de clématite.

Aux étages moins près du ciel,
C’est très souvent la même chose
Un printemps artificiel
Fait d’un oeillet et d’une rose.

Dans un pot muni d’un tuteur,
Où tiennent juste les racines,
Un semis de pois de senteur
Laisse grimper des capucines.

Les autres quartiers de Paris
Ont des fleurs comme les banlieues
C’est que le ciel est souvent gris,
Et qu’elles sont rouges et bleues.

C’est qu’on trouve un charme, en effet,
A ce fantôme de nature,
Et que le vrai sage se fait
Des bonheurs en miniature.

Mon Âme Est Ce Lac Même …

Ô Sommeil, ô Mort tiède, ô musique muette !
Ton visage s’incline éternellement las,
Et le songe fleurit à l’ombre de tes pas,
Ainsi qu’une nocturne et sombre violette.

Les parfums affaiblis et les astres décrus
Revivent dans tes mains aux pâles transparences
Évocateur d’espoirs et vainqueur de souffrances
Qui nous rends la beauté des êtres disparus.