Quand Viendra Ce Jour Là, Que Ton Nom Au Vray Passe

Quand viendra ce jour là, que ton nom au vray passe

Par France dans mes vers ? combien et quantes fois

S’en empresse mon coeur, s’en demangent mes doits ?

Souvent dans mes escris de soy mesme il prend place.
Maulgré moy je t’escris, maulgré moy je t’efface.

Quand Astree viendroit, et la foy, et le droit,

Alors, joyeux, ton nom au monde se rendroit.

Ores, c’est à ce temps, que cacher il te face,
C’est à ce tempts maling une grande vergoigne.

Donc, Madame, tandis, tu seras ma Dourdouigne.

Toutesfois laisse moy, laisse moy ton nom mettre ;
Ayez pitié du temps : si au jour je te metz,

Si le temps te cognoist, lors je te le prometz,

Lors il sera doré, s’il le doit jamais estre.

Quant À Chanter Ton Los Par Fois Je M’adventure

Quant à chanter ton los par fois je m’adventure,

Sans ozer ton grand nom dans mes vers exprimer,

Sondant le moins profond de ceste large mer,

Je tremble de m’y perdre, et aux rives m’assure ;
Je crains, en loüant mal, que je te face injure.

Mais le peuple, estonné d’ouir tant t’estimer,

Ardant de te cognoistre, essaie à te nommer,

Et, cerchant ton sainct nom ainsi à l’adventure,
Esblouï, n’attaint pas à veoir chose si claire ;

Et ne te trouve point, ce grossier populaire,

Qui n’ayant qu’un moyen, ne veoit pas celuy là :
C’est que s’il peut trier, la comparaison faicte,

Des parfaictes du monde, une la plus parfaicte,

Lors, s’il a voix, qu’il crie hardiment :   » La voylà ! « 

Quoy ? Qu’est Ce ? Ô Vans, Ô Nuës, Ô L’orage !

Quoy ? qu’est ce ? ô vans, ô nuës, ô l’orage !

A point nommé, quand moy d’elle aprochant,

Les bois, les monts, les baisses vois tranchant,

Sur moy, d’aguest, vous passez vostre rage.
Ores mon coeur s’embrase d’avantage.

Allez, allez faire peur au marchant

Qui dans la mer les thresors va cherchant :

Ce n’est ainsi qu’on m’abbat le courage.
Quand j’oy les ventz, leur tempeste et leurs cris,

De leur malice, en mon coeur, je me ris :

Me pensent ils pour cela faire rendre ?
Face le ciel du pire, et l’air aussi :

Je veus, je veus, et le declaire ainsi,

S’il faut mourir, mourir comme Leandre.

Reproche Moy Maintenant, Je Le Veux

Reproche moy maintenant, je le veux,

Si oncq de toy j’ay eu faveur aucune,

Traistre, legere, inconstance fortune.

Reproche moi hardiment, si tu peux.
Depuis le jour qu’en mal’heure mes yeux

Voyent du ciel la lumiere importune,

Je suis le but, la descharge commune

De tous les coups de ton bras furieux.
Bien tost j’auray, desjà l’heure s’avance,

J’auray de toy par mort quelque vengence,

Lors que de moy l’ame sera partie.
A toy vrayement le camp demeurera ;

Mais, j’en suis seur, ma mort te faschera,

De te laisser cruelle sans partie.

Si Contre Amour Je N’ay Autre Deffence

Si contre Amour je n’ay autre deffence,

Je m’en plaindray, mes vers le maudiront,

Et apres moy les roches rediront

Le tort qu’il faict à ma dure constance.
Puis que de luy j’endure cette offence,

Au moings tout haut, mes rithmes le diront,

Et nos neveus, a lors qu’ilz me liront,

En l’outrageant, m’en feront la vengeance.
Ayant perdu tout l’aise que j’avois,

Ce sera peu que de perdre ma voix.

S’on sçait l’aigreur de mon triste soucy,
Et fut celuy qui m’a faict ceste playe,

Il en aura, pour si dur coeur qu’il aye,

Quelque pitié, mais non pas de mercy.

Ô Vous, Maudits Sonnets, Vous Qui Printes L’audace

Ô vous, mauditz sonnetz, vous qui prinstes l’audace

De toucher à Madame ! ô malings et pervers,

Des Muses le reproche, et honte de mes vers !

Si je vous feis jamais, s’il fault que je me face
Ce tort de confesser vous tenir de ma race,

Lors, pour vous, les ruisseaux ne furent pas ouverts

D’Apollon le doré, des Muses aux yeulx verts ;

Mais vous receut naissants Tisiphone en leur place.
Si j’ay oncq quelque part à la posterité,

Je veulx que l’un et l’aultre en soit desherité.

Et si au feu vengeur dez or je ne vous donne,
C’est pour vous diffamer : vivez, chetifz, vivez ;

Vivez aux yeulx de tous, de tout honneur privez ;

Car c’est pour vous punir, qu’ores je vous pardonne.

Si Ma Raison En Moy S’est Peu Remettre

Si ma raison en moy s’est peu remettre,

Si recouvrer asthure je me puis,

Si j’ay du sens, si plus homme je suis,

Je t’en mercie, ô bien heureuse lettre.
Qui m’eust (hélas), qui m’eust sceu recognoistre,

Lors qu’enragé, vaincu de mes ennuys,

En blasphemant, Madame je poursuis ?

De loing, honteux, je te vis lors paroistre,
Ô sainct papier ; alors je me revins,

Et devers toy devotement je vins :

Je te donrois un autel pour ce fait,
Qu’on vist les traictz de ceste main divine ;

Mais de les veoir aucun homme n’est digne,

Ny moi aussi, s’elle ne m’en eust faict.

Ô, Entre Tes Beautez, Que Ta Constance Est Belle

Ô, entre tes beautez, que ta constance est belle !

C’est ce coeur asseuré, ce courage constant,

C’est, parmy tes vertus, ce que l’on prise tant :

Aussi qu’est il plus beau qu’une amitié fidelle ?
Or, ne charge donc rien de ta soeur infidele,

De Vesere, ta soeur : elle va s’escartant,

Tousjours flotant mal seure en son cours inconstant :

Voy tu comme, à leur gré, les vans se jouent d’elle ?
Et ne te repent point, pour droict de ton aisnage,

D’avoir desjà choisi la constance en partaige.

Mesme race porta l’amitié souveraine
Des bons jumeaux, desquelz l’un à l’autre despart

Du ciel et de l’enfer la moitié de sa part,

Et l’amour diffamé de la trop belle Heleine.

Si Onc J’eus Droit, Or J’en Ay De Me Plaindre

Si onc j’eus droit, or j’en ay de me plaindre :

Car qui voudroit que je fusse content

Estant loing d’elle ? Et je ne sçay pourtant,

En estant pres, si mon mal seroit moindre.
Ou pres, ou loing, le mal me vient atteindre ;

J’ay beau fuir, en tous lieux il m’attend

Pres, un vif mal ; et puis, loing d’elle estant,

Une langueur, autant ou plus à craindre.
Ô fier Amour, que tu as long le bras,

Puis qu’en fuyant on ne l’evite pas !

Puis qu’il te plaist, helas, je suis tesmoing,
Puis qu’à mon dam il t’a pleu que le sente,

Que ta main a, d’une arme non contente,

Le feu de pres, et les flesches de loing.

Or, Dis Je Bien, Mon Esperance Est Morte

Or, dis je bien, mon esperance est morte.

Or est ce faict de mon ayse et mon bien.

Mon mal est clair : maintenant je veoy bien,

J’ay espousé la douleur que je porte.
Tout me court sus, rien ne me reconforte,

Tout m’abandonne, et d’elle je n’ay rien,

Sinon tousjours quelque nouveau soustien,

Qui rend ma peine et ma douleur plus forte.
Ce que j’attends, c’est un jour d’obtenir

Quelques souspirs des gents de l’advenir :

Quelqu’un dira dessus moy par pitié :
  » Sa dame et luy nasquirent destinez,

Également de mourir obstinez,

L’un en rigueur, et l’aultre en amitié.

Toy Qui Oys Mes Souspirs, Ne Me Sois Rigoureux

Toy qui oys mes souspirs, ne me sois rigoureux,

Si mes larmes à part, toutes mienes, je verse,

Si mon amour ne suit en sa douleur diverse

Du Florentin transi les regretz langoureux,
Ny de Catulle aussi, le foulastre amoureux,

Qui le coeur de sa dame en chastouillant luy perce,

Ny le sçavant amour du mi-gregois Properce :

Ils n’ayment pas pour moy, je n’ayme pas pour eulx.
Qui pourra sur aultruy ses douleurs limiter,

Celuy pourra d’aultruy les plainctes imiter :

Chascun sent son tourment, et sçait ce qu’il endure.
Chascun parla d’amour ainsi qu’il l’entendit.

Je dis ce que mon coeur, ce que mon mal me dict.

Que celuy ayme peu, qui ayme à la mesure !

Ores Je Te Veux Faire Un Solennel Serment

Ores je te veux faire un solennel serment,

Non serment qui m’oblige à t’aimer d’avantage,

Car meshuy je ne puis ; mais un vray tesmoignage

A ceulx qui me liront, que j’aime loyaument.
C’est pour vray, je vivray, je mourray en t’aimant.

Je jure le hault ciel, du grand Dieu l’heritage,

Je jure encor l’enfer, de Pluton le partage,

Où les parjurs auront quelque jour leur tourment ;
Je jure Cupidon, le Dieu pour qui j’endure ;

Son arc, ses traicts, ses yeux et sa trousse je jure :

Je n’aurois jamais fait : je veux bien jurer mieux,
J’en jure par la force et pouvoir de tes yeux,

Je jure ta grandeur, ta douceur et ta grace,

Et ton esprit, l’honneur de ceste terre basse.

Tu M’as Rendu La Veuë, Amour, Je Le Confesse

Tu m’as rendu la veuë, Amour, je le confesse.

De grace que c’estoit à peine je sçavoy,

Et or toute la grace en un monceau je voy,

De toutes parts luisant en ma grande maistresse.
Or de voir et revoir ce thresor je ne cesse,

Comme un masson qui a quelque riche paroy

Creusé d’un pic heureux qui recele soubs soy

Des avares ayeux la secrette richesse.
Or j’ay de tout le bien la cognoissance entiere,

Honteux de voir si tard la plaisante lumiere :

Mais que gagne je, Amour, que ma veuë est plus claire,
Que tu m’ouvres les yeux, et m’affines les sens ?

Et plus je voy de bien, et plus de maulx je sens :

Car le feu qui me brusle est celuy qui m’esclaire.

Où Qu’aille Le Soleil, Il Ne Voit Terre Aucune

Où qu’aille le Soleil, il ne voit terre aucune,

Où les maulx que tu fais ne te facent nommer.

Mais de toy icy bas qu’en doit l’on presumer,

Quand de ton pere aussi tu n’as mercy pas une ?
Ta force en terre, au ciel, par tout le monde est une :

L’oiseau par l’air volant sent la force d’aimer,

Et les poissons cachez dans le fond de la mer,

Et des poissons le Roy, le grand pere Neptune.
Le noir Pluton, forcé par ta fléche meurtriere,

Sortit voir les rayons de l’estrange lumiere.

Ô petit Dieu, le ciel, l’eau, l’air, l’enfer, la terre,
Te crient le vainqueur ! Meshuy laisse ces traicts ;

Tu n’as plus où tirer : quand aura l’on la paix,

Si la victoire, au pis, n’est la fin de la guerre ?

Un Lundy Fut Le Jour De La Grande Journee

Un Lundy fut le jour de la grande journee

Que l’Amour me livra : ce jour il fut vainqueur

Ce jour il se fit maistre et tyran de mon coeur :

Du fil de ce jour pend toute ma destinee.
Lors fut à mon tourment ma vie abandonnee,

Lors Amour m’asservit à sa folle rigueur.

C’est raison qu’à ce jour, le chef de ma langueur,

Soit la place en mes vers la premiere donnee.
Je ne sçay que ce fut, s’Amour tendit ses toiles

Ce jour là pour m’avoir, ou bien si les estoiles

S’estoient encontre moy en embusche ordonnees ;
Pour vray je fus trahy, mais la main j’y prestois :

Car plus fin contre moy que nul autre j’estois,

Qui sceus tirer d’un jour tant de males annees.