Afin Qu’à L’avenir On T’adore, Ô Déesse

Ah ! le cours de mes ans ne peut que faire envie :
Je ne maudirai pas le jour où je suis né.
Si Dieu m’a fait souffrir, il m’a beaucoup donné,
Je ne me plaindrai pas d’avoir connu la vie.

De la félicité que j’avais poursuivie
Le trop vaste horizon s’est aujourd’hui borné,
J’attends, calme et rêveur, ce qui m’est destiné ;
Qu’importe l’avenir ? mon âme est assouvie.

L’arbre de ma jeunesse était ambitieux,
Fou d’espoir et de sève, hélas ! et les orages,
Secouant sa verdure, en ont semé les cieux…

Mais le doux souvenir est le glaneur des âges,
Et l’oubli n’a jamais si bien tout effacé
Qu’il ne reste une fleur dans le champ du passé.

Combien, Combien De Fois, Au Soir Sous La Nuit Brune

A André Rivaudeau, gentilhomme poitevin

Le chaut qu’on sent au plus fort de l’Esté
Ne nous rend tant la fraicheur agreable,
Et des forests l’epaisseur delectable
N’a onc si bien le passant arresté,

Et a celluy qui se treuve endetté
L’or ne plait tant, ny au captif coupable
Remission d’un peché punissable,
Ni à un serf la douce liberté,

Comme d’ecrire à ma suiveuse main
L’indigne los de mon Dieu souverain
Autre sujet mon saint stile n’amuse.

Autres discours en moy ne verras point,
Mon Rivaudeau, autre amour ne me poinct,
Autre que luy ne veut chanter ma Muse.

Du Soleil Radieux La Brillante Splendeur

(Études latines, VII)

Enfant, pour la lune prochaine,
Pour le convive inattendu !
Votre amant, Muses, peut sans peine
Tarir la coupe neuf fois pleine ;
Mais les Grâces l’ont défendu.

Inclinez les lourdes amphores,
Effeuillez la rose des bois !
Anime tes flûtes sonores,
Ô Bérécinthe, et ce hautbois !
C’est à Glycère que je bois !

Téléphus, ta tresse si noire,
Tes yeux, ton épaule d’ivoire,
Font pâlir Rhodé de langueur ;
Mais Glycère brûle en mon coeur ;
Je t’aime, ô Glycère, et veux boire !

Le Vautour Affamé Qui Du Vieil Prométhée

Ô Nuit où je me perds, ténèbre affreux et sombre,
Pourquoi durezvous tant ? Faites place aux flambeaux
Que vous tenez làbas arrêtés sous les eaux,
Pour rendre à mon malheur plus obscure votre ombre.

J’aime mieux demeurer pour jamais en encombre
Entouré de silence, entre ces deux tombeaux,
Que d’être en rien tenu à ces deux Soleils beaux,
Deux Soleils, mais deux nuits, semblables à vous, Ombre.

Je veux mourir plutôt qu’invoquer la lumière
De tes yeux trop luisants, en frappant la chaudière
Du Prêtre au sacrifice en la nuit étonné.

Mais je désire bien publier leur rudesse,
Et la peine qu’ils m’ont pour leur plaisir donné,
Feignant de m’acquérir une douce maîtresse.

Maintenant Que Le Ciel, Plein D’une Alme Influence

Un jupon serré sur les hanches,
Un peigne énorme à son chignon,
Jambe nerveuse et pied mignon,
Oeil de feu, teint pâle et dents blanches ;
Alza ! olà !
Voilà
La véritable manola.

Gestes hardis, libre parole,
Sel et piment à pleine main,
Oubli parfait du lendemain,
Amour fantasque et grâce folle ;
Alza ! olà !
Voilà
La véritable manola.

Chanter, danser aux castagnettes,
Et, dans les courses de taureaux,
Juger les coups des toreros,
Tout en fumant des cigarettes ;
Alza ! olà !
Voilà
La véritable manola.

Or Que Le Grand Flambeau Qui Redore Les Cieux

Triste plaisir et douloureuse joye,
Aspre doulceur, desconfort ennuieux,
Ris en plorant, souvenir oublieux
M’acompaignent, combien que seul je soye.

Embuchié sont, affin qu’on ne les voye
Dedans mon cueur, en l’ombre de mes yeux.
Triste plaisir et amoureuse joye !

C’est mon trésor, ma part et ma monoyé ;
De quoy Dangier est sur moy envieux
Bien le sera s’il me voit avoir mieulx
Quant il a deuil de ce qu’Amour m’envoye.
Triste plaisir et douloureuse joye.

Passants, Ne Cherchez Plus Dessous L’orque Infernal

Avec les doigts de ma torture
Gratteurs de mauvaise écriture,
Maniaque inspecteur de maux,
J’écris encor des mots, des mots…

Quant à mon âme, elle est partie.

Morosement et pour extraire
L’arrièrefaix de ma colère,
Aigu d’orgueil, crispé d’effort,
Je râcle en vain mon cerveau mort.

Quant à mon âme, elle est partie.

Je voudrais me cracher moimême,
La lèvre en sang, la face blême :
L’ivrogne de son propre moi
S’éructerait en un renvoi.

Quant à mon âme, elle est partie.

Homme las de rage, qui rage
D’être lassé de son orage,
La vie en lui ne se prouvait
Que par l’horreur qu’il en avait.

Quant à mon âme, elle est partie.

Mes poings ont tordu dans le livre
L’intordable fièvre de vivre ;
Ils ne l’ont point tordue assez
Bien que mes poings en soient cassés.

Quant à mon âme, elle est partie.

Le han du soir suprême, écoute !
S’entend làbas sur la grand’route ;
Clos tes volets c’est bien fini
Le morsauxdents vers l’infini.