Tu Te Racontes

Tu te racontes sans le savoir

même quand tu poses et fais semblant.

Tes gestes sont comme le miroir

de tes pensées d’hier, de maintenant.
De toi tu n’arrêtes de parler

tout en ne cessant de te taire.

Tu es, malgré toi, livre ouvert

qui traduit ton langage codé.
Souvent rien qu’un tic te résume.

En lui s’abrite ton amertume

et dans chacun de tes mouvements

tu trahis tes rêves latents.
Pourtant tu te tiens sur tes gardes

et à personne ne te confies.

A quoi cela sert-il, ma fille ?

puisque tous tes secrets bavardent
1978

Une Histoire

Et c’est au fil de nos sourires

que se noua le premier fil.
Et c’est au fil de nos désirs

qu’il se multiplia par mille.
Était-ce au fil de mes espoirs

qu’en araignée tu fis ta toile ?
Car c’est au fil de tes départs

qu’au piège je fus l’animal
alors qu’au fil de ton plaisir

se brisera le dernier fil.
1981

Vacances

Tiède est le vent

Chaud est le temps

Fraîche est ta peau

Doux, le moment
Blanc est le pain

Bleu est le ciel

Rouge est le vin

D’or est le miel
Odeurs de mer

Embruns, senteurs

Parfums de terre

D’algues, de fleurs
Gai est ton rire

Plaisant ton teint

Bons, les chemins

Pour nous conduire
Lumière sans voile

Jours à chanter

Millions d’étoiles

Nuits à danser
Légers, nos dires

Claires, nos voix

Lourd, le désir

Pesants, nos bras
Tiède est le vent

Chaud est le temps

Fraîche est ta peau

Doux, le moment
Doux le moment

Doux le moment
1978

Vain Débat

Qu’il est grand le recul

pour comprendre l’Histoire

et bannir les brouillards

que le temps véhicule !

Qu’il est grand ce recul !
Mais laissons là l’Histoire

et ailleurs allons voir

Autre échelle, autre enjeu,

et pourtant même aveu
Qu’il est long le délai

pour déchiffrer enfin

les clés d’un quotidien

que l’on ne soupçonnait !

Qu’il est long ce délai !
Si lente est la raison !

Que d’erreurs en son nom !

Édifiant le constat !

Vain pourtant, le débat
2009

Vernissage

Et l’autre pendu à côté,

un peu de travers accroché

et qu’à peine on a remarqué,

gens qui tout en passant riez,

faisant autour de vous du charme

à qui oserais-je avouer

y avoir mis toutes mes larmes ?

Je l’ai chéri, je l’ai aimé,

ce tableau qui de moi est né

et en lui je me suis mirée.

Mais que fait donc dans ce vacarme

cette chose qui a traduit mes larmes ?Et celui qu’on voit en entrant

car de tous il est le plus grand.

Il y a des gens qui s’y arrêtent :

c’est là qu’on admire les toilettes

et qu’on fait le baise-main aux dames.

A qui oserais-je avouer

y avoir mis toute mon âme ?

Je l’ai chéri, je l’ai aimé

et en lui je me suis mirée,

ce tableau qui déjà me damne.

Et je rougis en me voyant,

âme qui s’étale à tout venant.

Toi Avec Toi !

Gaieté vibrait en ton archet

M’enveloppait comme lumière

Je me souviens.

Pourtant tristesse m’en renaît

C’était, c’était

Toi avec toi.

Et moi. Naguère.

Et mon regard cherchant le tien
Soudain, ton grave. Et jeu austère.

Joyaux nés de tes mains aimées.

Je me souviens.

Moi qui ne fus qu’ombre ignorée.

C’était, c’était

Toi avec toi.

Et moi. En vain.

Et ton regard. Perdu. Si loin.
Musique ailée. Comme en prière.

Élan dont je ne fus l’objet.

Je me souviens.

Peine m’en est restée. Entière.

C’était, c’était

Toi avec toi.

Et moi. Amère.

Mon regard quémandant le tien.
Gaieté à nouveau t’habitait !

Archet me jouant sur les nerfs

Je me souviens

Rage m’étreint d’y repenser !

C’était, c’était

Toi avec toi !
1997

Toi L’ennui

Plus grand que l’océan

Plus étroit qu’un carcan

Plus cruel qu’un enfant

Plus bête qu’un adjudant

Plus chaud qu’une gourgandine

Plus frigide qu’une béguine

Plus vide que le désert

Plus peuplé que l’enfer

Toi l’Ennui
Plus haut qu’une cathédrale

Plus mince qu’un pétale

Plus triste qu’un vieux clown

Plus gai que les Gorgones

Plus réel que matière

Plus fluide que l’éther

Plus muet que le silence

Plus parlant qu’une jactance

Toi l’Ennui
Plus contrit qu’un curé

Plus gueulant qu’une traînée

Plus gris que la poussière

Plus transparent que l’air

Plus long qu’une abstinence

Plus vide que l’absence

Plus lent qu’une agonie

Plus ingrat que l’oubli

Toi l’Ennui
Plus sot qu’un fonctionnaire

Plus brimant qu’un clystère

Plus bâfrant qu’un glouton

Plus radin qu’Harpagon

Plus hideux que misère

Plus doux qu’une mégère

Plus amène qu’un démon

Plus mielleux qu’une potion

Toi l’Ennui
Jamais tu n’abandonnes

Tu ne fais grâce à personne

Aussi vaste que le monde

tu nous mènes à la ronde

Aussi vieux que la terre

tu ne désarmes guère

Aussi long que la vie

jamais tu ne t’oublies

Toi l’Ennui
1976

Ton Visage

Ton visage est une symphonie

Qui chante doucement en moi.

Ton visage est une mélodie

Que je répète mille fois.

Ton visage quand tu n’es pas là

Me poursuit partout où je vas

Ton visage quand je suis venu

C’est comme s’il ne m’avait pas vu.

Tu me fais mal sans le savoir.

Tu me détruis sans le vouloir

Mais je ne peux tourner la page

Et ne connais que ton image.
Ton visage s’est illuminé

Quand tu parlais à mon copain.

Et ça m’a brisé de chagrin.

C’est comme si la vie s’arrêtait.

Ton visage se moque de ma tête

Quand je fais rire l’assemblée.

Alors c’est pour moi une fête

Puisqu’au moins tu m’as regardé.

Tu me fais mal sans le savoir.

Tu me détruis sans le vouloir

Mais je ne peux tourner la page

Et ne connais que ton image.
Combien je voudrais le toucher.

Il est parfois si près du mien.

Du bout des doigts du bout des mains

Comme on fait d’une chose sacrée.

Ton visage me tord les boyaux

Car pour moi tu n’as pas un mot

Et ça me laisse un goût amer.

Mon paradis est un enfer.

Tu me fais mal sans le savoir.

Tu me détruis sans le vouloir

Mais je ne peux tourner la page

Et ne connais que ton image.
Ton visage est une symphonie

Qui chante doucement en moi.

Ton visage est une mélodie

Que je répète mille fois
1976

L’humoriste

Pourtant, libre à nous d’aller voir

de l’autre côté du miroir

Car, de son mal, lourd est le poids,

pauvre humoriste que voilà !Pour tout vous dire : Ne s’aimant pas,

se dénigrant, (rien n’y résiste !)

et se traitant de tous les noms,

(impressionnante en est la liste !)

et se noyant dans son mal-être,

mentalement s’envoyant paître,

se voyant en tout ridicule

et s’inventant mille raisons

pour se classer parmi les nuls,

il va, traînant son désarroi,

pauvre humoriste que voilà !

car, de son mal, lourd est le poids

Puis, transformant ce qui l’accable

en propos débordants d’esprit,

il apparaît inénarrable,

soupape qui n’a pas de prix !

Recommencement

Depuis le chant du coq

et jusqu’au chant du cygne

tu cultives ta vigne

dans la terre et le roc.
Depuis le chant d’amour

et jusqu’au chant de haine

tu cultives ta peine

aux heures de chaque jour.
Depuis le chant de paix

et jusqu’au chant de guerre

tu cultives à rebours

tes espoirs éphémères.
Depuis le champ de blé

et jusqu’au champ de morts

tous les chants seront morts

de n’être plus chantés.
Depuis le chant de guerre

et jusqu’au chant de paix

ceux qui seront restés

ne sauront plus que faire.
Depuis le chant de haine

et jusqu’au chant d’amour

s’oubliera la peine

aux heures de tous les jours.
Après le chant du cygne

il sonne, le chant du coq !

Car l’aube qui se moque

se lève sur la vigne.
1978

L’inspiration

Qu’il lui soit fait ou non honneur,

l’enthousiasme créateur

se fera ange ou bien démon.

En bref, telle est l’inspiration.
Car, sachez-le, cette infidèle

par trop souvent se fait la belle

en vous laissant sur le pavé.

Dès lors, qui voudrait la chanter ?
L’inspiration est une garce

qui vous embobine à son gré.

On ne sait sur quel pied danser

quand l’émotion tourne à la farce !
L’inspiration fait l’imbécile

lorsqu’elle arrive à contretemps.

L’effet en est fort déroutant

et l’on vous juge un peu débile !
L’inspiration parfois sorcière,

vous fait goûter au nirvana

en vous piégeant dans l’éphémère.

Vous en sortez en piètre état !
L’inspiration tant vous régale

qu’il vous en vient bonheur extrême

quand la voilà prise de flemme

Et vous en perdez les pédales !
L’inspiration est une ordure

qui, par ses accents les plus purs

vous soufflera maintes bêtises

Déjà vos ennemis s’en grisent !
L’inspiration souvent rigole

et vous dit : « Ailleurs on m’attend »,

et puis aussitôt fout le camp.

Et voilà qu’en vous tout s’affole !
2009

Regain

Et mes jours et mes nuits

teintés de nostalgie

me répétaient le chant

de mon bonheur enfui.
Et mon chant d’aujourd’hui

comme un regain de vie

s’éveille en fredonnant

le bonheur au présent.
1997

L’orateur

A sa table de conférence

il se lève et déjà commence,

laissant flotter (le temps qu’il faut)

un instant infime de silence

ainsi qu’au lever du rideau

On se manifeste aussitôt :

Bravos.
Il ne s’engage que sobrement

(les coups de gueule viendront à temps).

Du geste, il souligne le verbe,

malgré lui comédien en herbe

se démenant sur les tréteaux

On se manifeste aussitôt :

Bravos.
Lorsqu’il frappe du poing sur la table,

un temps d’arrêt dans ses propos

en rendra l’effet plus durable

Et dans l’air qui encore frémit

et qui évoque la tragédie,

on se manifeste aussitôt :

Bravos.
Soudain il ne tient plus en place

et de force il saura créer

(pour le public c’est un cadeau)

les gestes longuement étudiés

qu’il répéta devant la glace

On se manifeste aussitôt :

Bravos.
Voilà. Le rideau est tombé.

L’orateur, merci. Bien parlé !

Mais il se montre un peu inquiet

quoiqu’à la fois fort satisfait,

tout pareil à l’homme de métier

lorsqu’il a quitté le plateau.

BRAVO !
1978

Regrets

Tu vois,

Un jour est passé.

Quel beau jour c’était !

Mais tu l’ignorais.
Tu vois,

Bien qu’à ta portée,

Tu l’as laissé là

Car tu ne savais.
Tu vois,

Ce jour-là s’offrait.

Fallait lui parler.

Et qu’en as-tu fait ?
Tu vois,

Il resta muet

et terne d’aspect

comme tant de journées.
Tu vois,

Fallait l’inviter.

Fallait le bercer

Et t’y réchauffer.
Tu vois,

Fallait t’y lover

Et t’en imprégner.

Il t’appartenait.
Tu vois,

Il s’en est allé

Et trop tard tu sais

Qu’il ensoleillait.
Tu vois,

Un jour est passé.

Et tu regrettas.

Quel beau jour c’était !
1978

Miroir Miroir

Alors que nul ne voit,

lorsque l’ennui me guette

aux assemblées de têtes,

c’est entre moi et moi

que je me fais la fête

en me marrant tout bas.
Or, vu qu’un rien m’engrosse,

en traits quelque peu rosses,

un tantinet féroces,

rien qu’entre moi et moi

sitôt portrait je brosse

de ceux qui me côtoient.
Dès lors, en gaieté folle,

pourtant statue de bois,

par coeur je me gondole,

juste entre moi et moi.

Oeil grave et bouche molle

où rien ne se lira.
Mais soudain patatras !

Durant que je me tords,

d’un seul coup je m’abhorre,

là, entre moi et moi.

Masque à la James Ensor

au guignol de ma joie.
Car pouffant sans sourire

et me pâmant sans voix,

c’est par-delà mon rire

qu’en chacun je me mire

avec un peu d’effroi !

Rien qu’entre moi. Et moi.
1997