Un Soir

Avec les doigts de ma torture

Gratteurs de mauvaise écriture,

Maniaque inspecteur de maux,

J’écris encor des mots, des mots
Quant à mon âme, elle est partie.
Morosement et pour extraire

L’arrière-faix de ma colère,

Aigu d’orgueil, crispé d’effort,

Je râcle en vain mon cerveau mort.
Quant à mon âme, elle est partie.
Je voudrais me cracher moi-même,

La lèvre en sang, la face blême :

L’ivrogne de son propre moi

S’éructerait en un renvoi.
Quant à mon âme, elle est partie.
Homme las de rage, qui rage

D’être lassé de son orage,

La vie en lui ne se prouvait

Que par l’horreur qu’il en avait.
Quant à mon âme, elle est partie.
Mes poings ont tordu dans le livre

L’intordable fièvre de vivre ;

Ils ne l’ont point tordue assez

Bien que mes poings en soient cassés.
Quant à mon âme, elle est partie.
Le han du soir suprême, écoute !

S’entend là-bas sur la grand’route ;

Clos tes volets c’est bien fini

Le mors-aux-dents vers l’infini.

Viens Lentement T’asseoir

Viens lentement t’asseoir

Près du parterre dont le soir

Ferme les fleurs de tranquille lumière,

Laisse filtrer la grande nuit en toi :

Nous sommes trop heureux pour que sa mer d’effroi

Trouble notre prière.
Là-haut, le pur cristal des étoiles s’éclaire :

Voici le firmament plus net et translucide

Qu’un étang bleu ou qu’un vitrail d’abside ;

Et puis voici le ciel qui regarde à travers.
Les mille voix de l’énorme mystère

Parlent autour de toi,

Les mille lois de la nature entière

Bougent autour de toi,

Les arcs d’argent de l’invisible

Prennent ton âme et sa ferveur pour cible.

Mais tu n’as peur, oh ! simple coeur,

Mais tu n’as peur, puisque ta foi

Est que toute la terre collabore

A cet amour que fit éclore

La vie et son mystère en toi.
Joins donc les mains tranquillement

Et doucement adore ;

Un grand conseil de pureté

Flotte, comme une étrange aurore,

Sous les minuits du firmament.

S’il Était Vrai

S’il était vrai

Qu’une fleur des jardins ou qu’un arbre des prés

Pût conserver quelque mémoire

Des amants d’autrefois qui les ont admirés

Dans leur fraîcheur ou dans leur gloire

Notre amour s’en viendrait

En cette heure du long regret

Confier à la rose ou dresser dans le chêne

Sa douceur ou sa force avant la mort prochaine.
Il survivrait ainsi,

Vainqueur du funèbre souci,

Dans la tranquille apothéose

Que lui feraient les simples choses ;

Il jouirait encor de la pure clarté,

Qu’incline sur la vie une aurore d’été,

Et de la douce pluie aux feuilles suspendue.
Et si, par un beau soir, du fond de l’étendue

S’en venait quelque couple en se tenant les mains

Le chêne allongerait jusque sur leur chemin

Son ombre large et puissante, telle qu’une aile,

Et la rose leur enverrait son parfum frêle.

Un Soir (i)

Sur des marais de gangrène et de fiel

Des coeurs d’astres troués saignent du fond du ciel.
Horizon noir et grand bois noir

Et nuages de désespoir

Qui circulent en longs voyages

Du Nord au Sud de ces parages.
Pays de toits baissés et de chaumes marins

Où sont allés mes yeux en pèlerins,

Mes yeux vaincus, mes yeux sans glaives,

Comme escortes, devant leurs rêves.
Pays de plomb et longs égouts

Et lavasses d’arrière-goûts

Et chante-pleure de nausées,

Sur des cadavres de pensées.
Pays de mémoire chue en de la vase,

Où de la haine se transvase,

Pays de la carie et de la lèpre,

Où c’est la mort qui sonne à vêpre;
Où c’est la mort qui sonne à mort,

Obscurément, du fond d’un port,

Au bas d’un clocher qui s’exhume

Comme un grand mort parmi la brume;
Où c’est mon coeur qui saigne aussi,

Mon coeur morne, mon coeur transi,

Mon coeur de gangrène et de fiel,

Astre cassé, au fond du ciel.

Vivons, Dans Notre Amour Et Notre Ardeur

Vivons, dans notre amour et notre ardeur,
Vivons si hardiment nos plus belles pensées
Qu’elles s’entrelacent harmonisées
A l’extase suprême et l’entière ferveur,

Parce qu’en nos âmes pareilles,
Quelque chose de plus sacré que nous
Et de plus pur, et de plus grand s’éveille,
Joignons les mains pour l’adorer à travers nous.

Il n’importe que nous n’ayons que cris ou larmes
Pour humblement le définir
Et que si rare et si puissant en soit le charme,
Qu’à le goûter nos coeurs soient près de défaillir.

Restons quand même, et pour toujours, les fous
De cet amour implacable
Et les fervents, à deux genoux,
Du Dieu soudain qui règne en nous,
Si violent et si ardemment doux
Qu’il nous fait mal et nous accable.

Silencieusement

En un plein jour, larmé de lampes,

Qui brûlent en l’honneur

De tout l’inexprimé du coeur,

Le silence, par un chemin de rampes,

Descend vers ma rancoeur.

Il circule très lentement

Par ma chambre d’esseulement ;

Je vis tranquillement en lui ;

Il me frôle de l’ombre de sa robe ;

Parfois, ses mains et ses doigts d’aube

Closent les yeux de mon ennui.

Nous nous écoutons ne rien dire.
Et je rêve de vie absurde et l’heure expire.
Par la croisée ouverte à l’air, des araignées

Tissent leur tamis gris, depuis combien d’années ?
Saisir le va-et-vient menteur des sequins d’or

Qu’un peu d’eau de soleil amène au long du bord,

Lisser les crins du vent qui passe,

Et se futiliser, le coeur intègre,

Et plein de sa folie allègre,

Regarder loin, vers l’horizon fallace,

Aimer l’écho, parce qu’il n’est personne ;

Et lentement traîner son pas qui sonne,

Par les chemins en volutes de l’inutile.

Etre le rai mince et ductile

Qui se repose encor dans les villes du soir,

Lorsque déjà le gaz mord le trottoir.

S’asseoir sur les genoux de marbre

D’une vieille statue, au pied d’un arbre,

Et faire un tout avec le socle de granit,

Qui serait là, depuis l’éternité, tranquille,

Avec, autour de lui, un peu de fleurs jonquille.

Ne point saisir au vol ce qui se définit ;

Passer et ne pas trop s’arrêter au passage ;

Ne jamais repasser surtout ; ne savoir l’âge

Ni du moment, ni de l’année et puis finir

Par ne jamais vouloir de soi se souvenir !

Un Soir (ii)

Sous ce funèbre ciel de pierre,

Voûté d’ébène et de métaux,

Voici se taire les marteaux

Et s’illustrer la nuit plénière,

Voici se taire les marteaux

Qui l’ont bâtie, avec splendeur,

Dans le cristal et la lumière.
Tel qu’un morceau de gel sculpté,

Immensément morte, la lune,

Sans bruit au loin, ni sans aucune

Nuée autour de sa clarté,

Immensément morte, la lune

Parée en son grand cercueil d’or

Descend les escaliers du Nord.
Le cortège vierge et placide

Reflète son voyage astral,

Dans les miroirs d’un lac lustral

Et d’une plage translucide ;

Reflète son voyage astral

Vers les dalles et les tombeaux

D’une chapelle de flambeaux.
Sous ce ciel fixe de lagune,

Orné d’ébène et de flambeaux,

Voici passer, vers les tombeaux,

Les funérailles de la lune.

Voici Quinze Ans Déjà Que Nous Pensons D’accord

Voici quinze ans déjà que nous pensons d’accord ;

Que notre ardeur claire et belle vainc l’habitude,

Mégère à lourde voix, dont les lentes mains rudes

Usent l’amour le plus tenace et le plus fort.
Je te regarde, et tous les jours je te découvre,

Tant est intime ou ta douceur ou ta fierté :

Le temps, certe, obscurcit les yeux de ta beauté,

Mais exalte ton coeur dont le fond d’or s’entr’ouvre.
Tu te laisses naïvement approfondir,

Et ton âme, toujours, paraît fraîche et nouvelle ;

Les mâts au clair, comme une ardente caravelle,

Notre bonheur parcourt les mers de nos désirs.
C’est en nous seuls que nous ancrons notre croyance,

A la franchise nue et la simple bonté ;

Nous agissons et nous vivons dans la clarté

D’une joyeuse et translucide confiance.
Ta force est d’être frêle et pure infiniment ;

De traverser, le coeur en feu, tous chemins sombres,

Et d’avoir conservé, malgré la brume ou l’ombre,

Tous les rayons de l’aube en ton âme d’enfant.

Sitôt Que Nos Bouches Se Touchent

Sitôt que nos bouches se touchent,

Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes

Que l’on dirait des Dieux qui s’aiment

Et qui s’unissent en nous-mêmes ;
Nous nous sentons le coeur si divinement frais

Et si renouvelé par leur lumière

Première

Que l’univers, sous leur clarté, nous apparaît.
La joie est à nos yeux le seul ferment du monde

Qui se mûrit et se féconde,

Innombrable, sur nos routes d’en bas ;

Comme là-haut, par tas,

Parmi des lacs de soie où voyagent des voiles

Naissent les fleurs myriadaires des étoiles.
L’ordre nous éblouit, comme les feux la cendre,

Tout nous éclaire et nous paraît flambeau

Nos simples mots ont un sens si beau

Que nous les répétons pour les sans cesse entendre.
Nous sommes les victorieux sublimes

Qui conquérons l’éternité

Sans nul orgueil, et sans songer au temps minime,

Et notre amour nous semble avoir toujours été.

Un Toit, Là-bas

Oh ! la maison perdue, au fond du vieil hiver,

Dans les dunes de Flandre et les vents de la mer.
Une lampe de cuivre éclaire un coin de chambre ;

Et c’est le soir, et c’est la nuit, et c’est novembre.
Dès quatre heures, on a fermé les lourds volets ;

Le mur est quadrillé par l’ombre des filets.
Autour du foyer pauvre et sous le plafond, rôde

L’odeur du goémon, de l’algue et de l’iode.
Le père, après deux jours de lutte avec le flot

Est revenu du large, et repose, là-haut ;
La mère allaite, et la flamme qui diminue

N’éclaire plus la paix de sa poitrine nue.
Et lent, et s’asseyant sur l’escabeau boitant,

Le morne aïeul a pris sa pipe, et l’on n’entend
Dans le logis, où chacun vit à l’étouffée,

Que ce vieillard qui fume à pesantes bouffées.
Mais au-dehors,

La meute innombrable des vents

Aboie, autour des seuils et des auvents ;

Ils viennent, d’au-delà des vagues effarées,

Dieu sait pour quelle atroce et nocturne curée ;

L’horizon est battu par leur course et leur vol,

Ils saccagent la dune, ils dépècent le sol ;

Leurs dents âpres et volontaires

Ragent et s’acharnent si fort

Qu’elles mordraient, jusqu’au fond de la terre,

Les morts.
Hélas, sous les cieux fous, la pauvre vie humaine

Abritant, près des flots, son angoisse et sa peine !
La mère et les enfants, et dans son coin, l’aïeul,

Bloc du passé, debout encor, mais vivant seul,
Et récitant, à bras lassés, chaque antienne,

Cahin-caha, des besognes quotidiennes.
Hélas! la pauvre vie, au fond du vieil hiver,

Lorsque la dune crie, et hurle avec la mer,
Et que la femme écoute, auprès du feu sans flamme,

On ne sait quoi de triste et de pauvre en son âme,
Et que ses bras fiévreux et affolés de peur

Serrent l’enfant pour le blottir jusqu’en son coeur,
Et qu’elle pleure, et qu’elle attend, et que la chambre

Est comme un nid tordu dans le poing de novembre.

Vous M’avez Dit, Tel Soir

Vous m’avez dit, tel soir, des paroles si belles

Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous,

Soudain nous ont aimés et que l’une d’entre elles,

Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux.
Vous me parliez des temps prochains où nos années,

Comme des fruits trop mûrs, se laisseraient cueillir ;

Comment éclaterait le glas des destinées,

Comment on s’aimerait, en se sentant vieillir.
Votre voix m’enlaçait comme une chère étreinte,

Et votre coeur brûlait si tranquillement beau

Qu’en ce moment, j’aurais pu voir s’ouvrir sans crainte

Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau.

Soir D’automne

Des nuages, couleur de marbre,

Volent, à travers le ciel fou ;

  » Eh ! la lune, garde à vous !   »

L’espace meugle et se déchire.

Sous l’écorce par les fentes

On écoute pleurer et rire

Les arbres.
  » Eh ! la lune, garde à vous !   »

Votre face de cristal blanc

Va choir, morte, parmi l’étang,

Cassée aux angles des vaguettes ;

Les taillis plient comme des baguettes ;

L’ouragan pille aux cabanes cognées

Le chaume immense, par poignées.
C’est les noces du vent et de l’automne.

  » Eh ! la lune, garde à vous !   »

Le vent est ce cavalier lourd

Qui s’est soûlé, ce soir, et fait l’amour

A tous les coins des carrefours

Avec la rouge et violente automne.
  » Eh ! la lune, garde à vous !   »

Votre allure de sainte Vierge

Et vos étoiles et vos cierges

N’ont rien à faire en cette heure de fête,

Où l’automne et le vent perdent la tête.
Par les taillis, les chiens maraudent,

Une odeur lourde et chaude

Grise la plaine et redresse debout

Le rut universel qui monte et s’enfle et bout

Dans les fureurs de la campagne en rage ;

Avec l’automne ivre et sauvage

De l’Est à l’Ouest, du Sud au Nord,

Le vent houleux s’accouple à mort.

  » Eh ! la lune, garde à vous !   »

Les chiens hurlent comme des loups !

Un Village

Des murs crépis, de pauvres toits,

Un pont, un chemin de halage,

Et le moulin qui fait sa croix

De haut en bas, sur le village.
Les appentis et les maisons

S’échouent, ainsi que choses mortes.

Le filet dort : et les poissons

Sèchent, pendus au seuil des portes.
Un chien sursaute en longs abois ;

Des cris passent, lourds et funèbres ;

Le menuisier coupe son bois,

Presque à tâtons, dans les ténèbres.
Tous les métiers à bruit discord

Se sont lassés l’un après l’autre

Derrière un mur, marmonne encor

Un dernier bruit de patenôtres.
Une pauvresse aux longues mains,

Du bout de son bâton tâtonne

De seuil en seuil, par les chemins ;

Le soir se fait et c’est l’automne.
Et puis viendra l’hiver osseux,

Le maigre hiver expiatoire,

Où les gens sont plus malchanceux

Que les âmes en purgatoire.

Soir Religieux

I
Près du fleuve roulant vers l’horizon ses ors

Et ses pourpres et ses vagues entre-frappées,

S’ouvre et rayonne, ainsi qu’un grand faisceau d’épées,

L’abside ardente avec ses sveltes contreforts.
La nef allume auprès ses merveilleux décors :

Ses murailles de fer et de granit drapées,

Ses verrières d’émaux et de bijoux jaspées

Et ses cryptes, où sont couchés des géants morts ;
L’âme des jours anciens a traversé la pierre

De sa douleur, de son encens, de sa prière

Et resplendit dans les soleils des ostensoirs ;
Et tel, avec ses toits lustrés comme un pennage,

Le temple entier paraît surgir au fond des soirs,

Comme une chasse énorme, où dort le moyen âge.
II
Vers une lune toute grande,

Qui reluit dans un ciel d’hiver

Comme une patène d’or vert,

Les nuages vont à l’offrande.
Ils traversent le firmament,

Qui semble un chœur plein de lumières

Où s’étageraient des verrières

Lumineuses obscurément,
Si bien que ces nuits remuées

Mirent au fond de marais noirs,

Comme en de colossaux miroirs,

La messe blanche des nuées.
III
Des villages plaintifs et des champs reposés,

Voici que s’exhalait, dans la paix vespérale,

Un soupir doucement triste comme le râle

D’une vierge qui meurt pâle, les yeux baissés,
Le cœur en joie et tout au ciel déjà tendante.

Les vents étaient tombés. Seule encor remuait,

Là-bas, vers le couchant, dans l’air vide et muet,

Une cloche d’église à d’autres répondante
Et qui sonnait, sous sa mante de bronze noir,

Comme pour un départ funéraire d’escortes,

Vers des lointains perdus et des régions mortes,

La souffrance du monde éparse au fond du soir.
C’était un croisement de voix pauvres et lentes,

Si triste et deuillant qu’à l’entendre monter,

Un oiseau quelque part se remit à chanter,

Très faiblement, parmi les ramilles dolentes,
Et que les blés, calmant peu à peu leur reflux,

S’aplanirent tandis que les forêts songeuses

Regardaient s’en aller les routes voyageuses,

A travers les terreaux, vers les doux angelus.
IV
Le déclin du soleil étend, jusqu’aux lointains,

Son silence et sa paix comme un pâle cilice ;

Les choses sont d’aspect méticuleux et lisse

Et se détaillent clair sur des fonds byzantins.
L’averse a sabré l’air de ses lames de grêle,

Et voici que le ciel luit comme un parvis bleu,

Et que c’est l’heure où meurt à l’occident le feu,

Où l’argent de la nuit à l’or du jour se mêle.
A l’horizon, plus rien ne passe, si ce n’est

Une allée infinie et géante de chênes,

Se prolongeant au loin jusqu’aux fermes prochaines.

Le long des champs en friche et des coins de genêt.
Ces arbres vont ainsi des moines mortuaires

Qui s’en iraient, le cœur assombri par les soirs,

Comme jadis partaient les longs pénitents noirs

Pèleriner, là-bas, vers d’anciens sanctuaires.
Et la route d’amont toute large s’ouvrant

Sur le couchant rougi comme un plant de pivoines,

A voir ces arbres nus, à voir passer ces moines,

On dirait qu’ils s’en vont ce soir, en double rang,
Vers leur Dieu dont l’azur d’étoiles s’ensemence ;

Et les astres, brillant là-haut sur leur chemin,

Semblent les feux de grands cierges, tenus en main,

Dont on n’aperçoit pas monter la tige immense
V
Un silence souffrant pénètre au cœur des choses,

Les bruits ne remuent plus qu’affaiblis par le soir,

Et les ombres, quittant les couchants grandioses,

Descendent, en froc gris, dans les vallons s’asseoir.
Un grand chemin désert, sans bois et sans chaumières,

A travers les carrés de seigle et de sainfoin,

Prolonge en son milieu ses deux noires ornières

Qui s’en vont et s’en vont infiniment au loin.
Dans un marais rêveur, où stagne une eau brunie,

Un dernier rais se pose au sommet des roseaux ;

Un cri grêle et navré, qui pleure une agonie,

Sort d’un taillis de saule où nichent des oiseaux ;
Et voici l’angelus, dont la voix tranquillise

La douleur qui s’épand sur ce mourant décor,

Tandis que les grands bras des vieux clochers d’église

Tendent leur croix de fer par-dessus les champs d’or.
VI
L’averse a sabré l’air de ses lames de grêle,

Et voici que le ciel luit comme un parvis bleu,

Et que c’est l’heure où meurt à l’occident, le feu

Où l’argent de la nuit à l’or du jour se mêle.
A l’horizon, plus rien ne passe, si ce n’est

Une allée invaincue et géante de chênes,

Se prolongeant là-bas jusqu’aux fermes prochaines,

Le long des champs en friche et des coins de genêt.
Ces arbres vont ainsi des moines mortuaires

Qui s’en iraient, le cœur assombri par les soirs,

Comme jadis partaient les longs pénitents noirs

Pèleriner au loin vers d’anciens sanctuaires.
Et la route montant et tout à coup s’ouvrant

Sur le couchant rougi comme un plant de pivoines,

A voir ces arbres nus, à voir passer ces moines,

On dirait qu’ils s’en vont, ensemble, et tous en rang,
Vers leur Dieu dont l’azur d’étoiles s’ensemence ;

Et les astres, brillant là-haut sur leur chemin,

Semblent les feux de grands cierges tenus en main,

Dont on n’aperçoit pas monter la tige immense.

Une Heure De Soir

En ces heures de soirs et de brumes ployés

Sur des fleuves partis vers des fleuves sans bornes,

Si mornement tristes contre les quais si mornes,

Luisent encor des flots comme des yeux broyés.
Comme des yeux broyés luisent des flots encor,

Tandis qu’aux poteaux noirs des ponts, barrant les hâvres,

Quels heurts mous et pourris d’abandonnés cadavres

Et de sabords de bateaux morts au Nord ?
La brume est fauve et pleut dans l’air rayé,

La brume en drapeaux morts pend sur la cité morte ;

Quelque chose s’en va du ciel, que l’on emporte,

Lamentable, comme un soleil noyé.
Des tours, immensément des tours, avec des voix de glas,

Pour ceux du lendemain qui s’en iront en terre,

Lèvent leur vieux grand deuil de granit solitaire,

Nocturnement, par au-dessus des toits en tas.
Et des vaisseaux s’en vont, sans même, un paraphe d’éclair,

Tels des cercueils, par ces vides de brouillard rouge,

Sans même un cri de gouvernail qui bouge

Et tourne, au long des chemins d’eau, qu’ils tracent vers la mer.
Et si vers leurs départs, les vieux môles tendent des bras,

Avec au bout des croix emblématiques,

Par à travers l’embu des quais hiératiques,

Les christs implorateurs et doux ne se voient pas :
La brume en drapeaux morts plombe la cité morte,

En cette fin de jour et de soir reployé,

Et du ciel noir, comme un soleil noyé,

Lamentable, c’est tout mon cœur que l’on emporte.