Puis Qu’ainsi Sont Mes Dures Destinees

Puis qu’ainsi sont mes dures destinees,

J’en saouleray, si je puis, mon soucy,

Si j’ay du mal, elle le veut aussi :

J’accompliray mes peines ordonnees.
Nymphes des bois, qui avez, estonnees,

De mes douleurs, je croy, quelque mercy,

Qu’en pensez-vous ? Puis-je durer ainsi,

Si à mes maux tresves ne sont donnees ?
Or si quelqu’une à m’escouter s’encline,

Oyés, et pour Dieu, ce qu’orez je devine :

Le jour est prez que mes forces jà vaines
Ne pourront plus fournir à mon tourment ;

C’est mon espoir ; si je meurs en aimant,

A donc, je croy, failliray je à mes peines.

Quand Celle J’oy Parler Qui Pare Nostre France

Quand celle j’oy parler qui pare nostre France,

Lors son riche propos j’admire en escoutant ;

Et puis s’elle se taist, j’admire bien autant

La belle majesté de son grave silence.
S’elle escrit, s’elle lit, s’elle va, s’elle dance,

Or je poise son port, or son maintien constant,

Et sa guaye façon ; et voir en un instant

De çà de là sortir mille graces je pense.
J’en dis le grammercis à ma vive amitié,

De quoy j’y vois si cler ; et du peuple ay pitié :

De mil vertus qu’il voit en un corps ordonnees,
La dixme il n’en voit pas, et les laisse pour moy :

Certes j’en ay pitié ; mais puis apres je voy

Qu’onc ne furent à tous toutes graces donnees.

Quand J’ose Voir Madame, Amour Guerre Me Livre

Quand j’ose voir Madame, Amour guerre me livre,

Et se pique à bon droit que je vay follement

Le cercher en son regne ; et alors justement

Je souffre d’un mutin temeraire la peine.
Or me tiens-je loing d’elle, et ta main inhumaine,

Amour, ne chomme pas : mais si aucunement,

Pitié logeoit en toy, tu devois vrayement

T’ayant laissé le camp, me laisser prendre haleine.
N’aye-je pas donc raison, ô Seigneur, de me plaindre,

Si estant loing de feu, ma chaleur n’est pas moindre ?

Quand d’elle pres je suis, lors tu dois faire preuve
De ta force sur moy ; mais or tu dois aussi

Relascher la rigueur de mon aspre soucy :

Trop mortelle est la guerre où l’on n’a jamais tresve.

Quand Tes Yeux Conquerans Estonné Je Regarde

Quand tes yeux conquerans estonné je regarde,

J’y veoy dedans à clair tout mon espoir escript ;

J’y veoy dedans Amour luy mesme qui me rit,

Et m’y monstre, mignard, le bon heur qu’il me garde.
Mais, quand de te parler par fois je me hazarde

C’est lors que mon espoir desseiché se tarit ;

Et d’avouer jamais ton oeil, qui me nourrit,

D’un seul mot de faveur, cruelle, tu n’as garde.
Si tes yeux sont pour moy, or voy ce que je dis :

Ce sont ceux là, sans plus, à qui je me rendis.

Mon Dieu, quelle querelle en toi mesme se dresse,
Si ta bouche et tes yeux se veulent desmentir ?

Mieux vaut, mon doux tourment, mieux vaut les despartir,

Et que je prenne au mot de tes yeux la promesse.

Quand Viendra Ce Jour Là, Que Ton Nom Au Vray Passe

Quand viendra ce jour là, que ton nom au vray passe

Par France dans mes vers ? combien et quantes fois

S’en empresse mon coeur, s’en demangent mes doits ?

Souvent dans mes escris de soy mesme il prend place.
Maulgré moy je t’escris, maulgré moy je t’efface.

Quand Astree viendroit, et la foy, et le droit,

Alors, joyeux, ton nom au monde se rendroit.

Ores, c’est à ce temps, que cacher il te face,
C’est à ce tempts maling une grande vergoigne.

Donc, Madame, tandis, tu seras ma Dourdouigne.

Toutesfois laisse moy, laisse moy ton nom mettre ;
Ayez pitié du temps : si au jour je te metz,

Si le temps te cognoist, lors je te le prometz,

Lors il sera doré, s’il le doit jamais estre.

Quant À Chanter Ton Los Par Fois Je M’adventure

Quant à chanter ton los par fois je m’adventure,

Sans ozer ton grand nom dans mes vers exprimer,

Sondant le moins profond de ceste large mer,

Je tremble de m’y perdre, et aux rives m’assure ;
Je crains, en loüant mal, que je te face injure.

Mais le peuple, estonné d’ouir tant t’estimer,

Ardant de te cognoistre, essaie à te nommer,

Et, cerchant ton sainct nom ainsi à l’adventure,
Esblouï, n’attaint pas à veoir chose si claire ;

Et ne te trouve point, ce grossier populaire,

Qui n’ayant qu’un moyen, ne veoit pas celuy là :
C’est que s’il peut trier, la comparaison faicte,

Des parfaictes du monde, une la plus parfaicte,

Lors, s’il a voix, qu’il crie hardiment :   » La voylà ! « 

Quoy ? Qu’est Ce ? Ô Vans, Ô Nuës, Ô L’orage !

Quoy ? qu’est ce ? ô vans, ô nuës, ô l’orage !

A point nommé, quand moy d’elle aprochant,

Les bois, les monts, les baisses vois tranchant,

Sur moy, d’aguest, vous passez vostre rage.
Ores mon coeur s’embrase d’avantage.

Allez, allez faire peur au marchant

Qui dans la mer les thresors va cherchant :

Ce n’est ainsi qu’on m’abbat le courage.
Quand j’oy les ventz, leur tempeste et leurs cris,

De leur malice, en mon coeur, je me ris :

Me pensent ils pour cela faire rendre ?
Face le ciel du pire, et l’air aussi :

Je veus, je veus, et le declaire ainsi,

S’il faut mourir, mourir comme Leandre.

Reproche Moy Maintenant, Je Le Veux

Reproche moy maintenant, je le veux,

Si oncq de toy j’ay eu faveur aucune,

Traistre, legere, inconstance fortune.

Reproche moi hardiment, si tu peux.
Depuis le jour qu’en mal’heure mes yeux

Voyent du ciel la lumiere importune,

Je suis le but, la descharge commune

De tous les coups de ton bras furieux.
Bien tost j’auray, desjà l’heure s’avance,

J’auray de toy par mort quelque vengence,

Lors que de moy l’ame sera partie.
A toy vrayement le camp demeurera ;

Mais, j’en suis seur, ma mort te faschera,

De te laisser cruelle sans partie.

Si Contre Amour Je N’ay Autre Deffence

Si contre Amour je n’ay autre deffence,

Je m’en plaindray, mes vers le maudiront,

Et apres moy les roches rediront

Le tort qu’il faict à ma dure constance.
Puis que de luy j’endure cette offence,

Au moings tout haut, mes rithmes le diront,

Et nos neveus, a lors qu’ilz me liront,

En l’outrageant, m’en feront la vengeance.
Ayant perdu tout l’aise que j’avois,

Ce sera peu que de perdre ma voix.

S’on sçait l’aigreur de mon triste soucy,
Et fut celuy qui m’a faict ceste playe,

Il en aura, pour si dur coeur qu’il aye,

Quelque pitié, mais non pas de mercy.

Ô Vous, Maudits Sonnets, Vous Qui Printes L’audace

Ô vous, mauditz sonnetz, vous qui prinstes l’audace

De toucher à Madame ! ô malings et pervers,

Des Muses le reproche, et honte de mes vers !

Si je vous feis jamais, s’il fault que je me face
Ce tort de confesser vous tenir de ma race,

Lors, pour vous, les ruisseaux ne furent pas ouverts

D’Apollon le doré, des Muses aux yeulx verts ;

Mais vous receut naissants Tisiphone en leur place.
Si j’ay oncq quelque part à la posterité,

Je veulx que l’un et l’aultre en soit desherité.

Et si au feu vengeur dez or je ne vous donne,
C’est pour vous diffamer : vivez, chetifz, vivez ;

Vivez aux yeulx de tous, de tout honneur privez ;

Car c’est pour vous punir, qu’ores je vous pardonne.

Si Ma Raison En Moy S’est Peu Remettre

Si ma raison en moy s’est peu remettre,

Si recouvrer asthure je me puis,

Si j’ay du sens, si plus homme je suis,

Je t’en mercie, ô bien heureuse lettre.
Qui m’eust (hélas), qui m’eust sceu recognoistre,

Lors qu’enragé, vaincu de mes ennuys,

En blasphemant, Madame je poursuis ?

De loing, honteux, je te vis lors paroistre,
Ô sainct papier ; alors je me revins,

Et devers toy devotement je vins :

Je te donrois un autel pour ce fait,
Qu’on vist les traictz de ceste main divine ;

Mais de les veoir aucun homme n’est digne,

Ny moi aussi, s’elle ne m’en eust faict.

Ô, Entre Tes Beautez, Que Ta Constance Est Belle

Ô, entre tes beautez, que ta constance est belle !

C’est ce coeur asseuré, ce courage constant,

C’est, parmy tes vertus, ce que l’on prise tant :

Aussi qu’est il plus beau qu’une amitié fidelle ?
Or, ne charge donc rien de ta soeur infidele,

De Vesere, ta soeur : elle va s’escartant,

Tousjours flotant mal seure en son cours inconstant :

Voy tu comme, à leur gré, les vans se jouent d’elle ?
Et ne te repent point, pour droict de ton aisnage,

D’avoir desjà choisi la constance en partaige.

Mesme race porta l’amitié souveraine
Des bons jumeaux, desquelz l’un à l’autre despart

Du ciel et de l’enfer la moitié de sa part,

Et l’amour diffamé de la trop belle Heleine.

Si Onc J’eus Droit, Or J’en Ay De Me Plaindre

Si onc j’eus droit, or j’en ay de me plaindre :

Car qui voudroit que je fusse content

Estant loing d’elle ? Et je ne sçay pourtant,

En estant pres, si mon mal seroit moindre.
Ou pres, ou loing, le mal me vient atteindre ;

J’ay beau fuir, en tous lieux il m’attend

Pres, un vif mal ; et puis, loing d’elle estant,

Une langueur, autant ou plus à craindre.
Ô fier Amour, que tu as long le bras,

Puis qu’en fuyant on ne l’evite pas !

Puis qu’il te plaist, helas, je suis tesmoing,
Puis qu’à mon dam il t’a pleu que le sente,

Que ta main a, d’une arme non contente,

Le feu de pres, et les flesches de loing.

Or, Dis Je Bien, Mon Esperance Est Morte

Or, dis je bien, mon esperance est morte.

Or est ce faict de mon ayse et mon bien.

Mon mal est clair : maintenant je veoy bien,

J’ay espousé la douleur que je porte.
Tout me court sus, rien ne me reconforte,

Tout m’abandonne, et d’elle je n’ay rien,

Sinon tousjours quelque nouveau soustien,

Qui rend ma peine et ma douleur plus forte.
Ce que j’attends, c’est un jour d’obtenir

Quelques souspirs des gents de l’advenir :

Quelqu’un dira dessus moy par pitié :
  » Sa dame et luy nasquirent destinez,

Également de mourir obstinez,

L’un en rigueur, et l’aultre en amitié.

Toy Qui Oys Mes Souspirs, Ne Me Sois Rigoureux

Toy qui oys mes souspirs, ne me sois rigoureux,

Si mes larmes à part, toutes mienes, je verse,

Si mon amour ne suit en sa douleur diverse

Du Florentin transi les regretz langoureux,
Ny de Catulle aussi, le foulastre amoureux,

Qui le coeur de sa dame en chastouillant luy perce,

Ny le sçavant amour du mi-gregois Properce :

Ils n’ayment pas pour moy, je n’ayme pas pour eulx.
Qui pourra sur aultruy ses douleurs limiter,

Celuy pourra d’aultruy les plainctes imiter :

Chascun sent son tourment, et sçait ce qu’il endure.
Chascun parla d’amour ainsi qu’il l’entendit.

Je dis ce que mon coeur, ce que mon mal me dict.

Que celuy ayme peu, qui ayme à la mesure !