Absence, Absence, Absence, Ô Cruelle Divorce

De postposer ta gloire aux lois de son service,
De n’avoir dans le coeur rien que son nom escrit,
Et pour charmer un mal qui tous les jours s’aigrit,
Luy faire incessamment de mon coeur sacrifice ;

Seigneur, c’est un peché bien digne du supplice
Que jamais ny l’espoir ny le temps n’amoindrit ;
Mais procedant d’un coeur que l’Amour attendrit,
Ma foiblesse en ce crime est ma seule complice.

Tu sçais bien, ô Seigneur, que si je l’eusse peu,
Depuis maintes saisons ce laqs j’eusse rompu,
Tirant ma liberté d’une main si cruelle.

Comme donc en l’aymant et servant malgré moy,
La contrainte amoindrit mon merite envers elle ;
Elle amoindrit aussi mon offense envers toy.

Ganymède, Uranie, Io, Laède, Léandre

Le gel durcit les eaux ; le vent blémit les nues.

A l’orient du pré, dans le sol rêche
Est là qui monte et grelotte, la bêche
Lamentable et nue.

Fais une croix sur le sol jaune
Avec ta longue main,
Toi qui t’en vas, par le chemin

La chaumière d’humidité verdâtre
Et ses deux tilleuls foudroyés
Et des cendres dans l’âtre
Et sur le mur encor le piédestal de plâtre,
Mais la Vierge tombée à terre.

Fais une croix vers les chaumières
Avec ta longue main de paix et de lumière

Des crapauds morts dans les ornières infinies
Et des poissons dans les roseaux
Et puis un cri toujours plus pauvre et lent d’oiseau,
Infiniment, làbas, un cri à l’agonie.

Fais une croix avec ta main
Pitoyable, sur le chemin

Dans la lucarne vide de l’étable
L’araignée a tissé l’étoile de poussière ;
Et la ferme sur la rivière,
Par à travers ses chaumes lamentables,
Comme des bras aux mains coupées,
Croise ses poutres d’outre en outre.

Fais une croix sur le demain,
Définitive, avec ta main

Un double rang d’arbres et de troncs nus sont abattus,
Au long des routes en déroutes,
Les villages plus même de cloches pour y sonner
Le hoquetant dies irae
Désespéré, vers l’écho vide et ses bouches cassées.

Fais une croix aux quatre coins des horizons.

Car c’est la fin des champs et c’est la fin des soirs ;
Le deuil au fond des cieux tourne, comme des meules,
Ses soleils noirs ;
Et des larves éclosent seules
Aux flancs pourris des femmes qui sont mortes.

A l’orient du pré, dans le sol rêche,
Sur le cadavre épars des vieux labours,
Domine là, et pour toujours,
Plaque de fer clair, latte de bois froid,
La bêche.

L’âme Qui En Secret Voit Enterrer Son Corps

Encaissé dans un lit aux arêtes rugueuses,
Entre deux pans abrupts rongés par le courant,
Tout au fond d’un ravin sinueux, le torrent,
Avec un bruit confus, roule ses eaux fougueuses.

Du rivage escarpé jusqu’au bois odorant,
Dont l’ombre couvre au loin ces grèves rocailleuses,
Des gradins encadrés de sapins et d’yeuses,
Taillés dans le granit, s’élèvent rang par rang.

Mystérieux degrés, colossales assises,
Vastes couches de roc bizarrement assises,
Dites, n’êtesvous pas les restes effondrés

D’une étrange Babel aux spirales dantesques,
Ou bien quelque escalier aux marches gigantesques
Bâti pour une race aux pas démesurés ?

Le Soir, Au Son Bruyant Des Cloches Étourdies

Nous n’entrons point d’un pas plus avant en la vie
Que nous n’entrions d’un pas plus avant en la mort,
Nostre vivre n’est rien qu’une eternelle mort,
Et plus croissent nos jours, plus decroit nostre vie :

Quiconque aura vescu la moitié de sa vie,
Aura pareillement la moitié de sa mort,
Comme non usitee on deteste la mort
Et la mort est commune autant comme la vie :

Le tems passé est mort et le futur n’est pas,
Le present vit et chet de la vie au trespas
Et le futur aura une fin tout semblable.

Le tems passé n’est plus, l’autre encore n’est pas,
Et le present languit entre vie et trespas,
Bref la mort et la vie en tout tems est semblable.

Misérable Désert En Glaces Éternelles

Un silence souffrant pénètre au coeur des choses,
Les bruits ne remuent plus qu’affaiblis par le soir,
Et les ombres, quittant les couchants grandioses,
Descendent, en froc gris, dans les vallons s’asseoir.

Un grand chemin désert, sans bois et sans chaumières,
A travers les carrés de seigle et de sainfoin,
Prolonge en son milieu ses deux noires ornières
Qui s’en vont et s’en vont infiniment au loin.

Dans un marais rêveur, où stagne une eau brunie,
Un dernier rais se pose au sommet des roseaux ;
Un cri grêle et navré, qui pleure une agonie,
Sort d’un taillis de saule où nichent des oiseaux ;

Et voici l’angelus, dont la voix tranquillise
La douleur qui s’épand sur ce mourant décor,
Tandis que les grands bras des vieux clochers d’église
Tendent leur croix de fer pardessus les champs d’or.

Ô Nuit Où Je Me Perds, Ténèbre Affreux Et Sombre

Ta royale jeunesse a la mélancolie
Du Nord où le brouillard efface les couleurs,
Tu mêles la discorde et le désir aux pleurs,
Grave comme Hamlet, pâle comme Ophélie.

Tu passes, dans l’éclair d’une belle folie,
Comme elle, prodiguant les chansons et les fleurs,
Comme lui, sous l’orgueil dérobant tes douleurs,
Sans que la fixité de ton regard oublie.

Souris, amante blonde, ou rêve, sombre amant,
Ton être double attire, ainsi qu’un double aimant,
Et ta chair brûle avec l’ardeur froide d’un cierge.

Mon coeur déconcerté se trouble quand je vois
Ton front pensif de prince et tes yeux bleus de vierge,
Tantôt l’Un, tantôt l’Autre, et les Deux à la fois.