Hymne Au Baiser

Voici. Qaïn errait sur la face du monde.
Dans la terre muette Ève dormait, et Seth,
Celui qui naquit tard, en Hébron grandissait.
Comme un arbre feuillu, mais que le temps émonde,
Adam, sous le fardeau des siècles, languissait.

Or, ce n’était plus l’Homme en sa gloire première,
Tel qu’Iahvèh le fit pour la félicité,
Calme et puissant, vêtu d’une mâle beauté,
Chair neuve où l’âme vierge éclatait en lumière
Devant la vision de l’immortalité.

L’irréparable chute et la misère et l’âge
Avaient courbé son dos, rompu ses bras nerveux,
Et sur sa tête basse argenté ses cheveux.
Tel était l’Homme, triste et douloureuse image
De cet Adam pareil aux Esprits lumineux.

Depuis bien des étés, bien des hivers arides,
Assis au seuil de l’antre et comme enseveli
Dans le silencieux abîme de l’oubli,
La neige et le soleil multipliaient ses rides :
L’ennui coupait son front d’un immuable pli.

Parfois Seth lui disait : Fils du TrèsHaut, mon père,
Le cèdre creux est plein du lait de nos troupeaux,
Et dans l’antre j’ai fait ton lit d’herbe et de peaux.
Viens ! Le lion luimême a gagné son repaire.
Adam restait plongé dans son morne repos.

Un soir, il se leva. Le soleil et les ombres
Luttaient à l’horizon rayé d’ardents éclairs,
Les feuillages géants murmuraient dans les airs,
Et les bêtes grondaient aux solitudes sombres.
Il gravit des coteaux d’Hébron les rocs déserts.

Là, plus haut que les bruits flottants de la nuit large,
L’Hôte antique d’Éden, sur la pierre couché,
Vers le noir Orient le regard attaché,
Sentit des maux soufferts croître la lourde charge :
Ève, Abel et Qaïn, et l’éternel péché !

Ève, l’inexprimable amour de sa jeunesse,
Par qui, hors cet amour, tout changea sous le ciel !
Et le farouche enfant, chaud du sang fraternel ! …
L’Homme fit un grand cri sous la nuée épaisse,
Et désira mourir comme Ève et comme Abel !

Il ouvrit les deux bras vers l’immense étendue
Où se leva le jour lointain de son bonheur,
Alors qu’il t’ignorait, ô fruit empoisonneur !
Et d’une voix puissante au fond des cieux perdue,
Depuis cent ans muet, il dit : Grâce, Seigneur !

Grâce ! J’ai tant souffert, j’ai pleuré tant de larmes,
Seigneur ! J’ai tant meurtri mes pieds et mes genoux…
Élohim ! Élohim ! de moi souvenezvous !
J’ai tant saigné de l’âme et du corps sous vos armes,
Que me voici bientôt insensible à vos coups !

Ô jardin d’Iahvèh, Éden, lieu de délices,
Où sur l’herbe divine Ève aimait à s’asseoir ;
Toi qui jetais vers elle, ô vivant encensoir,
L’arome vierge et frais de tes mille calices,
Quand le soleil nageait dans la vapeur du soir !

Beaux lions qui dormiez, innocents, sous les palmes,
Aigles et passereaux qui jouiez dans les bois,
Fleuves sacrés, et vous, Anges aux douces voix,
Qui descendiez vers nous, à travers les cieux calmes,
Salut ! Je vous salue une dernière fois !

Salut, ô noirs rochers, cavernes où sommeille
Dans l’immobile nuit tout ce qui me fut cher…
Hébron ! muet témoin de mon exil amer,
Lieu sinistre où, veillant l’inexprimable veille,
La femme a pleuré mort le meilleur de sa chair !

Et maintenant, Seigneur, vous par qui j’ai dû naître,
Grâce ! Je me repens du crime d’être né…
Seigneur, je suis vaincu, que je sois pardonné !
Vous m’avez tant repris ! Achevez, ô mon Maître !
Prenez aussi le jour que vous m’avez donné.

L’Homme ayant dit cela, voici, par la nuée,
Qu’un grand vent se leva de tous les horizons
Qui courba l’arbre altier au niveau des gazons,
Et, comme une poussière au hasard secouée,
Déracina les rocs de la cime des monts.

Et sur le désert sombre, et dans le noir espace,
Un sanglot effroyable et multiple courut,
Choeur immense et sans fin, disant : Père, salut !
Nous sommes ton péché, ton supplice et ta race…
Meurs, nous vivrons ! Et l’Homme épouvanté mourut.

La Convention

Le grand flambeau gouverneur de l’année,
Par la vertu de l’enflammée corne
Du blanc thaureau, prez, montz, rivaiges orne
De mainte fleur du sang des princes née.

Puis de son char la rouë estant tournée
Vers le cartier prochain du Capricorne,
Froid est le vent, la saison nue et morne,
Et toute fleur devient seiche et fanée.

Ainsi, alors que sur moy tu etens,
Ô mon Soleil ! tes clercs rayons epars,
Sentir me fais un gracieux printens.

Mais tout soudain que de moy tu depars,
Je sens en moy venir de toutes pars
Plus d’un hyver, tout en un mesme tens.

La Réserve

L’enchantement lunaire endormant la vallée
Et le jour s’éloignant sur la mer nivelée
Comme une barque d’or nombreuse d’avirons,
J’ai rassemblé, d’un mot hâtif, mes agneaux ronds,
Mes brebis et mes boucs devenus taciturnes
Et j’ai pris le chemin des chaumières nocturnes.
Que l’instant était doux dans le tranquille soir !
Sur l’eau des rayons bleus étant venus s’asseoir
Paraissaient des sentiers tracés pour une fée
Et parfois se plissaient d’une ablette apeurée.
Le troupeau me suivait, clocheteur et bêlant.
Je tenais dans mes bras un petit agneau blanc
Qui, n’ayant que trois jours, tremblait sur ses pieds roses
Et restait en arrière à s’étonner des choses.
Le silence était plein d’incertaines rumeurs,
Des guêpes agrafaient encor le sein des fleurs,
Le ciel était lilas comme un velours de pêche.
Des paysans rentraient portant au dos leur bêche
D’argent qui miroitait sous un dernier rayon,
Et des paniers d’osier sentant l’herbe et l’oignon.
Les champs vibraient encor du jeu des sauterelles.
Je marchais. L’agneau gras pesait à mes bras frêles.
Je ne sais quel regret me mit les yeux en pleurs
Ni quel émoi me vint de ce coeur sur mon coeur,
Mais soudain j’ai senti que mon âme était seule.
La lune sur les blés roulait sa belle meule ;
Par un même destin leurs jours étant liés,
Mes brebis cheminaient auprès de leurs béliers ;
Les roses défaillant répandaient leur ceinture
Et l’ombre peu à peu devenait plus obscure.

Le Baiser Du Matin

Vie, et ride des eaux, depuis que hors l’amère
Navrure de ses Yeux son âme ne sourd plus,
De ses Yeux inlassés la Vieille aux os de pierre
Morne et roide regarde : et sa voix de prière
Très aigre, égrène au soir les avés des élus.

A mesure qu’elle a, spleen des angles rigides
Sur elle plus uni ses deux mains aux longs os,
Sans pardon, hors du gel de ses deux Yeux algides
Tout a passé, par peur de leurs grands miroirs vides,
Hivers haut enlunés de lune sur les eaux !…..

Ayant salon, les soirs, rire et Thé dans la veille
Tièdie, et, plumes, quand il neige dans les gels,
Aux Yeux de Tous l’adore, et, sur sa Tempe vieille
Onde un peu ses poils gris, la molle Nonpareille
Qui Mèregrand l’appelle, et plus doux que les miels :

Mais haut assise, et roide, elle n’ouït pas, et, noire
Sans une lueur d’or, ou, ris de mèregrand,
Un remugle de rose, ainsi qu’une mémoire
Très vieille, elle pourpense : et de ses Yeux sans gloire
Gèle en les Yeux pleins d’heur lis ou rose d’amant.

Vont alors une gêne et des peurs : et l’Aïeule
Tranquille, sphinx amer aux deux grands Yeux mauvais,
Sous la lumière règne, et non lasse et non veule :
L’Aïeule qui les voit, et qui prie, âpre et seule,
Tout un murmure dur de lèvres et d’avès !….

Si, roide ainsi, sur Tous elle n’ouvre pas, lunes
Roides, ses Yeux ! rêve atelle que, leurs amours,
Des mépris d’elle vont, et des rires, des Unes
Aux Uns, pour sa vieillesse : et, pâleurs des lagunes
Où des roseaux, elle ouvre ainsi ses deux Yeux gourds…

Mais du dormir, adieux ! quand l’heure sonne veille
Tièdie ! après avoir suivi le dernier dos,
Vont, lors, dans les sommeils, les Yeux : et, lors, merveille
Haut, parle en ellemême, en le gel d’air et d’eaux,
La neige seule et pâle, à des plumes pareille…..

Dans le suaire des draps, en le noir où respire
Des ruines la girie et vont de vieux ahans,
L’Aïeule mal sommeille : et, sans lampe, sourire,
Ô rides ! doux sur vous, le Noir vivant empire,
Marée ample des mers sous la pluie en suspens.

Oh ! dormez sans soupirs, et que, doux, vous rerie
Un vieux rêve, ô Vieillie et Passée ! et, la, do,
Sol, do, do, de Tonka, glauque odeur de prairie,
De géranium, d’orange, et de roses où prie
La langueur des Yasmins, qu’une Odeur plane haut

Sur vos Yeux soleilleux d’un soleil doux et monde !…..
Mais un rien sur les eaux ride d’air large sur
Tout elle a long passé, pareil aux lueurs d’onde
Molles à mourir : et, des reins, haut a du monde
Des grands sommeils surgi l’Aïeule au regard dur.

Mais, sur elle a passé, tout le long, large et grêle,
De ses vieux os, un rien, ride d’air sur les eaux
Tranquilles : et, l’Aïeule ayant l’idée en elle,
Tressaille et ne voit qui de sa vieille mamelle
Haut de même a pu rire, et de ses pauvres os !…

L’étincelle

Quand vous voyez, que l’étincelle
Du chaste Amour sous mon aisselle
Vient tous les jours à s’allumer,
Ne me devezvous bien aimer ?

Quand vous me voyez toujours celle,
Qui pour vous souffre, et son mal cèle,
Me laissant par lui consumer,
Ne me devezvous bien aimer ?

Quand vous voyez, que pour moins belle
Je ne prends contre vous querelle,
Mais pour mien vous veux réclamer,
Ne me devezvous bien aimer ?

Quand pour quelque autre amour nouvelle
Jamais ne vous serai cruelle,
Sans aucune plainte former,
Ne me devrezvous bien aimer ?

Quand vous verrez que sans cautelle
Toujours vous serai été telle
Que le temps pourra affermer,
Ne me devrezvous bien aimer ?

(Chanson II)