Du Mal Content D’amour

Ganymède, Uranie, Io, Laède, Léandre,
Eron, Mirre, Énée, Taonyce, Thétis,
Élucie, Danaé, Érigone, Urotis,
Actéon, Udamie, Dorillée, Évandre :

Le Ciel, les nourrissons, Jupiter, l’herbe tendre,
Les flots, le feu, l’enfant, la mort, le roc, Crétis,
L’essourdement, les fleurs, l’or, l’enfer, le tapis,
Les chiens, l’horreur, les nuits, contents les ont pu rendre.

Moi Ixion, sans elle absent, d’elle martyre,
Je ressemble à celui qui à la chaîne tire,
Lui, sa rame, sa nef, sur des rocs périlleux,

Je fais ainsi de moi, n’aimant que l’espérance ;
J’aime un monde de gens, une sujette enfance.
Qu’en ditesvous, ne suisje en amour malheureux ?

Du Partement D’anne

Geler dedans les feux, et brûler dans la glace,
Ne pouvoir à mes yeux accorder le sommeil,
Vivre de désespoir attendant le cercueil,
Effroyable porter la mort dessus ma face ;

Verser, non pas des pleurs, mais du sang de mon oeil,
Mêler la joie aux pleurs, et la crainte à l’audace,
Gisant dedans mon lit n’arrêter point en place,
Sitôt que le jour vient détester le soleil ;

Errer en un moment entre mille désirs,
Faire dès leur naissance avorter mes plaisirs,
Sont les seuls entretiens de mon âme affligée,

Lorsque je considère avec quelles douceurs
Elle fut par tes yeux à t’aimer obligée,
Pour n’avoir à la fin que des feux et des pleurs.

J’ai Grand Désir

La nuit splendide et bleue est un paon étoilé
Aux milliers d’yeux brillants comme des étincelles,
Qui fait la roue et marche, ou vole et bat des ailes
Devant ton trône, Allah, à nos regards voilé.

J’attends Secours De Ma Seule Pensée

Arrête ! Ecoute-moi, voyageur. Si tes pasTe portent vers Cypsèle et les rives de l’Hèbre,Cherche le vieil Hyllos et dis-lui qu’il célèbreUn long deuil pour le fils qu’il ne reverra pas.Ma chair assassinée a servi de repasAux loups. Le reste gît en ce hallier funèbre.Et l’Ombre errante aux bords que l’Érèbe enténèbreS’indigne et pleure. Nul n’a vengé mon trépas.Pars donc. Et si jamais, à l’heure où le jour tombe,Tu rencontres au pied d’un tertre ou d’une tombeUne femme au front blanc que voile un noir lambeau ;Approche-toi, ne crains ni la nuit ni les charmes ;C’est ma mère, Étranger, qui sur un vain tombeauEmbrasse une urne vide et l’emplit de ses larmes.

Je Suis Aimé De La Plus Belle

Le soir fraîchissait dans les roses.
Inquiets de troubler ce charme défaillant,
Des êtres inconnus, voluptueusement,
Atténuaient les choses
De voiles hyacinthes, semblables à des mers.
Tout s’effaçait en un calme silence,
Et devenait l’imperceptible hier.
Des choses qui mouraient paraissaient immortelles,
D’autres, languissamment, s’exhalaient dans le ciel,
Et pour qu’aucun regret n’en fût en nos pensées,
Tout en nous oubliant, semblaient comme oubliées.

Mais, à cette heure suprême
Nos visages encor tournés vers le bonheur,
Attardés dans le soir, dans l’adieu, dans les pleurs,
Attardés en nousmêmes ;
Nous voulions, malgré que tout espoir fût vain,
Revivre ce beau jour, et seuls, le soir atteint,
Seuls, nous ne savions nous détacher des choses,
À l’heure où les parfums se détachaient des roses,
Et la lumière de notre seuil.

Jouissance Vous Donnerai

L’homme et la bête, tels que le beau monstre antique,
Sont entrés dans la mer, et nus, libres, sans frein,
Parmi la brume d’or de l’âcre pulvérin,
Sur le ciel embrasé font un groupe athlétique.

Et l’étalon sauvage et le dompteur rustique,
Humant à pleins poumons l’odeur du sel marin,
Se plaisent à laisser sur la chair et le crin
Frémir le flot glacé de la rude Atlantique.

La houle s’enfle, court, se dresse comme un mur
Et déferle. Lui crie. Il hennit, et sa queue
En jets éblouissants fait rejaillir l’eau bleue ;

Et, les cheveux épars, s’effarant dans l’azur,
Ils opposent, cabrés, leur poitrail noir qui fume,
Au fouet échevelé de la fumante écume.

Languir Me Fais Sans T’avoir Offensée

Ils rendent à Dagon leurs devoirs négligés.
Le dieu, peu rancunier, sourit à leur hommage.
Dans son temple superbe, et devant son image,
Ils se gorgent de vins aux festins obligés.

Ils ne gémissent plus comme des affligés,
Mais ils chantent l’amour. C’est un joyeux chômage.
La nation perverse ainsi se dédommage
De la honte subie et des maux infligés.

Au milieu de l’enceinte et sous les draperies,
Samson, les yeux crevés, souffre leurs moqueries,
Pendant que Dalila joue avec ses cheveux.

Depuis assez longtemps en silence il expie.
Sa force est revenue, et de son bras nerveux
Il fait crouler le toit sur cette foule impie.

De La Rose

Elle sait que l’attente est un cruel supplice,
Qu’il doit souffrir déjà, qu’il faut qu’elle accomplisse
Le serment qu’elle a fait d’être là, vers midi.
Mais, parmi les parfums du boudoir attiédi,
Elle s’est attardée à finir sa toilette.
Et devant le miroir charmé qui la reflète,
Elle s’impatiente à boutonner son gant ;
Et rien n’est plus joli que le geste élégant
De la petite main qui travaille ; et, mutine,
Elle frappe le sol du bout de sa bottine.

Ma Dame Ne M’a Pas Vendu

Quand naissent les fleurs au chant des oiseaux
Ton étrange voix gravement résonne,
Et comme aux échos des forêts d’automne
Un pressentiment court jusqu’en mes os.

Quand l’or des moissons mûrit sous la flamme,
Ton lointain sourire à peine tracé
Me pénètre ainsi qu’un brouillard glacé.
L’hiver boréal envahit mon âme.

Quand saignent au soir les bois dépouillés,
L’odeur de ta main laisse dans la mienne
L’odeur des printemps d’une étoile ancienne,
Et je sombre au fond d’espoirs oubliés.

Estu donc un monde au rebours du nôtre
Changeant et mortel, où je vis aussi ?
Soumis à lui seul, insensible ici,
Si je meurs dans l’un, survivraije en l’autre ?

Je regarderai dans tes yeux ouverts
Quand viendront le froid, la neige et la pluie.
La perdraije encor, mon âme éblouie,
Dans tes yeux brûlants comme les déserts ?

De L’abbé Et De Son Valet

La raison ne s’offense pas : certainement une vierge occidentale
a conçu, voici deux mille années, puisque deux mille ans avant
elle, Kiangyuan, fille sans défaut, devint mère parmi nous :
ayant marché sur l’empreinte du Souverain Roi du Ciel.

Et enfanta aussi légèrement que la brebis son agneau, sans rupture
ni grands efforts. Même le nouveauné se trouva recueilli par un
oiseau qui d’une aile faisait sa couche et de l’autre l’éventait.

Ceci est croyable. Le philosophe dit : Tout être extraordinaire
naît d’une sorte extraordinaire : la Licorne autrement que chien
et bouc ; le Dragon non pas comme lézard. M’étonneraije si la
naissance des hommes extraordinaires n’est pas celle des autres
hommes ?

La raison ne s’offense pas. Certainement une vierge occidentale
a conçu.

De L’absent De S’amie

Éloignant vos beautés, je vous laisse en ma place
Mon coeur qui, comme moi, point ne vous laissera.
Plus tôt d’un trait doré Vénus vous blessera,
Plus tôt de vos rigueurs s’amollira la glace !

Ne vous attendez pas qu’aucun malheur le chasse,
Car, auprès de vos yeux, rien ne l’offensera,
Vu que, même en brûlant, assez fier il sera
Qu’autre feu que du ciel n’ait puni son audace.

Traitezle bien ou mal, je n’en serai touché,
Car pour dire le vrai, c’est un coeur débauché,
Que le plaisir des sens journellement enivre.

Quand je veux l’étonner d’un mauvais traitement,
Il me répond, hélas trop véritablement !
Que quiconque vous laisse est indigne de vivre.

De L’amant Marri Contre Sa Dame

Le four rougit ; la plaque est prête. Prends ta lampe.
Modèle le paillon qui s’irise ardemment,
Et fixe avec le feu dans le sombre pigment
La poudre étincelante où ton pinceau se trempe.

Dis, ceindrastu de myrte ou de laurier la tempe
Du penseur, du héros, du prince ou de l’amant ?
Par quel Dieu ferastu, sur un noir firmament,
Cabrer l’hydre écaillée ou le glauque hippocampe ?

Non. Plutôt, en un orbe éclatant de saphir
Inscris un fier profil de guerrière d’Ophir,
Thalestris, Bradamante, Aude ou Penthésilée.

Et pour que sa beauté soit plus terrible encor,
Casque ses blonds cheveux de quelque bête ailée
Et fais bomber son sein sous la gorgone d’or.

De L’amoureux Ardant

En ce rugueux hiver où le soleil flottant
S’échoue à l’horizon comme une lourde épave,
J’aime à dire ton nom au timbre lent et grave
Quand l’horloge résonne aux coups profonds du temps.

Et plus je le redis, plus ma voix est ravie
Si bien que de ma lèvre, il descend dans mon coeur,
Et qu’il réveille en moi un plus ardent bonheur
Que les mots les plus doux que j’ai dits dans la vie.

Et devant l’aube neuve ou le soir qui s’endort
Je le répète avec ma voix toujours la même
Mais, dites, avec quelle ardeur forte et suprême
Je le prononcerai à l’heure de la mort !

De Sa Grande Amie

En m’en venant au tard de nuit
se sont éteintes les ételles :
ah ! que les roses ne sontelles
tard au rosier de mon ennui
et mon Amante, que n’estelle
morte en m’aimant dans un minuit.

Pour m’entendre pleurer tout haut
à la plus haute nuit de terre
le rossignol ne veut se taire :
et lui, que n’estil moi plutôt
et son Amante ne mentelle
et qu’il en meure dans l’ormeau.

En m’en venant au tard de nuit
se sont éteintes les ételles :
vous lui direz, ma tendre Mère,
que l’oiseau aime à tout printemps …
Mais vous mettrez le tout en terre
mon seul amour et mes vingt ans…

De Soi-même

En mieux il tournera l’usage des cinq sens.
Veutil suave odeur ? il respire l’encens
Qu’offrit jésus en croix, qui en donnant sa vie
Fut le prêtre, l’autel et le temple et l’hostie.
Fautil des sons ? le Grec qui jadis s’est vanté
D’avoir ouï les cieux, sur l’Olympe monté,
Serait ravi plus haut quand cieux, orbes et pôles
Servent aux voix des saints de luths et de violes.
Pour le plaisir de voir les yeux n’ont point ailleurs
Vu pareilles beautés ni si vives couleurs.
Le goût, qui fit chercher des viandes étranges,
Aux noces de l’Agneau trouve le goût des anges,
Nos mets délicieux toujours prêts sans apprêts,
L’eau du rocher d’Oreb et le Man toujours frais :
Notre goût, qui à soi est si souvent contraire,
Ne goûtra l’amer doux ni la douceur amère.
Et quel toucher peut être en ce monde estimé
Au prix des doux baisers de ce Fils bienaimé ?
Ainsi dedans la vie immortelle et seconde
Nous aurons bien les sens que nous eûmes au monde,
Mais, étant d’actes purs, ils seront d’action
Et ne pourront souffrir infirme passion :
Purs en sujets très purs, en Dieu ils iront prendre
Le voir, l’odeur, le goût, le toucher et l’entendre.
Au visage de Dieu seront nos saints plaisirs,
Dans le sein d’Abraham fleuriront nos désirs,
Désirs, parfaits amours, hauts désirs sans absence,
Car les fruits et les fleurs n’y font qu’une naissance.

Chétif, je ne puis plus approcher de mon oeil
L’oeil du ciel ; je ne puis supporter le soleil.
Encor tout ébloui, en raisons je me fonde
Pour de mon âme voir la grande âme du monde,
Savoir ce qu’on ne sait et qu’on ne peut savoir,
Ce que n’a ouï l’oreille et que l’oeil n’a pu voir ;
Mes sens n’ont plus de sens, l’esprit de moi s’envole,
Le coeur ravi se tait, ma bouche est sans parole :
Tout meurt, l’âme s’enfuit, et reprenant son lieu
Extatique se pâme au giron de son Dieu.

(v. 11811218)