Tout Ce Qui Vit Autour De Nous

Tout ce qui vit autour de nous,
Sous la douce et fragile lumière,
Herbes frêles, rameaux tendres, roses trémières,
Et l’ombre qui les frôle et le vent qui les noue,
Et les chantants et sautillants oiseaux
Qui follement s’essaiment,
Comme des grappes de joyaux
Dans le soleil,
Tout ce qui vit au beau jardin vermeil,
Ingénument, nous aime ;
Et nous,
Nous aimons tout.

Nous adorons le lys que nous voyons grandir
Et les hauts tournesols plus clairs que le Nadir
Cercles environnés de pétales de flammes
Brûlent, à travers leur ardeur, nos âmes.
Les fleurs les plus simples, les phlox et les lilas,
Au long des murs, parmi les pariétaires,
Croissent, pour être proches de nos pas ;
Et les herbes involontaires,
Dans le gazon où nous avons passé,
Ouvrent les yeux mouillés de leur rosée.

Et nous vivons ainsi avec les fleurs et l’herbe,
Simples et purs, ardents et exaltés,
Perdus dans notre amour, comme dans l’or, les gerbes.
Et fièrement, laissant l’impérieux été
Trouer et traverser de ses pleines clartés
Nos chairs, nos coeurs, et nos deux volontés.

Vers La Mer

Le vent futile et pur n’est que baisers ;

Et les écumes,

Qui doucement échouent

Contre les proues,

Ne sont que plumes ;

Il fait dimanche sur la mer !Telles des dames

Passent, au ciel ou vers les plages,

Voilures et nuages :

Il fait dimanche sur la mer ;

Et l’on voit luire, au loin, des rames,

Barres de prismes sur la mer.

Fier de moi-même et de cette heure

Qui scintillait en grappes de joyaux

Translucides sur l’eau,

J’ai crié vêrs l’espace et sa splendeur :

  » Ô mer de luxe frais et de moires fleuries,

Où le mouvant et vaste été

Marie

Sa force à la douceur et la limpidité ;

Mer de clarté et de conquête,

Où voyagent, de crête en crête,

Sur les vagues qu’elles irisent,

Les brises ;

Mer de beauté sonore et de vives merveilles,

Dont la rumeur bruit à mes oreilles

Depuis qu’enfant j’imaginais les grèves bleues

Où l’Ourse et le Centaure et le Lion des cieux

Venaient boire, le soir,

Là-bas, très loin, à l’autre bout du monde ;

Ô mer, qui fus ma jeunesse cabrée,

Ainsi que tes marées

Vers les dunes aux mille crêtes,

Accueille-moi, ce jour, où les eaux sont en fête !

Très Doucement, Plus Doucement Encore

Très doucement, plus doucement encore,

Berce ma tête entre tes bras,

Mon front fiévreux et mes yeux las ;

Très doucement, plus doucement encore.

Baise mes lèvres, et dis-moi

Ces mots plus doux à chaque aurore,

Quand me les dit ta voix,

Et que tu t’es donnée, et que je t’aime encore
Le joug surgit maussade et lourd ; la nuit

Fut de gros rêves traversée ;

La pluie et ses cheveux fouettent notre croisée

Et l’horizon est noir de nuages d’ennui.
Très doucement, plus doucement encore,

Berce ma tête entre tes bras,

Mon front fiévreux et mes yeux las ;

C’est toi qui m’es la bonne aurore,

Dont la caresse est dans ta main

Et la lumière en tes paroles douces :

Voici que je renais, sans mal et sans secousse,

Au quotidien travail qui trace, en mon chemin,

Son signe,

Et me fait vivre, avec la volonté,

D’être une arme de force et de beauté,

Aux poings d’or d’une vie insigne.

Vers Le Cloître

Je rêve une existence en un cloître de fer,

Brûlée au jeûne et sèche et râpée aux cilices,

Où l’on abolirait, en de muets supplices,

Par seule ardeur de l’âme, enfin, toute la chair.
Sauvage horreur de soi si mornement sentie !

Quand notre corps nous boude et que nos nerfs, la nuit,

Jettent sur nos vouloirs leur cagoule d’ennui,

Ou brusquement nous arrachent à l’inertie.
Dites, ces pleurs, ces cris et cette peur du soir !

Dites, ces plombs de maladie en tous les membres,

Et la lourde torpeur des morbides novembres,

Et le dégoût de se toucher et de se voir ?
Dites, ces mains qui regrettent l’ancien vice

Et qui cherchent encor aux rondeurs des coussins

Et des toisons de ventre et des grappes de seins

Et de moites chaleurs pour le songe complice ?
Je rêve une existence en un cloître de fer,

Brûlée au jeûne et sèche et râpée aux cilices,

Où l’on abolirait, en de muets supplices,

Par seule ardeur de l’âme, enfin, toute la chair.
Et s’imposer le gel des sens quand le corps brûle ;

Et se tyranniser et se tordre le coeur,

– Hélas ! ce qui en reste et tordre, avec rancoeur,

Jusqu’au regret d’un autrefois doux et crédule.
Se cravacher dans sa pensée et dans son sang,

Dans son effort, dans son espoir, dans son blasphème ;

Et s’exalter de ce mépris, pauvre lui-même,

Mais qui rachète un peu l’orgueil d’où l’on descend.
Et se mesquiniser en pratiques futiles

Et se faire petit et n’avoir qu’âpreté

Pour tout ce qui n’est point d’une âcre nullité

Dans le jardin fané des floraisons hostiles.
Je rêve une existence en un cloître de fer,

Brûlée au jeûne et sèche et râpée aux cilices,

Où l’on abolirait, en de muets supplices,

Par seule ardeur de l’âme, enfin, toute la chair.
Oh ! la constante rage à s’écraser, la hargne

A se tant torturer, à se tant amoindrir,

Que tout l’être n’est plus vivant que pour souffrir

Et se fait de son mal sa joie et son épargne.
N’entendre plus ses cris, ne sentir plus ses pleurs,

Mater son instinct noir, tuer sa raison traître,

Oh ! le pouvoir et le savoir ! Etre son maître !

Et les casser enfin, les crocs de ses douleurs !
Et peut-être qu’alors, par un soir salutaire,

Une paix de néant s’installerait en moi,

Et que sans m’émouvoir j’écouterais l’aboi,

L’aboi tumultueux de la mort volontaire.
Je rêve une existence en un cloître de fer.

Tu Arbores Parfois Cette Grâce Bénigne

Tu arbores parfois cette grâce bénigne

Du matinal jardin tranquille et sinueux

Qui déroule, là-bas, parmi les lointains bleus,

Ses doux chemins courbés en cols de cygne.
Et, d’autres fois, tu m’es le frisson clair

Du vent rapide et exaltant

Qui passe, avec ses doigts d’éclair,

Dans les crins d’eau de l’étang blanc.
Au bon toucher de tes deux mains

Je sens comme des feuilles

Me doucement frôler ;

Que midi brûle le jardin,

Les ombres, aussitôt, recueillent

Les paroles chères dont ton être a tremblé.
Chaque moment me semble, grâce à toi,

Passer ainsi, divinement en moi ;

Aussi, quand l’heure vient de la nuit blême,

Où tu te cèles en toi-même

En refermant les yeux,

Sens-tu mon doux regard dévotieux,

Plus humble et long qu’une prière,

Remercier le tien sous tes closes paupières

Vers Le Futur

O race humaine aux destins d’or vouée,

As-tu senti de quel travail formidable et battant,

Soudainement, depuis cent ans,

Ta force immense est secouée ?
L’acharnement à mieux chercher, à mieux savoir,

Fouille comme à nouveau l’ample forêt des êtres,

Et malgré la broussaille où tel pas s’enchevêtre

L’homme conquiert sa loi des droits et des devoirs.
Dans le ferment, dans l’atome, dans la poussière,

La vie énorme est recherchée et apparaît.

Tout est capté dans une infinité de rets

Que serre ou que distend l’immortelle matière.
Héros, savant, artiste, apôtre, aventurier,

Chacun troue à son tour le mur noir des mystères

Et grâce à ces labeurs groupés ou solitaires,

L’être nouveau se sent l’univers tout entier.
Et c’est vous, vous les villes,

Debout

De loin en loin, là-bas, de l’un à l’autre bout

Des plaines et des domaines,

Qui concentrez en vous assez d’humanité,

Assez de force rouge et de neuve clarté,

Pour enflammer de fièvre et de rage fécondes

Les cervelles patientes ou violentes

De ceux

Qui découvrent la règle et résument en eux

Le monde.
L’esprit de la campagne était l’esprit de Dieu ;

Il eut la peur de la recherche et des révoltes,

Il chut ; et le voici qui meurt, sous les essieux

Et sous les chars en feu des nouvelles récoltes.
La ruine s’installe et souffle aux quatre coins

D’où s’acharnent les vents, sur la plaine finie,

Tandis que la cité lui soutire de loin

Ce qui lui reste encor d’ardeur dans l’agonie.
L’usine rouge éclate où seuls brillaient les champs ;

La fumée à flots noirs rase les toits d’église ;

L’esprit de l’homme avance et le soleil couchant

N’est plus l’hostie en or divin qui fertilise.
Renaîtront-ils, les champs, un jour, exorcisés

De leurs erreurs, de leurs affres, de leur folie ;

Jardins pour les efforts et les labeurs lassés,

Coupes de clarté vierge et de santé remplies ?
Referont-ils, avec l’ancien et bon soleil,

Avec le vent, la pluie et les bêtes serviles,

En des heures de sursaut libre et de réveil,

Un monde enfin sauvé de l’emprise des villes ?
Ou bien deviendront-ils les derniers paradis

Purgés des dieux et affranchis de leurs présages,

Où s’en viendront rêver, à l’aube et aux midis,

Avant de s’endormir dans les soirs clairs, les sages ?
En attendant, la vie ample se satisfait

D’être une joie humaine, effrénée et féconde ;

Les droits et les devoirs ? Rêves divers que fait,

Devant chaque espoir neuf, la jeunesse du monde !

Un Lambeau De Patrie

Ce n’est qu’un bout de sol dans l’infini du monde.

Le Nord

Y déchaîne le vent qui mord.

Ce n’est qu’un peu de terre avec sa mer au bord

Et le déroulement de sa dune inféconde.
Ce n’est qu’un bout de sol étroit,

Mais qui renferme encore et sa reine et son roi,

Et l’amour condensé d’un peuple qui les aime.

Le Nord

A beau y déchaîner le froid qui gerce et mord,

Il est brûlant, ce sol suprême.
Quelques troupes, grâce à ce roi,

Y propagent l’exploit

De l’un à l’autre bout de boueuses tranchées,

Et l’Yser débordé y fait stagner ses eaux

Sur des vergers de ferme où jadis les oiseaux

Aux vieux pommiers en fleurs suspendaient leurs nichées.
Dixmude et ses remparts, Nieuport et ses canaux,

Et Furne, avec sa tour pareille à un flambeau,

Vivent encore, ou sont défunts sous la mitraille.

Ô ciel bleu de la Flandre, aux nuages si clairs

Qu’on les prenait pour des anges traversant l’air,

Qui donc eût dit que tu serais ciel de bataille

Un jour ?
Sous ta voûte, la gloire et le deuil tour à tour

Apparaissent et s’entremêlent.

Ô noms sacrés ! Wulpen, Pervyse et Ramscapelle !

C’est près de vos clochers, en d’immenses tombeaux,

Qu’ils goûtent le repos,

Ceux qui se sont battus avec force et furie.

Le sol qui les aima leur a fait bon accueil,

Si bien que n’ayant ni suaire ni cercueil,

Ils sont, jusqu’en leurs os, étreints par la Patrie.
Parfois,

En robe toute droite, ou de toile ou de laine,

Celle qu’ils acclamaient aux jours d’orgueil, leur Reine,

Vient errer et prier parmi leurs pauvres croix ;

Et son geste est timide et son ombre est discrète :

Elle s’attarde et rêve et, quand le soir se fait,

Vers les dunes, là-bas, sa frêle silhouette

Avec lenteur s’efface et bientôt disparaît.
Tandis que lui, le Roi, l’homme qui fut Saint Georges,

S’en revient du lieu même où l’histoire se forge

Aux bords de l’eau bourbeuse et sombre de l’Yser ;

Il rêve, lui aussi, et rejoint sa compagne

Et leurs pas réunis montent par la campagne

Vers leur simple maison qui s’ouvre sur la mer.
Ô Flandre,

Voilà comment tu vis,

Aprement, aujourd’hui ;

Voilà comment tu vis

Dans la gloire et sa flamme, et le deuil et sa cendre.

Jadis, je t’ai aimée avec un tel amour

Que je ne croyais pas qu’il eût pu croître un jour.

Mais je sais maintenant la ferveur infinie

Qui t’accompagne, ô Flandre, à travers l’agonie,

Et t’assiste et te suit jusqu’au bord de la mort

Et même, il est des jours de démence et de rage

Où mon coeur te voudrait plus déplorable encor

Pour se pouvoir tuer à t’aimer davantage.

Vieille Ferme À La Toussaint

La ferme aux longs murs blancs, sous les grands arbres jaunes,

Regarde, avec les yeux de ses carreaux éteints,

Tomber très lentement, en ce jour de Toussaint,

Les feuillages fanés des frênes et des aunes.
Elle songe et resonge à ceux qui sont ailleurs,

Et qui, de père en fils, longuement s’éreintèrent,

Du pied bêchant le sol, des mains fouillant la terre,

A secouer la plaine à grands coups de labeur.
Puis elle songe encor qu’elle est finie et seule,

Et que ses murs épais et lourds, mais crevassés,

Laissent filtrer la pluie et les brouillards tassés,

Même jusqu’au foyer où s’abrite l’aïeule.
Elle regarde aux horizons bouder les bourgs ;

Des nuages compacts plombent le ciel de Flandre ;

Et tristement, et lourdement se font entendre,

Là-bas, des bonds de glas sautant de tour en tour.
Et quand la chute en or des feuillage effleure,

Larmes ! ses murs flétris et ses pignons usés,

La ferme croit sentir ses lointains trépassés

Qui doucement se rapprochent d’elle, à cette heure,

Et pleurent.

Un Matin

Dès le matin, par mes grand’routes coutumières

Qui traversent champs et vergers,

Je suis parti clair et léger,

Le corps enveloppé de vent et de lumière.
Je vais, je ne sais où. Je vais, je suis heureux ;

C’est fête et joie en ma poitrine ;

Que m’importent droits et doctrines,

Le caillou sonne et luit sous mes talons poudreux ;
Je marche avec l’orgueil d’aimer l’air et la terre,

D’être immense et d’être fou

Et de mêler le monde et tout

A cet enivrement de vie élémentaire.
Oh ! les pas voyageurs et clairs des anciens dieux !

Je m’enfouis dans l’herbe sombre

Où les chênes versent leurs ombres

Et je baise les fleurs sur leurs bouches de feu.
Les bras fluides et doux des rivières m’accueillent ;

Je me repose et je repars,

Avec mon guide : le hasard,

Par des sentiers sous bois dont je mâche les feuilles.
Il me semble jusqu’à ce jour n’avoir vécu

Que pour mourir et non pour vivre :

Oh ! quels tombeaux creusent les livres

Et que de fronts armés y descendent vaincus !
Dites, est-il vrai qu’hier il existât des choses,

Et que des yeux quotidiens

Aient regardé, avant les miens,

Se pavoiser les fruits et s’exalter les roses !
Pour la première fois, je vois les vents vermeils

Briller dans la mer des branchages,

Mon âme humaine n’a point d’âge ;

Tout est jeune, tout est nouveau sous le soleil.
J’aime mes yeux, mes bras, mes mains, ma chair, mon torse

Et mes cheveux amples et blonds

Et je voudrais, par mes poumons,

Boire l’espace entier pour en gonfler ma force.
Oh ! ces marches à travers bois, plaines, fossés,

Où l’être chante et pleure et crie

Et se dépense avec furie

Et s’enivre de soi ainsi qu’un insensé !

Viens Jusqu’à Notre Seuil Répandre

Viens jusqu’à notre seuil répandre

Ta blanche cendre

Ô neige pacifique et lentement tombée :

Le tilleul du jardin tient ses branches courbées

Et plus ne fuse au ciel la légère calandre.
Ô neige,

Qui réchauffes et qui protèges

Le blé qui lève à peine

Avec la mousse, avec la laine

Que tu répands de plaine en plaine !

Neige silencieuse et doucement amie

Des maisons, au matin dans le calme endormies,

Recouvre notre toit et frôle nos fenêtres

Et soudain par le seuil et la porte pénètre

Avec tes flocons purs et tes dansantes flammes,

Ô neige lumineuse au travers de notre âme,

Neige, qui réchauffes encor nos derniers rêves

Comme du blé qui lève !

Un Soir

Avec les doigts de ma torture

Gratteurs de mauvaise écriture,

Maniaque inspecteur de maux,

J’écris encor des mots, des mots
Quant à mon âme, elle est partie.
Morosement et pour extraire

L’arrière-faix de ma colère,

Aigu d’orgueil, crispé d’effort,

Je râcle en vain mon cerveau mort.
Quant à mon âme, elle est partie.
Je voudrais me cracher moi-même,

La lèvre en sang, la face blême :

L’ivrogne de son propre moi

S’éructerait en un renvoi.
Quant à mon âme, elle est partie.
Homme las de rage, qui rage

D’être lassé de son orage,

La vie en lui ne se prouvait

Que par l’horreur qu’il en avait.
Quant à mon âme, elle est partie.
Mes poings ont tordu dans le livre

L’intordable fièvre de vivre ;

Ils ne l’ont point tordue assez

Bien que mes poings en soient cassés.
Quant à mon âme, elle est partie.
Le han du soir suprême, écoute !

S’entend là-bas sur la grand’route ;

Clos tes volets c’est bien fini

Le mors-aux-dents vers l’infini.

Viens Lentement T’asseoir

Viens lentement t’asseoir

Près du parterre dont le soir

Ferme les fleurs de tranquille lumière,

Laisse filtrer la grande nuit en toi :

Nous sommes trop heureux pour que sa mer d’effroi

Trouble notre prière.
Là-haut, le pur cristal des étoiles s’éclaire :

Voici le firmament plus net et translucide

Qu’un étang bleu ou qu’un vitrail d’abside ;

Et puis voici le ciel qui regarde à travers.
Les mille voix de l’énorme mystère

Parlent autour de toi,

Les mille lois de la nature entière

Bougent autour de toi,

Les arcs d’argent de l’invisible

Prennent ton âme et sa ferveur pour cible.

Mais tu n’as peur, oh ! simple coeur,

Mais tu n’as peur, puisque ta foi

Est que toute la terre collabore

A cet amour que fit éclore

La vie et son mystère en toi.
Joins donc les mains tranquillement

Et doucement adore ;

Un grand conseil de pureté

Flotte, comme une étrange aurore,

Sous les minuits du firmament.

S’il Était Vrai

S’il était vrai

Qu’une fleur des jardins ou qu’un arbre des prés

Pût conserver quelque mémoire

Des amants d’autrefois qui les ont admirés

Dans leur fraîcheur ou dans leur gloire

Notre amour s’en viendrait

En cette heure du long regret

Confier à la rose ou dresser dans le chêne

Sa douceur ou sa force avant la mort prochaine.
Il survivrait ainsi,

Vainqueur du funèbre souci,

Dans la tranquille apothéose

Que lui feraient les simples choses ;

Il jouirait encor de la pure clarté,

Qu’incline sur la vie une aurore d’été,

Et de la douce pluie aux feuilles suspendue.
Et si, par un beau soir, du fond de l’étendue

S’en venait quelque couple en se tenant les mains

Le chêne allongerait jusque sur leur chemin

Son ombre large et puissante, telle qu’une aile,

Et la rose leur enverrait son parfum frêle.

Un Soir (i)

Sur des marais de gangrène et de fiel

Des coeurs d’astres troués saignent du fond du ciel.
Horizon noir et grand bois noir

Et nuages de désespoir

Qui circulent en longs voyages

Du Nord au Sud de ces parages.
Pays de toits baissés et de chaumes marins

Où sont allés mes yeux en pèlerins,

Mes yeux vaincus, mes yeux sans glaives,

Comme escortes, devant leurs rêves.
Pays de plomb et longs égouts

Et lavasses d’arrière-goûts

Et chante-pleure de nausées,

Sur des cadavres de pensées.
Pays de mémoire chue en de la vase,

Où de la haine se transvase,

Pays de la carie et de la lèpre,

Où c’est la mort qui sonne à vêpre;
Où c’est la mort qui sonne à mort,

Obscurément, du fond d’un port,

Au bas d’un clocher qui s’exhume

Comme un grand mort parmi la brume;
Où c’est mon coeur qui saigne aussi,

Mon coeur morne, mon coeur transi,

Mon coeur de gangrène et de fiel,

Astre cassé, au fond du ciel.

Vivons, Dans Notre Amour Et Notre Ardeur

Vivons, dans notre amour et notre ardeur,
Vivons si hardiment nos plus belles pensées
Qu’elles s’entrelacent harmonisées
A l’extase suprême et l’entière ferveur,

Parce qu’en nos âmes pareilles,
Quelque chose de plus sacré que nous
Et de plus pur, et de plus grand s’éveille,
Joignons les mains pour l’adorer à travers nous.

Il n’importe que nous n’ayons que cris ou larmes
Pour humblement le définir
Et que si rare et si puissant en soit le charme,
Qu’à le goûter nos coeurs soient près de défaillir.

Restons quand même, et pour toujours, les fous
De cet amour implacable
Et les fervents, à deux genoux,
Du Dieu soudain qui règne en nous,
Si violent et si ardemment doux
Qu’il nous fait mal et nous accable.