Cleon, Depuis Le Temps Que Tu Perdis Ton Pere

Du tout me veux deshériter
De ton amour : car profiter
Je n’y pourrais pas longue espace,
Vu qu’un autre reçoit ta grâce,
Sans mieux que moi la mériter.
Puisqu’à toi se veut présenter,
De moi se devra contenter,
Car je lui quitterai la place
Du tout.

Tes grâces sont fort à noter.
On n’y saurait mettre, ne ôter.
Tu as beau corps et belle face,
Mais ton coeur est plein de fallace :
Voilà qui m’en fait déporter
Du tout.

J’ay Fait Des Vers Toute Ma Vie

Ce n’est qu’un vent furtif que le bien de nos jours,
Qu’une fumée en l’air, un songe peu durable ;
Notre vie est un rien, à un point comparable,
Si nous considérons ce qui dure toujours.

L’homme se rend encor luimême misérable,
Ce peu de temps duquel il abrège ses jours
Par mille passions, par mille vains discours,
Tant la sotte raison le rend irraisonnable.

Plus heureuses cent fois sont les bêtes sauvages,
Cent fois sont plus heureux les oiseaux aux bocages
Qui vivent pour le moins leur âge doucement.

Ah ! que naître comme eux ne nous fait la Nature,
Sans discours ni raison, vivant à l’aventure,
Notre mal ne nous vient que de l’entendement.

Je Ne T’impute Point L’amour Que Je Te Porte

Viennent les ans ! J’aspire à cet âge sauveur
Où mon sang coulera plus sage dans mes veines,
Où, les plaisirs pour moi n’ayant plus de saveur,
Je vivrai doucement avec mes vieilles peines.

Quand l’amour, désormais affranchi du baiser,
Ne me brûlera plus de sa fièvre mauvaise
Et n’aura plus en moi d’avenir à briser,
Que je m’en donnerai de tendresse à mon aise !

Bienheureux les enfants venus sur mon chemin !
Je saurai transporter dans les buissons l’école ;
Heureux les jeunes gens dont je prendrai la main !
S’ils aiment, je saurai comment on les console.

Et je ne dirai pas : ‘C’était mieux de mon temps.’
Car le mieux d’autrefois c’était notre jeunesse ;
Mais je m’approcherai des âmes de vingt ans
Pour qu’un peu de chaleur en mon âme renaisse ;

Pour vieillir sans déchoir, ne jamais oublier
Ce que j’aurai senti dans l’âge où le coeur vibre,
Le beau, l’honneur, le droit qui ne sait pas plier,
Et jusques au tombeau penser en homme libre.

Et vous, oh ! Quel poignard de ma poitrine ôté,
Femmes, quand du désir il n’y sera plus traces,
Et qu’alors je pourrai ne voir dans la beauté
Que le dépôt en vous du moule pur des races !

Puisséje ainsi m’asseoir au faîte de mes jours
Et contempler la vie, exempt enfin d’épreuves,
Comme du haut des monts on voit les grands détours
Et les plis tourmentés des routes et des fleuves !

Je Ne Vay Point Aux Coups Exposer Ma Bedaine

La Ville au loin monte des voeux immolateurs…

Par les vitres en haut, la Ville, aux Yeux à perte
Du sang pauvre qui heurte aux roideurs de l’aorte !
Monte haut des quadratures de pierre, et lourd
Le temps de dômes, ainsi qu’enserrant le rêve
Lourdarrêté vers l’elliptique expansion
De ses Fatalités :

Et est plus haute sur les voies
Lointaines de ses rais qui tournoient, la Tour !

Autant qu’elle, la Ville ! montera, qui porte
Les haines de longtemps, la Haine ; ah ! alentour
Tandis qu’aux arêtes et vitres de la Ville
Massant et quadratures lourdes de pierre, et
Ses dômes enserrant les Têtes, le vêpre est
Lingual et huant silentement, Haine, ah ! glaive
Alentour, de sinistres gladïolants et
Appelant tout le désir qui s’exaspère aux
Cinq sens élémentaires…

Monte pierre et lumière, haut ! la Ville, à perte
Du soleil irréel qui tressaille aux senteurs
Mêlées, des hétaïres et des lutteurs !
Mais mouvante de Nuits où des Instigateurs
Agitant le remous des âmes délétères
Travaille le dessein qu’on ne sait, qui peutêtre

(La parole qui se répète est un marteau sous quoi
Les énergies dans la gangue entrent en soi … )

Peutêtre aura été le lourd vouloir, où naître
D’un poing qu’ils énervaient vers les hauts détenteurs
De l’Or, le geste de détente de ton être !
… Oh ! lors, qu’il serait doux, ô rendre lourd (couleurs
Qui vont lent s’éteignant), le dormir des douleurs
De la tête qui meut en éparres ouverte
A l’épaule d’Amie, Ô rendre lourd l’amour
De deux pauvres de vie en qui de l’espoir sourd…

Les vieilles voix sont aux sens des hommes. Et, Elles
Et la Proie et la Ruse, le savent ! d’avoir
En leur Baiser la perversion du lent devoir
Qu’elles n’ont pas rempli, qui s’est, d’aigu sourire
Regardant les sommeils vidés de leur empire
Mué en le destin des nuits de leurs aisselles
De donner à respirer entre leurs seins, la
Chute, et la haine !

Maintenant Qu’un Air Doux Nous Ramene Un Beau Jour

Seigneur, je n’ai cessé, dès la fleur de mon âge,
D’amasser sur mon chef péchés dessus péchés ;
Des dons que tu m’avais dedans l’âme cachés,
Plaisant, je m’en servais à mon désavantage.

Maintenant que la neige a couvert mon visage,
Que mes prés les plus beaux sont fanés et fauchés,
Et que déjà tant d’ans ont mes nerfs desséchés,
Me ramentai le mal de mon âge volage.

Ne m’abandonne point : en ses ans les plus vieux,
Le sage roi des Juifs adora de faux dieux,
Pour complaire au désir des femmes étrangères.

Las ! fais qu’à ton honneur je puisse ménager
Le reste de mes ans, sans de toi m’étranger,
Et sans prendre plaisir aux fables mensongères.