Cantique Xi

La jeune fille est semblable à la rose,
Au beau jardin, sur l’épine naïve,
Tandis que sûre et seulette repose,
Sans que troupeau ni berger y arrive.
L’air doux l’échauffe et l’aurore l’arrose ;
La terre, l’eau par sa faveur l’avive.
Mais jeunes gens et dames amoureuses
De la cueillir ont les mains envieuses.
La terre et l’air qui la soulaient nourrir,
La quittent lors et la laissent flétrir.

Cantique Xxx

Adieu, ville, vous command ;
Il n’est plaisir que des champs.
L’autre hier, trouvai Sylvette,
Son petit troupeau gardant :
Quand je la trouvai seulette,
S’amour allai demandant.
Adieu, ville, vous command ;
Il n’est plaisir que des champs.

‘A quoi pensezvous, bergere
En cette fleur de quinze ans?
La beauté passe légere,
Comme la rose au printemps.
‘Adieu, ville, vous command ;
Il n’est plaisir que des champs.

‘Fille qui ne fait ami
De tout son desir content,
On ne fait cas ni demi
De son teint, de son corps gent.’
Adieu, ville, vous command ;
Il n’est plaisir que des champs.

‘Il vous donnera ceinture
Demiceint ferré d’argent,
Rouge cotte, et la doublure
Plus que l’herbe verdoyant.’
Adieu, ville, vous command ;
Il n’est plaisir que des champs.

‘À la feste aurez la danse
Et le joyau triomphant.’
Lors vis à sa contenance
Qu’elle s’alloit échauffant.
Adieu, ville, vous command ;
Il n’est plaisir que des champs.

Répond qu’elle est si jeunette,
Que n’entend mon preschement ;
Mais qu’on dit qu’en amourette
N’y a que peine et tourment.
Adieu, ville, vous command ;
Il n’est plaisir que des champs,

Depuis, l’épie au passage,
Tant que la trouvai filant
À l’orée du bocage,
Près de son troupeau beslant.
Adieu, ville, vous command ;
Il n’est plaisir que des champs.

‘Dieu gard’, dis, la filandiere,
Et celui qui la surprend ! ‘
Elle regarde derriere,
Et un doux salut me rend.
Adieu, ville, vous command ;
Il n’est plaisir que des champs.

‘Voici un chapeau de paille,
Un couvrechef tavolant ;
Combien que le don peu vaille,
Le coeur est franc et vaillant.’
Adieu. ville. vous command ;
Il m’est plaisir que des champs.

Je l’affuble, et lui déclaire
Que de soif allois mourant ;
Me moue à la source claire,
Où lui dis le demeurant:
Adieu, ville, vous command ;
Il n’est plaisir que clos champs.

Derniers Propos D’un Jeune Homme

Pourquoi craindraisje de le dire ?
C’est Margot qui fixe mon goût :
Oui, Margot ! cela vous fait rire ?
Que fait le nom ? la chose est tout.
Margot n’a pas de la naissance
Les titres vains et fastueux ;
Ainsi que ses humbles aïeux,
Elle est encor dans l’indigence ;
Et pour l’esprit, quoique amoureux,
S’il faut dire ce que j’en pense,
À ses propos les plus heureux,
Je préférerais son silence.
Mais Margot a de si beaux yeux,
Qu’un seul de ses regards vaut mieux
Que fortune, esprit et naissance
Quoi ! dans ce monde singulier,
Triste jouet d’une chimère,
Pour apprendre qui me doit plaire,
Iraije consulter d’Hozier ?
Non, l’aimable enfant de Cythère
Craint peu de se mésallier :
Souvent pour l’amoureux mystère,
Ce Dieu, dans ses goûts roturiers,
Donne le pas à la Bergère
Sur la Dame aux seize quartiers.
Eh ! qui sait ce qu’à ma maîtresse
Garde l’avenir incertain ?
Margot, encor dans sa jeunesse,
N’est qu’à sa première faiblesse,
Laissezla devenir catin,
Bientôt, peutêtre, le destin
La fera Marquise ou Comtesse ;
Joli minois, coeur libertin
Font bien des titres de noblesse.
Margot est pauvre, j’en conviens :
Qu’atelle besoin de richesse ?
Doux appas et vive tendresse,
Ne sontce pas d’assez grands biens ?
Trésors d’amour ce sont les siens.
Des autres biens, qu’aton à faire ?
Source de peine et d’embarras,
Qui veut en jouir, les altère,
Qui les garde, n’en jouit pas.
Ainsi, malgré l’erreur commune,
Margot me prouve chaque jour
Que sans naissance et sans fortune,
On peut être heureux en amour. […]

Cache-toi, Beau Soleil…

C’était la première soirée
Du mois d’avril.
Je m’en souviens, mon adorée.
T’en souvientil ?

Nous errions dans la ville immense,
Tous deux, sans bruit,
A l’heure où le repos commence
Avec la nuit !

Heure calme, charmante, austère,
Où le soir naît !
Dans cet ineffable mystère
Tout rayonnait,

Tout ! l’amour dans tes yeux sans voile,
Fiers, ingénus !
Aux vitres mainte pauvre étoile,
Au ciel Vénus !

NotreDame, parmi les dômes
Des vieux faubourgs,
Dressait comme deux grands fantômes
Ses grandes tours.

La Seine, découpant les ombres
En angles noirs,
Faisait luire sous les ponts sombres
De clairs miroirs.

L’oeil voyait sur la plage amie
Briller ses eaux
Comme une couleuvre endormie
Dans les roseaux.

Et les passants, le long des grèves
Où l’onde fuit,
Étaient vagues comme les rêves
Qu’on a la nuit !

Je te disais : ‘ Clartés bénies,
Bruits lents et doux,
Dieu met toutes les harmonies
Autour de nous !

Aube qui luit, soir qui flamboie,
Tout a son tour ;
Et j’ai l’âme pleine de joie,
Ô mon amour !

Que m’importe que la nuit tombe,
Et rende, Ô Dieu !
Semblable au plafond d’une tombe
Le beau ciel bleu !

Que m’importe que Paris dorme,
Ivre d’oubli,
Dans la brume épaisse et sans forme
Enseveli !

Que m’importe, aux heures nocturnes
Où nous errons,
Les ombres qui versent leurs urnes
Sur tous les fronts,

Et, noyant de leurs plis funèbres
L’âme et le corps,
Font les vivants dans les ténèbres
Pareils aux morts !

Moi, lorsque tout subit l’empire
Du noir sommeil,
J’ai ton regard, j’ai ton sourire,
J’ai le soleil ! ‘

Je te parlais, ma bienaimée ;
Ô doux instants !
Ta main pressait ma main charmée.
Puis, bien longtemps,

Nous nous regardions pleins de flamme,
Silencieux,
Et l’âme répondait à l’âme,
Les yeux aux yeux !

Sous tes cils une larme obscure
Brillait parfois ;
Puis ta voix parlait, tendre et pure,
Après ma voix,

Comme on entend dans la coupole
Un double écho ;
Comme après un oiseau s’envole
Un autre oiseau.

Tu disais : ‘ Je suis calme et fière,
Je t’aime ! oui ! ‘
Et je rêvais à ta lumière
Tout ébloui !

Oh ! ce fut une heure sacrée,
T’en souvientil ?
Que cette première soirée
Du mois d’avril !

Tout en disant toutes les choses,
Tous les discours
Qu’on dit dans la saison des roses
Et des amours,

Nous allions, contemplant dans l’onde
Et dans l’azur
Cette lune qui jette au monde
Son rayon pur,

Et qui, d’en haut, sereine comme
Un front dormant,
Regarde le bonheur de l’homme
Si doucement ! […]

Cantique Lii

C’est assez soupirer pour un sujet pipeur
Qui tourne à mon malheur ses amours en coutume,
Pour aimer plus longtemps cette légère humeur
Il me faudrait avoir un courage de plume.

Elle a déjà cent fois mon amour délaissé,
D’un mépris supposé déguisant son courage,
Mais ce folâtre amour que j’eus par le passé
Est maintenant contraint de céder à l’outrage ;

Aussi bien, je le vois, tant d’infidélité
Ne saurait s’accorder avec tant de constance ;
Elle a pour ses désirs trop de légèreté,
Et j’ai pour son humeur trop peu de patience.

Brûlez, brûlez, volage, en l’ardeur de vos feux,
Jusqu’à ce que le temps en cendre les réduise ;
Votre infidélité m’est un malheur heureux,
Car perdant votre amour, je trouve ma franchise.

Adieu baisers communs que j’estimais si doux,
Trompeuses vanités, caresses mensongères ;
Adieu serments faussés, je prends congé de vous,
Vous avez tous pour moi des ailes trop légères.

Mon amour par le temps est si fort affaibli
Qu’il ne reconnaît plus sa flamme accoutumée ;
Allez, je vous immole au fleuve de l’oubli,
Éteignezy vos feux, j’en fuirai la fumée.