Ruines

Quelquefois je suis plein de grandes voix anciennes,

Et je revis un peu l’enfance en la villa ;

Je me retrouve encore avec ce qui fut là

Quand le soir nous jetait de l’or par les persiennes.
Et dans mon âme alors soudain je vois groupées

Mes sœurs à cheveux blonds jouant près des vieux feux ;

Autour d’elles le chat rôde, le dos frileux,

Les regardant vêtir, étonné, leurs poupées.
Ah ! la sérénité des jours à jamais beaux

Dont sont morts à jamais les radieux flambeaux,

Qui ne brilleront plus qu’en flammes chimériques :
Puisque tout est défunt, enclos dans le cercueil,

Puisque, sous les outils des noirs maçons du Deuil,

S’écroulent nos bonheurs comme des murs de briques !

Sainte Cécile

La belle sainte au fond des cieux
Mène l’orchestre archangélique,
Dans la lointaine basilique
Dont la splendeur hante mes yeux.

Depuis que la Vierge biblique
Lui légua ce poste pieux,
La belle Sainte au fond des cieux
Mène l’orchestre archangélique.

Loin du monde diabolique
Puisséje, un soir mystérieux,
Ouïr dans les divins milieux
Ton clavecin mélancolique,

Ma belle Sainte, au fond des cieux.

Pan Moderne

Autrefois, quand l’essaim fougueux des premiers rêves
Sortait en tourbillons de mon coeur transporté ;
Quand je restais couché sur le sable des grèves,
La face vers le ciel et vers la liberté ;

Quand, chargé du parfum des hautes solitudes,
Le vent frais de la nuit passait dans l’air dormant,
Tandis qu’avec lenteur, versant ses flots moins rudes,
La mer calme grondait mélancoliquement ;

Quand les astres muets, entrelaçant leurs flammes,
Et toujours jaillissant de l’espace sans fin,
Comme une grêle d’or pétillaient sur les lames
Ou remontaient nager dans l’océan divin ;

Incliné sur le gouffre inconnu de la vie,
Palpitant de terreur joyeuse et de désir,
Quand j’embrassais dans une irrésistible envie
L’ombre de tous les biens que je n’ai pu saisir ;

Ô nuits du ciel natal, parfums des vertes cimes,
Noirs feuillages emplis d’un vague et long soupir,
Et vous, mondes, brûlant dans vos steppes sublimes,
Et vous, flots qui chantiez, près de vous assoupir !

Ravissements des sens, vertiges magnétiques
Où l’on roule sans peur, sans pensée et sans voix !
Inertes voluptés des ascètes antiques
Assis, les yeux ouverts, cent ans, au fond des bois !

Nature ! Immensité si tranquille et si belle,
Majestueux abîme où dort l’oubli sacré,
Que ne me plongeaistu dans ta paix immortelle,
Quand je n’avais encor ni souffert ni pleuré ?

Laissant ce corps d’une heure errer à l’aventure,
Par le torrent banal de la foule emporté,
Que n’en détachaistu l’âme en fleur, ô Nature,
Pour l’absorber dans ton impassible beauté ?

Je n’aurais pas senti le poids des ans funèbres ;
Ni sombre, ni joyeux, ni vainqueur, ni vaincu,
J’aurais passé par la lumière et les ténèbres,
Aveugle comme un Dieu : je n’aurais pas vécu !

Mais, ô Nature, hélas ! ce n’est point toi qu’on aime ;
Tu ne fais point couler nos pleurs et notre sang,
Tu n’entends point nos cris d’amour ou d’anathème,
Tu ne recules point en nous éblouissant !

Ta coupe toujours pleine est trop près de nos lèvres ;
C’est le calice amer du désir qu’il nous faut !
C’est le clairon fatal qui sonne dans nos fièvres :
Debout ! Marchez, courez, volez, plus loin, plus haut !

Ne vous arrêtez pas, ô larves vagabondes !
Tourbillonnez sans cesse, innombrables essaims !
Pieds sanglants ! gravissez les degrés d’or des mondes !
Ô coeurs pleins de sanglots, battez en d’autres seins !

Non ! Ce n’était point toi, solitude infinie,
Dont j’écoutais jadis l’ineffable concert ;
C’était lui qui fouettait de son âpre harmonie
L’enfant songeur couché sur le sable désert.

C’est lui qui dans mon coeur éclate et vibre encore
Comme un appel guerrier pour un combat nouveau.
Va ! nous t’obéirons, voix profonde et sonore,
Par qui l’âme, d’un bond, brise le noir tombeau !

À de lointains soleils allons montrer nos chaînes,
Allons combattre encor, penser, aimer, souffrir ;
Et, savourant l’horreur des tortures humaines,
Vivons, puisqu’on ne peut oublier ni mourir !

Sérénade Triste

Comme des larmes d’or qui de mon coeur s’égouttent,

Feuilles de mes bonheurs, vous tombez toutes, toutes.

Vous tombez au jardin de rêve où je m’en vais,

Où je vais, les cheveux au vent des jours mauvais.
Vous tombez de l’intime arbre blanc, abattues

Ça et là, n’importe où, dans l’allée aux statues.

Couleur des jours anciens, de mes robes d’enfant,

Quand les grands vents d’automne ont sonné l’olifant.
Et vous tombez toujours, mêlant vos agonies,

Vous tombez, mariant, pâle, vos harmonies.

Vous avez chu dans l’aube au sillon des chemins ;
Vous pleurez de mes yeux, vous tombez de mes mains.

Comme des larmes d’or qui de mon coeur s’égouttent,

Dans mes vingt ans déserts vous tombez toutes, toutes.

Paysage Fauve

Les arbres comme autant de vieillards rachitiques,

Flanqués vers l’horizon sur les escarpements,

Ainsi que des damnés sous le fouet des tourments,

Tordent de désespoir leurs torses fantastiques.
C’est l’Hiver ; c’est la Mort ; sur les neiges arctiques,

Vers le bûcher qui flambe aux lointains campements,

Les chasseurs vont frileux sous leurs lourds vêtements,

Et galopent, fouettant leurs chevaux athlétiques.
La bise hurle ; il grêle ; il fait nuit, tout est sombre ;

Et voici que soudain se dessine dans l’ombre

Un farouche troupeau de grands loups affamés ;
Ils bondissent, essaims de fauves multitudes,

Et la brutale horreur de leurs yeux enflammés,

Allume de points d’or les blanches solitudes.

Soir D’hiver

Ah ! comme la neige a neigé !

Ma vitre est un jardin de givre.

Ah ! comme la neige a neigé !

Qu’est-ce que le spasme de vivre

À la douleur que j’ai, que j’ai.
Tous les étangs gisent gelés,

Mon âme est noire ! où-vis-je? où vais-je ?

Tous ses espoirs gisent gelés :

Je suis la nouvelle Norwège

D’où les blonds ciels s’en sont allés.
Pleurez, oiseaux de février,

Au sinistre frisson des choses,

Pleurez, oiseaux de février,

Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses,

Aux branches du genévrier.
Ah ! comme la neige a neigé !

Ma vitre est un jardin de givre.

Ah ! comme la neige a neigé !

Qu’est-ce que le spasme de vivre

À tout l’ennui que j’ai, que j’ai !

Placet

Reine, acquiescez-vous qu’une boucle déferle

Des lames des cheveux aux lames du ciseau,

Pour que j’y puisse humer un peu de chant d’oiseau,

Un peu de soir d’amour né de vos yeux de perle ?
Au bosquet de mon cœur, en des trilles de merle,

Votre âme a fait chanter sa flûte de roseau.

Reine, acquiescez-vous qu’une boucle déferle

Des lames des cheveux aux lames du ciseau ?
Fleur soyeuse aux parfums de rose, lis ou berle,

Je vous la remettrai, secrète comme un sceau,

Fût-ce en Eden, au jour que nous prendrons vaisseau

Sur la mer idéale où l’ouragan se ferle.
Reine, acquiescez-vous qu’une boucle déferle ?

Soirs D’automne

Voici que la tulipe et voilà que les roses,

Sous les gestes massifs des bronzes et des marbres,

Dans le Parc où l’Amour folâtre sous les arbres,

Chantent dans les longs soirs monotones et roses.
Dans les soirs a chanté la gaîté des parterres

Où dans un clair de lune en des poses obliques,

Et de grands souffles vont, lourds et mélancoliques,

Troubler le rêve blanc des oiseaux solitaires.
Voici que la tulipe et voilà que les roses

Et les lys cristalins, pourprés de crépuscule,

Rayonnent tristement au soleil qui recule,

Emportant la douleur des bêtes et des choses.
Et mon amour meurtri, comme une chair qui saigne,

Repose sa blessure et calme ses névroses.

Et voici que les lys, la tulipe et les roses

Pleurent les souvenirs où mon âme se baigne.

Potiche

C’est un vase d’Égypte à riche ciselure,

Où sont peints des sphinx bleus et des lions ambrés :

De profil on y voit, souple, les reins cambrés,

Une immobile Isis tordant sa chevelure.
Flambantes, des nefs d’or se glissent sans voilure

Sur une eau d’argent plane aux tons de ciel marbrés :

C’est un vase d’Égypte à riche ciselure

Où sont peints des sphinx bleus et des lions ambrés.
Mon âme est un potiche où pleurent, dédorés,

De vieux espoirs mal peints sur sa fausse moulure ;

Aussi j’en souffre en moi comme d’une brûlure,

Mais le trépas bientôt les aura tous sabrés
Car ma vie est un vase à pauvre ciselure.

Soirs D’octobre

— Oui, je souffre, ces soirs, démons mornes, chers Saints.

— On est ainsi toujours au soupçon des Toussaints.

— Mon âme se fait dune à funèbres hantises.

— Ah ! Donne-moi ton front, que je calme tes crises.
— Que veux-tu ? je suis tel, je suis tel dans ces villes,

Boulevardier funèbre échappé des balcons,

Et dont le rêve élude, ainsi que des faucons,

L’affluence des sots aux atmosphères viles.
Que veux-tu ? je suis tel Laisse-moi reposer

Dans la langueur, dans la fatigue et le baiser,

Chère, bien-aimée âme où vont les espoirs sobres
Écoute ! Ô ce grand soir, empourpré de colères,

Qui, galopant, vainqueur des batailles solaires,

Arbore l’Étendard triomphal des Octobres !

Pour Ignace Paderewski

Maître, quand j’entendis, de par tes doigts magiques,

Vibrer ce grand Nocturne, à des bruits d’or pareil ;

Quand j’entendis, en un sonore et pur éveil,

Monter sa voix, parfum des astrales musiques ;
Je crus que, revivant ses rythmes séraphiques

Sous l’éclat merveilleux de quelque bleu soleil,

En toi, ressuscité du funèbre sommeil,

Passait le grand vol blanc du Cygne des pthisiques.
Car tu sus ranimer son puissent piano,

Et ton âme à la sienne en un mystique anneau

S’enchaîne étrangement par des causes secrètes.
Sois fier, Paderewski, du prestige divin

Que le ciel te donna, pour que chez poètes

Tu fisses frissonner l’âme du grand Chopin !

Sous Les Faunes

Nous nous serrions, hagards, en silencieux gestes,

Aux flamboyants juins d’or, plein de relents, lassés,

Et tel, rêvassions-nous, longuement enlacés,

Par les grands soirs tombés, triomphalement prestes.
Debout au perron gris, clair–obscuré d’agrestes

Arbres évaporant des parfums opiacés,

Et d’où l’on constatait des marbres déplacés,

Gisant en leur orgueil de massives siestes.
Parfois, cloîtrés au fond des vieux kiosques proches,

Nous écoutions clamer des peuples fous de cloches

Dont les voix aux lointains se perdaient, toutes tues,
Et nos coeurs s’emplissaient toujours de vague émoi

Quand, devant l’oeil pierreux des funèbres statues,

Nous nous serrions, hagards, ma Douleur morne et moi.

Premier Remords

Au temps où je portais des habits de velours

Eparses sur mon col roulaient mes boucles brunes.

J’avais de grands yeux purs comme le clair des lunes ;

Dès l’aube je partais, sac au dos, les pas lourds.
Mais en route aussitôt je tramais des détours,

Et, narguant les pions de mes jeunes rancunes,

Je montais à l’assaut des pommes et des prunes

Dans les vergers bordant les murailles des cours.
Étant ainsi resté loin des autres élèves,

Loin des bancs, tous un mois, à vivre au gré des rêves,

Un soir, à la maison craintif comme j’entrais,
Devant le crucifix où sa lèvre se colle

Ma mère était en pleurs ! Ô mes ardents regrets !

Depuis, je fus toujours le premier à l’école.

Tarentelle D’automne

Vois-tu près des cohortes bovines

Choir les feuilles dans les ravines,

Dans les ravines ?
Vois-tu sur le côteau des années

Choir mes illusions fanées,

Toutes fanées ?
Avec quelles rageuses prestesses

Court la bise de nos tristesses,

De mes tristesses !
Vois-tu près des cohortes bovines,

Choir les feuilles dans les ravines

Dans les ravines ?
Ma sérénade d’octobre enfle une

Funéraire voix à la lune,

Au clair de lune.
Avec quelles rageuses prestesses

Court la bise de nos tristesses,

De mes tristesses !
Le doguet bondit dans la vallée.

Allons-nous-en par cette allée,

La morne allée !
Ma sérénade d’octobre enfle une

Funéraire voix à la lune,

Au clair de lune.
On dirait que chaque arbre divorce

Avec sa feuille et son écorce,

Sa vieille écorce.
Ah ! Vois sur la pente des années

Choir mes illusions fanées,

Toutes fanées !

Presque Berger

Les Brises ont brui comme des litanies

Et la flûte s’exile en molles aphonies.
Les grands bœufs sont rentrés. Ils meuglent dans l’étable

Et la soupe qui fume a réjoui la table.
Fais ta prière, ô Pan ! Allons au lit, mioche,

Que les bras travailleurs se calment de la pioche.
Le clair de lune ondoie aux horizons de soie:

O sommeil ! donnez-moi votre baiser de joie.
Tout est fermé. C’est nuit. Silence Le chien jappe.

Je me couche. Pourtant le Songe à mon cœur frappe.
Oui, c’est délicieux, cela, d’être ainsi libre

Et de vivre en berger presque Un souvenir vibre
En moi Là-bas, au temps de l’enfance, ma vie

Coulait ainsi, loin des sentiers, blanche et ravie !