Montblainville

A Léon Bazalgette
Maison, maison de Montblainville,

Abri d’une nuit frissonnante

Entre les coups de feu du soir et ceux de l’aube !
Tes habitants étaient partis

Mais la vie en toi persistait

Comme la forme et la chaleur

D’un corps au creux d’un lit.
Contre ton âtre ranimé

Je suis resté blotti des heures

Pendant que les autres dormaient.
Je regardais, je regardais

Chaque objet fidèle à sa place ;

J’imaginais toute une vie

Oii je m’étais servi de lui ;
Et j’étreignais de tout mon coeur,

Humble maison de paysan,

Ton vieux bonheur intact encore.
J’avais toujours connu

Tes assiettes sur le mur,

Ta lampe et son abat-jour,

Ton seau de bois et ta huche ;
Et j’écoutais sans m’en lasser le balancier

De la haute horloge sonore

Qui m’assurait avec lenteur

De l’égalité de la nuit.
Maison, maison de Montblainville,

Le lendemain tu flambais toute

Et l’herbe, aujourd’hui, à ta place

Doit recouvrir un éboulis de pierres.
Je pense à ceux qui t’ont perdue

Ceux dont je fus le dernier hôte

Et qu’un autre toit que leur toit

Abrite aujourd’hui quelque part.
Ils ne me connaîtront jamais ;

Et pourtant nous sommes peut-être,

Eux et moi, les seuls au monde

En qui survive ô maison morte

La douce image de ton coeur.

Printemps De Guerre

J’étais boueux et las

Et le soir dans les bois

M’étreignait la poitrine.
Je m’étais étendu

Sur un sombre tapis

D’herbes froides et lisses.
Un papillon d’argent

Errait dans l’air inerte

Avant d’aller mourir.
Des troncs d’arbres gisaient

Sciés depuis l’hiver ;

Mais il surgissait d’eux

Des pousses condamnées,
De tendres pousses vertes

Qui regardaient le ciel

Et croyaient au bonheur.
Pour le coeur, nul repos

Pour l’âme, nul sourire

Que celui de la mort !
Je me suis relevé.

J’ai regardé, stupide.

L’herbe longue brisée par le poids de mon corps.
Je me suis mis en marche.

Relève

A notre place

On a posé

Des soldats frais

Pour amorcer

La mort d’en face.
Il a fallu toute la nuit pour s’évader.

Toute la nuit et ses ténèbres

Pour traverser, suant, glacé,

Le bois martyr et son bourbier

Cinglé d’obus.
Toute la nuit à se tapir,

A s’élancer éperdument,

Chacun choisissant le moment,

Selon ses nerfs et son instinct

Et son étoile.
Mais passé le dernier barrage,

Mais hors du jeu, sur la route solide,

Mais aussitôt le ralliement

Aux lueurs des pipes premières,
Dites, les copains, les heureux gagnants,

Quelle joie titubante et volubile !
Ce fut la joie des naufragés

Paumes et genoux sur la berge

Riant d’un douloureux bonheur

En recouvrant tout le trésor;
Tout le trésor fait du vaste monde

Et de la mémoire insondable

Et de la soif qu’on peut éteindre

Et même du mal aux épaules

Qu’on sent depuis qu’on est sauvé.
Et l’avenir ! Ah ! l’avenir,

Il sourit maintenant dans l’aube :

Un avenir de deux longues semaines

A Neuvilly dans une étable

Avec L’herbe

A Berthold Mahn
Ah ! que je vous regarde avec des yeux fervents,

Arbres grandis ici et là sans contrainte,

Mes frères qu’on n’a pas comptés et mis en rangs

Et qui mêlez doucement vos bras et vos têtes !
Que je ne te force pas à tomber avant l’heure,

Petite feuille d’or qui rêves en te berçant ;

Tu naquis pour danser dans l’air et la lumière,

Reste jusqu’à la fin de ta danse et de ton sang !
Ah ! et toi, gazon vif, herbe populeuse, heureux peuple

Que font jouer les vents et l’ombre des nuages ;

Clémence de la terre ! Espérance invincible

Qui renaît de la cendre et qui perce la neige !
Qu’en toi je m’agenouille et que je cache en toi,

Herbe, ma face d’homme qui fait fuir les bêtes !

Que je sois confondu à ta taille ; et ta loi,

Que je la réapprenne et qu’elle me relève !
Brins verts contre ma bouche et que mon souffle fait trembler,

Je vous confie la détresse de l’homme

Et la honte où il est d’avoir encore abandonné

Le soin de son royaume au rebut des âmes.
Herbe que rajeunit et lave chaque aurore,

Je convie en ton coeur les coeurs toujours aimants ;

Je convie en ton coeur ces peuples vieux qui pleurent,

Repliés sous un joug sanglant!

Retour De La Guerre

 » Qu’en dis-lu, voyageur des pays

et des gares ?  »

Paul Verlaine.
I
Toi qui rêvais d’accorder dans ta voix

L’allégresse d’aimer

Et ce sanglot voilé, toujours fidèle,

Appel de l’infini dans l’ombre de la joie,

Ce beau sanglot du coeur avide et débordé

Devant notre impuissance, hélas, à tout étreindre.
Toi qui aimais chanter même la chanson triste,

Mais où l’espoir sourit

Comme un éveil du vent ou l’envol d’un oiseau

Dans un feuillage inerte accablé de midi,

Toi qui voulais chanter aux hommes leur fortune

La plus certaine et la plus délaissée,

Dis, sauras-tu chanter encore ?
II
Après ce long silence, après ce dur voyage,

Quelque chose, toujours, frissonne dans ta voix

Mais ce n’est plus la joie.

Si c’est encore l’amour, c’est un amour en deuil

Et accablé d’outrages.
Des larmes sur les uns, du mépris sur les autres :

L’heure n’est pas d’entonner la louange

De ce monde aveugle et meurtri.
L’heure n’est pas non plus, après la servitude

Et dans l’étouffement,

De t’évader bien loin et seul en emportant

Une flamme sacrée.
Il faut rester ici, chanter dans cette nuit,

Chercher avec ton chant

Chercher comme toujours à quels appels

La vieille foi ouvrira des ailes nouvelles.
III
— Y a-t-il un lieu de silence

Où je puisse essayer mon chant

Sans que le submerge en moi-même

Le tumulte de ces orages,

Les cris aigus de ce prétoire

Où se proclament par cent voix

Le mensonge des criminels

La cupidité des voleurs

Et la lâcheté des esclaves ?
— Un seul accent vrai de ton coeur

En toi couvrira cent voix fausses.
Ah ! mon coeur n’est-il pas pareil

A un fruit jeté dans la mer :

Quand un batelier le recueille

Il est encore plein et doré

Mais sa chair que l’eau a forcée

N’a plus que l’âcreté du sel.
J’ai regardé bien trop de morts

Avec des yeux secs et distraits ;

J’ai connu trop de paysages,

J’ai pressé pendant ces cinq ans

Trop de mains, vu trop de visages;

Des flots ont noyé ma mémoire.
— La moisson étouffe et aveugle

L’ample grenier qui la confient

Mais d’où jaillira chaque gerbe

A son tour, avec tous ses grains.
Sur le lourd butin qui t’accable

Penche-toi ! Dans un coeur aimant

Rien n’est perduy rien ne s’efface

De ce qu’y a mis chaque jour.

Chant Du Désespéré

Au long des jours et des ans,

Je chante, je chante.
La chanson que je me chante

Elle est triste et gaie :

La vieille peine y sourit

Et la joie y pleure.
C’est la joie ivre et navrée

Des rameaux coupés,

Des rameaux en feuilles neuves

Qui ont chu dans l’eau ;
C’est la danse du flocon

Qui tournoie et tombe,

Remonte, rêve et s’abîme

Au désert de neige ;
C’est, dans un jardin d’été.

Le rire en pleurs d’un aveugle

Qui titube dans les fleurs ;
C’est une rumeur de fête

Ou des Jeux d’enfants

Qu’on entend du cimetière.
C’est la chanson pour toujours,

Poignante et légère,

Qu’étreint mais n’étrangle pas

L’âpre loi du monde ;
C’est la détresse éternelle,

C’est la volupté

D’aller comme un pèlerin

Plein de mort et plein d’amour !
Plein de mort et plein d’amour,

Je chante, je chante !
C’est ma chance et ma richesse

D’avoir dans mon coeur

Toujours brûlant et fidèle

Et prêt à jaillir ;
Ce blanc rayon qui poudroie

Sur toute souffrance ;

Ce cri de miséricorde

Sur chaque bonheur.

Souvenirs

A Georges Pioch
Souvenirs, ô souvenirs

Le présent pèse sur vous

Comme l’eau sur des jardins

Submergés depuis trois ans !
La guerre sur vous s’augmente

Et ajoute à votre foule

D’autres souvenirs noyés.
Je voudrais m’en aller seul

Sur un haut plateau ;

Je ne verrais que le ciel,

Le ciel de toujours
Et les tribus d’herbes frêles

Qui tremblent et rêvent.
J’établirais mon abri

Dans les cailloux millénaires

Fidèles du vieux soleil.
C’est là qu’après trois années

Enlisées dans les désastres,

Je retrouverais

Ce silence où les pensées

Font leur bruit violent.
O souvenirs de la guerre,

C’est là que je connaîtrais

Vraiment vos voix redoutables;
Et c’est là qu’enfin mon coeur

Pourrait délivrer

Sa colère et sa douleur.

Sa honte et ses larmes.

Chant D’un Fantassin

A André Bacque
Je voudrais être un vieillard

Que j’ai vu sur une route ;

Assis par terre au soleil

Il cassait des cailloux blancs

Entre ses jambes ouvertes.
On ne lui demandait rien

Que son travail solitaire.

Quand midi flambait les blés,

Il mangeait son pain à l’ombre.
Je connais dans un ravin

Obstrué par les feuillages

Une carrière ignorée

Où nul sentier ne conduit.
La lumière y est furtive

Et aussi la douce pluie ;

Et un seul oiseau parfois

Interroge le silence.
C’est une blessure ancienne,

Étroite, courbe et profonde

Oubliée même du ciel ;
Sous la viorne et sous la ronce

J’y voudrais vivre blotti.
Je voudrais être l’aveugle

Sous le porche de l’église :
Dans sa nuit sonore il chante !

Il accueille tout entier

Le temps qui circule en lui

Comme un air pur sous des voûtes.
Car il est l’heureuse épave

Tirée hors du morne fleuve

Qui ne peut plus la rouler

Dans sa haine et dans sa fange.
Je voudrais avoir été

Le premier soldat tombé

Le premier jour de la guerre.

Trève

Blanc matin de décembre où rêve

Un peu la grâce printanière.
Ces loques lourdes d’eau s’élèvent

Aux longs élans d’un vent attiédi.

Le coeur transi se gonfle aussi.
Le grand voile du ciel voyage

Et les gouttes fines et rares

Qu’il abandonne dans sa hâte

Sont agréables à mon front.
Ah ! depuis que je suis un homme

J’en ai vécu, de tels matins !

Et je me chante un de ces airs

Que je connais depuis longtemps;
Un credo vigoureux et tendre,

Un chant dont a besoin mon coeur,
Qui s’accorde une trêve aussi

Pour étroitement réunir

A ce matin ceux de naguère ;

Et pour oublier que je suis

Dans le deuil et dans la guerre.

Élégie À Henry Doucet

Tué le 11 mars 1915
I
Le Peuple est vaste, obscur et incliné,

Incliné toujours,

Sur le labeur et sur la pitance et sur les berceaux.
C’est une forêt drue, basse et puissante

Qui ramène au sol ses rameaux noueux

Où s’accumule une âme qui s’ignore.
Mais le temps vient, ici et là,

Le temps vient d’une branche élue

Qui ressurgit du noir humus

Et tout droit s’élève,

Avec les efforts de qui sait l’effort,

Avec les vertus gardées dans la sève,

Et va délivrer, haut dans l’azur,

Les rêves longtemps repliés

Dans les feuilles longtemps captives.
O Peuple, il sort ainsi de toi

Des fils aux yeux avides !
Des siècles d’humbles labeurs

Et d’amour minutieux

Ont amassé dans leur poitrine

Un chant qui déborde et s’élance.
Qui mieux qu’eux serait ton témoin,

Beauté du Monde ?

Quelle autre voix mieux que leur voix

Contient ton rire et ta colère.

Le sanglot de ta vieille peine,

Forêt si vieille et toujours verte.

Apre et chaude forêt des hommes ?
Mon ami, c’est toi que j’évoque,

Frêle ouvrier de quatorze ans

Si résolu, si appliqué,

Henri Doucet de Châtellerault,

Elève à l’école du soir.
Pour que tu aies été celui que tu devins,

Coeur attentif, savoir, esprit sagace,

Danse et chant, prière et soleil,

Pour que tu aies été un peintre et un poète,
Il n’avait pas suffi, pour toi de quinze années

D’allègre pauvreté, d’études têtues

Et d’efforts éblouis et lents à la conquête,

A l’ascension de ton art et de toi-même ;
Il n’avait pas suffi de toi devenant homme

Après avoir été un héroïque enfant.
Il avait aussi fallu,

Dans le passé, que des hommes

Avec des yeux comme les tiens,

— Dix ou vingt hommes, qui sait.

Jalonnés au long des temps —
Approchant de leur village

Après le travail d’un jour,

Soient pris d’un doux désespoir

En voyant une fumée

Défaillir sur un ciel d’or.
Il avait fallu peut-être

Qu’une enfant étant assise

Au fond d’une impasse noire,

Immobile et engourdie

A cause de son petit frère

Endormi sur ses genoux,
Qu’une enfant toute à son rêve

Ait vu de molles pelouses

Parées d’oiseaux et de roses,

De brebis et de jets d’eau.
Avant que tu aies pu chanter

La jouvence et les atours

De la rivière au printemps,
Il avait aussi fallu

Que mainte laveuse

A genoux sur des roseaux

Usât dans l’eau ses mains rouges

Sans pouvoir être attentive

A rien d’autre qu’à sa tâche.

Pour accomplir une àme lumineuse entre toutes,

Entre toutes plaisante,

Qui sait l’amour qu’il faut

Et les étapes dans la nuit

Et les victoires sur la mort ?

Et qui sait quel trésor, comme un fruit unique

Mûrit depuis toujours en tout enfant qui passe ?
Qu’importe ce trésor, ô mon ami,

Aux trafiquants du monde!

Leurs enjeux, leurs valeurs se nomment

Patrie, population, territoire, effectifs,

Main-d’oeuvre, marchandise ;

Toutes choses qu’on divise

Ou qu’on additionne.
Qu’importe l’arbre patient

Equilibrant ses branches

Et qu’importe son attitude
Comme une pensée à lui seul,

Ah! qu’importe l’arbre et son rêve

A celui qui n’aime pas l’arbre !

A celui qui dit: Mes forêts,

Mon patrimoine, mon domaine

Et qui, ne s’informant que de l’âge et du nombre,

Ordonne à distance des coupes !
Qu’importe aux ravageurs du monde

Qu’importe un homme, chaque homme,

O mon frère qu’ils ont tué !
Ils nous ont pris, toi, moi, nous tous.

Hommes parqués, matériel humain.

Comme on prendrait la menue-paille

Pour nourrir un feu,

Prodiguant les poignées après les poignées ;
Et tant mieux pour ce qui a pu

Entre leurs gros doigts glisser et fuir

Et tant mieux pour ce que le vent

Dans son jeu brusque a pu sauver.
Mais toi !

Mais toi, happé par l’incendie,

Tendre ami, je ne sais pas même

A quel creux du sol calciné

A quel point du désert de cendre

Gît ta cendre frêle.
II

Chatellerault
C’est un bourg plutôt qu’une ville,

Malgré cette usine;

Et la maison de tes parents

N’est pas loin des champs ;
Pas loin des prés ni de la Vienne

Que longe un sentier ;

Que bordent potagers, guinguettes

Et les peupliers.
Ta mère m’a montré ta chambre.

On y parvient

Par une échelle de meunier

Sous un auvent.
Penché sur la rampe de bois,

Tu regardais

La table dressée en plein air

Aux plus longs jours

Et ton père arrosant les fleurs

En attendant la soupe.
Penché sur la rampe de bois,

Tu aurais vu sans doute, hélas,

Un matin du printemps dernier

Ta fille et ta petite soeur

Jouer ensemble.
III
Pendant trente ans ton père a fabriqué

Des fusils Lebel, à la Manufacture;

Et maintenant qu’elle est finie, la guerre,

Le voici retraité.
Il trouve encore à s’employer aux champs,

Mais il est triste ; il pense à son fils mort ;

Il pense au temps où il t’aidait le soir

A broyer tes couleurs, à tendre tes toiles;

Au temps où le dimanche, au petit jour,

Vous partiez à la pêche ensemble.
Et son métier aussi, lui manque:

Le voici dévêtu de la vieille habitude;

Il n’aima pas en vain sa tâche tant d’années.
Mais comme il ne sait pas démêler ses regrets

Ni penser au delà de ses mains travailleuses,

Coeur trop simple, il confond dans la même tendresse

Son temps de père heureux et les jours sans reproche

Où ses doigts ajustaient d’innombrables fusils

Semblables au fusil qui tua son enfant.
IV
La victoire mieux qu’acceptée,

Bien accueillie,

La victoire vraie d’une race

Est dans sa beauté tendue au monde ;
Est dans le vouloir, la façon qu’elle a

D’aimer et d’élever sa vie ;

Dans le génie des artisans

La patience des paysans

L’enseignement des sages ;

Et dans l’art qui contient le sol et le ciel,

L’art qui est local comme un vin

Mais abreuve aussi, comme un vin,

Des hommes de partout.
La victoire d’ici n’était pas, hélas,

La ripaille et la bamboula

Des impénitents impunis.

Sur le plus grand charnier du monde ;
Ni ces bateleurs jouant les Bismarck

Ni les Sénégalais dans la maison de Goethe;

Ce n’était pas des noms de képis et de bottes

Donnés aux grandes rues des villes,

Ni la bêtise nationale épanouie.
La victoire d’ici et de là-bas,

Mon ami tué, c’était toi vivant !

Et ceux, tes pareils, et ceux tout ardeur

A toujours dépasser, comme l’alouette.

Leur propre effort tendu vers leur ciel,

Vers un morceau bleu du ciel de tous !

Élégie Villageoise

Jean Ruet aussi est mort;

Il avait vingt-quatre ans ;

C’était un gars de Saint-Ay

Dans les vignes, sur la Loire.
Jean Ruet a été tué !

Qui donc aurait pu croire

Que celui-là mourrait ?
Il était si vivant

Que c’était grand plaisir

De voir ce garçon-là,

Son nez humant l’espace,

Ses fins sourcils farceurs,

Ses gestes de danseur.

Et d’entendre son rire !
Son oeil, quand il lisait

La guerre dans les journaux,

Etait l’oeil de Panurge

Ecoutant Dindenault.
Et la belle santé

Excluant la rancune,

Nos grands chefs militaires

Excitaient sa gaîté.
Il est mort un matin

Qu’il pliait son grand corps

Pour saisir aux épaules

Un mort dans un boyau.
Un obus est tombé

Au bord du parapet

Et sa gerbe a criblé

Notre gentil Jean Ruet.
Sur le brancard j’ai vu

Son corps blanc et splendide

La mort n’avait pas pu

Abîmer sa poitrine.
Hélas ! j’ai vu ses traits

S’amincir et se fondre

Pendant qu’il répétait

L’adresse de sa mère.
Nous l’avons enterré

Dans un bas-fond d’Argonne;

J’ai vu trois jours après

L’eau qui couvrait la place.
Un dimanche matin pavoisé de lilas,

Vous traversiez un grand village.

Un bruit de rires et de verres

Venait d’une fenêtre ouverte.
Des enfants frais-lavés, tenant des sous,

Franchissaient le seuil des boutiques ;
Des gens en blouses empesées,

Bonnets blancs, chapeaux à cerises,

Descendaient avec de grands rires

D’une carriole garnie de chaises ;
Et sur la place communale,

Au milieu des tilleuls tout neufs,

Le vent parfumé soulevait

Pour les enfants, comme un complice,

Un coin de bâche encore tendue

Sur un mirobolant manège :

Cristaux, peluche et cuivre jaune.
Pour gagner les champs, si vous preniez

La ruelle où viraient les hirondelles,

Vous longiez un jardin et là vous pouviez voir,

Par dessus la clôture,

Jean Ruet qui apprenait à sa plusjeune soeur

La Valse du Printemps,

Tout en repiquant des salades.
Ou bien, longeant le mur de la maison,

Assailli des orties et des liserons,

Vous entendiez un cornet à piston

Qui reprenait dix fois, avec toujours plus d’âme.

Les deux mesures sentimentales et finales

Du grand morceau de la fanfare :

C’était Jean Ruet dans son grenier.
Le soir au bal, c’était Jean Ruet

Qui faisait danser et dansait ;

Et dans les vignes c’était Jean Ruet.

Qui enlaçait et embrassait.
Et ce compagnon au pressoir

Se prodiguant, c’était Jean Ruet.

Et ce paysan dans les champs

Au petit jour, c’était Jean Ruet.
Il était si vivant que c’était grand plaisir

De le regarder vivre !
Mais il est mort aussi,

Mort comme ses trois frères

Et encore beaucoup d’autres

De Saint-Ay sur la Loire;
Beaucoup d’autres aussi

En France, en Angleterre,

En Prusse et en Bavière,

En Flandre et en Russie.
Beaucoup d’autres Jean Ruet

Qui chantaient sur la Terre

En y plantant la vigne

Le houblon et le blé

Sans penser aux casernes.
Jean Ruet surtout est mort !

Ce ne sont pas les vieux

Ni les femmes ni les soeurs

Qui vont avoir le coeur

D’aller sarcler les vignes

Et tailler et soufrer !
Puisqu’il n’y a plus d’hommes,

Il n’y a plus besoin de vin :

Arrachez toutes les souches

Pour chauffer cet hiver

Vos coeurs deux fois transis.
Vieilles gens de Saint-Ay

Et de France et d’Europe,

Soignez pour vivre encore

Cent pieds de pommes de terre

Et envoyez vos filles

Travailler aux fabriques.

Elle Était Venue

Elle était venue sur les marches tièdes

Et s’était assise.
Sa tête gentille était inclinée

Un peu de côté ;
Ses mains réunies étaient endormies

Au creux de la jupe ;
Et elle croisait ses jambes devant elle,

L’un des pieds menus pointant vers le ciel.
Il dut le frôler, ce pied, pour passer

Et il dut la voir.
Il vit son poignet qui donnait envie

D’être à côté d’elle dans les farandoles

Où l’on est tiré, où il faut qu’on tire

Plus qu’on n’oserait
Et il vit la ligne de son épaule

Qui donnait envie de l’envelopper

Dans un tendre châle.
Mais le désir lui vint de regarder sa bouche

Et ce fut le départ de tout.

Mais le besoin lui vint de rencontrer ses yeux

Et ce fut la cause de tout.

Europe

Arbre mutilé, maintenant sois libre !
Ils avaient empoigné tes branches

Pour les cingler et les briser ensemble

Par le calcul et la rigueur de leurs pesées ;
Ils les maintenaient en branle éperdu,

Ils les tourmentaient de durs élans captifs,

Ils se disputaient tes fruits et tes feuilles

Et jusqu’à tes nids !
Ils ont fait de toi pendant vingt saisons

Un arbre d’hiver et de quel hiver!

Le sol est jonché de tes frondaisons.

Ton écorce pend en lanières blêmes

Poisseuses partout de la même sève !
Mais maintenant, veuille revivre et libre !

Mais maintenant oh ! veuille te garder!
Ton faîte est brisé mais le tronc est fort,

Mais l’espoir est fort, mais la terre est riche.

Et vois tes bourreaux : leur oeuvre n’a pu

Que précipiter leur décrépitude !
Arbre écartelé par leurs convoitises.

Tes bras déchirés, tes bras ennemis

Fais-les se nouer, se croiser, s’étreindre,

Se quitter, se tordre et se prendre encore

De telle façon que tu ne sois plus

Un déploiement de forces divergentes.

Mais un seul destin, un amour, un arbre !

Il Y A D’autres Poèmes

A Luc Dirtain
Il y a d’autres poèmes

Que je projetais d’écrire.
J’aurais pu peupler ce livre

De pauvres oiseaux sanglants

Aux yeux pleins d’horreur;
De noirs oiseaux mutilés

Épuisant, tels que des feuilles,

Un vol au ras des ornières

Avant de mourir.
O potentats, gens de guerre

Qui nous teniez à merci !

Sombre engeance, vieux gendarmes.

Faux courage et faux honneur !
Je crois n’avoir jamais pu

Haïr pour mon propre compte,

Mais je m’étais bien promis

De chanter comme il convient

Pour tuer votre légende.
Et j’avais peur d’oublier !
Et j’avais peur d’oublier

Le visage des martyrs,

La lâcheté des méchants,

Telle angoisse et tel soupir,

Tel aspect et tel accent.
Hélas ! que n’ai-je oublié !

Et que n’ai-je à ranimer

Dans un long frémissement

Un à un des souvenirs

Repliés dans ma mémoire !
La guerre est encore vivante

Et pesante en moi comme un mal

Qu’on n’arrive pas à guérir !
La guerre est la tache grasse

Qui recouvre hier,

Mais si large et si nourrie

Qu’elle envahit le présent.
La guerre, ah ! je la refoule

En moi chaque jour ;

Une affreuse nostalgie

Me hante et m’étreint ;
J’attendrai d’en être libre

Pour ajouter à ce livre ;
Pour prêter ma voix au torrent

J’attendrai d’être loin de lui

Où qu’une herbe drue habite

Son lit asséché.
Je ne pourrais aujourd’hui

Qu’y retremper ma colère.
Mais la colère est impure et stérile,

Ne sait pas chanter, refuse les larmes

Et fait trop honneur à ce qui l’anime;

Son cri n’est pas celui qui délivre.
Amitié, amitié de tous mes amis,

Innombrable amitié de mes camarades,

Je tournerai mes yeux seulement vers ton visage ;
Il avait, dans l’âpre aventure

La tendresse de l’arc-en-ciel

Et déployait comme lui son sourire

Sur un ciel mauvais et plombé d’orage.
Je me délivrerai, amitié, en te chantant;

Vivace amitié toujours retrouvée

Dans tous les remous et à tous les vents !
Ah ! de quoi nos coeurs, dans ce long exil

Auraient-ils pu vivre, amitié, sans toi ?

Et sur quoi de certain, sinon sur toi

Pourrions-nous fonder aujourd’hui la joie.

L’inquiète joie, la fragile joie ?

Intermède

Pendant que j’étais chez la fruitière

Il est entré une petite fille,

Un litre couché dans son bras

Et des sous pressés dans sa main :
— Trois sous de sel et un litre de bière.
Sa bouchette aux lèvres froncées

Avait grand sérieux et pensait :

Dépêchons-nous ! Que de soucis !
Sa bouchette aux lèvres froncées

N’empêchait pas mais accusait plutôt

Dans les joues fraîches, deux fossettes ;

Et son petit nez de bébé

Semblait railler sa gravité.
Mais son regard de grande dame

Mais sa nuque entre ses deux nattes !
— De la bière à combien, mon enfant?
—  » A six sous.  » Elle vérifia

Un à un les sous dans sa main

Donna son litre et attendit

Et fut toute tendue d’attente.
Y avait-il pas quelque part

Au pied d’un lit, dans une encoignure,

Une petite poupée de son

Qui grelottait sous des chiffons

Au fond d’une boîte en carton ?
Y avait-il pas au logis

Un petit frère touche-à-tout ?

Ou quelque dîner sur le feu ?
Mais soudain la bouche s’entr’ouvrit :

Les yeux, les yeux de grande dame

S’étaient tournés vers l’étagère

Où il y avait les bonbons.
C’est alors qu’en gagnant la porte

Je lui demandai: Comment t’appelles-tu?

Elle sourit et dit : Alice.

— Alice, voici deux sous pour toi.
Après, je l’ai rencontrée dans la rue

Elle portait son litre et son sel.

Elle avait aussi un petit cornet
Elle a rougi à mon sourire

Et elle m’a fait un si gracieux,

Un si noble salut de la tête.

Que j’ai soulevé mon képi.
Amiens, 1916.