Ombres Qui Dans L’horreur De Vos Nuits Éternelles

J’allais au Luxembourg rêver, ô temps lointain,
Dès l’aurore, et j’étais moimême le matin.
Les nids dialoguaient tout bas, et les allées
Désertes étaient d’ombre et de soleil mêlées ;
J’étais pensif, j’étais profond, j’étais niais.
Comme je regardais et comme j’épiais !
Qui ? La Vénus, l’Hébé, la nymphe chasseresse.
Je sentais du printemps l’invisible caresse.
Je guettais l’inconnu. J’errais. Quel curieux
Que Chérubin en qui s’éveille Des Grieux !
Ô femme ! mystère ! être ignoré qu’on encense !
Parfois j’étais obscène à force d’innocence.
Mon regard violait la vague nudité
Des déesses, debout sous les feuilles l’été ;
Je contemplais de loin ces rondeurs peu vêtues,
Et j’étais amoureux de toutes les statues ;
Et j’en ai mis plus d’une en colère, je crois.
Les audaces dans l’ombre égalent les effrois,
Et, hardi comme un page et tremblant comme un lièvre,
Oubliant latin, grec, algèbre, ayant la fièvre
Qui résiste aux Bezouts et brave les Restauds,
Je restais là stupide au bas des piédestaux,
Comme si j’attendais que le vent sous quelque arbre
Soulevât les jupons d’une Diane en marbre.

Chanson

Douceur, douceur mystique ! ô la douceur qui pleut !
Estce que dans nos coeurs est tombé le ciel bleu ?

Tout le ciel, ce dimanche, à la messe de Pâques,
Dissipant le brouillard des tristesses opaques ;

Plein d’Archanges, porteurs triomphaux d’encensoirs,
Porteurs d’urnes de paix, porteurs d’urnes d’espoirs ;

Aux sons du récital de Cécile la sainte,
Que l’orgue répercute en la pieuse enceinte,

Seraitce qu’un nouvel Eden s’opère en nous,
Pendant que le Sanctus nous prosterne à genoux ?

Et pendant que nos yeux, sous les lueurs rosées,
Deviennent des miroirs d’âmes séraphisées,

Sous le matin joyeux, parmi les vitraux peints
Dont la gloire s’allie au nimbe d’or des saints ?

Douceur, d’où nous vienstu, religieux mystère,
Extase qui nous fais étrangers à la terre ?

O Foi ! N’estce pas l’heure adorable où le Christ
Etant ressuscité, selon qu’il est écrit,

Ressuscite pour Lui nos âmes amorties
Sous les petits soleils des pascales Hosties ?

Dieux, Que Le Songe Fait De Travaux Ressentir

Avec comme pour langage
Rien qu’un battement aux cieux
Le futur vers se dégage
Du logis très précieux

Aile tout bas la courrière
Cet éventail si c’est lui
Le même par qui derrière
Toi quelque miroir a lui

Limpide (où va redescendre
Pourchassée en chaque grain
Un peu d’invisible cendre
Seule à me rendre chagrin)

Toujours tel il apparaisse
Entre tes mains sans paresse

J’ai Passé Maintes Nuits À Me Plaire En Ces Larmes

Comment je l’imagine ?
Eh bien, je ne sais pas…
Peutêtre enfant, très blonde, et tenant dans ses bras
Des branches de glycine ?

Peutêtre plus petite encore, ne sachant
Que sourire et jaser dans un berceau penchant
Sous les doigts d’une vieille femme qui fredonne…

Parfois, je la crois vieille aussi… Belle, pourtant,
De la beauté de ces Madones
Qu’on voit dans les vitraux anciens. Longtemps
Bien avant les vitraux elle fut ce visage
Incliné sur la source, en un bleu paysage
Où les dieux grecs jouaient de la lyre, le soir.

Mais à peine un moment venaitelle s’asseoir
Au pied des oliviers, parmi les violettes.
Bellone avait tendu son arc… Il fallait fuir.
Elle a tant fui, la douce forme qu’on n’arrête
Que pour la menacer encore et la trahir !

Depuis que la terre est la terre
Elle fuit… Je la crois donc vieille et n’ose plus
Toucher au voile qui lui prête son mystère.
Estelle humaine ? J’ai voulu
Voir un enfant aux prunelles si tendres !

Où ? Quand ? Sur quel chemin fautil l’attendre
Et sous quels traits la reconnaîtrontils
Ceux qui, depuis toujours, l’habillent de leur rêve ?
Estelle dans le bleu de ce jour qui s’achève
Ou dans l’aube du rose avril ?

Ecartant, les blés mûrs, paysanne aux mains brunes
Souritelle au soldat blessé ?
Comment la voyezvous, pauvres gens harassés,
Vous, mères qui pleurez, et vous, pêcheurs de lune ?

Estelle retournée aux Bois sacrés,
Aux missels fleuris de légendes ?
Dortelle, vieux Corot, dans les brouillards dorés ?
Dans les tiens, couleur de lavande,
Doux Puvis de Chavannes ? dans les tiens,
Peintre des Songes gris, mystérieux Carrière ?
Ou s’épanouitelle, Henri Martin, dans ta lumière ?

Et puis, je me souviens…
Un son de flûte pur, si frais, aérien,
Parmi les accords lents et graves ; la sourdine
De bourdonnants violoncelles vous berçant
Comme un océan calme ; une cloche passant,
Un chant d’oiseau, la Musique divine,
Cette musique d’une flotte qui jouait,
Une nuit, dans le chaud silence d’une ville ;
Mozart te donnant sa grande âme, paix fragile…

Je me souviens… Mais c’est peutêtre, au fond, qui sait ?
Bien plus simple… Et c’est toi qui, la connais,
Sans t’en douter, vieil homme en houppelande,
Vieux berger des sentiers blonds de genêts,
Cette paix des monts solitaires et des landes,
La paix qui n’a besoin que d’un grillon pour s’exprimer.

Au loin, la lueur d’une lampe ou d’une étoile ;
Devant la porte, un peu d’air embaumé…
Comme c’est simple, vois ! Qui parlait de tes voiles
Et pourquoi tant de mots pour te décrire ? Vois,
Qu’importent les images : maison blanche,
Oasis, arcenciel, angélus, bleus dimanches !
Qu’importe la façon dont chacun porte en soi,
Même sans le savoir, ton reflet qui l’apaise,
Douceur promise aux coeurs de bonne volonté…

Ah ! tant de verbes, d’adjectifs, de parenthèses !
Moi qui la sens parfois, dans le jardin, l’été,
Si près de se laisser convaincre et de rester
Quand les hommes se taisent…

Je Voudrais Bien Être Vent Quelquefois

L’aquarium est si bleuâtre, si lunaire ;
Fenêtre d’infini, s’ouvrant sur quel jardin ?
Miroir d’éternité dont le ciel est le tain.
Jusqu’où s’approfondit cette eau visionnaire,
Et jusqu’à quel recul vatelle prolongeant
Son azur ventilé par des frissons d’argent ?
C’est comme une atmosphère en fleur de serre chaude …
De temps en temps, dans le silence, l’eau se brode
Du passage d’un lent poisson entr’aperçu
Qui vient, oblique, part, se fond, devient fluide ;
Fusain vite effacé sur l’écran qui se vide,
Ebauche d’un dessin mortné sur un tissu.
Car le poisson s’estompe, entre dans une brume,
Pâlit de plus en plus, devient presque posthume,
Traînant comme des avirons émaciés
Ses nageoires qui sont déjà tout incolores.
Départs sans nul sillage, avec peine épiés,
Comme celui des étoiles dans les aurores.
Quel charme amer ont les choses qui vont finir !
Et n’estce pas, ce lent poisson, une pensée
Dont notre âme s’était un moment nuancée
Et qui fuit et qui n’est déjà qu’un souvenir ?

Ô Bois Qui Du Soleil Accusez L’impuissance

Quoi, sortil tant de feux, de rayons, de lumières,
D’un si froid, si grossier, et si noir élément ?
Et tant d’astres naissants dans ces sombres carrières
Fontils donc de la terre un second firmament ?

Minéraux éclatants, terrestres luminaires,
Dont la tête des rois brille superbement,
Je ne vous puis compter que pour des biens vulgaires,
Et pour moi votre éclat n’est qu’un faible ornement.

Invisible Soleil, qui donnas l’être au monde,
Viens former dans mon coeur, par ta vertu féconde,
Pour célestes joyaux, l’espérance et la foi.

Mais que, cessant un jour d’espérer et de croire,
J’obtienne dans ton ciel, et possède avec toi
La couronne sans prix des rayons de ta gloire.