Placet

Reine, acquiescez-vous qu’une boucle déferle

Des lames des cheveux aux lames du ciseau,

Pour que j’y puisse humer un peu de chant d’oiseau,

Un peu de soir d’amour né de vos yeux de perle ?
Au bosquet de mon cœur, en des trilles de merle,

Votre âme a fait chanter sa flûte de roseau.

Reine, acquiescez-vous qu’une boucle déferle

Des lames des cheveux aux lames du ciseau ?
Fleur soyeuse aux parfums de rose, lis ou berle,

Je vous la remettrai, secrète comme un sceau,

Fût-ce en Eden, au jour que nous prendrons vaisseau

Sur la mer idéale où l’ouragan se ferle.
Reine, acquiescez-vous qu’une boucle déferle ?

Soirs D’automne

Voici que la tulipe et voilà que les roses,

Sous les gestes massifs des bronzes et des marbres,

Dans le Parc où l’Amour folâtre sous les arbres,

Chantent dans les longs soirs monotones et roses.
Dans les soirs a chanté la gaîté des parterres

Où dans un clair de lune en des poses obliques,

Et de grands souffles vont, lourds et mélancoliques,

Troubler le rêve blanc des oiseaux solitaires.
Voici que la tulipe et voilà que les roses

Et les lys cristalins, pourprés de crépuscule,

Rayonnent tristement au soleil qui recule,

Emportant la douleur des bêtes et des choses.
Et mon amour meurtri, comme une chair qui saigne,

Repose sa blessure et calme ses névroses.

Et voici que les lys, la tulipe et les roses

Pleurent les souvenirs où mon âme se baigne.

Potiche

C’est un vase d’Égypte à riche ciselure,

Où sont peints des sphinx bleus et des lions ambrés :

De profil on y voit, souple, les reins cambrés,

Une immobile Isis tordant sa chevelure.
Flambantes, des nefs d’or se glissent sans voilure

Sur une eau d’argent plane aux tons de ciel marbrés :

C’est un vase d’Égypte à riche ciselure

Où sont peints des sphinx bleus et des lions ambrés.
Mon âme est un potiche où pleurent, dédorés,

De vieux espoirs mal peints sur sa fausse moulure ;

Aussi j’en souffre en moi comme d’une brûlure,

Mais le trépas bientôt les aura tous sabrés
Car ma vie est un vase à pauvre ciselure.

Soirs D’octobre

— Oui, je souffre, ces soirs, démons mornes, chers Saints.

— On est ainsi toujours au soupçon des Toussaints.

— Mon âme se fait dune à funèbres hantises.

— Ah ! Donne-moi ton front, que je calme tes crises.
— Que veux-tu ? je suis tel, je suis tel dans ces villes,

Boulevardier funèbre échappé des balcons,

Et dont le rêve élude, ainsi que des faucons,

L’affluence des sots aux atmosphères viles.
Que veux-tu ? je suis tel Laisse-moi reposer

Dans la langueur, dans la fatigue et le baiser,

Chère, bien-aimée âme où vont les espoirs sobres
Écoute ! Ô ce grand soir, empourpré de colères,

Qui, galopant, vainqueur des batailles solaires,

Arbore l’Étendard triomphal des Octobres !

Pour Ignace Paderewski

Maître, quand j’entendis, de par tes doigts magiques,

Vibrer ce grand Nocturne, à des bruits d’or pareil ;

Quand j’entendis, en un sonore et pur éveil,

Monter sa voix, parfum des astrales musiques ;
Je crus que, revivant ses rythmes séraphiques

Sous l’éclat merveilleux de quelque bleu soleil,

En toi, ressuscité du funèbre sommeil,

Passait le grand vol blanc du Cygne des pthisiques.
Car tu sus ranimer son puissent piano,

Et ton âme à la sienne en un mystique anneau

S’enchaîne étrangement par des causes secrètes.
Sois fier, Paderewski, du prestige divin

Que le ciel te donna, pour que chez poètes

Tu fisses frissonner l’âme du grand Chopin !

Sous Les Faunes

Nous nous serrions, hagards, en silencieux gestes,

Aux flamboyants juins d’or, plein de relents, lassés,

Et tel, rêvassions-nous, longuement enlacés,

Par les grands soirs tombés, triomphalement prestes.
Debout au perron gris, clair–obscuré d’agrestes

Arbres évaporant des parfums opiacés,

Et d’où l’on constatait des marbres déplacés,

Gisant en leur orgueil de massives siestes.
Parfois, cloîtrés au fond des vieux kiosques proches,

Nous écoutions clamer des peuples fous de cloches

Dont les voix aux lointains se perdaient, toutes tues,
Et nos coeurs s’emplissaient toujours de vague émoi

Quand, devant l’oeil pierreux des funèbres statues,

Nous nous serrions, hagards, ma Douleur morne et moi.

Premier Remords

Au temps où je portais des habits de velours

Eparses sur mon col roulaient mes boucles brunes.

J’avais de grands yeux purs comme le clair des lunes ;

Dès l’aube je partais, sac au dos, les pas lourds.
Mais en route aussitôt je tramais des détours,

Et, narguant les pions de mes jeunes rancunes,

Je montais à l’assaut des pommes et des prunes

Dans les vergers bordant les murailles des cours.
Étant ainsi resté loin des autres élèves,

Loin des bancs, tous un mois, à vivre au gré des rêves,

Un soir, à la maison craintif comme j’entrais,
Devant le crucifix où sa lèvre se colle

Ma mère était en pleurs ! Ô mes ardents regrets !

Depuis, je fus toujours le premier à l’école.

Tarentelle D’automne

Vois-tu près des cohortes bovines

Choir les feuilles dans les ravines,

Dans les ravines ?
Vois-tu sur le côteau des années

Choir mes illusions fanées,

Toutes fanées ?
Avec quelles rageuses prestesses

Court la bise de nos tristesses,

De mes tristesses !
Vois-tu près des cohortes bovines,

Choir les feuilles dans les ravines

Dans les ravines ?
Ma sérénade d’octobre enfle une

Funéraire voix à la lune,

Au clair de lune.
Avec quelles rageuses prestesses

Court la bise de nos tristesses,

De mes tristesses !
Le doguet bondit dans la vallée.

Allons-nous-en par cette allée,

La morne allée !
Ma sérénade d’octobre enfle une

Funéraire voix à la lune,

Au clair de lune.
On dirait que chaque arbre divorce

Avec sa feuille et son écorce,

Sa vieille écorce.
Ah ! Vois sur la pente des années

Choir mes illusions fanées,

Toutes fanées !

Presque Berger

Les Brises ont brui comme des litanies

Et la flûte s’exile en molles aphonies.
Les grands bœufs sont rentrés. Ils meuglent dans l’étable

Et la soupe qui fume a réjoui la table.
Fais ta prière, ô Pan ! Allons au lit, mioche,

Que les bras travailleurs se calment de la pioche.
Le clair de lune ondoie aux horizons de soie:

O sommeil ! donnez-moi votre baiser de joie.
Tout est fermé. C’est nuit. Silence Le chien jappe.

Je me couche. Pourtant le Songe à mon cœur frappe.
Oui, c’est délicieux, cela, d’être ainsi libre

Et de vivre en berger presque Un souvenir vibre
En moi Là-bas, au temps de l’enfance, ma vie

Coulait ainsi, loin des sentiers, blanche et ravie !

Ténèbres

La tristesse a jeté sur mon coeur ses longs voiles

Et les croassements de ses corbeaux latents ;

Et je rêve toujours au vaisseau des vingt ans,

Depuis qu’il a sombré dans la mer des Étoiles.
Oh ! quand pourrais-je encor comme des crucifix

Étreindre entre mes doigts les chères paix anciennes,

Dont je n’entends jamais les voix musiciennes

Monter dans tout le trouble où je geins, où je vis ?
Et je voudrais rêver longuement, l’âme entière,

Sous les cyprès de mort, au coin du cimetière

Où gît ma belle enfance au glacial tombeau.
Mais je ne pourrai plus ; je sens des bras funèbres

M’asservir au Réel, dont le fumeux flambeau

Embrase au fond des Nuits mes bizarres Ténèbres !

Prières Du Soir

Lorsque tout bruit était muet dans la maison,

Et que mes sœurs dormaient dans les poses lassées

Aux fauteuils anciens d’aïeules trépassées,

Et que rien ne troublait le tacite frisson,
Ma mère descendait à pas doux de sa chambre ;

Et, s’asseyant devant le clavier noir et blanc,

Ses doigts faisaient surgir de l’ivoire tremblant

La musique mêlée aux lunes de septembre.
Moi, j’écoutais, cœur dans la peine et les regrets,

Laissant errer mes yeux vagues sur le Bruxelles,

Ou, dispersent mon rêve en noires étincelles,

Les levant pour scruter l’énigme des portraits.
Et cependant que tout allait en somnolence

Et que montaient le sons mélancoliquement,

Au milieu du tic-tac du vieux Saxe allemand,

Seuls bruits intermittents qui coupaient le silence,
La nuit s’appropriait peu à peu les rideaux

Avec des frissons noirs à toutes les croisées,

Par ces soirs, et malgré les bûches embrassées.

Comme nous nous sentions soudain du froid au dos !
L’horloge chuchotant minuit au deuil des lampes,

Mes sœurs se réveillaient pour regagner leur lit,

Yeux mi-clos, chevelure éparse, front pâli,

Sous l’assoupissement qui leur frôlait les tempes ;
Mais au salon empli de lunaires reflets,

Avant de remonter pour le clame nocturne,

C’était comme une attente inerte et taciturne,

Pris brusque, un cliquetis d’argent de chapelets
Et pendant que de Litz les sonates étranges

Lentement achevaient de s’endormir en nous,

La famille faisait la prière à genoux

Sous le lointain écho du clavecin des anges.

Thème Sentimental

Je t’ai vue un soir me sourire

Dans la planète des Bergers ;

Tu descendais à pas légers

Du seuil d’un château de porphyre.
Et ton œil de diamant rare

Eblouissait le règne astral.

Femme, depuis, par mont ou val,

Femme, beau marbre de Carrare.
Ta voix me hante en sons chargés

De mystère et fait mon martyre,

Car toujours je te vois sourire

Dans la planète des Bergers.

Rêve D’artiste

Parfois j’ai le désir d’une sœur bonne et tendre,

D’une sœur angélique au sourire discret :

Sœur qui m’enseignera doucement le secret

De prier comme il faut, d’espérer et d’attendre.
J’ai ce désir très pur d’une sœur éternelle,

D’une sœur d’amitié dans le règne de l’Art,

Qui me saura veillant à ma lampe très tard

Et qui me couvrira des cieux de sa prunelle ;
Qui me prendra les mains quelquefois dans les siennes

Et me chuchotera d’immaculés conseils,

Avec le charme ailé des voix musiciennes.
Et pour qui je ferai, si j’aborde à la gloire,

Fleurir tout un jardin de lys et de soleils

Dans l’azur d’un poème offert à sa mémoire.

Tristesse Blanche

Et nos coeurs sont profonds et vides comme un gouffre,

Ma chère, allons-nous en, tu souffres et je souffre.

Fuyons vers le castel de nos Idéals blancs

Oui, fuyons la Matière aux yeux ensorcelants.
Aux plages de Thulé, vers l’île des Mensonges,

Sur la nef des vingt ans fuyons comme des songes.

Il est un pays d’or plein de lieds et d’oiseaux,

Nous dormirons tous deux aux frais lits des roseaux.
Nous nous reposerons des intimes désastres,

Dans des rythmes de flûte, à la valse des astres.

Fuyons vers le château de nos Idéals blancs,
Oh ! fuyons la Matière aux yeux ensorcelants.

Veux-tu mourir, dis-moi ? Tu souffres et je souffre,

Et nos coeurs sont profonds et vides comme un gouffre.

Rêve De Watteau

Quand les pastours, aux soirs des crépuscules roux

Menant leurs grands boucs noirs au râles d’or des flûtes,

Vers le hameau natal, de par delà les buttes,

S’en revenaient, le long des champs piqués de houx ;
Bohêmes écoliers, âme vierges de luttes,

Pleines de blanc naguère et de jours sans courroux,

En rupture d’étude, aux bois jonchés de brous

Nous aillions gouailleurs, prêtant l’oreille aux chûtes.
Des ruisseaux, dans le val que longeait en jappant

Le petit chien berger des calmes fils de Pan

Dont le pipeau qui pleure appelle, tout au loin.
Puis, las, nous nous couchions, frissonnants jusqu’aux moëlles,

Et parfois, radieux, dans nos palais de foin

Nous déjeunions d’aurore et nous soupions d’étoiles