L’adieu

Les glaces sont les mélancoliques gardiennes
Des visages et des choses qui s’y sont vus ;
Mirage obéissant sans jamais un refus !
Mais le soir leur revient en crises quotidiennes ;
C’est une maladie en elles que le soir ;
Comment se prolonger un peu, comment surseoir
Au mal de perdre en soi les couleurs et les lignes ?
C’est le mal d’un canal où s’effacent des cygnes
Que l’ombre identifie avec celle de l’eau.
Mal grandissant de l’ombre élargie en halo
Qui lentement dénude, annihile les glaces.
Elles luttent pourtant ; elles voudraient surseoir
Et leur fluide éclat nie un moment le soir…

L’ange De L’étoile Du Matin

Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close.
Le logis est plein d’ombre et l’on sent quelque chose
Qui rayonne à travers ce crépuscule obscur.
Des filets de pêcheur sont accrochés au mur.
Au fond, dans l’encoignure où quelque humble vaisselle
Aux planches d’un bahut vaguement étincelle,
On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants.
Tout près, un matelas s’étend sur de vieux bancs,
Et cinq petits enfants, nid d’âmes, y sommeillent
La haute cheminée où quelques flammes veillent
Rougit le plafond sombre, et, le front sur le lit,
Une femme à genoux prie, et songe, et pâlit.
C’est la mère. Elle est seule. Et dehors, blanc d’écume,
Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume,
Le sinistre océan jette son noir sanglot.

II

L’homme est en mer. Depuis l’enfance matelot,
Il livre au hasard sombre une rude bataille.
Pluie ou bourrasque, il faut qu’il sorte, il faut qu’il aille,
Car les petits enfants ont faim. Il part le soir
Quand l’eau profonde monte aux marches du musoir.
Il gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles.
La femme est au logis, cousant les vieilles toiles,
Remmaillant les filets, préparant l’hameçon,
Surveillant l’âtre où bout la soupe de poisson,
Puis priant Dieu sitôt que les cinq enfants dorment.
Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment,
l s’en va dans l’abîme et s’en va dans la nuit.
Dur labeur ! tout est noir, tout est froid ; rien ne luit.
Dans les brisants, parmi les lames en démence,
L’endroit bon à la pêche, et, sur la mer immense,
Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant,
Où se plaît le poisson aux nageoires d’argent,
Ce n’est qu’un point ; c’est grand deux fois comme la chambre.
Or, la nuit, dans l’ondée et la brume, en décembre,
Pour rencontrer ce point sur le désert mouvant,
Comme il faut calculer la marée et le vent !
Comme il faut combiner sûrement les manoeuvres !
Les flots le long du bord glissent, vertes couleuvres ;
Le gouffre roule et tord ses plis démesurés,
Et fait râler d’horreur les agrès effarés.
Lui, songe à sa Jeannie au sein des mers glacées,
Et Jeannie en pleurant l’appelle ; et leurs pensées
Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du coeur.

III

Elle prie, et la mauve au cri rauque et moqueur
L’importune, et, parmi les écueils en décombres,
L’océan l’épouvante, et toutes sortes d’ombres
Passent dans son esprit : la mer, les matelots
Emportés à travers la colère des flots ;
Et dans sa gaine, ainsi que le sang dans l’artère,
La froide horloge bat, jetant dans le mystère,
Goutte à goutte, le temps, saisons, printemps, hivers ;
Et chaque battement, dans l’énorme univers,
Ouvre aux âmes, essaims d’autours et de colombes,
D’un côté les berceaux et de l’autre les tombes.

Elle songe, elle rêve. Et tant de pauvreté !
Ses petits vont pieds nus l’hiver comme l’été.
Pas de pain de froment. On mange du pain d’orge.
Ô Dieu ! le vent rugit comme un soufflet de forge,
La côte fait le bruit d’une enclume, on croit voir
Les constellations fuir dans l’ouragan noir
Comme les tourbillons d’étincelles de l’âtre.
C’est l’heure où, gai danseur, minuit rit et folâtre
Sous le loup de satin qu’illuminent ses yeux,
Et c’est l’heure où minuit, brigand mystérieux,
Voilé d’ombre et de pluie et le front dans la bise,
Prend un pauvre marin frissonnant, et le brise
Aux rochers monstrueux apparus brusquement.
Horreur ! l’homme, dont l’onde éteint le hurlement,
Sent fondre et s’enfoncer le bâtiment qui plonge ;
Il sent s’ouvrir sous lui l’ombre et l’abîme, et songe
Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil !

Ces mornes visions troublent son coeur, pareil
A la nuit. Elle tremble et pleure.

IV
Ô pauvres femmes
De pêcheurs ! c’est affreux de se dire : Mes âmes,
Père, amant, frère, fils, tout ce que j’ai de cher,
C’est là, dans ce chaos ! mon coeur, mon sang, ma chair !
Ciel ! être en proie aux flots, c’est être en proie aux bêtes.
Oh ! songer que l’eau joue avec toutes ces têtes,
Depuis le mousse enfant jusqu’au mari patron,
Et que le vent hagard, soufflant dans son clairon,
Dénoue audessus d’eux sa longue et folle tresse,
Et que peutêtre ils sont à cette heure en détresse,
Et qu’on ne sait jamais au juste ce qu’ils font,
Et que, pour tenir tête à cette mer sans fond,
A tous ces gouffres d’ombre où ne luit nulle étoile,
Es n’ont qu’un bout de planche avec un bout de toile !
Souci lugubre ! on court à travers les galets,
Le flot monte, on lui parle, on crie : Oh ! rendsnousles !
Mais, hélas ! que veuton que dise à la pensée
Toujours sombre, la mer toujours bouleversée !

Jeannie est bien plus triste encor. Son homme est seul !
Seul dans cette âpre nuit ! seul sous ce noir linceul !
Pas d’aide. Ses enfants sont trop petits. Ô mère !
Tu dis : ‘S’ils étaient grands ! leur père est seul !’ Chimère !
Plus tard, quand ils seront près du père et partis,
Tu diras en pleurant : ‘Oh! s’ils étaient petits !’

V

Elle prend sa lanterne et sa cape. C’est l’heure
D’aller voir s’il revient, si la mer est meilleure,
S’il fait jour, si la flamme est au mât du signal.
Allons ! Et la voilà qui part. L’air matinal
Ne souffle pas encor. Rien. Pas de ligne blanche
Dans l’espace où le flot des ténèbres s’épanche.
Il pleut. Rien n’est plus noir que la pluie au matin ;
On dirait que le jour tremble et doute, incertain,
Et qu’ainsi que l’enfant, l’aube pleure de naître.
Elle va. L’on ne voit luire aucune fenêtre.

Tout à coup, a ses yeux qui cherchent le chemin,
Avec je ne sais quoi de lugubre et d’humain
Une sombre masure apparaît, décrépite ;
Ni lumière, ni feu ; la porte au vent palpite ;
Sur les murs vermoulus branle un toit hasardeux ;
La bise sur ce toit tord des chaumes hideux,
Jaunes, sales, pareils aux grosses eaux d’un fleuve.

‘Tiens ! je ne pensais plus à cette pauvre veuve,
Ditelle ; mon mari, l’autre jour, la trouva
Malade et seule ; il faut voit comment elle va.’

Elle frappe à la porte, elle écoute ; personne
Ne répond. Et Jeannie au vent de mer frissonne.
‘Malade ! Et ses enfants ! comme c’est mal nourri !
Elle n’en a que deux, mais elle est sans mari.’
Puis, elle frappe encore. ‘Hé ! voisine !’ Elle appelle.
Et la maison se tait toujours. ‘Ah ! Dieu ! ditelle,
Comme elle dort, qu’il faut l’appeler si longtemps!’
La porte, cette fois, comme si, par instants,
Les objets étaient pris d’une pitié suprême,
Morne, tourna dans l’ombre et s’ouvrit d’ellemême.

VI

Elle entra. Sa lanterne éclaira le dedans
Du noir logis muet au bord des flots grondants.
L’eau tombait du plafond comme des trous d’un crible.

Au fond était couchée une forme terrible ;
Une femme immobile et renversée, ayant
Les pieds nus, le regard obscur, l’air effrayant ;
Un cadavre ; autrefois, mère joyeuse et forte ;
Le spectre échevelé de la misère morte ;
Ce qui reste du pauvre après un long combat.
Elle laissait, parmi la paille du grabat,
Son bras livide et froid et sa main déjà verte
Pendre, et l’horreur sortait de cette bouche ouverte
D’où l’âme en s’enfuyant, sinistre, avait jeté
Ce grand cri de la mort qu’entend l’éternité !

Près du lit où gisait la mère de famille,
Deux tout petits enfants, le garçon et la fille,
Dans le même berceau souriaient endormis.

La mère, se sentant mourir, leur avait mis
Sa mante sur les pieds et sur le corps sa robe,
Afin que, dans cette ombre où la mort nous dérobe,
Ils ne sentissent pas la tiédeur qui décroît,
Et pour qu’ils eussent chaud pendant qu’elle aurait froid.

VII

Comme ils dorment tous deux dans le berceau qui tremble !
Leur haleine est paisible et leur front calme. Il semble
Que rien n’éveillerait ces orphelins dormant,
Pas même le clairon du dernier jugement ;
Car, étant innocents, ils n’ont pas peur du juge.

Et la pluie au dehors gronde comme un déluge.
Du vieux toit crevassé, d’où la rafale sort,
Une goutte parfois tombe sur ce front mort,
Glisse sur cette joue et devient une larme.
La vague sonne ainsi qu’une cloche d’alarme.
La morte écoute l’ombre avec stupidité.
Car le corps, quand l’esprit radieux l’a quitté,
A l’air de chercher l’âme et de rappeler l’ange ;
Il semble qu’on entend ce dialogue étrange
Entre la bouche pâle et l’oeil triste et hagard :
Qu’astu fait de ton souffle ? Et toi, de ton regard ?

Hélas! aimez, vivez, cueillez les primevères,
Dansez, riez, brûlez vos coeurs, videz vos verres.
Comme au sombre océan arrive tout ruisseau,
Le sort donne pour but au festin, au berceau,
Aux mères adorant l’enfance épanouie,
Aux baisers de la chair dont l’âme est éblouie,
Aux chansons, au sourire, à l’amour frais et beau,
Le refroidissement lugubre du tombeau !

VIII

Qu’estce donc que Jeannie a fait chez cette morte ?
Sous sa cape aux longs plis qu’estce donc qu’elle emporte ?
Qu’estce donc que Jeannie emporte en s’en allant ?
Pourquoi son coeur batil ? Pourquoi son pas tremblant
Se hâtetil ainsi ? D’où vient qu’en la ruelle
Elle court, sans oser regarder derrière elle ?
Qu’estce donc qu’elle cache avec un air troublé
Dans l’ombre, sur son lit ? Qu’atelle donc volé ?

IX

Quand elle fut rentrée au logis, la falaise
Blanchissait; près du lit elle prit une chaise
Et s’assit toute pâle ; on eût dit qu’elle avait
Un remords, et son front tomba sur le chevet,
Et, par instants, à mots entrecoupés, sa bouche
Parlait pendant qu’au loin grondait la mer farouche.

‘Mon pauvre homme ! ah ! mon Dieu ! que vatil dire ? Il a
Déjà tant de souci ! Qu’estce que j’ai fait là ?
Cinq enfants sur les bras ! ce père qui travaille !
Il n’avait pas assez de peine ; il faut que j’aille
Lui donner cellelà de plus. C’est lui ? Non. Rien.
J’ai mal fait. S’il me bat, je dirai : Tu fais bien.
Estce lui ? Non. Tant mieux. La porte bouge comme
Si l’on entrait. Mais non. Voilàtil pas, pauvre homme,
Que j’ai peur de le voir rentrer, moi, maintenant !’
Puis elle demeura pensive et frissonnant,
S’enfonçant par degrés dans son angoisse intime,
Perdue en son souci comme dans un abîme,
N’entendant même plus les bruits extérieurs,
Les cormorans qui vont comme de noirs crieurs,
Et l’onde et la marée et le vent en colère.

La porte tout à coup s’ouvrit, bruyante et claire,
Et fit dans la cabane entrer un rayon blanc ;
Et le pêcheur, traînant son filet ruisselant,
Joyeux, parut au seuil, et dit : C’est la marine !

X

‘C’est toi !’ cria Jeannie, et, contre sa poitrine,
Elle prit son mari comme on prend un amant,
Et lui baisa sa veste avec emportement
Tandis que le marin disait : ‘Me voici, femme !’
Et montrait sur son front qu’éclairait l’âtre en flamme
Son coeur bon et content que Jeannie éclairait,
‘Je suis volé, ditil ; la mer c’est la forêt.
Quel temps atil fait ? Dur. Et la pêche ? Mauvaise.
Mais, voistu, je t 1 embrasse, et me voilà bien aise.
Je n’ai rien pris du tout. J’ai troué mon filet.
Le diable était caché dans le vent qui soufflait.
Quelle nuit ! Un moment, dans tout ce tintamarre,
J’ai cru que le bateau se couchait, et l’amarre
A cassé. Qu’astu fait, toi, pendant ce tempslà ?’
Jeannie eut un frisson dans l’ombre et se troubla.
‘Moi ? ditelle. Ah ! mon Dieu ! rien, comme à l’ordinaire,
J’ai cousu. J’écoutais la mer comme un tonnerre,
J’avais peur. Oui, l’hiver est dur, mais c’est égal.’
Alors, tremblante ainsi que ceux qui font le mal,
Elle dit : ‘A propos, notre voisine est morte.
C’est hier qu’elle a dû mourir, enfin, n’importe,
Dans la soirée, après que vous fûtes partis.
Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits.
L’un s’appelle Guillaume et l’autre Madeleine ;
L’un qui ne marche pas, l’autre qui parle à peine.
La pauvre bonne femme était dans le besoin.’

L’homme prit un air grave, et, jetant dans un coin
Son bonnet de forçat mouillé par la tempête :
‘Diable ! diable ! ditil, en se grattant la tête,
Nous avions cinq enfants, cela va faire sept.
Déjà, dans la saison mauvaise, on se passait
De souper quelquefois. Comment allonsnous faire ?
Bah ! tant pis ! ce n’est pas ma faute, C’est l’affaire
Du bon Dieu. Ce sont là des accidents profonds.
Pourquoi donc
til pris leur mère à ces chiffons ?
C’est gros comme le poing. Ces choseslà sont rudes.
Il faut pour les comprendre avoir fait ses études.
Si petits ! on ne peut leur dire : Travaillez.
Femme, va les chercher. S’ils se sont réveillés,
Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte.
C’est la mère, voistu, qui frappe à notre porte ;
Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous,
Cela nous grimpera le soir sur les genoux.
Ils vivront, ils seront frère et soeur des cinq autres.
Quand il verra qu’il faut nourrir avec les nôtres
Cette petite fille et ce petit garçon,
Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson.
Moi, je boirai de l’eau, je ferai double tâche,
C’est dit. Va les chercher. Mais qu’astu ? Ça te fâche ?
D’ordinaire, tu cours plus vite que cela.

Tiens, ditelle en ouvrant les rideaux, lès voilà!’

L’attente

Les sanglots embrasés qu’à tout moment il tire,
Joignant à ses propos toujours quelque serment ;
Font que mille beautés pensent certainement
Qu’il n’est rien icibas égal à son martyre.

Par feintes passions pour toutes il soupire ;
Telle croit que ses yeux lui donnent du tourment,
Qui, le tenant bien pris, ne le tient nullement
Et dont le plus souvent il ne fait que se rire.

Il couvre son amour de tant de fictions
Que le peuple a pensé que ses affections
Étaient en un endroit étant en autre place.

Aux plus grands de la Cour il ne découvre rien ;
Jamais son amitié ne se lit en sa face,
Et ses mots sont mourants quand il se porte bien.

L’herbe Est Molle Et Profonde

Comme un factionnaire immobile au port d’arme,
Dans ces murs où l’on croit ouïr se prolonger
Le grave écho lointain d’un qui vive d’alarme,
À ses gloires Québec semble encore songer.

L’humble paix pastorale a replié son aile
Sur l’âpre terre où gît le sombre camp des morts :
Du bugle ensanglanté, la plaine solennelle
N’entend plus retentir les tragiques accords.

Au flanc de la redoute, aux poternes ouvertes,
Aux créneaux de la tour, aux brèches des remparts,
La mousse dont l’avril a teint les franges vertes,
Suspend ses verts pavois et ses verts étendards.

Au port ne viendront plus mouiller les caravelles.
Qu’importe ? contre toute espérance, on attend.
On attend qu’on nous fasse assavoir des nouvelles
Des bourgs d’où sont venus les purs Français d’antan.

Hanté du souvenir qui le tient en tristesse,
De par delà les mers, du lointain, de làbas.
L’ancien logis qu’enchante une immortelle hôtesse,
De jours en jours attend quelqu’un qui ne vient pas.

Souventes fois, la nuit, comme aux jours des grands sièges,
Vibrent d’étranges sons de cors et de tambours :
Et, souvent, l’on a cru voir de pompeux cortèges
Défiler, radieux, sous l’ombre des faubourgs.

Une garde fantôme, une ronde macabre,
Passe, marchant à pas sonore et régulier,
Et l’on entend tinter des cliquetis de sabre
Sur les marches de bois du gothique escalier.

Ô Québec, reste fier, reste haut sur la rampe
Que dore le passé. Pour nous hausser le coeur,
Pour brandir fièrement les couleurs de ta hampe,
Soistu toujours debout, soittu toujours vainqueur !

Tant que les doux rivaux du divin Crémazie,
Inclinés sous le vol d’un lyrisme idéal,
Invoquant à genoux la sainte poésie,
Chanteront à plein coeur l’hymne national :

Tant que le pur accent d’une langue immortelle
Vibrera dans l’ancien parler pur de chez nous ;
Tant qu’un rayon d’amour luira dans la prunelle
De la Canadienne aux clairs jolis yeux doux !

À plein ciel, sur les toits, sur les places publiques,
Les hivers succédant aux hivers, neigeront.
Les châsses où la France a serti ses reliques
Sous leur rouille de gloire oncques ne périront.

Aujourd’hui le coeur s’ouvre, et tout revit. Sur l’onde
Dansent les rayons d’or du clair soleil pascal.
Le roc s’ouvre. Qui vive ?… Il faut que l’on réponde,
Sans peur, à haute voix : Frontenac et Laval.

Comme Dieu Rayonne Aujourd’hui

Or, au dimanche froid, maritime et d’hiver,
Aux lèvres amer,
D’une ville très portdemer,
Dans un dimanche froid, maritime et d’hiver ;

Aux quatre heures de soir longues d’aprèsdînée
De lampes allumées,
Et lasses, et comme enfumées
Des quatre heures de soir longues d’aprèsdînée ;

De la famille nous est venue visiter,
Famille d’été,
Et de soleil très endettée
De la famille nous est venue visiter.

Or, avec les mains bleues de leurs jours de navires,
Plus debout qu’assis,
Disant en anglais raccourci
Le parler de leurs mains comme aux jours des navires,

Les parents de retour des bonnes Australies,
Et riches trop tard,
Oncles d’Amérique et soudards
Les parents de retour des bonnes Australies,

Les grandsparents sous la lampe jaune en allés
Pour prendre le thé,
Graves et de solennité,
Les grandsparents sous la lampe jaune en allés,

De mains m’ont fait signe d’être à l’enfanttrèsfemme,
Trèsfemme et trèsâme
Les parents de celle de l’âme
De mains m’ont fait signe d’être à l’enfanttrèsfemme ;

Et parlant de profil, comme à des yeux fermés,
Ils ont dit très doux :
Nous sommes ceux venus vers vous
Et d’annonciation vers la bienaimée.

L’onde Tremble Comme Une Moire

Les bruns chêneaux altiers traçaient dans le ciel triste,
D’un mouvement rythmique, un bien sombre contour ;
Les beaux ifs langoureux, et l’yprau qui s’attriste
Ombrageaient les verts nids d’amour.

Ici, jets d’eau moirés et fontaines bizarres ;
Des Cupidons d’argent, des plans taillés en coeur,
Et tout au fond du parc, entre deux longues barres,
Un cerf bronzé d’après Bonheur.

Des cygnes blancs et noirs, aux magnifiques cols,
Folâtrent bel et bien dans l’eau et sur la mousse ;
Tout près des nymphes d’or làhaut la lune douce !
Vont les oiseaux en gentils vols.

Des sons lents et distincts, faibles dans les rallonges,
Harmonieusement résonnent dans l’air froid ;
L’opaline nuit marche, et d’alanguissants songes
Comme elle envahissent l’endroit.

Aux chants des violons, un écho se réveille ;
Làbas, j’entends gémir une voix qui n’est plus ;
Mon âme, soudain triste à ce son qui l’éveille,
Se noie en un chagrin de plus.

Qu’il est doux de mourir quand notre âme s’afflige,
Quand nous pèse le temps tel un cuisant remords
Que le désespoir ou qu’un noir penser l’exige
Qu’il est doux de mourir alors !

Je me rappelle encor… par une nuit de mai,
Mélancoliquement tel que chantait le hâle ;
Ainsi j’écoutais bruire au delà du remblai
Le galop d’un noir Bucéphale.

Avec ces vagues bruits fantasquement charmeurs
Rentre dans le néant le rêve romanesque ;
Et dans le parc imbu de soudaines fraîcheurs,
Mais toujours aussi pittoresque,

Seuls, les chêneaux pâlis tracent dans le ciel triste,
D’un mouvement rythmique, un moins sombre contour ;
Les ifs se balançant et l’yprau qui s’attriste
Ombragent les verts nids d’amour.

Comme Elle Chante

De votre Dianet (de votre nom j’appelle
Votre maison d’Anet) la belle architecture,
Les marbres animés, la vivante peinture,
Qui la font estimer des maisons la plus belle :

Les beaux lambris dorés, la luisante chapelle,
Les superbes donjons, la riche couverture,
Le jardin tapissé d’éternelle verdure,
Et la vive fontaine à la source immortelle :

Ces ouvrages, Madame, à qui bien les contemple,
Rapportant de l’antiq’ le plus parfait exemple,
Montrent un artifice et dépense admirable.

Mais cette grand’ douceur jointe à cette hautesse,
Et cet astre bénin joint à cette sagesse,
Trop plus que tout cela vous font émerveillable.

Ma Soeur La Pluie

L’enfer, c’est l’absence éternelle.
C’est d’aimer. C’est de dire : Hélas ! où donc estelle
Ma lumière ? Où donc est ma vie et ma clarté ?
Elle livre aux regards éperdus sa beauté ;
Elle sourit làhaut à d’autres ; d’autres baisent
Ses yeux, et dans son sein s’enivrent et s’apaisent ;
D’autres l’ont. Désespoir !

Oh ! quand je fus jeté
Du haut de la splendeur dans cette cécité,
Après l’écroulement de l’ombre sur ma tête,
Après la chute, nu, précipité du faîte
A jamais, à la tombe inexorable uni,
Quand je me trouvai seul au bas de l’infini,
J’eus un moment si noir que je me mis à rire ;
La vaste obscurité m’emplit de son délire ;
Je sentis dans mon coeur, où mourait Dieu détruit,
La plénitude étrange et fauve de la nuit,
Et je criai, joyeux, triomphant, implacable :

‘ Guerre à ces firmaments dont la lumière accable !
Guerre à ce ciel où Dieu met tant de faux attraits !
Il a cru m’en chasser, c’est moi qui m’y soustrais.
Il me croit prisonnier, je suis libre. Je plane.
Et le démon, c’est l’aigle, et le monde, c’est l’âne.
Et je ris. Je suis fier et content. J’ai quitté
Les anges vains, abjects, vils, et toi, la clarté
Qui les corromps, et toi, l’amour, qui les subornes !
Quel bonheur que la haine alors qu’elle est sans bornes !
Ce Dieu, ce coeur de Tout, ce père lumineux
Que l’ange, l’astre, l’homme, et la bête, ont en eux,
Ce centre autour duquel le troupeau se resserre,
Cet être, seul vivant, seul vrai, seul nécessaire,
Je vais m’en passer, moi le colosse puni !
C’est bien. Comme je vais maudire ce béni,
Et faire contre lui, tandis qu’Adam l’encense,
De la révolte avec mon ancienne puissance
Et de la flamme avec les rayons que j’avais !
Comme je vais rugir sur lui ! Comme je vais,
Moi, l’affreux, face à face avec lui le suprême,
Le haïr, l’exécrer et l’abhorrer ! ‘

Je l’aime !

Comme Une Branche D’aubépine

Improductifs !… Cercueils, plombs, pierres sépulcrales,
Os même, l’industrie en saura bien user !
Que du passé nos mains déchirent les annales !
Le Progrès vient, ces murs l’empêchent de passer :

Roulez, antiques ponts ! à bas, tours féodales !
Il nous faut des débris pour nous mieux exhausser,
Nous nous croirons plus grands de taille et de penser
Quand rien ne montera plus haut que nos sandales. […]

Ô Beau Rosier Du Paradis

… Sur les flancs du Moléson,
Ah ! voyez ce frais gazon !
Entendez les chansonnettes
Du pinson, des alouettes ;
Chantons, que l’on soit prêt !
Partons pour le chalet. […]

Crépuscule Du Matin

Elle vint dans Ninive énorme, où sont les fous
Qui veillent dans les lits et dorment sur les tables,
Et le théâtre est cendre où, les soirs ineffables,
Elle noyait sa tête aux crins des lions doux.

Fixant sur eux des yeux charmeurs comme en des fables,
Elle allait, éteignant leurs cris dans ses genoux,
Calme, et trouvant l’odeur des palmes et des sables
Au souffle de leur gueule errant sur ses seins roux.

Ses cheveux fiers, sa main doucement suspendue,
Ses robes dans leur fleur ne l’ont point défendue.
Un jour la griffe immense et tranquille la prit.

La foule ayant fui blême, un parfum pour des âmes
Sembla mêler, le long des promenoirs à femmes,
Le sang de la Dompteuse aux roses de la Nuit.

Ô Lumière

Celle dont la dépouille en ce marbre est enclose
Fut le digne sujet de mes saintes amours.
Las ! depuis qu’elle y dort, jamais je ne repose,
Et s’il faut en veillant que j’y songe toujours.

Ce fut une si rare et si parfaite chose
Qu’on ne peut la dépeindre avec l’humain discours ;
Elle passa pourtant de même qu’une rose,
Et sa beauté plus vive eut des termes plus courts.

La Mort qui par mes pleurs ne fut point divertie
Enleva de mes bras cette chère partie
D’un agréable tout qu’avait fait l’amitié.

Mais, ô divin esprit qui gouvernais mon âme,
La Parque n’a coupé notre fil qu’à moitié,
Car je meurs en ta cendre et tu vis dans ma flamme.

De Ces Terrasses Où, Le Soir, Il Flotte Encor

Cette claire fontaine,
Coulant de veine en veine,
Vient du sein de la mer,
Et par d’autres canaux rejoint son centre cher.

Et d’où vienstu, mon âme ?
Je me ravis, je pâme :
C’est de Dieu que tu viens,
Abîmetoi dans Dieu, l’océan de tes biens.

Comme cette eau, tu coules,
Comme cette eau, tu roules,
Mais par des sentiers faux.
Ainsi tu cours toujours sans trouver ton repos.

Qui rend cette eau si claire ?
Qui la rend salutaire ?
C’est qu’elle ne prend rien
Ni d’âpre ni d’amer des lieux dont elle vient.

Tel juste dans le monde
Est plus pur que cette onde,
Il laisse tout couler :
Jamais avec la terre on ne le voit mêler.

Va, belle eau, dans ta source,
Mais au bout de ta course,
Porte un tribut pour moi :
Rends à Dieu dans la mer l’hommage de ma foi.

Dislui dans ton murmure
Qu’il m’envoie une eau pure,
Et qu’au fort des travaux
Je me perde dans lui, comme toi dans ses flots.

Oh ! De Grâce, Fleur Que Je Cueille

Tout beau corps, toute belle image
Sont grossiers auprès du visage
Que Philis a receu des cieux,
Sa bouche, son ris et ses yeux
Mettent tous les coeurs au pillage.

Sa gorge est un divin ouvrage,
Rien n’est si droit que son corsage,
En fin elle a, pour dire mieux,
Tout beau.

Parmy tout, ce qui plus m’engage,
C’est un certain petit passage,
Qui vermeil et delicieux,
Mais ce secret est pour les Dieux ;
Ma plume, changez de langage,
Tout beau.

De Mon Mystérieux Voyage

Dans ta haute demeure
Dont l’air est étouffant,
De l’accent dont on pleure
Tu chantes, douce enfant.

Tu chantes, jeune fille.
Ton père, c’est le roi.
Autour de toi tout brille,
Mais tout soupire en toi.

Pense, mais sans rien dire ;
Aimer t’est défendu ;
Doux être, ton sourire
En naissant s’est perdu.

Tu te sens épousée
Par une main qui sort
Inconnue et glacée
De cette ombre, le sort.

Ton coeur, triste et sans ailes,
Est dans ce gouffre noir
A des profondeurs telles
Que tu ne peux l’avoir.

Tu n’es qu’altesse encore,
Tu seras majesté,
Bien qu’un reflet d’aurore
Sur ton front soit resté,

Enfant chère aux armées,
Déjà nous te voyons
Dans toutes les fumées
Et dans tous les rayons.

Ton parrain est le pape ;
Vierge, il t’a dit : Ave !
Quand tu passes, on frappe
Des piques le pavé.

Comme Dieu l’on t’encense ;
Toimême as le frisson
De la toutepuissance
Mêlée à ta chanson.

De vieux légionnaires
Te gardent, fiers, soumis ;
Et l’on voit des tonnerres
A ta porte endormis.

Autour de toi se creuse
L’éclatant sort des rois.
Tu serais plus heureuse
Fauvette dans les bois.